CHAPITRE IV Les Indigènes de la côte orientale
§!•'". — Coup doeil ethnographique.
Société; gouvernement; castes. — Oa ne découvre pas, dans TÂfrique orientale, de forme de gouvernement bien établie; chaque tribu a une existence politique particulière et se choisit un chef, dont le pouvoir autocratique se transmet héréditairement par la ligne féminine. Toutefois, dans certaines contrées, plusieurs tribus, ayant un chef distinct, sont réunies sous le sceptre d'un chef suprême : telles sont les peuplades de l'Ou-Nyamouézi, dont Mirambo était le grand chef. Les chefs ont un pouvoir absolu : cependant, dans les circonstances graves, ils assemblent les anciens du village, et c est par une sorte de vote que Ton prend une décision : c'est ainsi que l'on décide de la guerre, des alliances, que Ton juge les meurtres, etc....
Presque partout, on distingue trois castes : les nobles, les gens libres et les esclaves : les nobles sont les gens issus de la famille des chefs. Les esclaves sont traités sans sévérité, mais ils sont astreints aux plus durs travaux. Il arrive parfois que, lorsqu'ils ont enrichi leurs maîtres, ceux-ci les affranchissent, mais le cas est assez rare.
Les successions se règlent de diverses façons : généralement c'est la sœur du défunt, ou les fils de celle-ci qui héritent de ses biens.
Physique. — Les indigènes des régions situées entre la côte et le Tanganyka sont, en général, forts, robustes et bien découplés, surtout dans rOu-Nyamouézi : on attribue cette beauté physique au soin que prenait Mirambo d'élever durement les enfants et de les habituer de bonne heure aux fatigues et aux pratiques de la guerre.
qui faisait sa principale occupation. Le visage est presque toujours du type nègre à nez aplati et à grosses lèvres ; cependant il n'est pas rare de rencontrer des figures régulières et à nez droit, qui rappellent le visage blanc : la présence, depuis des années, des Arabes dans celte partie de TAfrique, n'est pas étrangère à la cause de cette conformation physique. Beaucoup de noirs se liment les dents en pointes, ce qui contribue à leur donner un air féroce; dans certaines tribus, hommes et femmes se cassent les incisives. Ils se peignent le corps de couleurs diverses : dans l'Ou-Gogo, le corps est complètement rouge; des figures représentant des animaux, des objets, sont dessinés dans la peinture : on ne rencontre pas de tatouages, cette pratique sévissant surtout dans le centre et à louest de l'Afrique. La physionomie est souvent intelligente, les yeux assez vifs, Taliure dégagée et parfois énergique.
Les femmes sont plutôt laides que belles : on en rencontre pourtant dont le physique n'est pas trop désagréable. Leur démarche est lourde, déhanchée et disgracieuse.
Les nègres des deux sexes exhalent une odeur repoussante, occasionnée par les graisses et les huiles dont ils s'enduisent le corps.
Costumes; coiffures. — Dans certaines tribus, comme chez les Oua-Gogos,les hommes se soucient fort peu du costume : celui-ci consiste en une ou deux peaux de bête qu'ils jettent négligemment sur les épaules et qui laisse à nu la plus grande partie de leur individu. Les pâtres n'ont aucune espèce de costume. Dans quelques peuplades, les jeunes gens portent de petits tabliers, en fibres d'écorce, qu'ils attachent à la ceinture, mais par derrière. Ils s'ornent les poignets et les chevilles de bracelets en fils de cuivre ; les gens riches portent des colliers en cuivre, auxquels sont attachés des perles, des dents d'animaux, de petits morceaux d'ivoire grossièrement sculptés.
Ils n'ont pas de coifiure proprement dite : ils s'enduisent les cheveux de matières graisseuses qui les font adhérer en tresses; ils y attachent des perles, des coquillages, et la tête est surmontée de plumes d'autruche ou de faisan
Les femmes sont vêtues de pagnes serrants qui commencent sous
les seins et descendent à mi-cuisse : leur grande coquetterie consiste à posséder et à porter le plus de bracelets et de colliers possible. Elles ont toutes le lobe de l'oreille percé et elles y attachent des ornements en bois des formes et des grandeurs les plus variées : quelquefois même elles s'en accrochent au nez.
Les jeunes fllles ont pour tout costume deux carrés d'étoffe, attachés à la ceinture, l'un devant, l'autre derrière.
