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CHAPITRE III Organisation locale des penplades dn Congo

États nègres. — Nous avons tenté précédemment de décrire les tribus les plus importantes du bassin du Congo ; dans cette immense région, les populations, qui diffèrent au point de vue physique et moral, ont pourtant un caractère commun : elles sont toutes de langues bantou, terme quon pourrait généraliser et appliquer à la race; quant à établir des groupements dans les peuplades bantou, pour en former soit des États ou des royaumes, cela est impossible. Chaque tribu a son autonomie et, lorsqu'elle dépend d*une tribu voisine plus puissante, ce vasselage n*a souvent pour conséquence que le paiement d'un léger tribut, la défense de faire la guerre de sa propre initiative et l'obligation de suivre la tribu suzeraine dans ses excursions et ses entreprises militaires. Cette organisation politique est celle des peuples bangalas, ainsi que la constaté et exposé Coquilhat.

Toutefois, il est certain qu'il a existé au Congo des états constitués, de grands royaumes soumis à des conquérants ou à des souverains qui se transmettaient le pouvoir héréditairement; la plupart de ces états sont aujourd'hui démembrés à cause des guerres intestines qui les ont ensanglantés, et les peuplades qui les composaient ont repris chacune leur liberté d'action et leur existence spéciale.

Toute la région située au sud du Congo, entre Matadi et Banana, formait, à l'époque de la découverte de l'estuaire du fleuve, un grand royaume soumis à un souverain qui résidait à Banza (aujourd'hui San Salvador) ; les Portugais reconnurent cette souveraineté, tout en soumettant le pays, de sorte que les rois du Congo (c'est ainsi qu'ils s'appelaient), qui dans la suite se convertirent au christianiçme, devinrent en quelque sorte des vice-rois gouvernant celte partie des possessions portugaises.

Le grand empire des Lundas, soumis à un souverain qui porte le

nom général de Muata Yamvo, s'étendait au sud du bassin, depuis le Koango jusqu'à la rive gauche du Lualaba; la mort de son dernier chef Muteba, tué dans une guerre avec les Kiokos ses vassaux, a jeté la désorganisation dans ce royaume, qui a été visité et rallié à TËtat en 1892 par le lieutenant Dhanis.

Les Bachilanges formaient, dans les parages de Luluabourg, un royaume que les voyageurs qui Tavaient parcouru avaient surnommé royaume de Famitié, à cause des mœurs hospitalières de ses habitants. Les Bachilanges sont une race de grand avenir.

C'est à Luluabourg que commençait le grand royaume des Balubas, le plus important connu. Il s'étendait vers Test jusqu'à la rive gauche du Lualaba et avait des ramifications jusqu'à la Lukuga, puisque M. Delcommune signale le village de Kassanga comme peuplé de Balubas ; au sud il atteignait le sixième parallèle. La capitale de ce royaume était Museya. « Les coutumes et les mœurs, dit M. Francqui, sont absolument les mêmes dans tout ce vaste territoire. Chaque famille se trouve placée sous la tutelle de son chef, qui est le vassal du roi Kasongo Niembo, auquel il paie le tribut. On peut considérer le royaume des Balubas comme étant sur le point de se désorganiser; deux frères du roi défunt se disputent le pouvoir, ont chacun leurs partisans et se livrent des combats qui déciment celte superbe population; chose curieuse, l'un des deux frères, Kasongo Niembo, le véritable héritier du trône, avait épousé sa propre sœur, que son frère cadet, Moina Bachimbu, lui ravit pour l'épouser à son tour, d La race baluba est trop intéressante pour que nous ne transcrivions pas quelques détails que fournit le lieutenant Francqui : « Kasongo Niembo, dit-il, habite un splendide village, construit au bord d'un petit affluent du Lomami. La capitale, comme toutes les cités, est entourée d'un enclos et protégée en outre par un fossé extérieur de deux ou trois mètres de largeur et d'une profondeur moyenne de deux mètres environ. On a accès à l'intérieur par une porte basse bien défendue au moyen de gros troncs d'arbres. Le sérail du grand chef comprend de deux à trois cents jeunes et jolies femmes de sa tribu, qu'il entoure des plus grandes prévenances.

