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CHAPITRE II Éducation des noirs

Nous avons vu au chapitre de Fethnographie que, loin d'être réfractaires à tout travail moral, les noirs possèdent une certaine somme d'intelligence, surtout pendant leur jeunesse, et que, chez plusieurs tribus, le niveau intellectuel est même assez élevé : telles sont les peuplades du Kassaî, des Bangalas et de TUelIc.

On a dit et répété à satiété que les noirs étaient des ennemis naturels du travail et qu ils seraient ainsi le principal obstacle à la colonisation : erreur grave et assertion préjudiciable à Tœuvre du Congo. En effet, quel changement opéré depuis l'arrivée des blancs en Afrique : les noirs, pour se procurer nos objets manufacturés, dont ils sont très friands, se sont engagés en masse comme porteurs et comme soldats, comme travailleurs dans les stations et même au chemin de fer, où ils ne reculent pas devant les travaux les plus durs; ils cultivent de grandes plantations, dont ils échangent les produits pour nos bagatelles européennes. Et l'amour du travail ne peut qu'augmenter chez eux par suite de l'extension de Toccupation blanche et de l'établissement de stations agricoles, de colonies, de métairies et de factoreries, où c'est par milliers que les bras viendront s'offrir.

Du reste, par une éducation saine et progessive, où les missions joueront un rôle prépondérant, on arrivera à faire, des tribus les plus éloignées et les plus réfractaires à la civilisation, une race travailleuse et industrieuse : les instincts de dégradation et de paresse dont certaines tribus sont animées, et qui leur sont dictés surtout par l'ignorance, la prostration morale et l'état d'avilissement et de crainte où les ont plongées les luttes séculaires soutenues contre les marchands de chair humaine, disparaîtront graduellement sous l'influence du blanc, et celle-ci s'est étendue sur tous les points du territoire; dans le Bas-Congo, c'est surtout contre l'abus des liqueurs

alcooliques qu il faudra réagir : cette funeste passion, importée par les ignobles triaBquants de bois d^ébène et d*i voire, a enyahi toute la région, longtemps avant Tapparition de Tétendard bleu dans pes parages, et elle a occasionné les plus terribles ravages parmi les indigènes du Bas- Congo.

D'intelligentes mesures ont été prises par TËtat du Congo pour remédier à ce fatal état de choses : des expéditions ont été envoyées par TÉtat dans les régions du Haut-Congo, et au lac Tanganyka par la Société antiesclavagistë, dans le but d empêcher le commerce d'esclaves et le pillage des villages indigènes : la méûance première des peuplades rencontrées par ces expéditions se change peu à peu en une confiance absolue ; les noirs commencent à comprendre que le blanc est Fennemi de l'Arabe, et que Tapparition des Européens dans ces contrées lointaines a surtout en vue leur intérêt et leur sécurité. La traite qui se faisait entre tribus indigènes n'était pas moins horrible : les esclaves enlevés lors des expéditions lointaines étaient astreints à une servitude absolue et infâme, étaient destinés aux sacrifices humains, ou même, le plus souvent, servaient de viande de boucherie : à chaque instant les troupes et les steamers de l'Étal capturent ces convois d'esclaves, qui sont amenés dans les stations, oii on soumet ces malheureux à un système d'éducation paternelle et où ils fournissent une certaine somme rationnelle de travail par jour; ils sont traités et nourris comme le personnel recruté de la station, et, au bout de cinq années, ils sont libérés; pendant ce temps, ils ont appris à connaître le blanc et à le respecter et ils savent que le travail leur procurera une existence calme et régulière : il ne manque pas d'exemples d'esclaves, libérés ainsi, qui se sont dévoués d'une façon absolue à leur mattre et sont devenus d'excellents ouvriers.

Des décrets sévères ont réglementé la vente des spiritueux et des liqueurs fortes, et, grâce à une surveillance active, il n'est plus possible de livrer aux malheureuses populations du Bas-Congo les liquides empoisonnés dont on les a abreuvées trop longtemps; toutes les liqueurs mises en vente sont soumises à un examen et des peines rigoureuses sont appliquées aux négociants peu scrupuleux sur la qualité de leur marchandise. De plus, tous les efibrts tendent

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à empêcher la plaie gangrenéç de Tivrognerie de se propager et de s*étendre aux intelligenles -populalions du,«Haut-Congo.

EnBn, toutes les précautions possibles ont été prises pour amener peu à peu les villages nègres à conûer. leurs enfants aux missionnaires et à les envoyer aux écoles installées dans presque toutes les stations ; ces écoles sont dirigées avec le plus grand dévouement et ont, jusqu'à présent, obtenu d excellents résultats : parallèlement à une instruction intellectuelle rudimentaire, c'est-àdire renseignement de fa lecture et de l'écriture, les missionnaires conduisent ces jeunes esprits dans le chemin du christianisme et des idées civilisées. Outre ces écoles de missionnaires» l'Ëtat a organisé des colonies d'enfants indigènes» où il envoie les enfonts libérés à la suite de l'arrestation ou de la dispersion d'un convoi d'esclaves, les enfants délaissés, abandonnés ou orphelins, et ceux à l'égard desquels les parents ne remplissent pas leurs devoirs d'entretien et d'éducation. Des agents blancs sont spécialement chargés de donner à ces enfants un enseignement agricole qui leur permettra, une fois en âge, d'entrer au service de l'État.

