CHAPITRE PREMIER Les maladies gni atteignent les blancs
La question de raccli maternent du blanc en Afrique est une de celles qui ont le plus passionnément occupé tous ceux qui, à quelque point de vue que ce soit, ont étudié le mouvement africain de ces dernières années. Les ennemis de Tœuvre du Congo ont saisi, avec un empressement souvent peu digne, Toccasion de certains décès pour crier à l'hécatombe, au Congo k tombeau des blancs ». Il est vrai que les premières années de travaux ont été endeuillées de morts provoquées par le climat, que nombre de ces hardis et courageux pionniers ont payé de leurs jours l'honneur d avoir coopéré à Tédification de la grande œuvre; mais si Ion examine avec soin les statistiques officielles, on sera étonné de constater quel nombre restreint de blancs ont trouvé la mort au Congo, en comparaison du grand nombre de ceux qui y ont vécu de longues années, qui y vivent encore, ou qui en sont revenus, aussi bien portants — sinon mieux — qu'avant de s'y rendre.
Il faut un certain temps à nos constitutions d'hommes du Nord pour s'habituer au climat et à l'existence africaines. Nous ne sommes pas accoutumés à supporter de fortes chaleurs; aussi, en arrivant sous les tropiques, commençons-nous par souffrir de l'action débilitante qu'exerce le soleil sur notre organisme. Nous ressentons une lourdeur générale, qui nous empêche de dormir, qui nous enlève une partie de cette énergie dont nous étions
animés, et contre laquelle nous devons réagir de toutes nos forces sous peine de dépérir rapidement.
Surtout que Ton craigne le manque d*appétit : c*est Tun des signes précurseurs les plus certains d'une fièvre imminente ; le voyageur qui, au Congo, sait satisfaire son estomac avec ce qu'il a à sa disposition, sans éprouver de désirs gastronomiques irréalisables, possède un antidote puissant contre ce que Ton a appelé Tbydre africaine, c'est-à-dire la fièvre.
La fièvre est certes la maladie la plus redoutable pour le blanc ; il est rare qu*il y échappe. Chacun doit payer son tribut à cette cruelle ennemie de notre tempérament; que ce baptême se fasse dès Tarrivée, au bout de un, deux, six mois, un an, il est certain que le blanc doit le subir.
La fièvre africaine porte le nom général de malaria; elle se présente sous diverses formes : la fièvre intermittente ou rémittente, souvent bénigne lorsqu'elle est soignée à temps ; les fièvres pernicieuses qui comprennent la fièvre bilieuse, la fièvre hématurique, etc.
Il est difficile de préciser les tempéraments qui supportent le mieux le climat congolais : celui-ci est très capricieux, et Ton peut citer de nombreux exemples de l'injustice avec laquelle il frappe des tempéraments qui sembleraient devoir résister au Congo à toutes les maladies, tandis qu'il épargne des blancs qu'on n'aurait jamais cru pouvoir s'habituer à l'existence d'Afrique. Toutefois il est certain que les tempéraments sanguins et nerveux (mitigés) résistent le mieux; les tempéraments bilieux ou lymphatiques exagérés sont très défavorables à l'acclimatement. On doit déconseiller le départ de personnes prédisposées aux maladies nerveuses ou à Tépilepsie ; de même celles atteintes de gastrite doivent attendre une guérison complète avant de s'aventurer sous le soleil africain ; les anciennes maladies d estomac reviennent facilement.
Diverses causes provoquent la fièvre ; généralement, elle provient des refroidissements si fréquents en Afrique, où, pendant les marches. Ion passe, d'un plateau que l'on a gravi sous un soleil torride et où Ton arrive en pleine transpiration, dans un^ vallée où souffle un vent glacial et mortel. Pendant la saison sècbe, les nuits
sont très froides et si l'on ne prend pas soin d'établir une juste proportion dans la façon de se vêtir le jour et de se couvrir la nuit, de manière à maintenir le corps dans une température bien équilibrée» on court les plus grands risques d'être atteint de fièvres très dangereuses. La âèvre peut encore être produite par un séjour prolongé au soleil, la tête peu ou pas couverte, par l'imprudence d'une sieste faite dans un endroit exposé directement aux rayons solaires : dans ce cas, c'est l'insolation provoquant la mort subite, foudroyante, ou quelquefois des désordres cérébraux inguérissables. Le docteur von Dackelman attribue la cause de la fièvre à un microorganisme, qui a son habitat dans le sol : le voisinage des marais est de nature à développer considérablement les causes de malaises fiévreux et donne naissance au genre de maladie appelé fièvre paludéenne.
