CHAPITRE IL Races et types
Physique et tatouage. — Les races du Bas-Congo sont très semblables, et, tant sous le rapport du physique que des coutumes, on peut les identiQer ; la race du Bas-Congo est loin d*ètre pure : la cause en est due à Toppression barbare des négociants d'esclaves qui y ont semé la souffrance, la torture et la mort, et à Tintroduction illicite des spiritueux, qui a fait au moins autant de mal que la traite infôme. C*est une population dégénérée, dont quelques types, parfois, rappellent pourtant à l'anthropologue que lesBacongos primitifs ont dft être d'une race belle, forte, de haute stature et d'une remarquable intelligence.
Le crâne est de forme ovale, très allongé, le nez plat, les narines épaisses; la face respire en général la stupidité, parfois la ruse, rarement la méchanceté. L*œil est atone, souvent craintif. Le corps est rarement bien fait : cette affreuse proéminence du ventre sur des jambes grêles, que l'on rencontre souvent dans le bassin, est commune ici.
Les femmes sont en général laides, mais ont parfois les formes régulières et toujours les attaches fines; on en trouve dont les traits du visage sont plutôt européens ; la gorge est toujours très plantureuse; chez quelques jeunes filles, les seins sont fort beaux, mais se déforment rapidement par Thabitude qu'elles ont, une fois mères, de les allonger pour faciliter l'allaitement de leurs nourrissons, qu'elles portent sur le dos.
Les indigènes du Bas-Congo ne portent pas de tatouage : cet usage ne se rencontre qu'à partir de Léopoldville»
Le Bas-Congo est habité par les Musorongos, sur la rive droite du fleuve; la rive gauche est occupée par les Bacongos, les Basundis et les Bakuendes.
La rive méridionale du Pool est habitée par les Batekes, les
Wambuttdug et les Afbumut. La race des Batekes est la plus importante : comme physique, ils ressemblent aux naturels du Bas- Congo, avec cette exception qu'ils se tatouent : ces tatouages consistent généralement en lignes d'incisions longitudinales et parallèles qu'ils pratiquent des deux côtés de la face. Ils s'épilent complètement le visage et se liment les dents en pointe. La figure, malgré cela, respire généralement la douceur.
La tribu des Bayatms occupe la rive gauche du Congo, à partir
du confluent du Kassaï jusqu'au-delà de Bolobo : c'est une des plus belles races du bassin : ils sont de haute stature, ont la poitrine bien développée, mais les jambes sont déformées à cause de leur existence presque continuelle en pirogue. Us sont très tatoués : ils se font des lignes d'ampoules courant horizontalement sur le front, d'une tempe à l'autre.
Les indigènes des environs de l'Equateur s'appellent Wangatas : le physique est semblable à ceux des indigènes d'aval, mais la taille est plus petite et la constitution plus faible.
Les Bangtdas sont une des races les mieux douées du Congo,
sous tous les rapports : bien constitués, forts, trapus et très solides, intelligents et très courageux, on peut augurer qu'ils seront dans l'avenir des auxiliaires précieux pour TÉtat. Leurs tatouages sont remarquables : ce sont des incisions allongées, des ampoules en forme de feuilles; cette ligne d'ampoules part des cheveux, divise le front en deux parties égales, dans le sens vertical, let aboutit à l'extrémité du nez. Des embranchements suivent les sourcils, les tempes, traversent les joues et vont aboutir aux coins de la bouche; deux autres petites lignes descendent des coins de la bouche jusqu'au bas du menton ; ils se liment les dents en pointe, ce qui contribue à leur donner un air féroce.
Gomme les Bangalas passent la plus grande partie de l'existence en canot, ils sont mauvais marcheurs; TÉtat les enrôle comme soldats et comme travailleurs; comme soldats, ils sont parfois indisciplinés à cause de leur caractère bouillant; comme travailleurs, ils sont employés au montage des steamers, au service de bord sur les bateaux du Haut-Congo, au service des stations et des factoreries du Haut et du Bas-Congo.
Âpres les Bangalas, la tribu la plus importante est celle des BasoKOs, qui habitent le confluent de l'Âruwimi; ils sont de stature moyenne, bâtis très solidement. Ils ont les dents limées et la figure toute tatouée de gros points couvrant le front, les lèvres et le menton; pour la guerre, ils se bariolent de rouge et de blanc.
 proximité de la station des Stanley-Falls habite la tribu des Wagenias; ceux-ci sont fortement constitués, bien musclés, mais les jambes sont peu développées par suite de l'existence exclusivement maritime qu'ils mènent. Celte tribu se peint le corps en rouge.
Les autres tribus du Congo sont, en remontant le fleuve à partir des Falls : les Umangas, les Bokumus, les Ureggas, les Manyemas^ les Urttas et les Marungus.
Dans le district du Rassaï, on distingue : les Balungus, les BateUas, les Butotos, les Bassongos et les Bassongos Menas y le long du Sankuru; les Bachilanges, aux environs de Luluabourg; les Bakubas, les Baniombes le long de la Lulua ; les Bangodis et les Madimas le long du Kassaî.
. Eq remontant le count de l'Ubangi, on rencontre successivement : les Miibangit, les Baloys, les Baatit, les Muaemboi, les Mombutis; ces trois dernières tribus sont remarquables par leur baute taille, qui atteint communément, chez les deux sexes, 1 mètre 80, et par l'absence presque complète de tatouages. A partir de Zongo, on rencontre tes Bakombes, les Bakanghays, les MombtUù, les Banzys, tes Mombugos, les Yakomat : peu de tatouasses chez ces
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peuplades, dont la laille est inférieure à celle des nalurels^d'aval. Sur les rives de TUetle liabilent les Arubata et les Abatsango.
La vallée de l'Itimbiri est habitée par les Valambas^ tes Ambamu, Xe&Ahabua et les Amabense : ces dernières tribus ne sont pas autochtones et semblent être une race descendue du nord et ayant beaucoup d'analogie avec celle des Bandjas, qui habitentle nord de rUcUe.
Tout le nord de TUelle et la vallée du Mbomu sont habités par des populations qui font partie de la famille des Niams-niams ; le Haut-
Uelle arrose les villages des tribus de Mombuttus ; TUelIe Makua et le Bomokandi sont peuplés par deç tribus appartenant au groupe des Asande, qui semble être une variété de la famille des Niamsniams : Ababua, Abasango, Abarmbo, Bakanghay, etc..
Le physique des Niams-Niams et des Mombuttus diffère sensiblement de celui des peuplades du Bas- Congo : le nez est droit, les narines grosses, la figure ronde,, les cheveux longs; les Mombuttus rappellent souvent le visage des blancs; la peau est moins noire, quelquefois pâle, le nez souvent aquilin. Ces peuples sont de race négritienne.
Dans la vallée du Haut-Aruwimi vivent les Akkas et les Momrms; la forêt de Tlturi est peuplée de tribus naines appelées Ewes.
La vallée du Ruki est habitée par les Balolos, dont le physique €t les mœurs se rapprochent fort de ceux des natifs de TËquateur : €*est une des races les plus dégénérées sous le rapport moral. . Le Katanga est habité par des tribus appartenant à des races distinctes, dont nous reparlerons au chapitre suivant.
Il existe encore dans Timmense bassin du Congo une multitude de tribus plus ou moins différentes les unes des autres, sur lesquelles nous ne pouvons entrer dans des détails : ce soin appartient à lethnographe qui entreprendra le colossal travail de Tétude complète des races nègres de cette partie de l'Afrique.
En règle générale, le physique des tribus nègres du Congo est plutôt avantageux ; le visage a conservé le type de la race noire pure ; le corps est assez bien proportionné et l'on rencontre souventdes types superbes. Ils s'épilent partout la figure et le corps : pourtant M. Hodister dit avoir rencontré, dans la Mongalla, des vieillards, à barbe et chevoux blancs; tous les hommes faits y portent la barbe. Le tatouage est général.