Les enfants peuvent être adoptés par des particuliers ou des établissements philanthropiques ou religieux, avec l'autorisation du Gouverneur général, sur requête du modèle officiel (i).

Comprise de cette façon, l'émancipation de la race noire, «u égard aux gigantesques progrès réalisés jusqu'à ce jour, n'est plus qu'une question d'années. Le temps approche où nous verrons des noirs intelligents occuper des emplois de toute nature : du service et des grades dans la force publique; des emplois de matelot dans la marine; de facteur ou de commis dans le service des postes; de porteur ou de portefaix sur la route des caravanes et dans les futures gares de chemin de fer ; de terrassier, mineur, chauffeur, mécanicien le long de la voie; d'agriculteur, briquetier, forgeron, maçon, charpentier, magasinier dans les stations; de valet dans les fermes ; de commis, greffier, geôlier dans le service de la justice. Enfin on peut augurer que, sous peu, la plupart des emplois subalternes ressortissant des divers services de l'administration de l'État seront à la portée des noirs.

(1) BulleHn officiel de VÉtat indépendant, 1892, page '^43.

Et que l'on ne nous accuse pas d'opUmisuie, que l'on ne taxe pas noire raisonnement d'ulopie irréalisable : toutes les mesures préindiquées sont de nature à amener à bref délai la réalisation de ce généreux rêve. A la cAte occidentale d'Afrique, où l'occupation s'est faite d'une façon plus énergique et ofi le moindre souci des nations conquérantes a été celui de l'émancipation de la race nègre.

u cohosa o'BcvuiTfl moiotiiEa di rodtellb-ahvsbs.

nous voyons les noirs, tels que les Sierra-Léoniens et tes habitants de Lagos et d'Accra, déjà absolument faits à l'existence européenne, très intelligents, et employés par les compagnies anglaises à des places auxquelles ne sauraient aspirer bien des hommes de notre pays ; « Ce qu'il y a de plus intéressant à Sierra-Léone (1), à raison de l'utilité qui en ressortira dans l'avenir, c'est la génération nègre

(1) Â-J. Wadters. LeOoH^aMpotfUdsinM AoMOMi^He, p. 132.

intelligente qui s*y forme; depuis de longues années» des Européens se consacrent à cette noble mission avec un admirable dévouement. A riieure actuelle, on peut trouver à Sierra-Léone non seulement des travailleurs, des cultivateurs, des charpentiers indigènes, mais même des employés, des commis de factoreries, des agents noirs parfaitement au courant des afiaires, connaissant la comptabilité, les rouages du commerce, la langue anglaise et plusieurs dialectes africains. »

Que Ton relise les pages de Tbistoire du nouveau continent, où le noir, après de longues années d'un esclavage plus épouvantable que l'esclavage africain, a acquis une somme d'intelligence qui Ta haussé socialement au niveau des blancs et lui a permis d'aspirer aux meilleures situations.

L'État nègre libre de Libéria, lui aussi, composé d'hommes de couleur d'origine américaine, — c'est-à-dire de nègres perfectionnés, — et doté d'une organisation complète comprenant sénat, chambre, écoles, université, armée, etc., n'est-il pas une preuve convaincante de ce que peut amener l'éducation de la race nègre conduite d'une façon intelligente?

La race noire d'Afrique est-elle inférieure aux autres? Livingstone, l'admirable apôtre de la civilisation, qui a vécu de longues années, seul, parmi les tribus les plus ignorées, en parle ainsi : « Quant à la place que le nègre doit occuper un jour parmi les peuples, nous n'avons rien vu qui justifie l'hypothèse de son infériorité native, rien qui prouve qu'il soit d'une autre espèce que les plus civilisés.

» L'Africain est un homme doué de tous les attributs qui caractérisent la race humaine ; seulement des siècles de barbarie l'ont dégradé... Il n'est pas du tout classé par les ethnologues au dernier degré de l'espèce humaine ; physiquement, il est presque aussi fort que le civilisé, et, comme race, il est doué d'une vitalité surprenante (i). »

Nous le répétons, le système éducateur a été admirablement compris au Congo, et nous ne doutons pas un instant que le temps

(1) D. LiYiNasTONK. Ia Zambèee et ses affluents»

est proche où, l'étendard bleu ayant pénétré jusqu'aux recoins les plus ignorés du Congo, la race africaine sortira de l'obscurité et de l'avilissement où l'ont plongée des siècles de mystère et de barbarie, et prendra enfin dans le concert universel des peuples Je rang social auquel elle a droit.

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