On « sent » venir la fièvre : on est fatigué; on a la tête lourde, on ressent une lassitude générale, on souffre des articulations des jambes; en un mot, on n'est « bon à rien ». Parfois, souvent même elle se présente sous la forme d'un manque complet d'appétit, ou bien d'une nuit sans sommeil. Il suffit ordinairement de prendre une dose de quinine d'un quart à un demi-gramme pour faire disparaître ces velléités de fièvre. 11 faut être prudent dans l'emploi de la quinine, car la prendre lorsque l'accès est nettement déclaré, c'est lui donner beaucoup plus de force : la dose précitée doit être prise dès que l'on ressent Le moindre malaise. Si, malgré cette précaution, la fièvre se dessine plus nettement, si le malaise s'accentue, si l'on ressent des frissons, il faut se mettre au lit, se couvrir le plus chaudement possible, boire du thé bouillant, de façon à transpirer : si l'on arrive à ce résultat, laccès passe généralement. Lorsque, malgré toutes ces précautions, la fièvre augmente encore, c'est-à-dire si la température du corps continue à s'élever et qu'elle atteigne près de 40^ et plus, on a recours à l'antipyrine : une ou deux doses d'un gramme suffisent pour amener la transpiration et par conséquent un abaissement de la température corporelle. Quand cette transpiration a duré deux ou trois heures, on peut se lever : on prend un bain chaud, puis on se recouche, ne consei*vant plus qu'une couverture, après avoir pris une forte dose
de quinine (1 i/2 à i grammes) pour empêcher l'accès de revenir. Il est bon de prendre encore quelques doses de quinine pendant un jour, autant que possible avant les repas.
Pour voir, au début de la fièvre, s'il est encore temps de prendre de la quinine, on se tâte le poignet : s*il est froid ou légèrement chaud, on peut le faire; s'il est brûlant, il est trop tard.
Cette fièvre, lorsqu'elle est bien soignée, est bénigne ; elle a souvent pour cause, outre celles énumérées plus haut, une émotion violente, telle que déception, chagrin, colère.
Pendant les marches, il faut se défier avant tout, comme nous l'avons déjà dit, des refroidissements, des fatigues exagérées, des courses inutiles ou désordonnées : si c'est possible, on porte sur le bras, ou Ton fait porter par un boy un paletot dont on se couvre lorsque l'on s'arrête, lorsque l'on traverse une vallée, un bois ou que l'on est trop exposé au vent. Il faut éviter de camper à proximité des marécages et surtout ne pas boire d*eau stagnante* si claire qu'elle soit. Autant que possible, il ne faut boire que du thé ou du café froid pendant la route, mais jamais de liqueurs ni de vin; si l'on est forcé de boire de l'eau, on peut prendre de Teaa courante, à condition qu'elle soit très claire et sans le moindre goût. En général, sur la route des caravanes, l'eau est très bonne. Â l'étape, on peut boire en déjeunant un verre de vin portugais, très désaltérant en même temps que réconfortant; un verre de Champagne ne fait aucun tort. Après déjeuner, on fait la sieste, bien à l'ombre. Vers 5 1/2 heures, l'on dtne. Après ce repas, l'on prend un verre de liqueur. Ion cause en faisant un bout de promenade et vers 7 heures, l'on se met au lit : tels sont les meilleurs moyens de faire une marche de trois ou quatre semaines, sans s'en ressentir le moins du monde.
La vie de station doit être très régulière aussi : nous donnerons plus loin quelques règles qui ont trait au genre d'existence que l'on doit y mener.
La fièvre hématurique est la maladie la plus grave qui puisse atteindre le blanc : elle consiste dans un écoulement de sang par les voies urinaires. L'hématurie est le plus souvent occasionnée en Afrique par un excès de fièvre bilieuse ou paludéenne. Le blanc
qui en est atteint doit se faire transporter le plus rapidement, et avec les plus grandes précautions, à lacôte, ou au moins dans uo endroit sain, où ne lui manquera aucune des ressources de la science médicale et où il pourra être l'objet de soins particuliers et incessants; en attendant, la fièvre nécessite un repos absolu et calme; le traitement est celui à la quinine, aidé par des évacuants, soit vomitifs, soit purgatifs; lorsque l'hémorragie rénale est très forte, on emploie te tanin (4 grammes par jour en doses d'un
HIBITATIOH D8 lA STATIOII DK BDHBl.
gramme). On ne peut boire que des boissons rafraîchissantes. Une autre maladie très grave est la dysenterie : elle est provoquée par les changements brusques de température, par la privation subite et complète d'aliments fortiOaots auxquels l'estomac était habitué; l'eau des marais et même l'eau limoneuse du Congo l'amènent presque infailliblement. On s'en prémunit par des ceintures de flanelle que l'on porte sur le ventre, sous les vêtements. Il y a deux espèces de dysenterie : aigué et chronique;
dans le second cas, elle est presque toujours mortelle et elle nécessite un prompt retour à la c6te. La dysenterie aiguë se guérit au bout dune vingtaine de jours, mais elle exige un traitement énergique et exclusif : on s'abstiendra de toute fatigue, et, si c'est possible, on observera un repos complet, une diète aussi absolue qu'on le pourra et en tout cas, une demi-diète, pendant laquelle on ne prendra que de l'extrait de viande et des œufs ; on ne boira que des boissons rafraîchissantes, surtout du lait, en répudiant complètement le vin et les liqueurs. On prendra quelques doses d'ipéca; les lavements amidonnés sontde nature à activer et à compléter la guérison.