On rencontre très souventde fort belles femmes, bien constituées, à la chair ferme, surtout lorsqu'elles sont jeunes; mais elles se déforment rapidement par suite des travaux pénibles auxquels elles sont assujetties.
Costumes, parures, coiffures. — Vous souvenez-vous de l'admirable description que fait Victor Hugo, dans Notre-Dame de Paris,
de celte Cour des miracles où grouille une population d'individus nippés de la façon la plus bizarre, loqueteux, dépenaillés, couverts d oripeaux, de guenilles de toutes couleurs? L'impression doit être assez semblable pour TEuropéen qui assiste pour la première fois à une palabre dans le fias-Congo, lorsqu'il voit arriver les chefs nègres gravement affublés de loques, de vieux habits, de mouchoirs de couleur, de chapeaux bossues, dont il ne reste parfois que le cercle; on rencontre des vêtements de toute espèce : pantalons en cotonnade aux couleurs bizarres et aux dessins extravagants, vrais pantalons de clowns; vieilles défroques d*Europe; pagnes attachés aux hanches ; celui qui a la bonne fortune de posséder une chemise la laisse pendre hors du pantalon, en guise de veston; ce dernier objet de toilette prend les formes les plus variées : gilets de flanelle de couleur, gilets en tricot, morceaux d'effets percés d'un trou pour laisser passer la tète. Celle débauche de costumes européens est l'apanage des tribus voisines du fleuve. Mais si l'on pénètre dans Tintérieur, on trouve des costumes et des parures propres à la race. Les hommes y portent un pagne autour des reins, de même que les jeunes fllles ; les femmes mariées s'entourent le buste d'un lambeau d'étoffe. Les femmes se parent d'anneaux en cuivre ou en fil de laiton. Les deux sexes s'accrochent aux oreilles de grands anneaux et au nez de petites baguettes d'ivoire. Il n'y a pas de coiffure proprement dite : les hommes se couvrent la tète d'une sorte de calotte tressée en flbres de bananier.
Les Batekes ont, comme costume, un long pagne qui leur ceint les reins, se noue par devant et leur couvre les jambes; ils portent des bracelets en fer aux poignets et aux jambes ; hommes et femmes ont une coiffure originale que M. Coquilhat décrit ainsi : ce Un gros chignon planté sur le sommet de la tète, un peu en arrière, et où vont converger, fortement tendus, tous les cheveux, sauf pourtant ceux des tempes. Ces derniers sont portés courts, et rasés de manière à dessiner des pointes vers les yeux. »
Le costume des Bayanzis est semblable à celui des Batekes ; la coiffure est très compliquée : ils se tressent les cheveux de chaque côté de la tête.
Les Wangatas de l'Equateur portent un carré d'étoffe large de
CoUi«r d'iadaivu bumaiMi [I). Collier en snliwa de TrachlMium.
Cutlier du Roi Makolio. Cailler eu Tertibna de urpeuts &1
CoUler en cuirre musiT. Collier ea Umelles d« deata d'bippopouune
(1) Lea gravures repréBentont des coUiera sont extraites da Congo iUustri.
cinquante centimètres, attaché devant et derrière à une ceinture et leur passant entre les jambes. Le costume de la « dame » noire de TËquateur est décrit d*une façon originale par le capitaine Van Gèle qui, on s'en souvient, a fondé la station de l'Equateur :
« Commençons par le bas :
y> Â chacune des chevilles, un gros anneau en cuivre, pesant 4/2 kilo, soit i'OOO
» Au mollet, des manchons fabriqués en Qls de laiton, pesant aussi 1/â kilo, soit 1.000
» A la ceinture, le vêtement est plus léger. Une pièce d*éloffe tressée en fibres de feuilles de bananier et mesurant 45 centimètres de hauteur sur SO de largeur . . 0.010
y> Sous ce minuscule tablier, il y a encore une sonnette retenue par un cordon qui ceint la taille. Que fait là cette sonnette? Il paraîtrait que, grâce à elle, les sauvages du Congo auraient résolu très simplement un problème conjugal assez scabreux et seraient assurés de la fidélité de leurs épouses. Il est vrai que les mauvaises langues prétendent que CCS dames enlèvent parfois leur sonnette, mais je n'en crois rien. Donc, sonnette (I) .... 0.200
» Passons au cou, car entre la ceinture el le cou, on ne rencontre rien. Là se trouve la pièce capitale du vêtement. Un gros collier en cuivre, qui pèse parfois, lorsque le chef est riche, jusque 60 livres (en moyenne 27 kilos) . 27^000
» Cela fait un total de plus de 29 kilogrammes, près de la charge du fantassin belge (2). »
A partir de l'Equateur, les pagnes et vêtements de ce genre sont fabriqués avec des fibres textiles d*arbres indigènes. Les Bangalas les font avec les fibres du bombax (grand cotonnier); les femmes portent une longue frange, de couleur brune au-dessus, noire en dessous, d'une trentaine de centimètres de largeur, qui fait plusieurs fois le tour du corps, ce qui leur donne l'apparence des dames d'un corps de ballet. Elles portent aussi des ceintures de
(1) Chose curieuse, cette coutume se retrouve chez certaines tribus groënhindaises.
(2) Mouvement géographique, 1885, n» 6.
cauries, des bracelets de cuivre aux bras et aux jambes. Les hommes s'habillent d'un pagne de forme rectangulaire» dont un des côtés est garni d'une longue frange ; ce pagne est passé entre les jambes et retenu à la ceinture par les deux extrémités; la frange est placée de façon à entourer complètement la jambe gauche. Les coiffures des Bangalas sont très variées : hommes et femmes rivalisent de coquetterie sous ce rapport ; ils se tressent les cheveux et les enduisent d'une pommade faite avec de Thuile de palme. Les Bangalas se peignent souvent le corps en rouge, au moyen de la poudre du camwood : cet usage se rencontre chez presque toutes les tribus congolaises.
Les indigènes de TAruwimi portent un mince pagne d*écorce, battue très fine, d*une largeur de 0™60, qu'ils attachent comme les Bangalas. Les femmes ont une toilette plus sommaire : une simple ceinture de perles, à laquelle pendent deux ou trois ficelles soutenant des cauries ou des perles« La coiffure consiste soit en grosses tresses qui tombent de chaque côté de la tête, soit en un énorme chignon formé de tous les cheveux ramenés à l'arrière de la tète. Ils se percent le lobe de loreille et y font passer des ficelles auxquelles ils attachent des cauries. Les bracelets en cuivre, les colliers de dents d'animaux, de petits ossements humains sont très recherchés; certaines tribus se trouent la lèvre supérieure et y portent un petit cercle d'ivoire. Les Basokos, Bapotos et autres tribus se teignent parfois en rouge, mais ils s'enduisent tous les deux ou trois jours le corps d'huile de palme. C'est dans TAruwimi que Ion voit les premiers bonnets, soit en peau de singe ou de léopard, soit en fibres végétales.
Dans rubangi, le costume est très sommaire : un pagne d'étoffe indigène, grand comme la main, cache la nudité des hommes; une feuille de bananier cèle la beauté des filles d'Eve. La coiffure ressemble à celle des Basokos; les cheveux atteignent quelquefois une longueur de deux mètres; les femmes portent dans la coiffure des ornements en cuivre ou en ivoire. Tous les indigènes ont la lèvre supérieure percée d*un trou dans lequel passe un anneau en fer ou — le capitaine Van Gèle rapporte la chose — en étain. Les indigènes de TUbangi ne s'épilent pas le visage.
