LA COLONISATION
C'est dans les pays tempérés que la haute civilisation a pu s'épanouir grâce à l'effort continu que la nature a imposé à l'homme. Le développement de la civilisation entraînant une augmentation des besoins, l'activité humaine est vivement sollicitée par l'exploitation de pays nouvellement découverts et naturellement riches. C'est cette exploitation qui sera la colonisation; l'exploitant sera le colon; le pays exploité la colonie. Le climat de ces pays neufs permettra ou ne permettra pas à l'homme des régions tempérées d'aller s'y installer à demeure avec sa famille. Dans le premier cas le peuplement par des colons sera possible et la colonie sera dite colonie de peuplement ; c'est le cas de la Nouvelle Zélande et du Transvaal par exemple. Dans le second cas, l'homme des régions tempérées ne peut séjourner qu'un certain temps sous le climat colonial, il organise l'exploitation de la terre en se servant de travailleurs indigènes; la colonie est alors dite colonie d' exploitation. C'est jusqu'à présent et ce sera longtemps encore, toujours peut-être le cas du Congo.
La colonie de peuplement peut être fondée par des immigrés originaires d'un même pays ou de pays différents. Elle peut devenir pays indépendant comme l'était le Transvaal, comme l'est la République Argentine. La colonie d'exploitation relève toujours d'une puissance extérieure dite Métropole. Exemples : les colonies de l'Afrique équatonale parmi lesquelles le Congo. Celui-ci, en effet, a toujours relevé d'une
autorité ayant son siège dans un pays tempéré de haute civilisation.
La colonisation ne doit pas avoir pour but l'enrichissement direct de la métropole par l'exploitation des produits et des indigènes de la colonie, mais bien l'apport sur le marché du monde d'une plus grande abondance de produits. Il en résulte un accroissement dans le commerce de la métropole, avantage que vient augmenter celui de débouché à la surpopulation dans le cas des colonies de peuplement.
Un des buts de la colonisation, et non le moindre, devrait être l'initiation et l'élévation de l'indigène à un degré supérieur de culture. Le plus haut effet de la colonisation sera atteint lorsque l'exploitation entière reposera sur cette bonne initiation. Ces circonstances peuvent se réaliser dans les colonies d'exploitation autant que dans les colonies de peuplement
A l'exception de l'Abyssinie et de la République nègre de Libéria, pays indépendants, l'Afrique intertropicale entière peut être classée parmi les colonies d'exploitation.
LA RECONNAISSANCE DE L'AFRIQUE EQUATORIALE. — LA CONSTITUTION DE L'ÉTAT INDÉPENDANT DU CONGO. — LA COLONIE BELGE DU CONGO.
La disposition du relief africain qui se présente sur presque toute l'étendue des côtes sous l'aspect d'une barrière étagée en terrasses a toujours rendu difficile l'accès du continent Les vallées qui s'ouvrent à l'Océan sont barrées par les exhaussements des terrasses côtières que les rivières et fleuves franchissent en de longues séries de chutes et de rapides. Le climat inhospitalier des étroites plaines maritimes et en général de toute l'Afrique accentua les difficultés de pénétration. Mais l'activité inlassable des Européens en quête de débouchés finit par avoir raison de ces obstacles et les barrières bordières une fois franchies, la reconnaissance de l'Afrique devait progresser très rapidement.
Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, nous ne connaissions de l'Afrique que la bordure côtière. Il est vrai que déjà des Français s'étaient engagés dans le bassin du Sénégal, que les Boers (i) s'étaient fixés en colons agriculteurs libres sur
(1) En 1652, bien avant la conquête du Cap par les Anglais, des colons hollandais en petit nombre allèrent s'y établir. Quelques années après, à la fin du xvne siècle, leur nombre s'accrût considérablement par l'arrivée de protestants français chassés de leur pays par le malheur national que fut la révocation de l'Edit de Nantes (promulgué par Henri IV en 1598, révoqué par Louis XIV 3n 1G85).
les territoires du Cap et qu'en quelques autres points tels que l'Abyssinie et la Zambésie, l'expansion du christianisme ou les efforts de missionnaires chrétiens pour la conversion des
La disposition du relief africain
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indigènes ne nous avaient pas laissés dans une ignorance totale au sujet de ces régions. Néanmoins le vaste intérieur du continent africain restait mystérieux et c'est plus tard,
vers 1800, que les premières tentatives sérieuses de pénétration se réalisèrent
De 1788 à 1830, l'allure générale du Niger fut reconnue. De 1800 à 1823, on s'appliqua à reconnaître le Nil et l'on réussit à remonter jusqu'au Nil blanc et au Nil bleu (fondation de Khartoum;. De 18 15 à 1843, les migrations des Boers fuyant la domination anglaise eurent pour effet la reconnaissance d'une partie considérable de l'Afrique australe. Mais c'est après 1850 que le grand effort fut donné : de 1849 à 1874, le Sahara est pénétré et traversé de Tripoli à la Bénoué et au Niger par le Tchad ; il est reconnu dans sa partie orientale entre le Tchad et l'Egypte.
Le problème du Congo se lia naturellement à celui du Nil. Les deux voies obstruées par des rapides et des chutes ne furent point remontées jusqu'à leurs origines. Le Congo lui-même fut reconnu par l'aval à 300 kilomètres seulement de son embouchure, au delà d'Isanghila, un peu au-dessus des premiers rapides rencontrés {Tuckey, officier anglais, 18 16). Les deux bassins furent pris à revers. La voie d'accès fut celle de la côte orientale avec Zanzibar comme point d'attache. Les têtes du Nil furent découvertes, la région des grands lacs explorée (Burton et Speke au Tanganika, 1857, Speke au Victoria, 1858). Les confins septentrionaux du bassin congolien furent reconnus par Schweinfurth depuis les pays du haut Nil jusqu'à l'Ouellé moyen. Du côté méridional, la région supérieure congolienne est englobée dans le vaste domaine des explorations de Livingstone à travers toute l'Afrique australe. Pendant 30 ans, il va du Zambèze à l'Atlantique (Saint-Paul de Loanda), de l'Atlantique à l'Océan Indien (Quilimané), du Zambèze inférieur au lac Nyassa et à Zanzibar, de Zanzibar au haut-Congo (Nyangwé), de Nyangwé au Tanganika et au Bangwélo non loin duquel il meurt. Les mêmes régions du sud-est et du sud du Congo furent aussi parcourues de 1873 à 1875
par l'anglais C amer o on, parti de Zanzibar. Il reconnaît la Loukouga, affluent du Tanganika, est empêché de descendre le maître fleuve en aval de Nyangwé et se reporte vers l'Ouroua, le Katanga, le Lounda et l'Atlantique.
Sans affirmer que le neuve de Nyangwé était le haut Congo — il n'avait pour cela pas assez d'éléments — Livingstone s'en doutait bien. Il avait déjà résolu la question du Zambèze et avait selon toute probabilité formé intérieurement le projet de revenir à Nyangwé pour tenter la percée de l'inconnu. Cet honneur devait échoir à Stanley (1874 à
La figure de David Livingstone domine la série héroïque des explorateurs africains. Bartk, allemand, qui de 1850 à 1855 posa les jalons les plus sûrs de la connaissance du Sahara et du Soudan, Nachtigal, allemand, qui de 1869 à 1874 explora des régions sahariennes où personne n'a pénétré depuis, S-peke, anglais, dont le labeur fut le plus effectif dans la découverte des sources niliennes, Cameroon, dont nous avons parlé, Stanley, qualifié le plus grand explorateur de l'époque contemporaine et dont les exploits tiennent de la légende, sont les têtes les plus marquantes parmi ceux qui, au cours du XIXe, dévoilèrent la terre d'Afrique.