Caractère; untelligence. — Le caractère du nègre est assez irrégulier ; l'instinct est toujours féroce ; il est têtu et volontaire. Bon parfois, violent souvent, le noir s'emporte pour la moindre des contrariétés. Dans sa colère, il est terrible pour le faible, mais il courbe Téchine devant celui qui sait le dominer. Il s'attache au blanc qui le traite avec douceur en même temps qu'avec énergie. Il n'a aucun principe d'honnêteté, et son unique pensée est de s'enrichir, peu lui importe au détriment de qui. Il sait endurer les plus grandes souffrances physiques avec calme et même avec fierté : pourtant on ne peut pas dire qu'il soit courageux. Chez lui, c*est plutôt de l'entêtement. Toutefois, sous la conduite d'un chef réputé pour son énergie et sa vaillance, il va à la guerre assez allègrement et se bat sans mollesse, parfois même avec ardeur. Ses armes principales consistent en lances, arcs, flèches — presque toujours empoisonnées au jus d'euphorbe — et boucliers. Ces armes, il se les confectionne lui-même et les orne de dessins et de sculptures : à la guerre, il se sert aussi de haches et de massues. Quelques tribus sont pourvues de vieux fusils que leur ont vendus les Arabes.
Chez lui, le nègre est mou et ne vit que pour manger, boire, fumer et danser; tout est prétexte à danses : célébration d'événements heureux ou malheureux, déclarations de guerre, etc.. Ces danses sont accompagnées par les femmes chantant des mélopées bizarres et frappant sur des espèces de gongs. Le nègre fume parfois du tabac qu'il récolte lui-même, mais plus souvent il consomme, dans sa chibouque ou son narghilé, du chanvre qui répand une odeur infecte et dont la fumée provoque chez lui des nausées et des éternuements sans fin.
Ea dépit de sa physionomie, rintelligence est très bornée chez le noir : il est presque impossible, à quelques rares exceptions près, douvrir son esprit à des raisonnements abstraits qui exigent de sa part un certain travail intellectuel. Par contre il est rusé et malin, surtout quand ses intérêts sont en jeu. Vous ne tromperez jamais un nègre de l'Est, tandis que lui, à force de finesse et de patience, parviendra à vous soutirer des présents.
Le vol, pour lui, ne constitue pas une mauvaise action : celui qui vole et ne se fait pas prendre, se considère comme plus malin que son voisin : sil se laisse prendre, il ne cherche pas à se justifier : il vous trouve tout simplement supérieur à lui.
Le contact des blancs a déjà jeté des germes de perfectionnement dans ces cerveaux déshérités par la nature : il nest pas douteux que les individus de cette race puissent arriver à un certain degré de culture intellectuelle, qu'on atteindra peu à peu, par la douceur, les bons traitements, la droiture dans les relations, et surtout par l'éducation religieuse : et ils sont nombreux, les missionnaires qui se dévouent à l'émancipation et à la rédemption de la race nègre, au prix de leur santé et de leur vie, sans autre ambition que celle d'attirer ces âmes incultes au sein de l'Église.
Moeurs; coutumes. — Les noirs de la côte orientale sont polygames : ils choisissent leurs femmes dans leurs villages, mais souvent les conquièrent à l'étranger, ou même les volent. Le sérail d'un nègre indique presque toujours son degré de fortune ou d'importance dans la tribu.
Les cérémonies du mariage différent sensiblement suivant les peuplades : généralement le fiancé est obligé de chercher sa future au centre d'un cercle composé des deux familles occupées à festoyer : comme la fiancée a pour consigne de résister, il arrive que le noir l'assomme à moitié à coups de poing ou de bâton, pour l'emporter ensuite à bras le corps jusqu'à son tembé. Celui-ci est entouré toute la nuit par la famille, qui fait un tapage infernal. Le lendemain de la noce, la femme a encore le droit de se désister et de répudier son époux, qui devient alors un objet de risée et qui est voué dès ce moment au célibat à perpétuité.
Chaque mariage est un prétexte à orgies, oii tout le monde senivre de flots de pombé (bière de canne à sucre); ces orgies dégénèrent parfois en rixes sanglantes.
Les jeunes gens arrivent à la puberté vers quatoi'ze ans; les jeunes filles dès onze ans : jusqu au moment du mariage, les mœurs sont fort relâchées, et le mari considère comme un honneur les succès de son épouse avant Tunion.
L'adultère, par contre, est puni de supplices variant suivant les tribus : presque toujours, les coupables sont abandonnés à la vengeance du mari, et la mort est leur punition.