En général donc, dans le bassin du Congo» la principale préoccupation de toilette réside dans la coiffure; rhabillement est des plus primitif; les parures consistent en colliers, bracelets de cuivre, et anneaux passés dans la lèvre supérieure.
Intelligence et caractère. — C'est une erreur profonde de croire que le nègre n*est pas intelligent. On serait tenté de se Timaginer en voyant la face stupide de certains Bacogos abêtis par les spiritueux et la fainéantise. Mais que Ion remonte chez les peuplades d'amont, que l'on vive pendant quelques mois en les observant soigneusement, et Ton pourra se convaincre que le fonds d'intelligence du noir est très grand et ne demande qu'à être développé par une éducation sérieuse et appliquée. Le capitaine Thys cite des cas d'intelligence curieux, entre autres le suivant : « Une chose plus extraordinaire, c'est le choix d'un enfant pour remplir les fonctions de capita, c'est-à-dire de chef de la caravane. Les fonctions de capila sont au choix des chefs, et il semble naturel que, chez ces tribus primitives, le choix du chef se porte surtout sur le plus fort. Il s'en faut qu'il en soit toujours ainsi. Le nègre reconnaît très bien la supériorité de rinlelligence ; aussi le chef choisit-il pour son capita, généralement, non le plus fort, mais le plus malin, celui qui fait le mieux ses affaires. Ce sont évidemment des considérations de ce genre qui ont amené la nomination de Boula-Matari aux fonctions de capita. Ce petit gamin de dix ans est certainement l'un des plus malins petits noirs que l'on puisse rencontrer. Il faut le voir à Tœuvre, gourmandant ses hommes, les bousculant, leur faisant de gros yeux ou les menaçant. Il est d'ailleurs un des capitas les mieux obéis : c'est aussi un des plus intelligents.
» Voici, comme exemple de l'intelligence et de la décision de ce bambin, le récit d'un incident qui s'est passé l'autre jour :
» Quelques Zanzibarites ont, il y a quelques jours, déserté de Léopoldville, prétextant que leur terme de service était expiré. Peu de jours après, Boula-Matari, avec ses hommes, ramenait l'un des déserteurs au commandant de district, M. Liebrechts. Celui-ci lui demandant comment il avait fait pour s'emparer du Zanzibarite, le petit capita s'empressa de répondre : « J'avais vu l'homme arriver
dans mon village, et m'élant approché de lui, je lui ai demandé oh il allait et ce qu'il faisait ici. Il me répondit qu'il ne savait où il allait et qu'il n'avait rien à faire. Je vis de suite que c'était un homme qui s'était enfui, car les hommes du gouvernement ont tou« jours quelque chose à faire. Et alors, continua Boulà-Matari, en clignant de Tœil et en claquant des doigts, j'ai dit à mes hommes de l'empoigner; nous l'avons lié, et le voilà. »
Les Bangalas sont la race la plus intelligente du Congo : ils s'assimilent toutes les choses de l'esprit avec une grande facilité; ainsi les recrues de Boma apprennent très rapidement les exercices et retiennent fort bien les commandements français; la faculté de la mémoire est surtout très développée: un Bangala racontera, avec mille détails, un événement qui aura frappé son intelligence dix, vingt ans auparavant; ils reconnaissent fort bien les physionomies, retiennent les lioms et apprennent rapidement les dialectes étrangers. Quant à leur caractère, la férocité en forme le fond; le Bangala, à la guerre, est d'une cruauté sans limites; il coupe impitoyablement la tète à son ennemi ; il en est de même des Basokos ; on peut dire de ces deux races qu'elles ont soif de sang humain : elles sont cannibales par instinct.
Le caractère général des indigènes congolais comporte les distinctions suivantes : la plupart du temps, surtout dans le Bas- Congo, rusé, fourbe, trompeur et voleur en matière commerciale : un enfant de dix ans est plus fin et plus retors que nos filous d'Europe. Le noir est très inconstant, change d'avis à chaque instant et pour le moindre des motifs; il est très impressionnable, craintif des choses mystérieuses, s'abandonne facilement à des sentiments immodérés de joie et de tristesse, passe des larmes au rire avec la plus extrême facilité. Il se met rarement en colère, sauf peut-être le Bangala, chez qui lemporlement est parfois d'une extrême violence, mais qui se calme comme par enchantement. La fierté est encore une caractéristique du caractère, surtout chez les Bayanzis. Les sentiments de dévouement ou de reconnaissance sont assez fréquents mais souvent très intéressés.
En somme, le Congolais est un être vis-à-vis duquel on doit se montrer supérieur en malice, en adresse commerciale, et surtout
en énergie morale : de celte façon, on le domine facilement et on en ol}lieat ce que l'on veut.
Le nègre est-il brave? C'est là une question k laquelle il est difficile de répondre. Il supporte courageusement la souffrance physique; les plus douloureuses opérations chirurgicales ne lui arrachent pas un cri ; le fiangala, puni corporellement, reçoit stoïquement les quelques coups de chicotte qui réprimeront un vol ou un acte d'indiscipline. A la guerre, s'il est bien conduit, il fera des prodiges de valeur et de témérité, mais, sous un commandement mol ou hésitant, it lâchera vite pied et abandonnera ses chefs sans le moindre scrupule, s'enfuira sans la moindre Iionte.
Le nègre n'a pas de pitié pour les souffrances des autres ; il secourt pourtant ses parents ou ses proches amis, en tant que ses inlérèls ne sont pas en jeu : en ce cas il ne connaît plus rien.
L'amour, pour la généralité, ne comporte que l'action brutale; le cœur du noir ne s'est encore élevé à aucun sentiment de tendresse con- FmMKBiK.TB. i"g3le ; ln fcmmc n'est qu'un être
qui apaise sa sensualité, et. en dehors de cela, sert au travail et lui permet de fainéanter ou d'aller à la chasse. Il aime ses enfants, mais éprouve rarement des i-egrets de leur mort. Dans de nombreuses tribus misérables du Haut'ileuve, les parents vendent leurs enfants pour des marchandises venant d'Europe, et même, là oîi les vivres sont rares, pour un peu de manioc. Le noir respecte ses parents, ses chefs et tes vieillards en général, mais ne leur témoigne pas ce respect d'une façon exagérée. Nous terminerons ce paragraphe en citant encore un exemple de l'intelligence chez le noir, exemple qui prouve que l'on
pourra tirer un parti sérieux de celte race par une éducation spéciale commencée dès Tenfance; c'est le lieutenant Yandcvelde qui conte l'histoire : « J'étais en caravane avec mon camarade Valcke; nous transportions, de Yivi à Isanghila, une lourde chaudière à vapeur et 400 charges de marchandises destinées au Haut-Congo. Nous n'avions que 200 porteurs. Il fallait donc établir des camps successifs entre lesquels mes hommes faisaient la navette. Chaque fois que j'expédiais une brigade de porteurs au camp de Valcke, je remettais à un homme un billet indiquant le nombre de charges et l'heure du départ de la caravane. Mon porteur de fusil, un gamin de dix ans, avait remarqué cela. Un jour que j'avais dû abandonner des charges à sa garde pour aller établir un nouveau camp, je dus renvoyer mes hommes pour chercher les charges restées en arrière. Les noirs étaient seuls, ils revinrent dans l'espace de temps nécessaire pour faire le trajet, et l'un d'eux me remit un morceau de papier que lui avait remis mon boy Matadjabu, Le papier était couvert d'un griffonnage au crayon indéchiffrable. Quand mon petit bonhomme me rejoignit le soir, je lui demandai l'explication de son papier. Il me répondit que, quoique ne sachant pas écrire, il avait fait semblant de le faire en présence des porteurs, afin qu'ils ne fissent pas l'école buissonnière en route! Je pourrais citer ainsi beaucoup d'autres exemples de l'intelligence des noirs. »
Condition dk la fëmmk. — Dans presque tout le Congo, la condition de la femme est la même : elle représente un objet de valeur marchande. La fortune des grands chefs et des notables s'évalue au nombre de leurs femmes. En règle générale, c'est à la femme qu'est dévolu le travail; elle gère son intérieur, va aux champs, récolte le manioc, etc.. La polygamie existe, mais elle est l'apanage des hommes libres et des chefs. La première femme conserve toujours l'autorité suprême sur les autres, à qui elle donne des ordres et parmi lesquelles elle distribue le travail. La jalousie n'existe pas parmi elles.