Livingstone, Stanley, individualités opposées.
Le premier, écossais, missionnaire, de savoir profond, explorateur par vocation, civilisateur type, porteur de la bonne parole, guidé par une conception rigoriste de ses devoirs et des droits d' autrui, se donnant complètement à ces pauvres indigènes dans lesquels il respecte et aime l'homme, à ces pauvres indigènes pour lesquels il mourut, entouré de leurs soins émus (ier mai 1873, Tchitambo, sud du lac Bangwélo). Exemple unique : ils avaient tant aimé leur grand ami qu'ils voulurent lui épargner, dans une vie future à laquelle ils croyaient, la souffrance de l'éloignement de sa terre natale et de ses proches; ils lui rendirent l'hommage suprême
de rapporter sa dépouille à la côte africaine afin que les blancs la fissent transporter dans son pays. A Tabora, ils rencontrèrent Cameroon venu à la recherche de l'illustre
Fig. 2. — David LIVINGSTONE, missionnaire et savant écossais, né à Blantyre, en Ecosse (1813-1873). Resta plus de 30 ans en Afrique. De I849-1851 :Kolobeng (Betchouana), Ngami, Kalahari, Zambèze ; — 1852-1856 : du Zambèze à Saint-Paul-de-Loanda et retour par les chutes Victoria et Quilimané; — 1858-1864 : Zambèze inférieur, lacs Chirwa et Nyassa ; — 1866-1873 : Zanzibar, lac Nyassa, Tchambézi, Bangwélo, Louapoula, Moéro, Loualaba Nyangwé, Tanganika, Oudjidji (rencontre de Stanley, 1871), Tanganika, Bangwélo. Il meurt à Tchitambo au sud du Bangwélo, le Ier mai 1873. — Ouvrages de Livingstone : Explorations dans l'intérieur de V Afrique australe et voyages à travers le continent de Saint-Paul-de-Loanda à l'embouchure du Zambèze de 1840 à 1856. 1 vol. 688 p. Trad. Loreau. Hachette, 1877; — Narration d'une expédition au Zambèze et à ses tributaires et découverte des lacs Chirwa et Nyassa. Trad. Loreau. Paris. 1866; — Dernier journal de Livingstone, relatant ses explorations et découvertes de 1866 à 1873, suivi du récit de ses derniers moments et du transport de ses restes. 2 vol. 800 p. Trad. Loreau. Hachette, 1876.
explorateur. Ils en conservèrent le souvenir vénéré et vivace qu'ils transmirent à la génération indigène actuelle. Celle-ci évoque encore sa mémoire avec un peu de l'amour qu'il
donna à ses frères noirs et avec beaucoup de l'admiration dont il fut l'objet de la part de ceux qu'il approcha.