« Les marques de respect des Balubas vis-à-vis de leur chef sont

— Métrés grandes. Tout individu auquel une audience royale esl accordée ne se rend jamais chez Kasongo Niembo sans être porteur d un petit sachet, renfermant une terre ocreuse rouge ou blanche qu'il se frotte sur la poitrine chaque fois qu'il adresse la parole à son roi et maître ou que celui-ci lui répond. C'est ainsi que les natifs que Ton rencontre revenant d'une audience royale sont absolument barbouillés de rouge ou de blanc (I). »

Nous avons vu comment le royaume de Msiri, qui comprenait presque toute la région du Katanga, a été démembré à la suite de la mort de son chef Msiri, tué par le capitaine Bodson (2).

Le sud et le sud-est de l'État du Congo comprennent encore des petits royaumes, dont les plus importants sont ceux de Bahusi et de Kazembe. Certaines de ces tribus sont troglodytes : telles sont les Basangas, tout au sud du Katanga, et quelques villages lundas> de la rive gauche du Lualaba. La curieuse et intéressante tribu des Balomotos, qui habitent la chaîne des Kundelungus, vit exclusivement dans les grottes et les excavations de la montagne : toutes lestentatives faites par Msiri pour la soumettre ont échoué ; elle formeun petit peuple tout à fait indépendant.

Au nord de TÉiat existent quelques petits royaumes fondés par des noirs de race négritienne ou soudanaise : tels sont Djabbir,. dont la population se compose d'indigènes de l'Uelle et de Bandjas venus du nord; Semio, Rafaî, Bangasso. La grande famille des^ Niams-niams ne constitue pas, à proprement parler, une unité politique, mais toutes les peuplades de ce groupe ont des liens Irës^ étroits au point de vue du physique et des coutumes; elle comprendr d'après Schweinfurth, plus de deux millions d'individus. LesMombuttus étaient naguère constitués en deux royaumes, mais les migrations continuelles et les sanglantes incursions arabes ont désorganisé les institutions politiques, de sorte qu'aujourd'hui les tribus de cette importante famille vivent séparément et se font souvent la guerre.

Société. — Le degré d'autorité des chefs, la division de la société

(1) Communication du lieutenant Francqni à Ja Société de géographie. — Belire, livre I, page 262, les renseignements fournis par M. Diderrich sur le roi Kasongo.

(2) Livre I, chapitre XVIII.

en classes ne sont pas exactement les mêmes dans toutes les tribus.

Dans le Bas-Congo, généralement plusieurs tribus s'unissent entre elles pour former une unité capable de résister à des attaques éventuelles ; c est-à-dire qu'elles concluent une alliance défensive : néanmoins chaque tribu conserve ses institutions propres, son chef et son gouvernement local.

La société comporte trois classes : les chefs, les hommes libres et les esclaves. Le sol appartient aux chefs, mais l'usufruit appartient aux familles, c'est-à-dire que chaque famille récolte pour elle-même les fruits de son travail agricole; de même la chasse et la pêche sont permises partout. L autorité du chef est rarement despotique ou exclusive : généralement les décisions importantes sont prises dans une assemblée composée des hommes libres les plus riches ou les plus sages de la tribu. Les esclaves sont loin d'être malheureux : l'esclave est considéré par son maître comme constituant une partie de sa fortune; aussi est-il bien nourri, et regardé comme faisant partie de la famille, oix il est traité presqu'en égal. Les porteurs qui sillonnent la route des caravanes au service de TÉtat sont presque tous des esclaves des chefs indigènes, que ceuxci louent à l'État moyennant une certaine redevance, dont une part échoit à l'esclave lui-même. Il n'est pas rare de voir des esclaves devenir très riches, et il arrive très souvent que les chefs les affranchissent.

Cette division de la société en trois castes semble commune à presque toutes les tribus congolaises ; il n'y a que l'importance des privilèges de chaque caste qui varie.

[1 est rare qu'un homme d'une tribu aille vivre dans une autre tribu ; la plupart du temps il y est réduit en esclavage.