Rarement le mari exerce des voies de fait sur ses femmes ; ce n'est que dans des moments d'ivresse qu'il fait parfois acte de brutalité.
La femme noire aime ses enfants ; pendant la durée de la gestation et de Tallaitement, elle ne voit pas son mari. Dans le Bas-Congo, une petite statuette, représentant une femme à gros ventre, placée devant la porte, indique fhabitation de la femme qui se trouve dans une position intéressante.
Généralement le nombre des enfants ne dépasse guère trois : les femmes se prévalent d'un grand nombre d'enfants. Elles les soignent fort bien jusqu'au moment où ils peuvent être abandonnés à eux-mêmes ; elles parlent de leurs enfants avec attendrissement.
Les enfants ont de Talfection pour leurs parents : « En passant devant le village de son père, raconte le lieutenant Vandevelde, Kinkele, un de mes petits domestiques qui ne me quittait jamais d*une semelle, s'enfuyait en courant pour aller présenter ses respects et manger un peu de manioc avec late (père) et marne (mère), et quand le père venait à la station pour y vendre des poules, il ne manquait jamais de venir voir son muena (fils) chéri. Les chefs, comprenant les avantages de Téducalion qu'ils reçoivent chez les blancs, viennent nous demander de prendre leurs fils à notre service. C'est ainsi que le chef Mambuco, de Vivi, m'a confié son fils Sakala et m'a prié de remmener en Europe pour lui faire apprendre la langue des blancs, la lecture et l'écriture. Sakala reçoit son éducation dans ma famille. Il a un très grand respect pour mon vieux père. Il ne manque jamais d'aller le saluer en rentrant et en sortant. C'est pour lui le grand chef à barbe blanche, le tnakrute (le plus sage vieillard). A ses yeux, je ne suis plus qu'un mfumu (chd) de second ordre. »
Aptitudes commerciales. — Le nègre naît commerçant; il a cela dans le sang, et, comme nous l'avons vu, il a toutes les ruses et toutes les malices. Il débattra pendant plusieurs jours le prix d'un objet, en essayant de vous tromper sur sa valeur, et il sait se faire insinuant lorsqu'il voit qu'on ne se laisse pas duper; il marchande pendant des heures la valeur du plus petit objet.
Les marchés sont très animés, surtout dans le Bas-Congo ; le prix de toutes les denrées, de toutes les marchandises est débattu avec intérêt de part et d'autre. Dans ses transactions avec l'Euro-
péeD, le nègre est méfiant : en général, il demande dix fois plus que l'objet ne vaut, maïs il rabat vite de son prix exagéré s'il voit que l'Européen lui tient tète, et, comme pour lui tout ce qui est clinquant a la plus grande valeur, il s'ensuit que le commerce — surtout celui de l'ivoire — est très avantageux pour nous.
Dans le Bas-Congo, le nègre exige, en payement de ses produits,
TTPB DS BALUB&.
des étoffes, des cauries, des perles, des miroirs, des fils de laiton, de vieux vêtements, etc.. Il compte par dizaines; il tient ses comptes au moyen de nœuds dans une ficelle; il est rare qu'il se trompe d'une unité.
Les Bangalas comptent aussi par dizaines, sur les doigts; chez eux l'unité monétaire est l'esclave, qui vaut environ SOO mitakou ou fils de laiton.
Pour. donner une idée de la rouerie des noirs en matière com-
merciale, nous extrayons le caractéristique passage suivant du Kvre : Sur le Haut-Congo, par le capitaine Goquilhat :
« Le propriétaire de la dent, Ipourou, est venu très mystérieusement me demander si je voulais acheter une pointe d*ivoire. Il donnait à ses yeux une impression assez extraordinaire pour faire croire à un naïf que la possession de cette défense devait constituer un bonheur céleste.
— Est-elle grande, demandai-je d'un air ennuyé?
— Gomme cela, dit-il en élevant le bras droit, un peu recourbé en avant, au-dessus de sa tète, ce qui indiquait une hauteur d*environ d""85 depuis le sol jusqu'au bout de ses doigts.
— Bah! je n'ai pas le temps, vendez-la à un autre.
— Mais non, je l'ai réservée pour vous ; c*est un monpate digne d'un grand chef.
— Je vous connais. Merci.
Ënfln j*autorise Ipourou à me présenter sa pointe le surlendemain.
— Magnifique, n'est-ce pas, fait-il en l'exhibant.
— Peuh! très ordinaire, dis-je après lavoir vidée, pesée et grattée. (Le poids est de 63 livres.)
— Gomment, ordinaire ! mais je l'ai payée trois esclaves, deux.. .
— G'est bon, qu'en voulez-vous?
— Trois mille mitakou. (Le brave homme sait bien qu'il demande huit à dix fois ce qu*il peut obtenir.)
— G*est trop peu. A votre place, je demanderais un des bateaux à vapeur de Boula-Matari et cent fusils.
Ipourou éclate de rire et son ami avec lui. (On a toujours un ami avec soi dans ces cas-là.)
— Enfin, qu'offrez -vous?
— Vingt mitakou. (Je n'ignore poinirque je devrai payer douze à quinze fois autant; mais si j'énonçais tout de suite mon dernier prix, jamais il ne serait accepté.)
— J*aime mieux vous la donner pour rien.
— Donnez, j'accepte. Mais comme un vrai cadeau, sans rien vous rendre.
— Allons, ne plaisantez pas ; donnez-moi mille mitakou.
— Jamais. Pour vous Taire plaisir, je prendrai la pointe à quarante.
— Disons 800.
— Plutôt mourir. Je dis 100 et rien de plus.
Ipourou rapporte sa défense chez lui. J*ai soin de ne plus en parler. Il rôde dans mes alentours et un beau soir m*aborde en disant :
— Voulez-vous causer sérieusement de mon ivoire?
— Non, je n'en veux plus.
— Je vous laisserai la pointe à 600.
— Vous êtes bien bon; c*est inutile.
— Soyez donc aimable; jai besoin de marchandises pour acquitter des dettes.
Le marchand demande la permission de sasseoir; il semble méditer profondément et faire des calculs compliqués.
— Tenez, dit-il, elle est à vous pour 800; mais je nen puis plus rabattre.
— J offre 165.
Nous finissons, après deux grosses heures de débats, par mettre en présence ces deux chiffres : 450 et 210. La différence est ainsi de 240 et je connais la fagon indigène de terminer une affaire. Long silence. Ipourou est sombre, triste, malheureux à faire pleurer; il essaie encore pendant une demi-heure de m*amener à augmenter un peu mon offre. Tout à coup il s*écrie :
— Coupons la différence en deux pour en finir.
— Parfaitement, j achète donc à 330.
— C'est trop peu, vous m'écorchez.
— Allons donc! Vous faites un bénéfice de 300 pour 100.
— Du tout, j'y perds.
— Voulez-vous oui ou non 340?
— C'est fait.
Nous plaçons l'un contre l'autre sur le sol l'index de notre main droite et nous le retirons vivement.
A ce sigae, Taccord est conclu et rendu sacré. On aurait tort de croire que tout est flni. Reste à traduire une partie de cette somme de fils de laiton en tissus et autres articles, ce qui prend bien deux heures. Finalement je compte à Ipourou :
i brasse de drap bleu, valant ici 2 id. coton bleu (Guinée) id.