Stanley, anglais américanisé, journaliste, homme d'action et d'espace, de coup d'œil sûr et de volonté claire, d'une confiance en soi illimitée, projetant et isolant son but comme sur un écran et le poursuivant avec une persévérance et une force d'action prodigieuses sans que rien puisse l'en détourner, mettant tout au service de la réalisation de la tâche qu'il s'est imposée, considérant l'homme blanc ou noir, placé sous son autorité, exclusivement comme un moyen dont il disposera absolument dans la lutte qu'il a livrée. Son gigantesque raid de 11,663 kilomètres en 999 jours, la plus célèbre des expéditions africaines, le place parmi les premiers des grands découvreurs. (( Après ce prodigieux exploit, qui témoigne chez son auteur d'une audace et d'une énergie merveilleuses, d'une persévérance indomptable, d'un ascendant moral extraordinaire et d'un génie militaire de premier ordre, il ne restait plus qu'à contrôler dans ses détails l'œuvre accomplie,... » (Elisée Reclus). Mous eussions préféré ignorer ce génie militaire se révélant dans des combats du fusil perfectionné contre la flèche et la lance. Trop homme d'action pour essayer de pénétrer la psychologie simple de l'indigène africain vierge de tout contact avec le blanc, avec V homme habille :, le mo'n'dêlê, dominé par la pensée volontaire du but à atteindre, Stanley écrasa les obstacles vivants ou inanimés. Ce qui était secondaire pour lui était essentiel pour Livingstone : communiquer à l'indigène la confiance par la persuasion. Stanley traverse, Livingstone civilise. Stanley commande, Livingstone persuade. Le but de celui-ci est Yhomme; le but de celui-là est V action et pour l'accomplir il livre 32 combats meurtriers, il fait tomber les hommes qui se dressent devant lui comme il fait sauter les rocs qui barrent sa route. Il est Boula-Matari, le briseur de rochers, et a laissé dans l'esprit du nègre fasciné le souvenir d'un géant ter-
Fig. 3. — John Rowland dit Henry Mouton STAXLEY (1841-1904), anglais'du pays de Galles, américanisé, journaliste. Le plus grand explorateur d'Afrique; fit quatre explorations : 1° à la recherche de Livingstone qu'il retrouva et secourut ; le quitta au Tanganika et rentra en Europe en 1873; — 20 17 novembre 1874-9 avril 1877, mission scientifique subventionnée parle New-York Herald et le Daily Telegraph, expédition africaine la plus célèbre; Bagamoyo (Oc. Ind.), lac Victoria, Tanganika, Kasongo, Nyangwé, Stanley- Falls, Stanley-Pool, Xtamo (Léopoldville), chutes Livingstone, Borna. Résultat mémorable : découverte et ouverture au monde du grand fleuve Congo ; — 30 1879-1884, pour le compte du roi Léopold II, exploration systématique du bassin du Congo ; — 40 1887-1889, expédition anglaise au secours d'Emin-Pacha (Dr Schnitzler), gouverneur égyptien de la province Equatoria, bloqué sur le Nil par les Mahdistes (jonction au lac Albert le 17 février 1899K — Ouvrages de Stanley : Continent j'ai retrouvé Livingstone, 1 vol. 600 p. Hachette, 1880. — A travers le continent mystérieux, descente du fleuve Congo, 2 vol. T052 p. Hachette, 1879; — Cinq années an Congo, 1 vol. 776 p. Bruxelles, Institut national de géographie, 1885; — Dans les Ténèbres de V Afrique. Recherche, délivrance et retraite d'Emin-Pacha, 2 vol. 1000 p. Hachette, 1890.
(Reprod. du portrait de Stanley publié par Sir H. Johnston dans The Nile Qncst.- Alston JRivcrs. Londres.)
rible. Renom mondial, tâché de sang humain, auquel nous préférons la gloire pure du nom de Livingstone.
Quoiqu'il en soit, saluons la force de Stanley. Dans son premier voyage, il retrouva et accompagna Livingstone dans une reconnaissance au Tanganika. En seconde expédition, il s'engagea sur la terre africaine par Bagamoyo, fit la circumnavigation du lac Victoria, reconnut la tête la plus lointaine du Nil (Kagera, affluent du lac Victoria), découvrit le lac Albert-Edouard, fixa la ligne côtière du Tanganika, gagna le Congo à Kasongo et perça la terre inconnue, suivant le fleuve jusqu'à son embouchure.
« Commissionné par deux grands journaux : le New York Herald et le Daily Telegraph, le voyageur américain part de Bagamoyo, à la côte orientale, le 17 novembre 1874, et gagne par la route de Speke le lac Victoria, dont il accomplit la circumnavigation. Il découvre ensuite le lac Albert-Edouard (janvier 1876) et fait la reconnaissance complète des rives du Tanganika (11 juin- 31 juillet).
» A Kasongo, il trouve établi Ïippo-Tip, le trafiquant arabe de Zanzibar, qu'il interroge sur les moyens pratiques de reconnaître le cours du Congo en aval et qu'il décide à l'accompagner dans sa tentative hardie.