Souvent, lorsque Tadultère a eu lieu entre gens de même caste, le mari trompé cherche à tirer profit de la situation : il exige, en espèces, le remboursement de son honneur ; ces espèces consistent généralement en une femme donnée par le coupable au mari, qui conserve en outre celle qui Ta trompé et que cette rançon a lavée de sa faute.
On met à mort, dans TOu-Gogo, les enfants qui naissent certains jours de Tannée reconnus néfastes.
Les décès des chefs sont accompagnés de massacres : nous en parlerons au chapitre religion.
Chez quelques peuplades, même rapprochées de la côte, on découvre des vestiges d'anthropophagie : mais si elles pratiquent encore cette horrible coutume, elles ont soin de s'en cacher soigneusement.
Croyances; religion; superstitions. — Ou ne découvre pas, dans l'Afrique orientale, d'idées religieuses proprement dites. Les nègres n'ont pas la moindre idée de l'âme ni de la conscience. On ne pourrait pourtant pas affirmer qu'ils ne vénèrent pas de dieux : certaines peuplades adorent des fétiches, grossièrement confectionnés en bois, ou bien encore des dents de rhinocéros; ces fétiches sont souvent logés dans des huttes spéciales et, lorsqu'un événement important arrive, les gens du village viennent y déposer des présents : ils ne connaissent pas la prière et n'adressent pas d'invocations à leurs fétiches ; mais, en témoignage de respect, lors de la récolte du vin de palme, ils vont en répandre devant le temple.
Les nègres croient aux esprits : l'esprit bon n'existe pas pour eux. L'esprit mauvais exerce seul une influence quelconque sur leur destinée; aussi le craignent- ils fort et ont-ils la coutume d'implorer sa pitié dans toutes les circonstances critiques de la vie. Le long des chemins suivis par les caravanes, on voit souvent se détacher de celles-ci des porteurs ou des soldats qui s'arrêtent près de petits tertres et y jettent des poignées de sable ou de terre : ils s'imaginent par là calmer le courroux éventuel du mauvais esprit et obtenir sa protection pour la caravane.
C'est surtout le Mouzamvéra, l'esprit du lac Tanganyka, qui est craint des indigènes : il passe pour être terrible et tous les maux qui fondent sur la contrée lui sont attribués ; aussi, à tout propos, vient-on déposer au bord du lac des offrandes, parfois de valeur assez considérable ; il est d'usage même, avant de se marier, que les futurs époux offrent des présents à Mouzamvéra.
Chez certaines peuplades, il y a des animaux sacrés ; il n'est pas rare de rencontrer des villages où le crocodile est réputé un animal divin et oii l'on s'exposerait à de réels dangers si l'on tuait un de ces amphibies; ailleurs, c'est l'éléphant; parfois les serpents et même des lézards.
Beaucoup de voyageurs prétendent n'avoir jamais rencontré chez les nègres la prescience d'une vie future : pourtant certaines coutumes tendraient à prouver le contraire. Ainsi, chaque fois qu'un chef meurt, on égorge la moitié de ses esclaves; dans certains endroits, on choisit quelques jeunes Biles que l'on sacrifie et qui doivent constituer le harem du mort. Si vous demandez la raison de ces hécatombes humaines, le noir vous répond : « Il n'est pas juste qu'il s'en aille sans une partie de son bien. »
Sur le point de Torigine du monde, M. Becker rapporte une assez curieuse légende, qu'il est parvenu à se faire raconter par un indigène des environs de Karéma : « Il y avait autrefois, dans la » terre, des hommes comme nous, et qui vivaient en tribus. Mais » lorsque l'intérieur en fut plein, elle trembla et s'ouvrit, rejetant » un homme et une femme, dont nous sommes tous issus. Leurs » innombrables enfants se divisèrent en peuplades, et formèrent, » qui les Oua-Jijis, qui les OuaKaouendis, qui les Oua-Fipas,
» qui, encore, les Oua-Nyamouézis. Et nos père et mère sont sortis » du Kabogo. »
ce Ce qui donne à cette tradition un grand caractère d ancienneté, ajoute M. Becker, cest que le cap Kabogo, situé au nord de Karéma, avance dans le Tanganyka deux pointes de terre, appelées Père et Mère par les indigènes. »
Le sorcier, appelé mganga^ joue un grand rôle dans les villages : il est censé posséder le don de guérir les maladies au moyen de philtres; il délivre et bénit — à sa façon» — des amulettes; il fabrique et vend des fétiches : les indigènes sont persuadés qu'il a des relations avec les esprits et qu'il est inspiré par eux. C'est lui qui découvre les voleurs et les meurtriers; le meurtre, perpétré au dehors, est absolument admis par les noirs; mais, commis dans le village même, il est presque toujours puni de mort. Le sorcier est chargé de découvrir le meurtrier : la victime désignée par lui est obligée de boire un poison violent, aux conséquences duquel elle échappe bien rarement : si elle ne meurt pas, elle est réputée innocente, et le sorcier désigne un autre coupable. A la mort du chef, la plupart du temps, on tue le mganga officiel et on lui donneun successeur.