Les hommes libres sont ceux issus de femmes mariées à des chefs ou à des hommes libres ; ils possèdent des esclaves. Il n'y a que les esclaves qui soient sacrifiés lors des cérémonies funèbres ; les esclaves peuvent se marier entre eux ; les femmes esclaves sont soumises à tous les caprices des chefs qui en épousent souvent un grand nombre; elles sont alors sous la domination des épouses libres.

Les Bangalas ont une classe de plus, celle des seigneurs ou

notables : ce sont les plus riches des hommes libres qui la constituent ; chez eux aussi Tesclave est traité avec douceur, mais il sert aux sacrifices humains.

Chez les Ban^las, chaque village a son chef, choisi parmi les seigneurs fmukunzis) : on prend généralement le plus riche, ou celui qui s*est distingué par sa bravoure ou par une action d'éclat. L'autorité de ce chef est loin d*étre absolue; toutes les affaires se débattent dans des assemblées de notables, où le chef prend la parole et se fait en quelque sorte l'avocat de la réunion : les questions d'intérêt général se traitent par village; il n'y a que les questions de guerre et de paix qui se résolvent dans des assemblées de chefs, où est élu dans ce cas un chef suprême. Certains villages forment, d'une façon permanente, une confédération sous le gouvernement d'un chef suzerain, auxquels ses vassaux, les chefs de chaque village, rendent des hommages en espèces et en aliments.

Dans l'Aruwimi, la constitution des tribus ne varie pas sensiblement de celle des Bangalas, sauf que la condition de Teselave y est beaucoup inférieure : ce dernier sert souvent de viande de boucherie pour les festivités.

Héritage. — La question de l'héritage existe aussi parmi les tribus congolaises : en règle générale, l'héritier est le fils de la sœur atnée, surtout pour le pouvoir. A défaut de sœurs, ce sont les fils des frères qui héritent.

La plupart du temps, l'héritage consiste en esclaves, attendu que l'homme libre est enterré avec toutes ses étoffes.

Justice indigène. — La justice indigène, très sévère pour certains délits, l'est très peu pour l'assassinat et le vol.

L'assassinat commis à l'étranger, sur un individu d'une autre tribu, n'est pas poursuivi. Il est souvent la cause de guerres sanglantes. Les meurtres sont très rares.

Le vol est parfaitement admis, surtout lorsque le volé est un blanc : dans ce cas le voleur est même très considéré. Dans lés villages, une accusation de vol portée contre un individu amène l'épreuve du poison : la plupart du temps on fait boire aux deux parties une

décoction de l*écorce du physostigma venenosum : celui qui meurt est déclaré coupable. Lorsqu'un vol important a été commis, on a recours au sorcier, qui découvre le coupable, au hasard naturellement, et le force à boire un breuvage empoisonné, qui occasionne le plus souvent la mort d'un innocent.

L'adultère est puni de mort dans le Bas-Congo ; dans le Haut, la vengeance est laissée à Tappréciation du mari offensé ; généralement, il coupe les oreilles à la coupable, ou lui perce les mollets à coups de lance. Chez les Bangalas, la femme mariée surprise en conversation galante avec un individu n*est la plupart du temps pas punie, mais, comme la vie du coupable est entre les mains du mari, celui-ci en profile pour exiger une rangon à la famille : souvent il réclame, en compensation de son honneur perdu, une autre femme, tout en gardant réponse adultère. Inutile d'ajouter qu'avec ce système, il arrive fréquemment que d'honnêtes époux s'entendent pour attirer dans un guet-apens l'un ou l'autre amoureux sur le cœur duquel les charmes de la dame bangala ont produit un certain effet. Plus fort que cela, dans le Bas-Congo, les Bangalas travailleurs et soldats prêtent leurs femmes, moyennant rétribution, aux noirs de la côte ou aux soldats zanzibarites.

La justice est exercée dans des réunions publiques; l'accusé est rarement entendu pour l'exposition de ses moyens de défense. La sentence est exécutée sur le champ. Pour les délits de peu d'importance, les indigènes infligent des amendes, qui entrent dans la caisse du chef.

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