» Le 5 novembre 1876, les deux expéditions, fortes ensemble de 400 hommes, quittent Nyangwe et pénètrent dans la grande forêt équatoriale. Au prix des plus pénibles efforts, la colonne lutte pendant quatorze jours contre la végétation géante qui l'étouffé et entrave sa marche, et elle atteint le fleuve, déjà décimée par la fatigue et la maladie. Tippo-Tip hésite, Stanley tient bon. Moitié par eau, moitié pédestrement le long de la rive, l'expédition reprend sa marche en avant. Mais de toutes parts surgissent les indigènes en armes. Pour passer, il faut livrer de nombreux combats et voici, en outre, que la petite vérole et la dysenterie se propagent, avec leur lugubre cortège de misères. L'expédition est arrivée au confluent de la rivière Kasuka; il y a cinquante jours qu'elle voit grandir chaque jour les difficultés et les périls de la route. Tippo-Tip déclare renoncer à une tâche qu'il considère comme étant au-dessus des forces humaines.
» Stanley, lui, ne songe pas un instant à abandonner la partie; il
arrachera son secret au grand fleuve. Ses hommes, dévoués, confiants, et que son ardeur enflamme, achèvent de réunir la flottille d'embarcations nécessaires au voyage et, le 20 décembre, après avoir pris congé des Arabes, l'expédition, forte encore de 150 personnes réparties sur 23 embarcations, s'engage dans Tinconnu mystérieux.
» Le premier obstacle naturel qui arrête la flottille fut la série de rapides à laquelle l'explorateur a donné son nom (Stanley- Falls); il fallut vingt jours pour le franchir ou le contourner (6-25 janvier 1877).
» Le 1er février, l'expédition dépassa le confluent de l'Aruwimi, où les guerriers bazoko lui livrèrent un combat en règle. Puis ce fut le tour des Bangala, avec qui elle eut un engagement le 14. Ce fut le dernier conflit de la vaillante caravane avec les naturels. Le 9 mars, elle passait devant la bouche du Kasaï, arrivait, le 12, au Stanley-Pool et campait au village de Ntamo, qui, cinq ans plus tard, devait échanger son nom indigène contre celui de LéopoldviîJe.
d Les natifs de cette région étaient moins belliqueux que ceux des zones d'amont; mais, au delà du Pool, la nature allait se charger de dresser devant Stanley des obstacles d'un autre genre. Il eut alors à vaincre la colère du fleuve, torrent furieux roulant dans un lit profond, traversant des gorges tortueuses, tombant, écumant de terrasses en terrasses; aussi, l'explorateur mit-il cinq mois à franchir la succession de cataractes qui, sur 250 kilomètres, sépare le Pool de Borna, où l'expédition, décimée et à la fin de ses ressources, arriva enfin, le 9 avril 1877. Il y avait près de trois ans qu'elle avait quitté Zanzibar et neuf mois qu'elle était partie de Nyangwe. Des 356 compagnons nègres que Stanley avait à son départ, 115 seulement arrivèrent avec lui à l'autre côte du continent: ses trois compagnons anglais, Barker et les deux frères Pocock, avaient successivement péri à ses côtés: mais le but du grand voyage était atteint : une vaste courbe était décrite au cœur de l'Afrique équatoriale, l'un des plus grands problèmes de la géographie contemporaine était résolu (1). »
Plus tard, Stanley accomplira encore deux campagnes dont nous reparlerons plus loin. La deuxième expédition de
(1) A.-J. Wauters. L'État Indépendant du Congo, 1899, pp. 16, 17 et 18.