M. Storms, qui a étudié de près les mœurs africaines, estime que la race noire a eu une civilisation : « Tout porte à croire, dit-il, que les coutumes religieuses actuelles sont les restes d'une ancienne religion tombée en désuétude. Je le crois d'autant plus, qu au point de vue de la civilisation, ce peuple, à mon avis, doit être en décadence. Je ne puis admettre que, depuis Texistence de Thomme, la civilisation ayant toujours suivi une marche ascendante, n'en soit arrivée qu'au point où elle en est de nos jours. Donc, à moins d'accepter que les peuples puissent, pendant des siècles, rester dans un statu quo, il faut admettre que les nègres ont atteint antérieurement un certain apogée de civilisation et qu'ils sont arrivés à une ère de décadence. Les arts et les sciences leur ayant toujours été inconnus, il serait impossible de retrouver des vestiges d'une ancienne civilisation développée ; mais il est fort probable que leur apogée a simplement consisté dans une perfection de leurs objets de première nécessité, lesquels, n'ayant eu qu'une faible durée, n'ont pu venir jusqu'à nous. »
Le raisonnement de M. Storms mérite considération, et nous formulons lespoir que les recherches des savants porteront sur le point d*éclaircir cette supposition, qui devrait faire Fobjet d*un examen sérieux et approfondi, et dont la découverte jetterait une vive lumière sur l'histoire de ce continent où tout est nuit et mystère.
Villages. — L'aspect des villages est assez variable ; ils ne sont généralement pas très grands ; pourtant on en trouve d'assez vastes dimensions chez les'Oua-Gogos, où la population est très dense. Les huttes sont, ici rondes, là carrées, ailleurs rectangulaires, basses de toit, celui-ci avançant en avant du mur pour procurer de Tombre. Les indigènes donnent le nom de tembé à toutes leurs habitations. Elles sont construites en torchis, sans fenêtres, avec une simple porte d*entrée. Le toit est presque toujours conique, en chaume, sans cheminée; il s'ensuit que Tintérieur de ces huttes, où se fait une cuisine repoussante, exhale des odeurs si écœurantes et nauséabondes, qu'il n'est pas possible à l'Européen d*y séjourner, même pendant quelques minutes.
De siège, il n*en existe pas. Les seuls ustensiles de ménage consistent en une lourde pierre pour écraser le sorgho et le maïs, et quelques poteries.
Dans chaque village, il y a un grand tambour, qui sert à battre l'alarme, à signaler l'approche d'Européens et à « faire du bruit » lors des grandes fêtes ou réunions publiques.
Le village porte généralement le nom du chef; c'est cette circonstance qui a provoqué tant de difficultés pour dresser la carte de la région : à chaque instant ces villages changeaient de nom et les voyageurs ne s'entendaient plus sur l'emplacement des accidents de terrain, montagnes, rivières environnantes.
Industrie; travaux. — Les nègres sont très paresseux; ils ne travaillent pas. Ce sont leurs esclaves, parfois leurs femmes, qui sont chargés de l'ensemencement et de la récolte. Les céréales qu'ils sèment en grandes quantités sont le riz et le mais ; ils cultivent aussi la patate douce et le manioc, dont la farine leur sert à faire une espèce de pain.
Les nègres sont peu chasseurs : dans certains villages, il existe des catégories d'individus qui font le métier de chasseurs d'éléphants; ils prennent le gros gibier au moyen de pièges très primitifs : de grandes excavations creusées dans le sol et recouvertes de branchages ; ils achèvent Tanimal à coups de lance.
Il n*y a pas d'industrie : dans quelques endroits, on façonne le fer pour en faire des instruments aratoires, houes, pelles, etc., mais surtout pour en fabriquer des lances : c'est à Touest du Tanganyka que Ton rencontre des tribus plus ou moins industrieuses : encore sont-elles plutôt pastorales.