2 id. coton blanc
i bouteille vide
5 bracelets en laiton i sonnette i petit miroir 1 bande de drap rouge i fourchette en fer blanc 1 cuiller id.
1 assiette id.
300 eau ries
6 colliers de perles roses 20 colliers de perles blanches
Enfin, 120 fils de laiton
Reste à fixer le bolombi. G*est le pourboire de lami et conseiller du vendeur. Mieux vaut le donner pour rester dans les usages des natifs. Je le compte d avance dans mon calcul et je diminue le prix de la pointe d'autant.
En estimant le fil de laiton ou mitakou (frais généraux et de transport compris) à 0 fr. 25, j ai payé environ 90 francs pour 63 livres d'ivoire. La pointe, étant grande et de bel ivoire se vendra à Liverpool entre 600 et 800 francs. En retranchant, outre le prix d'achat, 40 francs pour le transport, il reste un bénéfice net de 470 à 670 fianes. »
Il est heureux que l'esprit des nègres soit essentiellement commerçant : c'est gi:àce à cet amour du commerce et de l'échange que nous avons réussi à pénétrer parmi eux; c'est lui aussi qui décidera de l'avenir du Congo, tant sous le rapport humanitaire que sous le rapport économique. Et que l'on ne s'étonne ou que ion ne se froisse pas de voir le bénéfice réalisé par le blanc dans ces tran-
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sactioDS : l'ivoire ne représente aux yeux du noir qu'une valeur très peu importante, dont il ne peut Taire usage que pour l'échanger contre les mille brimborions et tes étoSes d'Europe, qui ont pour lui une valeur inestimable.
Genre d'existence; pëchë; chasse. — Le noir est naturellement indolent et paresseux. II faut le stimuler pour obtenir de lut un travail quelconque. Presque partout, c'est aux femmes qu'est dévolu le travail de l'agriculture — agriculture, du reste, très primi-
VlUiÀOB SE PËOHEDBH BUB LE BASKUSO. '^1- •'" "H- *= f™'
Uve — , celui de la cuisine, le soin du ménage, etc.... Le mari, lui, se repose toujours, ou bien il fait la noce au pombe, ou bien encore il fume en devisant avec les amis sur la place du village. Dans le Bas-Congo, on trouve, des tribus de pécheurs; il y existe aussi des chasseurs d'éléphants, mais ils sont rares. La plus grande partie des noirs du fias-Congo s'engagent au service de l'État comme porteurs, ou au service des factoreries comme travailleurs. Il y en a aussi qui s'occupent exclusivement de commerce, et dont l'existence se passe à courir de marché en marché,
pour y vendre leurs produits en essayant de voler le plus possible l'acheteur.
Les Balekes sont essentiellement commerçants; ils ne connaissent pas d'autre occupation ; leurs femmes récoltent le manioc.
Les Bayanzis sont une tribu maritime» c'est-à-dire qu'ils vivent presque exclusivement en pirogue ; ils sont négociants par instinct, et vont vendre leurs produits au loin. Ils sont hardis chasseurs et s'occupent beaucoup de pèche. Les femmes font tout le travail agronome.
Les Wangatas et tous les natifs de l'Equateur ne s'occupent que de pèche ; quelques-uns travaillent le fer et en fabriquent les armes et les instruments aratoires; ils se contruisent aussi des pirogues et excellent dans cet art. Les femmes vont aux champs, font les récoltes et assument tous les soins du ménage.
Les Bangalas sont peut-être la seule tribu du Congo où l'homme fait des métiers divers. Les notables et les riches ne font rien ; ils s'assemblent le plus souvent possible, lorsque l'un d'eux a une bonne provision de bière de canne à sucre et qu'il a invité les amis et camarades, pour faire une orgie formidable : les femmes y assistent le plus souvent, et le vulgum pecus suit de loin, d'un œil d'envie, ces festins qui sont Tapanage de la classe aisée. On rencontre chez les Bangalas des pêcheurs, des constructeurs de pirogues, qui sont en général de très bons menuisiers, des terrassiers et des gens qui s'occupent spécialement d'agronomie.
Les indigènes des Falls sont des tribus de pêcheurs très hardis; leur vie se passe en canot. Ils ne s'occupent absolument pas d'agriculture, et la subsistance végétale leur est acquise par des échanges faits avec les peuplades d'aval.
Nous venons de voir que la pêche est une des occupations principales de l'indigène dans tout le bassin. Les naturels y sont très adroits et emploient des moyens divers pour capturer le poisson : là où existent des rapides, ils les barrent en aval au moyen de pieux enfoncés dans le lit de la rivière, ils y accrochent leurs nasses, qui sont fabriquées en osier, sous forme de paniers; alors, sans crainte des crocodiles ni des autres habitants du fleuve, ils amarrent leurs canots à un îlot, se jettent à l'eau et chassent le poisson vers leurs
trappes. Pour le retirer, ils plongent et vont rechercher le poisson dans les paniers. La nuit ne les empêche pas d'exercer leur métier : ils allument alors de distance en distance de grands feux qu'ils alimentent et autour desquels ils hattent le tambour.
Certaines tribus mènent une vie absolument lacustre; tels sont les indigènes de l'Aruwimi et ceux des Falls; elles possèdent d'énormes pirogues, dans lesquelles elles vivent nuit et jour, con-
VtLIAâS L&OnSTBE BUB LA HONflALU. «'■ *> "• "* Mtmr.
stamment à l'alTût du poisson. Elles en recollent énormément et descendent à terre pour en échanger une partie contre la nourriture végétale indispensable à leur existence. Elles emploient de grands filets, dont la laideur égale à peu près celle de la rivière où elles pèchent ; le bord inférieur de ces fllets va à fond au moyen de lourdes pierres qui y sont attachées et le bord supérieur est maintenu à la surface de l'eau au moyen de flotteurs en bois très léger. Les deux extrémités du fllet sont fortement tenues par des hommes montés dans des pirogues qui remontent le courant : le poisson qui descend
est ainsi pris dans les mailles du Qlet et la récolte en est très abondante.
C'est dans le Bas-Congo surtout que Ton pèche à la ligne : cette occupation est dévolue aux enfants, qui la pratiquent avec beaucoup d adresse.
Dès que les eaux sont très élevées, les indigènes ferment les issues des criques, canaux, etc., au moyen de barricades à espaces très restreints, qui retiennent le poisson prisonnier lors du reflux : ce mode de pèche est très fructueux.
Un moyen de pèche très répandu est la pèche au poison : les indigènes extraient de certains arbres une poudre qui a pour propriété de faire flotter le poisson dans les eaux où elle est jetée.
Les indigènes pèchent généralement la nuit; la chair du poisson entre pour une bonne part dans leur alimentation, comme dans celle des blancs ; ils en sont très friands et célèbrent les pèches miraculeuses par de grandes démonstrations de joie.
Peu de tribus sont chasseresses; les indigènes emploient des pièges pour capturer certains grands animaux. La mort d'un hippopotame donne lieu à des scènes de partage qui finissent par de véritables bagarres : de l'animal il ne reste rien, pas un os, pas un morceau de peau.
Cérémonies. — La naissance donne lieu à peu de cérémonies; les femmes se contentent de promener fièrement le nouveau-né à travers le village.
La circoncision est opérée dans presque toutes les tribus. D'où a été importée cette pratique? La résolution de cette question constitue un intéressant problème, dont il sera curieux de découvrir un jour la clef.
Le mariage est une opération importante ; dans le Bas-Congo, il se fait par consentement mutuel; les jeunes filles se marient dès la nubilité, qui arrive vers douze ans. Le fiancé achète sa future femme et fait tous les frais d'installation du ménage et ceux de la noce, qui consiste en un grand repas abondamment arrosé de pombe et de malafu et qui dégénère en une orgie de boisson, de chants et de danses.