Stanley fut une révélation. Elle devait précipiter la reconnaissance et le partage politique des régions traversées. Si, dès lors, les traits généraux de la configuration intérieure de l'Afrique étaient reconnus, partout restaient les explorations locales à accomplir. « Mais il était déjà facile de voir que les explorations allaient perdre de leur caractère désintéressé, et tendaient à servir, outre la science, des intérêts de conquête et de colonisation. » (Vidal de la Blache).
Ces explorations locales se poursuivirent sans interruption dans toutes les parties de l'Afrique pendant le dernier quart du XIXe siècle.
Au moment où Stanley, en plein cœur de l'Afrique, allait entreprendre la véritable grande lutte à travers la forêt du Congo, à Bruxelles, en septembre 1876, sous l'initiative du roi des Belges Léopold II, se fondait Y Association internationale africaine, dont le but initial était la reconnaissance du centre africain d'après un plan élaboré d'un commun accord. Cette association se décomposait en un certain nombre de comités nationaux qui organisèrent des expéditions. Il faut dire que dans l'esprit de chacun de ces comités existait une arrière pensée politique qui apparut bien dans l'avenir. Le comité belge organisa cinq expéditions (1) dont les résultats ne répondirent pas à l'effort : de 1877 à 1885, entre Zanzibar et le Tanganika, se succédèrent Cambier, Pofelin, Carter et Cadenhead, Ramaeckers et Becker, Storms. Quelques stations, Tabora, Karéma et Pala furent bien créées, mais le sacrifice fut grand et presqu' inutile. Des unités de grande valeur périrent sans avoir donné ce qu'on était en droit d'attendre d'elles. Tel fut le sort de Jules Ramaeckers, enlevé en pleine sève et auquel l'histoire n'a pu donner la place qui lui revient dans la reconnaissance du continent
(1) Une sixième expédition organisée, mais non effectuée et arrêtée à Zanzibar n'entre pas ici en ligne de compte.
africain. Il a en effet en 1877-78 accompli une belle et fructueuse traversée du Sahara de Tripoli au Tchad. Reparti en Afrique, il mourut à Karéma en 1881. Les manuscrits et documents de son expédition saharienne ne purent jamais être publiés. Jules Rarriaeckers fut oublié.
Les expéditions belges par l'est ne réussirent donc pas. Celles du comité allemand furent plus heureuses et posèrent les premiers jalons de la colonie allemande de l' Est-Africain. Parmi les expéditions du comité français, celle du valeureux Pierre Savorgnan de Brazza jetait, les bases du Congo français.
Cependant que la première expédition belge, dirigée par Cambier, ouvrait la douloureuse série, Stanley victorieux apparaissait au monde émerveillé dans l'estuaire congolien. Sans perdre un instant, dans le plus grand secret et sans abandonner l'organisation des expéditions par Zanzibar, le comité belge élabora un plan nouveau d'attaque du bassin congolien par la voie de l'estuaire et du Stanley Pool. Une société Comité d'études du haut-Congo fut constituée, les principaux membres en étant les premières personnalités du Comité belge de V Association internationale africaine. Dès lors, sous l'impulsion donnée par cette société, le bassin du Congo fut fouillé avec une activité sans égale. Beaucoup de Belges prirent part à cette conquête du réseau du grand fleuve, sous la direction de Stanley, revenu en 1878 et reparti en 1879, avec unes mission politique nettement définie. M. A. J. Wauters, directeur du Mouvement géographique, qui fut, comme il le dit lui-même, intimement et activement mêlé aux événements de ce début, a excellemment résumé les péripéties de la lutte, dans son livre que nous avons déjà cité. Nous y renvoyons le lecteur désireux de se mieux renseigner. Stanley, avec son matériel de navigation fluviale, arrive au Stanley-Pool dont la rive droite était déjà occupée par de Brazza et lance toute une flottille de petits steamers sur le
fleuve et ses affluents jusqu'à la zone des chutes limitant la haute plaine congolienne.
D'autre part, les confins du bassin étaient reconnus par des explorateurs étrangers partis de l'Afrique orientale.