§ 2. — Climat; maladies.
Le climat africain, sans comporter le danger qu'on s'est plu à exagérer, nécessite des précautions multiples de la part des Européens : les maladies qui s'attaquent le plus souvent aux blancs sont la dysenterie et la fièvre. Nous nous étendrons très longuement sur ce sujet dans la seconde partie de notre ouvrage. Qu'il nous suffise de dire que, dans l'Afrique orientale, c'est surtout de la nature du sol qu'il faut se méfier : la plus extrême prudence doit être observée lorsque l'on passe à proximité des nombreux marécages, qui dégagent une fièvre persistante et excessivement dangereuse : cette fièvre se déclare par un grelottement continu malgré la chaleur, par un abattement général de l'individu et une prostration complète de la volonté. Le blanc atteint de fièvre doit se soumettre à une diète absolue, se coucher, se couvrir de chaudes couvertures de laine de façon à provoquer une abondante transpiration, et prendre du thé bouillant. Une petite dose de quinine produit un effet calmant et salutaire.
Une précaution bien facile à observer pour prévenir les attaques de dysenterie consiste dans le port de ceintures de flanelle ou de laine : on en portera trois ou quatre, constamment, sur le ventre, sous les vêtements.
La dysenterie sévit souvent à l'état épidémiqne parmi les noirs : ceux-ci sont également sujets à la fièvre africaine, à laquelle nul n'échappe, du reste. L'ophtalmie contagieuse est très fréquente
- sachez eux, de même que la petite vérole, la gale, les ulcères, les dartres et autres maladies infectieuses; une maladie du foie, l'hépatite, fait de grands ravages. Us sont, d*une fagon à peu près générale, contaminés de la syphilis; les cas d*éléphantiasis des divers membres sont extrêmement nombreux : cette affection règne à l'état endémique dans la contrée.
Les maladies les plus ordinaires d'Europe : phtisie, pleurésie, pneumonie, ont peu de prise sur eux; on rencontre assez rarement des cas de rhumatisme, d'épilepsie et d*apoplexie.
Le nègre ne connaît que peu de végétaux pharmaceutiques : abandonné à lui-même, il laisse un libre cours à la maladie, qu'il ne cherche pas à guérir. Le lieutenant Dubois nous a raconté qu*à Zanzibar, des noirs sont venus lui montrer des plaies et des maux monstrueux, lui demandant de les soigner. Les feuilles de certains arbres leur servent à la guérison de maladies infectieuses, et, pour les maux d'yeux, ils emploient la racine d'un arbre appelé mfoumbé, dont ils font une décoction qui possède des qualités assez sérieuses.
§ 3. — Productions naturelles.
La végétation de l'Afrique orientale varie suivant les saisons : en temps de massika^ c'est-à-dire à 'l'époque des pluies, le sol se couvre d'une végétation luxuriante, et l'on traverse des bois touffus, enchevêtrés de lianes, dont Taspect grandiose évoque les forêts vierges d'Amérique; à chaque pas, des fourrés d'acacias, de mimosas, qui embaument l'air de senteurs sauvages et réjouissent l'œil de leurs tonalités diverses et brillantes.
<c L'Ou'Sagara est le pays des fleurs. Au parfum du jasmin, à l'odeur forte et vivifiante d'une espèce de sauge sauvage, qui se répandent dans la plaine, se joint la suave exhalaison des mimosas, dont les fleurs sont suspendues comme des boules d'or aux branches couvertes de feuilles. Le tamarin, qui partout croit à l'état sauvage, est dans TOu-Sagara un arbre magnifique... Le baobab y est transformé en cabane, et un régiment s'abriterait à
lombre du figuier-sycomore, dont le versant occidental de la chaîne est l'habitat favori (i). »
Par contre, dans la saison chaude, quelle désolation, et quelle énorme tristesse s'empare du voyageur à la vue des plaines immenses, au sable brûlant, avec, par-ci par-là, des échappées d*herbes roussies et de fougères mourant sous les ardents rayons du soleil tropical !
Dans la mauvaise saison, lorsque tombent des pluies diluviennes, rihondation envahit la plus grande partie du pays : les eaux s* évaporent en partie, et le restant se rend au Tanganyka. « Le terrain est argileux dans les bas-fonds, dit M. Gambier, et les montagnes sont formées de granit ou de grès ferrugineux; la végétation, très riche dans la plaine, est au contraire rabougrie sur les pentes. »
Le baobab, l'arbre géant, se rencontre partout, de la côte au lac : dans certains villages, il existe un baobab funéraire, creux, dans lequel on ensevelit les morts.