En général, du reste, la cérémonie du mariage se fait de cette façon et donne lieu à des orgies qui finissent par des batailles.
Les décès sont Toccasion de cérémonies funèbres imposantes, mais souvent cruelles : lorsqu'un chef ou un homme de quelque importance meurt, on brûle le plus de poudre possible; au besoin on vient solliciter le chef de la station voisine de faire des démonstrations bruyantes pour honorer la mémoire du mort.
Dans le Bas-Congo, l'enterrement n*est plus aujourd'hui accompagné de sacrifices humains; on se contente d'entourer le mort de toutes ses étofies, ce qui forme parfois un ballot tellement énorme que trente hommes suffisent à peine à le porter. Le ballot est enterré à proximité du village, à peu de profondeur dans le sol ; quelquefois il est transporté sur un char au lieu de sépulture. Sur le tertre qui surmonte la tombe, on dépose tous les trésors du mort, sa vaisselle, ses armes; ses femmes viennent, pendant plusieurs nuits, pousser de grands cris, des lamentations et des plaintes devant le tombeau.
Dans le Haut-Congo, le décès d'un chef ou d'un notable est toujours accompagné de sacrifices humains ; à proximité des stations le blanc est parvenu à abolir ces sinistres coutumes, qui se pratiquent encore en beaucoup d'endroits. Nous reproduisons une scène à laquelle le capitaine Coquilhat fut forcé d'assister à l'Equateur et qu'il raconte avec une profonde émotion : «( J'accompagne Van Gèle au lieu du supplice. Un indéfinissable malaise nous étreint; nous faisons des efforts inouïs pour le dissimuler sous l'expression de la pitié que nous ressentons pour ces sauvages. Après quinze minutes de marche à travers les premiers quartiers du village, au détour du sentier, la scène se présente à nous dans son ensemble. C'est la rue large de vingt mètres devant la case du défunt. À gauche sont réunis les tambours en bois, tous verticaux sauf un, les gongs en fer et les trompes d'ivoire ; les sons variés de tous ces instruments se mêlent en une cacophonie violente. À droite se pressent, en rangs multiples, et se trémoussent de joie, les spectateurs ornés de leurs plus beaux atours, plumets, bonnets en peau de singe, peintures de fête, pagnes de grand gala. Les musiciens et la foule dessinent un cercle elliptique formant le lieu du sacri-
fice. Les bouquets de bananiers et les palmiers oléifères entourent le tableau d'un cadre poétique. Au milieu de lellipse et placé dans Taxe de la rue, seul, le malheureux destiné au trépas est assis, complètement nu et noirci, sur trois petits rondins à dix centimètres du sol, les jambes étendues. Il parait avoir vingt ans, est gras et plein de santé. N*étant pas encore complètement attaché, il promène sur Tassistance un regard tranquille. Aux mouvements de sa poitrine, on voit que sa respiration est régulière.
» Les apprêts sont longs, et tandis que quelques hommes les poursuivent avec un calme méthodique, une danse folle agite les masses en délire et les tambourinaires battent leur instrument avec frénésie. Un pieu, remontant jusqu'à ses épaules, est placé derrière le dos du patient ; on y Ûxe son buste et le haut des bras. Les mains, tombant un peu en arrière du corps, sont attachées au sol par de petits piquets. Un second pieu est enfoncé en terre le long de la poitrine. Les pieds sont maintenus de la même manière que les mains. Puis, à quatre mètres en avant, une grande perche très flexible, ayant au moins deux hauteurs d homme, est enchâssée verticalement dans le terrain, dans le prolongement du misérable. Un homme grimpe à son sommet et sy laisse pendre de façon à la plier vers la tête à couper. Celle-ci est prise dans un filet à fibres de jonc, terminé en haut par une ganse que Ton passe sur Texlrémité de la perche recourbée. Nous comprenons : rendu libre par la décollation, l'arbuste se redressera comme un ressort et enverra la tête tomber au loin.
» L'innocent condamné suit sans sourciller tous les détails de ces lents préparatifs. De temps à autre, un des danseurs se détache et vient gambader devant lui. Le bourreau, qui n'est autre que le paisible Ipambi, parcourt la place en brandissant son énorme couteau bangala, à la lame courbée, faite, dirait-on, au moule du cou humain. Plusieurs fois, il se place sur le flanc du malheureux, et fait mine d'essayer son arme. Vingt fois la tête est tendue dans le filet, et des mains sont placées à l'endroit choisi pour le coup fatal. Finalement, on y trace une ligne blanche. Le martyr reste impassible. Un instant, il échange quelques mois avec l'un des aides. Le moment décisif approche. On bande les yeux de cet homme, devenu
inerte, tant il est étroitement ficelé. Son corps est maintenant soupoudré de sable blanc.
» Les vassaux et les esclaves du chef mort défilent plusieurs fois en appareil de guerre» la lance levée, le bouclier dressé, le couteau au vent.
» Ce cortège est suivi d'une procession dansante de femmes. EnQn, le bourreau, qui vient de revêtir un grand jupon bleu et un brillant manteau poupre, et de s*orner la tfite d*une magnifique coiffure de plumes noires, le bourreau savance, précédé de son épouse et entouré d'une bande considérable de gens des deux sexes, exécutant, comme lui, une marche dansée, plusieurs fois répétée, autour de Téchafaud.
» Le fils du défunt, Lossala-Djoum, adresse à mi-voix au patient un court discours avec formules, dans lequel nous . entendons prononcer le nom du mort; et, à deux reprises, Texéculeur lui passe sous la jambe. . .
» La bande reprend rang sur le périmètre. Le bourreau se débarrasse de son manteau, s*arc-bou te sur le flanc gauche de l'esclave, face à lui, la main droite appuyée à terre. Il se frotte la joue avec un peu d'argile, se redresse, fait un mouvement d'essai et d'un coup brusque, frappe. La tête, violemment enlevée par la perche, décrit une trajectoire sanglante et vole au loin. Aussitôt le peuple se rue, couteaux levés, sur le tronc décapité d'où le sang jaillit en fontaines, et la chair, encore palpitante, est tailladée en tous sens. Saisis d'horreur, nous quittons précipitamment le champ d'exécution.
M Nous avons recueilli deux versions concernant le sort du cadavre de la victime. D'après les uns, les viscères, le foie et le cœur furent emportés dans un village d'amont, dont les habitants les mangèrent. Nous serions, si c'était vrai, à la frontière du cannibalisme. Mais la majorité des indigènes soutient que le corps a été jeté à l'eau. Quant au crâne, il est toujours vidé et placé sur la case du mort pour y rester. Notre départ, est-il besoin de le dire? n'a nullement arrêté la fête. Les danses et les libations continuent de plus belle. »
Ces sacrifices humains se pratiquent d'une façon plus monstrueuse encore dans le Haut : chez certaines tribus, on massacre impitoyable-
ment tous les esclaves des chefs décédés; on lie pieds et poings à quelques-unes de ses femmes et on les jette à Peau ; le pagne des malheureuses est accroché aux arbres de la rive, à Tendroit où elles ont péri.
Dans TAruwimi, on enterre les morts dans la case, à peu de profondeur ; on égorge un ou deux esclaves sur la tombe.
LesBangalas croient que toute mort de maladie n*est pas naturelle et qu'elle est l'efiet d*un sort jeté sur le patient. Certains hommes, parmi eux, sont regardés comme portant malheur : ce sont ceux qui, sous rinfluence de maladies spéciales, deviennent excessivement maigres. Ils nont plus que la peau sur les os; leurs yeux, enfoncés dans les orbites, brillent d'un éclat étrange et démoniaque. Ces malheureux sont impitoyablement mis à mort. Dans la colonie bangala de Léopoldville se trouvaient deux êtres semblables : leurs compatriotes n*ont pas hésité à demander au chef de district Tautorisution de les tuer, autorisation qui leur a été naturellement refusée.
