IV. — Acclimatement des blancs
Le climat du Congo permet-il Timmigration et le séjour prolongé de blancs et de familles blanches? C'est là une question controversée, qui a donné lieu à bien des discussions de médecins et à des avis très différents.
Il est probable que le climat débilitant des tropiques est Tune des causes pour lesquelles nous ne verrons, avant longtemps, émigrer vers le Congo des familles d'agriculteurs pour s'y installer d une façon définitive.
La partie du Congo la moins saine est le Bas- Congo, et ce n'est pas précisément à la température élevée qu'il faut attribuer cet état de choses, mais surtout à cette circonstance que les miasmes putrides qui s'exhalent des marécages et de certaines terres riveraines lorsqu'elles sont remuées occasionnent les fièvres que nous avons décrites dans la troisième partie de cet ouvrage.
« L'acclimatement des blancs au Congo, dit le professeur M. le docteur Lefebvre (1), rencontre deux obstacles principaux : la température et les émanations nocives du sol qu'on peut désigner sous le nom générique de miasmes paludéens.
» Quant à la température, elle ne constitue pas un obstacle aussi sérieux qu'on le croit communément. La moyenne pendant l'année est de 24^ centigr. Elle atteint pendant les mois les plus chauds SS"" ou 36^ comme maximum. C'est par une rare exception qu'elle touche
(1) E. Ds80amp8-Dayid. Lfk pari de la Belgique dam le maucemeiU africam
à 40"". Or, eh prenant des précautions hygiéniques convenables et connues, les blancs supportent facilement cette température qu'ils tolèrent d'ailleurs dans d'autres régions comme dans Tlnde anglaise.
» Les miasmes paludéens constituent un danger plus grave. Les fermentations telluriques se font au Congo avec une grande énergie parce qu'on y trouve réunies les conditions essentielles de ces fermentations : les germes, la chaleur et Thumidité. C'est un obstacle très sérieux à l'acclimatement des blancs, mais festime que cet obstacle peut, lui aussi, être efficacement combattu et surmonté.
» Tenons compte d'abord de ce fait que les populations aborigènes vivent dans ces parages et s'y multiplient étonnamment. Je sais bien qu'il faut tenir grand compte de l'accoutumance : l'élément humain est si malléable qu'il s'accommode peu à peu à toutes les conditions extérieures de climat et de sol. Les Européens jouiront avec le temps de ce bénéfice de l'accoutumance, mais il faut reconnaître que la période d'acclimatation sera une période difficile. Il faudra prendre deux ordres de précautions : d'une part, des précautions hygiéniques, dans lesquelles je ne veux pas entrer parce qu'elles sont de la compétence des médecins qui ont vécu sur les lieux; d'autre part, pour les premiers temps, le choix pour l'établissement des Européens des parties les plus salubres du Congo. Il est certain que si les Européens, par de rapides moyens de locomotion, pouvaient être transportés dans ces parties comme d*emblée et dans la plénitude de leurs forces, ils auraient une bien plus grande puissance de résistance contre toutes les influences nocives.
» Et qu'on ne dise pas que si les Européens doivent se cantonner ainsi dans des lieux d'élection, leur influence sera trop restreinte, car l'influence civilisatrice peut s'exercer et s'exercera en fait par voie de rayonnement. D'autre part, grâce aux moyens dont dispose la science aujourd'hui, on arrivera à l'amélioration des conditions telluriques par le boisement (eucalyptus), par des travaux hydrauliques, etc., beaucoup plus rapidement qu'on y est arrivé lorsqu'il s'est agi d'assainir certaines parties de l'Europe ancienne. »
Toute la région du Haut-Congo est saine, plus saine que la plupart des colonies des autres parties du monde; le chemin de fer sera le moyen rapide de locomotion qui transportera d'emblée les
blancs dans ces régions favorisées : un travail modéré et les précautions hygiéniques dont nous avons parlé antérieurement maintiendront l'Européen dans une condition de santé excellente.
La femme blanche s*accoulumera parfaitement au climat congolais, aussi bien que Thomme; plusieurs femmes blanches, les épouses de missionnaires protestants, supportent facilement le climat : W^ Ingham, épouse d*un missionnaire, la première femme blanche qui soit partie pour le Congo, réside à Loukungu depuis 1884; elle y dirige une école d'enfants noirs et vaque en outre quotidiennement aux soins du ménage, sans que sa santé ait ressenti aucune atteinte sérieuse; plusieurs agents de l'État ont emmené au Congo leurs épouses et celles-ci y ont vécu et y vivent encore fort bien : citons M*"^ Valcke, qui a séjourné plusieurs mois au Congo, U^^ Reyter qui séjourne à Boma, W^^ Van Dorpe, à Bangala, U^^ de Heusch, qui, en ce moment, partage encore là-bas, à Matadi, la destinée et les travaux de son mari; enfin, dix sœurs de charité qui viennent de s'installer à Moanda, Borna et Kinkanda où elles exercent, dans les hôpitaux, les fatigants et délicats travaux de leur ministère.
Ces faits isolés prouvent que les familles blanches s'acclimateront au Congo; dans le Bas-Congo, elles s'établiront de préférence sur les hauteurs, là où les miasmes délétères n'occasionnent pas les maladies endémiques si graves pour les Européens : les endroits où cette famille pourra exercer son activité sont nombreux.
Que l'on ne se fasse pourtant pas illusion : cette période d'acclimatement, qui précédera l'émigration en masses, émigration rendue nécessaire par l'appauvrissement constant de nos débouchés et l'exubérance croissante de nos populations, cette période sera longue et pénible, hérissée de difficultés, et coupée de déceptions et de deuils; mais, comme le disait sagement M. Wauters, « vienne l'installation de centres bien outillés et bien approvisionnés, entourés de jardins potagers, de cultures et de pâturages; viennent des routes, des steamers, des chemins de fer; vienne la possibilité de se procurer aisément une nourriture fraîche et fortifiante, et, dans les habitations, un peu de confort européen, vienne surtout uo système complet de canalisation, et un notable progrès se fera
sentir. L'occupation européenne, le dessèchement des marais, l'endiguement des rivières, la culture des terres, le boisement, l'élève du bétail, finiront, en partie, par avoir raison de ta rigueur et de la perfidie du climat. Il sera, non changé, mats plus ou moins maîtrisé par toutes les forces de la science (i) ».
Une grande partie de ces conditions énumérées en 1885 sont aujourd'hui une chose accomplie : la réalisation des autres n'est plus qu'une question de temps. En résumé, nous croyons pouvoir afiSrmer,
BUOTATtOM Dl BLÀRO A HATEBA.
sur Tavis de médecins à qui nous avons longuement parlé de la question et d'officiers à qui de nombreux séjours sous le soleil africain permettent d'émettre des opinions sérieuses, que l'émigration est possible, dès l'heure actuelle, vers certaines régions du Congo, spécialement dans les districts de Luluabourg et du Lualaba-sud, où le climat est très sain et le sol extrêmement productif : de plus, dans ces districts, la tranquillité est aujourd'hui assurée et il n'y a aucune crainte à concevoir de l'hostilité des indigènes.
(I) A.-J. Wadtess. Le Congn aupoint de vue économique.