Un arbre très commun dans les forêts est le « miombo » : il a 15 à 25 centimètres de diamètre, et 5 ou 6 mètres de hauteur : les indigènes se servent de son écorce pour fabriquer des cordes, des pirogues et des cabanes ; on en fait aussi des vêtements.
Les arbres qui composent les forêts fournissent surtout des bois d'ébénislerie et de teinture. Partout Ion voit des palmiers de diverses espèces : palmiers nains, élaïs, cocotiers, etc. On en relire à la fois du vin, de l'huile et des aliments divers. Quelques villages seulement sont entourés de plantations de bananiers. Les bords du Tanganyka sont riches en cotonniers.
Les végétaux qui caractérisent l'Afrique orientale sont : le riz, le maïs, le millet, le manioc, le caféier, l'arbre à thé, la canne à sucre, les plantes à épices (poivre, muscade). Gomme plantes médicinales, k citer Taloès et le quinquina. Dans l'Ou-Gogo, les courges, les citrouilles, les melons, les pastèques croissent à l'état sauvage.
Les richesses minérales sont encore peu connues : toutefois on est certain qu'il y existe du minerai de fer en abondance. Gameron a découvert sur les rives du Tanganyka une strate qu'il croit être
(1) BuRTON : Voyagea aux grands lacs de V Afrique orientale.
de la houille : v un charbon à cassure brillante, très légèrement bitumeux (1). »
Faune. — Le lion se rencontre à chaque instant dans TAfrique orientale : il attaque rarement l'homme et beaucoup de voyageurs ont vu les indigènes le faire fuir en poussant des cris et en faisant du bruit.
Les éléphants y vivent en grandes bandes et leur ivoire est une ressource précieuse pour le commerce africain. Nous avons vu comment les nègres s'y prennent pour chasser cet animal. Livingstone raconte pittoresquementles scènes curieuses auxquelles donne lieu le partage d'un éléphant tué à la chasse : c( La bête par terre, les hommes se rangent autour d'elle, gardant un profond silence, tandis que le chef indique comment va se faire la distribution des différentes parties de l'animal.
» Dès que son discours est terminé, les indigènes fondent sur la proie, et, s'animant de plus en plus, jettent des clameurs sauvages, tout en découpant la bête avec leurs grandes lances. Enfin, leur exaltation, plus folle de moment en moment, arrive au comble lorsque la masse énorme est ouverte, ainsi que l'annonce le rugissement des gaz qui s'en échappent.
» Quelques-uns s'élancent dans le coffre béant, s'y roulent çà et là, dans leur ardeur à saisir la graisse précieuse; tandis que leurs camarades s'éloignent en courant, chargés de viande saignante, la jettent sur l'herbe et reviennent en chercher d'autre : tous parlant et hurlant sur le ton le plus aigu qu'il leur soit possible d'atteindre. Trois ou quatre saisissent le même morceau qu'ils se disputent brièvement (2). »
On rencontre dans les plaines d'immenses troupeaux de buffles; les rivières sont peuplées de crocodiles et d'hippopotames, qui habitent aussi les marécages. Les forêts pullulent de singes de diverses espèces ; l'espèce la plus commune est le cynocéphale (singe à tête de chien). Les animaux les plus répandus sont encore la
(1) Camebon : A travers V Afrique.
(2) LiviKOBTONE : Lt Zambèzc,
girafe, le zèbre, lantilope, la gazelle, récureuil, le lièvre et le lapin.
Le serpent est très commun : certains sont très venimeux.
Il existe beaucoup d autruches, dont les plumes sont très précieuses, et de perroquets au plumage éclatant.
Les indigènes possèdent peu de bétail ; la tsetsé, mouche si terrible aux animaux domestiques, exerce ses ravages en beaucoup d endroits; on rencontre pourtant dans TOu-Gogo, de nombreux troupeaux de zébus, espèce très domesticable ; cette contrée pourrait se transformer un jour en superbes et gras pâturages. Dans les villages, on entretient de grands troupeaux de chèvres. Les poules, dont le nombre est immense, courent en liberté dans les habitations.