UsAGKS; COUTUMES ; SALUTATIONS ; DANSES, ETC.. — Il scHiit faux dc croire que le nègre est toujours grossier de sa nature et qu*il n'a aucune notion de politesse. Certes, cest un savoir-vivre qui leur est particulier, mais il est incontestable que chez aucune peuplade sauvage on ne fait plus attention aux salutations et autres coutumes de politesse que chez les indigènes du Congo.
La salutation d*amilié consiste, dans le Bas-Congo, a incliner la tête en se frappant les mains ouvertes. Le mot « mbote » signifie bonjour. Les chefs sont salués en outre d'un claquement de doigts et d'une génuflexion.
(( Ayant été visiter le roi Matchi-Banga dans leChiloango, raconte Vandevelde,au nord duKuilu,je fus témoin des honneurs rendusàce monarque. Il était assis sur une peau de léopard, était coiffé d'un bonnet de peau de chacal, et tenait à la main un large couteau* sceptre. Les chefs se présentèrent par rang d*âge, ils se mirent à genoux devant lui et se prosternèrent en étendant les mains, la paume en dessus, sur la peau de léopard. Ils se relevaient dès que le roi les avait touchés de son sceptre. Alors la suite du vassal, accroupie, battait un triple ban. Quand le roi buvait, il se cachait la
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figure» toute la troupe battait des mains et un chanteur entonnait les louanges du souverain. »
L'action de boire est du reste partout, pour un souverain, le motif d'un tas de précautions et de simagrées devant lesquelles TEuropécn a peine à retenir un éclat de rire.
L'hospitalité est très pratiquée dans le Bas-Congo; il n'est pas rare de voir, dans les villages, de pauvres déshérités circuler de case en case et recevoir Taumône. En général le blanc est très bien accueilli ; on l'invite même à passer la nuit dans une case spéciale que l'on met à sa disposition, v A Kitabi, raconte le lieutenant Vande Velde, le roi de Mayombe me fit construire une case et m'envoya une grande quantité de nourriture pour mes hommes et moi. Peu après, sa sœur me fit parvenir un mouton, un régime de bananes, un panier d'œufs, des fruits, et elle m'apporta elle-même un grand vase d'eau fraîche. Dans la soirée, le roi qui devait s'absenter pour aller dans un de ses ntombos, vint s'excuser de ne pouvoir me tenir compagnie. Vers sept heures du soir, au moment où j'étais en train de manger, j'entendis tout à coup un grand remue-ménage au dehors; ma porte s'ouvrit et je vis entrer Mouindi, la sœur du roi. Elle vint s'asseoir à côté de ma chaise sur une natte. C'était une belle géante aux formes puissantes. Tout son costume se composait d'une armure de bracelets aux jambes et aux bras, et d'un tout petit pagne frangé de perles. Elle se mit à parler et mon serviteur fit l'interprète. Je fus un peu saisi de terreur quand il me dit que Mouindi avait l'intention de passer la nuit dans ma case. Il voulait dire la soirée; j'avais compris tout autre chose, me rappelant les singulières aventures arrivées au major Serpa Pinto dans son voyage en Afrique. Mes craintes s'évanouirent quand je vis entrer d'autres femmes. Elles passaient la porte, se mettaient à genoux, et, les mains à terre, marchaient en faisant tinter leurs anneaux, jusque dans le fond de la case, où elles s'accroupissaient. Je reçus ainsi la visite de toutes les dames du village, curieuses de voir Thomme blanc. Ce fut une véritable « conversatione ». Quand elles voulaient m'adresser une question, elles s'adressaient à la princesse, qui me la répétait. Je m'y prêtais de bonne grâce. Les questions avaient trait surtout aux devoirs imposés aux femmes
de mon pays, à leur toilette et à leurs enfants. Bref, je m*aperçus que les femmes noires avaient autant de babil et de curiosité que les Européennes. »
Dans le Haut» les marques de respect diffèrent. Aux Bangalas et dans les environs, le chef qui en aborde un autre s*écrie «mbaya»; celui-ci répond par le mot « Eh ! » qui! scande en rallongeant sur un ton lamentable. Puis ils s'accroupissent Tun en face de l'autre.
A partir de Basoko et jusqu'aux Falls, le bonjour est le mot : (c sénênê » ; dans TAruwimi, lorsqu'on s'adresse à un chef, on crie trois fois « hopâlia ! » Le chef répond chaque fois ce htîi », puis la conversation s'engage.
En général, dans les réunions, les indigènes déposent leurs boucliers devant eux et fichent leurs lances en terre.
Il serait fastidieux d'entrer dans des détails concernant les salutations, qui varient dans chaque tribu, voire dans chaque village : les noirs sont, nous le répétons, très cérémonieux et très observateurs des coutumes qu'on leur a inculquées dès l'enfance.
Les nègres, en général, tiennent leurs serments : ceux-ci sont très peu en usage dans le Bas-Congo. Mais, dans le Haut, tout pacte, tout serment est accompagné de l'échange du sang. Les Bayanzis avaient naguère une habitude cruelle : lors de l'échange d'un serment, on creusait entre les deux contractants une fosse dans laquelle on précipitait un esclave après lui avoir brisé les quatre membres à coups de massue.
L'échange du sang est une des habitudes les plus répandues du Haut-fleuve. Le blanc qui est sollicité de faire l'échange du sang ne doit pas s'y refuser, car c'est un engagement auquel le noir faillit rarement. Voici comment.se pratique cette opération : le chef indigène fait à l'aide d'un couteau une légère coupure dans le bras du blanc et de son futur frère et y introduit un peu de sel. Rapprochant les deux petites entailles, il les frotte l'une contre l'autre jusqu'à ce que le sang se mêle. Le chef prend alors la parole et rappelle les engagements qui ont été pris à l'avance ; il énumère les motifs qui ont amené l'alliance, les diverses conditions du serment, et, après chacune d'elles, il dit : <c Si tu ne fais pas cela, deko bokOy et l'assemblée de répéter en chœur : boko. Deko veut dire
frère et boko signifie rupture. Deko boko veut donc dire en traduction libre : <c Tu cesseras d*êlre le frère de sang du blanc. »
Les distractions des indigènes sont peu variées. Ils connaissent peu de jeux. Leurs principales réjouissances sont les chants et les danses. Tout est chez eux prétexte à chants et à danses : naissances, mariages, décès, victoires. Ils possèdent peu d'instruments de musique : les plus répandus sont les tambours de diverses grandeurs, sur lesquels les enragés lapent de toutes leurs forces, et qui, en temps ordinaire, servent à annoncer dans les villages Tarrivée d*un étranger. Ils ont aussi des trompes en ivoire d'où ils tirent des sons graves mais uniformes ; ils aiment le bruit des grelots qu'ils s'attachent partout pour exécuter leurs danses.