Vanémie et la diairhée de Cachinchine sont occasionnées surtout par le manque d*appétit ou par les privations : en général, elles ne sont à craindre que lors des explorations lointaines, où la difficulté de se procurer des vivres les occasionne parfois. Mais dans les stations, de pareils cas se voient rarement, à cause de la nourriture saine que TÉlat alloue à ses serviteurs. Ces deux maladies nécessitent un changement de climat et de régime.
L'Européen est encore exposé à d'autres maux, sinon dangereux, au moins désagréables; la bourbouille, qui consiste en une vive inflammation des pores, laquelle produit des démangeaisons irritantes et occasionne sur le corps une multitude de petites taches rouges : cette maladie est inoffensive, et possède, paratt-il, la propriété de garantir le patient contre la Qèvre. On s*en guérit par des bains fréquents.
Les abcès, furoncles et même anthrax sont très fréquents : il nest pas rare que le corps se couvre, par endroits, d'énormes furoncles qui font cruellement souffrir et qui ne guérissent souvent qu'au bout d'un temps plus ou moins long. Presque toutes les blessures guérissent par suppuration.
Les sames (ulcères qui prennent la forme d'une plaie) sont une affection de la peau, très douloureuse, mais n'offrant pas un caractère de gravité réel.
Habitations. — Nous ne pourrions trouver dans aucun auteur de meilleurs conseils que ceux donnés par le docteur Â. Fischer au sujet du choix de l'emplacement et de la construction des habitations
en Afrique (1) : « Le voyageur doit emporter avec lui une tente qui réponde aux exigences du voyage, dût-il engager quelques porteurs de plus. J'entends par là une tente à toit double ; le toit supérieur doit être d'un tissu imperméable et dépasser de beaucoup les parois de la tente. Celle-ci, par un temps humide, doit être transportée dans un sac imperméable. Par un temps clair, il faut Texposer au soleil. Pendant la saison des pluies, il &ut éviter de camper sous des arbres ou sous un feuillage épais : le campement au vent et à la pluie est plus salubre que dans des endroits où l'air se renouvelle moins. Dans la saison sècbe, on peut dresser sa tente sous des arbres, si le sol est sec et qu'il ne s'y trouve pas d'insectes rongeurs ; mais si l'on n'a que le choix entre un terrain sans arbres et une forêt humide, il faut choisir le premier. 11 vaut mieux stationner au grand soleil et sur le sable qu'à l'air de la forêt. De jour, il est vrai, on ne peut pas se tenir dans une pareille tente, au moins pas de 9 à 4 heures. Il faut alors faire élever une toiture d'herbe et de feuillage, reposant sur des perches, ce que les nègres savent faire en très peu de temps. On peut être sûr que dans une semblable tente, dressée sur un terrain sec, exposée au soleil tout le jour, et dans laquelle la température monte jusqu'à cinquante degrés, on sera, pendant la nuit, à l'abri de toute infection de germes fébrigènes. Les régions sèches et chaudes de l'Afrique conviennent mieux aux Européens que celles qui sont plus humides et plus fraîches.
« Quant aux huttes ou aux maisons, il faut les construire, autant que possible, dans un endroit ouvert, exposé au soleil et au vent, loin des grands arbres ombreux, qui retiennent l'humidité et empêchent l'air de se renouveler. 11 faut laisser agir le soleil des tropiques, dont la force est souverainement efficace pour sécher, et par là même désinfecter, ce qui est très important, surtout avec des toits couverts en paille. Dans une hutte d'argile, couverte d'un toit pareil, si celui-ci est suffisamment élevé, et qu'on laisse de côté un espace libre pour uti courant d'air, il fait très frais. Le plancher doit être formé d'une couche d'un demi-pied de cendres et d'argile
(1) Mouvement géographique^ 1885, p. 56.
pétries ensemble, il faut prendre garde que la chambre à coucher n'ouvre pas du côté doù vient la pluie et que les fenêtres permettent beaucoup de courants d'air. Les toits des huttes doivent avancer beaucoup pour garantir le plus possible les murs de l'humidité. Enfin, pendant la saison pluvieuse, il faut protéger le côté du vent au moyen d'une paroi tissée d'herbes ou de feuilles de palmier, que Ton enlève lorsque le soleil reparaît. »