Langages. — Les langues parlées dans TAfrique orientale se rattachent au groupe des langues aggluti natives (1). La langue la plus répandue est le bantou, qui se parle au sud jusqu'en Gafrerie; mais les idiomes diffèrent très sensiblement suivant les tribus. À la côte et dans Tile de Zanzibar; les nègres parlent le souahéli : le contact continuel des Arabes a introduit dans ce dialecte une foule de leurs mots et de leurs expressions.
Les Européens possèdent assez rapidement les langages indigènes, dans tous les cas suffisamment pour st? faire comprendre et se faire obéir.
§ 4. — Les Rougas-Rougas.
Le nom de Rougas-Rougas, qui se rencontre à chaque page de notre ouvrage, mérite une explication particulière, que nous empruntons à la conférence de M. Storms (2) : « Contrairement à ce que Ion croit généralement, les Rougas-Rougas ne constituent pas une tribu. Dans Tacception la plus large du mot, Rouga-Rouga
(1) Oa appelle langues agglutinatives celles dans lesquelles les racines secondaires qui expriment le cas, le genre, le nombre, la personne, le temps et toutes les modifications de la même espèce, se juxtaposent, s'accolent ou 8*agglomhrent aux racines principales, en quelque sorte mécaniquement, sans s*y fondre m s'y identifier, au contraire de ce qui arrive dans les langues de révolution supérieure, dites langues flcxionnelles.
(?) Conférence donnée à la Société royale belge de géographie, le 16 mars 1886.
signifie guerrier, soldat. Les Rougas-Rougas, recrutés généralement parmi Télite de la population, constituent les forces permanentes des chefs.
» Ils se refusent à tout autre travail que celui de la construction de la demeure des chefs, lis ont le droit de vivre dans le pays. Seulement, dans le but d*épargner des vexations à ses sujets, le chef donne aux Rougas-Rougas des femmes qui travaillent pour eux. Leurs bandes comprennent toujours un grand nombre d'étrangers.
» Leur armement consiste en un fusil et une lance de main. Leur costume est en rapport avec les ressources des chefs. Il se compose habituellement d*un pagne et d'une étoffe rouge attachée au cou et flottant sur le dos. Un turban de même couleur le complète souvent. Les ornements les plus appréciés sont de gros bracelets d*ivoire, des cercles en fer ou en cuivre, qu'ils portent aux poignets et aux chevilles, et des plumes ou des crinières de zèbres dont ils sornent la tète. Des sonnettes sont aussi fort recherchées. Leur chevelure, longue et finement tressée, descend jusqu'aux épaules. Ceuxqui ont les cheveux courts portent habituellement une perruque faite avec des ficelles manipulées en forme de tresses.
» En temps de paix, ils passent leur temps à boire, fumer et danser. Je ne parle pas de manger, car ils se nourrissent presque exclusivement de la drèche que renferme la bière.
» Ils aiment beaucoup à fumer du chanvre qui produit sur les nègres un effel identique à celui que l'opium produit sur lesOrientaux.
» La danse est leur occupation favorite. Elle est exécutée entre guerriers revêtus de leur costume de combat. L'orchestre est fourni par deux ou trois tambours placés au centre du cercle des danseurs.
» Tout Rouga-Rouga qui a tué un ennemi à la guerre porte à la coifiure une plume rouge. De plus, en entrant dans la danse, il lève haut la lance dont il touche ostensiblement le tambour. Cet honneur est vivement apprécié. Souvent, à un signal convenu, les danseurs se lancent à toutes jambes dans une direction indiquée et simulent une attaque. Des coups de fusil sont tirés. Après une victoire fictive, toute la bande de forcenés revient en boitant et en hurlant se remettre en cercle autour des tambours. Ils ne terminent ce manège enragé que lorsqu'ils tombent de fatigue.
» Il ne suffit pas à ces mercenaires d'avoir à boire et à manger aux frais du pays. Il leur faut encore certaines richesses que leurs chefs ne peuvent leur procurer qu*en faisant la guerre et en leur accordant une part du butin enlevé à Tennemi.
» La guerre est donc imposée aux chefs : si ceux-ci ne la faisaient pas, ils perdraient leurs Rougas-Rougas, qui iraient se mettre au service d*un chef voisin plus belliqueux. G*est ainsi que le fameux Mirambo, surnommé le Bonaparte noir, le nègre civilisé, etc., faisait sa guerre annuelle dans le but de s'attacher ses Rougas-Rougas.
» A côté des guerriers qui obéissent à des chefs de contrée, il y en a d'autres qui opèrent pour leur compte personnel.