Les danses ont lieu surtout le soir ou la nuit, au clair de lune. Rien n'est plus fantastique que de voir ces bandes d'ombres s'agiter, par les nuits blanches, en des trémoussements fous, s'accompagnant d'une mélopée bizarre, ou strident parfois des cris gutturaux, tandis que dans l'air s'envolent, dominant les chants et les cris, les sourds et monotones battements du gong. Souvent toute la population du village danse, mais, plus souvent encore, ce soin est dévolu à certaines sorcières dont la réputation chorégraphique est bien établie, et qui viennent de loin donner des représentations. La sorcière arrive au village dans un canot manœuvré par des femmes; elle trône, debout, au milieu de ses compagnes, tournant et retournant son ventre en cadence : il a l'air de battre la mesure à un chant uniforme dont s'accompagnent les pagayeurs. Toute la population lui fait escorte sur la rive et lui fait des ovations enthousiastes. Le canot s'arrête devant le village et tout le monde descend. Les danseuses sont généralement au nombre de trois : la sorcière et ses deux aides. Les autres femmes font l'orchestre qu'accompagnent deux tambours. Les danseuses sont couvertes de feuillage; à leur pagne sont accrochées des sonnettes et des breloques bruyantes, qui résonnent au moindre mouvement. Les jambes et les bras sont ornés de bracelets, de cauries et de dents humaines. De nombreuses peaux de chats-tigres, auxquelles sont attachées des clochettes, pendent par dessus leurs pagnes. Lorsque l'assistance est jugée assez nombreuse, la danse commence. La
c( Sarcy » noire débute : elle fait plusieurs tours en se livrant à des contorsions extraordinaires. Tout son corps ondule en cadence, d'un mouvement qui commence au cou et se propage jusqu'au bout des pieds. Pas un muscle du corps qui soit immobile. Et le mouvement se précipite, les autres danseuses se mettent en branle, giroyant d'une façon folle, le tam-tam résonne plus nerveusement, les chants redoublent. Les trois danseuses rivalisent de souplesse, tournoyant avec une rapidité vertigineuse en agitant leur ventre d'une manière insensée, tandis que le soleil leur fait couler le long du corps une transpiration abondante qui enlève l'huile et la poudre dont elles s'étaient teintes, — et que, bouche bée, en extase, la populace les contemple avidement.
Les danses de guerre sont généralement d'un très grand caractère et vraiment imposantes.
Les Wagenias, indigènes des Falls, exécutent des danses en pirogue; ils sont d'une grande habileté à conduire leurs canots, puisque les bonds extravagants des danseurs ne parviennent pas à faire chavirer leurs embarcations.
En fait de jeux, le capitaine Goquilhat cite chez les Bangalas un jeu de hasard ressemblant assez à notre jeu de « pile ou face » et qui se joue avec des eau ries.
Esclavage et cannibalisme. — L'esclavage indigène est loin de ressembler partout à cette plaie qui a été introduite par les peuples de race latine et qui dévaste les malheureuses populations du nord de l'État du Congo. Nous verrons au paragraphe des castes que dans beaucoup de tribus la condition de l'esclave n'est pas trop misérable et qu'on le considère plutôt comme un serviteur que comme de la chair à tout usage.
Le cannibalisme est la coutume la plus affreuse qui existe chez les peuplades indigènes, et, il faut le constater avec douleur, cette coutume est profondément enracinée chez les indigènes du bassin du Congo, qui, on peut le dire, sont tous, ou ont tous été cannibales.
Les naturels de l'Âruwimi mangent toute chair humaine, aussi bien celle de leurs ennemis tués à la guerre que celle de leurs esclaves tués pour une cérémonie quelconque. Ce n'est pas par
besoin de nourriture aaimale que les noirs dévorent la chair de l'homme, — attendu que pour eux n'importe quelle chair est bonne, aussi bien celle d'un rat à moitié pourri que celle de l'hippopotame. Mais ils aiment la chair humaine, c'est un goût profondément inné, et chaque fois qu'un festin de cette sorte est annoncé, ceux qui auront la bonne fortune d'y prendre part s'en font une véritable fête.
Le capitaine Roget, qui a vécu longtemps parmi les peuplades
FEMMES B&nxBS AD JBD.
anthropophages de l'Aruwïmi, s'exprime ainsi : « Les voisins sont des ennemis et toute la population est anthropophage, mais d'un cannibalisme dégradant que nulle part ailleurs on ne peut retrouver plus intense.
» Voici un exemple entre mille : j'apprends que des troubles agitent la contrée à quelques lieues dans la forôt; tout le monde était sur le pied de guerre; deux villages, L... et M..., voisins, séparés par un sentier en zigzag et quelques bananiers, en étaient venus aux mains.
» Je m'interpose comme arbitre.
» Voici les faits : L... avait acheté à M... une femme, qu'il avait découpée et préparée dans dix-huit pots. Mais un chien de M..., franchissant la frontière, vint manger un des petits pots de chair humaine. De là grande colère de L... contre son voisin; il arme ses hommes et va enlever au propriétaire du chien une jeune fille qu'il met en petits pots pour remplacer la viande mangée. Et bien! vous croirez peut-être qu'il a été question de Tenlèvement et quil y a eu une explosion quelconque de sentiment? Pas du tout. Lorsque M... a plaidé son cas, il m'a simplement fait remarquer qu'en prenant une fillette de cette laile, L... s*était trop largement indemnisé ; que cela représentait plus que la viande mangée par son chien, d'où une guerre qui avait coûté la vie à plusieurs hommes que l'on avait réciproquement mangés pour arriver à une compensation (1). »
On est déjà arrivé, par la persuasion et par des cadeaux nombreux, à empêcher la pratique de ce monstrueux usage à proximité des stations, mais il n'en est pas moins vrai que, tant Bangalas que Basokos, profitent de la première occasion de s'adonner à leur régal favori. (Généralement, l'ennemi tué à la guerre est coupé eu morceaux, qui sont partagés entre les guerriers : la nuit on se réunit, dans les bois ou d^ns les clairières, l'on fait un grand feu oh l'on rôtit les membres humains et, en cercle, l'on mange les débris de l'ennemi vaincu.
C'est une injure courante chez les Bangalas que de crier à son ennemi : « Toi, d'ici à peu de temps, tu reposeras dans mon estomac! » (Traduction littérale.)
On raconte, chose épouvantable, que, dans le Haut-Aruwimi, il existe des tribus mangeant les vieillards qui atteignent un certain âge, et que les enfants contrefaits sont engraissés jusqu'à l'âge de quatre ou cinq ans, puis dévorés publiquement par la famille.
Souvent les steamers de l'État capturent, sur le Congo, des convois d'esclaves que les gens de Luianga vont acheter dans l'intérieur : ces gens.de Luianga remontent le Luiongo, vont acquérir dans l'intérieur de la contrée des naturels appartenant à la tribu des
(l) Les Conférences antiesclavagUtes libres de Bruxelles. — Discours de M. Léon Roget.
Balolos, qu'ils vont reveadre dans l'Ubangi pour de l'ivoire. C'est le commerce de chair humaine dans toute son horreur, d'autant plus que ces malheureux sont vendus par leurs parents, leurs amis, leurs compatriotes, pour quelques pains de manioc : les Balolos sont une race dégénérée, ne cultivant pas le sol et mourant de
OUBBBIKBS DE LA TSIBO DE8 BU.OLO» (UAnT-LCLONOO).
faim. Dans l'Ubangi, ces esclaves servent littéralement de viande de boucherie, et, lorsqu'on demande aux indigènes si ce sont des esclaves, ils répondent simplement « Te, niama! » « Non, ce sont des bêles, c'est de la viande ! »
Les Bangalas sont persuadés, eux, que la chair humaine est un aliment noble, parce que l'homme a l'intelligence de plus que l'animal, ainsi que la parole : préjugés stupides, qu'il sera bien
difficile de déraciner chez ces peuples où l^instinct brutal parle plus haut que la raison qu'on tâche de leur faire comprendre.
Nous le répétons, lanthropophagie est un danger immense pour favenir de TAfrique et tous les efforts doivent tendre à la suppression progressive et complète de cette monstrueuse coutume; les agents de TËtat ont, jusqu'à présent, fait prudemment, mais sûrement, leur possible pour enrayer le mal, et Ton peut espérer que, grâce aux sages mesures que saura prendre l'État du Congo, le mot sinistre d'anthropophagie pourra un jour disparaître de notre langue.