I. — Esprit commercial des noirs
Le noir d'Afrique est essentiellement, profondément commerçant : tous les voyageurs sont d'accord pour reconnaître cet instinct de sa race. Estimant généralement peu la monnaie indigène — à part Tesclave chez certaines tribus — il troque ses produits à Tamiable; depuis l'arrivée des blancs au Congo, son envie et son instinct commercial se sont reportés sur les objets de toute espèce et de toute valeur que nous avons importés là-bas.
Que l'on relise les relations de voyage de Stanley, de Gameron, de Coquilbat, etc., et Ton verra jusqu'à quel degré l'indigène pousse, dans ses relations avec ses compatriotes et avec les blancs, l'astuce, la malice et la fourberie.
Les marchés nombreux qui se tiennent à époques fixes dans un grand nombre de villages, où les caravanes indigènes viennent apporter de très loin leurs produits, sont une preuve du besoin qu'éprouvent les nègres d'opérer des échanges et de faire du commerce. Ces marchés offrent toujours un aspect curieux et mouvementé, et Livingstone en fait un vivant tableau : « Jour de marché! Quelle scène active! Chacun est plein d'ardeur; on ne perd pas beaucoup de temps à saluer les amis. Le marchand de poisson court gà et là, portant des brochettes de petits silures fumés, enfilés sur des brindilles, ou d'autre fretin; ou bien des fragments d'écuelle remplis d'escargots, qu'il échange pour des racines de manioc, racines qui ont trempé dans l'eau depuis trois jours et qu'ensuite on a fait sécher; ou pour des pommes de terre, du grain ou des légumes ; ou pour des bananes, de l'huile de palme, de la volaille, du sel, du poivre. Ils sont tous empressés de troquer des vivres pour des condiments, et chacun se débat, aflSr-
maot la bonne ou la mauvaise qualité de l'objet. La sueur perle sur tous les fronts ; les coqs s'égosillent, même suspendus i l'épaule du vendeur, et la lëte en bas; les cochons poussent des cris perçants.
» Des loupes de fer, étirées aux deux bouts, afin que l'on puisse juger de la bonté du métal, s'échangent contre un tissu Tait avec des Qbres de dattier.
» Une telle masse de denrées et d'articles de toilette ou de ménage troqués les uns contre les autres, souvent à plusieurs reprises, par trois mille personnes, doit procurer de grands bénéfices. Il y a là des gens qui viennent de vingt ou vingt-cinq milles.
» La scène est d'un naturel et d'un entrain inimaginables. Les hommes se promènent en coquebout, vfitus de jupons courts, largement plissés et de couleurs brillantes. Les femmes ont de grandes hottes en forme d'entonnoir, dans lesquelles se glissent les marchandises qui ne doivent pas être vues. Au-dessus des objets contenus dans le panier, elles portent tout un échafaudage de vaisselle, attaché aux épaules et retenu par une courroie qui passe sur le front; leurs mains, en outre, sont pleines. Jamais on ne ferait porter à un esclave la moitié du poids dont elles se chargent volontairement. Elles travaillent de bon cŒur, faisant sonner leur poterie pour montrer qu'elle est sans défaut, exposant leurs articles, en détaillant les qualités. Il faut voir et entendre avec quelle verve les choses s'affirment! Le ciel et la terre, toute la création prise à témoin de la vérité du fait. Et quel étonnement, quel mépris lorsque la marchandise est dépréciée, et quelle insouciance quand l'acheteur s'éloigne!
» De petites (llles vendent de l'eau i la tasse aux combattantes altérées, qui ta leur payent avec des menus poissons. Ce spectacle m'amuse; je ne comprends pas ce qu'elles disent, mais les gestes et et les visages sont tellement expressifs qu'il n'y a pas besoin de paroles. Tout cela se fait loyalement; en cas de différend, toujours facile à arranger, on en appelle au jugement des autres; ils ont tous un grand fond d'équité naturelle. »
Si vers le cœur de l'Afrique, les indigènes n'ont, jusqu'à présent, pas pris la peine d'utiliser leurs produits commercabtes, il faut
Tattribuer à la difficulté que ces produits, dont le principal est l'ivoire, éprouvent à arriver à la côte : « C'est ordinairement, dit H. du Ghaillu, par les cours d'eau, les seules grandes voies du pays, que les divers articles d'exportation ou d'importation sont expédiés
de l'intérieur ou à l'intérieur Chacun de ces peuples s'arroge
le privilège d'agir comme intermédiaire ou entrepositeur vis-à-vis de ceux qui lui sont contigus, et prélèvent pour ce service un droit de perception très lourd; aucune infraction à cette règle n'est tolérée, à peine de guerre. Ainsi, supposons qu'un nègre de l'intérieur, possesseur d'une dent d'ivoire ou d'un morceau d'ébène, ait besoin de Téchanger contre les denrées de l'homme blanc, jamais il ne se hasardera à les porter lui-même au marché. S'il était assez mal avisé pour tenter une telle entreprise, ses biens seraient confisqués et lui-même, tombé entre les mains de ceux dont il aurait attaqué le monopole, serait condamné à l'amende ou plutôt vendu comme esclave.
» Il est obligé, par la règle du commerce, de confier l'objet à quelque individu de la tribu voisine, plus rapprochée de la côte ; celui-ci, à son tour, le transmet à quelque chef ou ami de la tribu suivante; et c'est ainsi que l'ébène, l'ivoire ou le bois rouge passent à peu près par une douzaine de mains avant d'arriver au comptoir du négociant du littoral
» Chacun peut voir le vice de ce système et les entraves qu'il apporte fatalement à l'établissement d'un commerce régulier dans un pays si riche en produits de diverses sortes, devenus presque indispensables aux nations civilisées. Les malheureuses tribus de l'intérieur sont tenues par leurs voisins dans la plus profonde ignorance de ce qui se passe à la côte ; on les excite à ajouter foi aux contes les plus absurdes et les plus horribles, sur la cruauté, la duplicité et la fourberie des négociants blancs. »
Pourtant, aujourd'hui, le commerce entre blancs et indigènes tend à s'accroître avec les relations politiques; les noirs viennent hardiment ofi'rir leurs produits aux factoreries et aux stations du Haut-fleuve; lors du passage des expéditions, les voyageurs obtiennent facilement des vivres en échange de leur pacotille, et ils achètent de grandes quantités d'ivoire mort.