» Réunis en petites bandes, ils s'embusquent dans les environs des villages, pour épier les femmes et les enfants. Aussitôt qu'ils ont réussi à faire une capture, ils disparaissent à travers bois. Ils attaquent tout ce qui leur offre quelque chance de succès. Agissant toujours par surprise, ils se cachent le long des routes et lancent leurs balles et leurs (lèches au moment où leurs victimes s'y attendent le moins. Leur but n'est pas toujours un riche butin : la convoitise de quelques misérables coudées d'étoffe leur fait souvent commettre des crimes atroces.
» D'autres de ces brigands s'introduisent dans les caravanes en s'insinuant dans la Qn de la colonne. Dès qu'ils voient un retardataire isolé, ils l'attaquent lâchement à la lance, pour ne pas donner l'éveil, et disparaissent avec la charge de leur victime. »
§ 5. — Le LAC Tanganyka.
Le grand lac fut exploré pour la première fois par Burton et Speke, deux hardis voyageurs dont nous avons parlé précédemment : en d857, ils le traversèrent en barque et indiquèrent déjà assez exactement les dimensions de l'immense nappe d'eau. Avant eux, des missionnaires de la « Ghurch missionnary Society » et deux voyageurs, le frère Erhardt et M. Petermann, avaient révélé l'existence d'une mer intérieure et en avaient tracé approximativement les contours. Loi*sque, en 1872, Livingstone fut rejoint à
Ujiji par Stanley, ils explorèrent ensemble le lac et donnèrent des indications assez précises sur sa forme et sa grandeur. Gameron, qui vint après eux, a fait sur ce sujet des découvertes précieuses. En 1875, le voyage de circumnavigation accompli sur le lac, par Stanley, sur son vapeur « Lady Alice », fournit toutes les indications nécessaires à la confection de la carte du Tanganyka. M. Storms fit, pendant son long séjour à Mpala, une étude approfondie et complète du lac et du mouvement de ses eaux.
Le lac Tanganyka est situé entre 3"" 18' de latitude à Textrémité septentrionale et 8"" 47' à lextrémité méridionale; le 30"" méridien est de Greenwich le coupe à peu près par son milieu. Sa longueur, d'après Stanley, est de 609 kilomètres et sa largeur d'environ 65 kilomètres, ce qui lui donnerait une superficie à peu près égale à celle de la Belgique : M. Storms lui donne à peu de chose près les mêmes dimensions. Sa profondeur varie : en certains endroits elle dépasse 1,500 pieds. Son altitude au-dessus du niveau de la mer est évaluée par M. Storms à 800 mètres.
Longtemps on a hésité sur le point de définir si la Lukuga, assez large rivière qui joint le Congo au lac, était un affluent qui conduisait les eaux du lac au Congo, ou si, au contraire, elle amenait de leau au Tanganyka; Stanley fit à ce sujet de longues et minutieuses recherches en 1875. Les découvertes de M. Al. Delcommune, que nous résumons au titre II de cet ouvrage, ont résolu définitivement cette question.
Stanley, dont Tenveloppe rude et énergique renferme Tâme d'un poète de race, et dont l'imagination a été vivement frappée par l'aspect pittoresque de certains coins de l'étrange nature africaine, décrit de la façon suivante l'impression produite par la vue du lac : « Il n'est pas d'homme, si prosaïque qu'on le suppose, qui, au coucher du soleil, puisse contempler d'Ujiji le tableau offert à ses regards, sans en être ému. Les couleurs éthérées dont le ciel resplendit, le rose, l'azur, le safrané, le violet, vont et viennent avec une rapidité magique; de larges bandes, des lignes ténues, les cirrhus, les cumulus sont transformés en or bruni et flamboyant. Leur éclat se réfléchit sur la muraille gigantesque d'un noir bleu qui, à l'occident, borne le Tanganyka ; il révèle ces
montagnes dont le sombre voile cachait les merveilles, répand sur elles des teintes du rose le plus doux et les inonde d'un flot de lumière argentée. »
Dans un avenir très rapproché, le Tanganyka acquerra une importance capitale pour l'extinction de Tesclavagisme : il est, en effet, une barrière tout indiquée contre les incursions des traitants de la côte et de Zanzibar, qui viennent, à l'ouest de ce lac et au nord de l'État du Congo, opérer les razzias nécessaires à l'alimentation des infômes marchés de chair humaine qui se tiennent clandestinement sur certains points de l'Afrique orientale, en dépit des efforts faits par les puissances européennes pour l'abolition et la répression du hideux commerce.