Pour les Belges, le moment menaçait de devenir critique en raison des revendications qui s'annonçaient. Le Comité d'études du haut-Congo régularisa par des accords et des traités, la situation du nouvel empire colonial qui se trouvait créé. Il devint lui-même V Association internationale du Congo et poursuivit sans répit la tâche commencée. Les expéditions se succédaient, confiées aux plus ardents, aux plus audacieux, aux plus habiles, belges ou étrangers ; les territoires nouveaux se découvrent, des traités innombrables sont passés avec les chefs indigènes ; la Congolie presque tout entière constitue le domaine conquis pour Y Association internationale du Congo dont l'âme et la cheville étaient Léopold IL (( Ainsi (en 1884), cinq années avaient suffi pour faire, jusqu'au centre du continent, les plus brillantes reconnaissances, visiter pacifiquement cent peuples nouveaux, obtenir des chefs indigènes plus de cinq cents traités de suzeraineté, fonder quarante établissements, jeter sur le haut fleuve, par delà les cataractes, cinq steamers, occuper le pays depuis le littoral jusqu'aux Stanley-Falls, depuis Bangala jusqu'à Luluabourg! L'Europe diplomatique ne pouvait pas rester spectatrice indifférente d'une entreprise aussi audacieuse et déjà couronnée d'autant de succès. » (1).
Belges, Français, Portugais, Allemands, Anglais parcouraient l'Afrique, tous avec l'intention de conquérir les territoires les plus vastes. Le temps était venu : i° de partager l'Afrique centrale à l'amiable entre ses conquérants ; 2° de s'entendre sur le régime commercial à établir dans ces pays, nouvellement ouverts à l'activité européenne.
Cela se fit en 1884 et 1885.
(1) A.-J. Wauters. Ouvrage cité.
Malgré les prétentions portugaises et un accord conclu entre le Portugal et l'Angleterre, grâce par contre à un accord avec la France et surtout à l'appui de Bismarck, l'Angleterre
Par erreur de photogravure la petite république de Libéria n'est pas indiquée comme: indépendante (petit espace en blanc, côte de Guinée).
se rallia aux vues de Léopold II et dénonça son traité reconnaissant la souveraineté portugaise sur le Bas-Congo.
Sur la proposition de Bismarck, une conférence internationale se réunit à Berlin et de novembre 1884 à février 1885 élabora un traité dit Acte général de Berlin.
Cet acte stipulait pour tout le bassin du Congo : i° la liberté commercial* absolue, la liberté de conscience, la liberté dy établissement, la protection de la population indigène ; 2° l'interdiction de V esclavage et de la traite sous toutes leurs formes ; 30 la médiation et V arbitrage obligatoires en cas de conflit surgissant dans les limites du bassin du Congo ou à son sujet ; 40 la liberté de navigation sur le Congo et ses affluents (la route, le chemin de fer ou le canal tenant lieu d'une section non navigable du fleuve est assimilée au fleuve même).
Cependant V Association internationale du Congo était reconnue Etat souverain successivement par toutes les puissances. Le 23 février 1885, V Etat indépendant du Congo adhérait à V Acte général de Berlin, trois jours avant la dissolution de la Conférence internationale. Deux mois après, les 28 et 30 avril, la Belgique, par l'intermédiaire du pouvoir législatif, autorisait son roi à devenir le souverain du nouvel État africain.
Aux termes de cet accord, l'union entre la Belgique et cet État devait être exclusivement personnelle, c'est-à-dire que Léopold II, roi des Belges d'une part, était en même temps Léopold, souverain de l'État indépendant du Congo d'autre part, sans que ces deux États eussent d'autres liens, de quelque nature que ce soit. Le Congo était bien une colonie, il est vrai, mais une colonie personnelle et non nationale. La métropole se synthétisait en un homme : le souverain Léopold C'est par extension ou par erreur que l'on disait le Congo belge. De fondation et de régime, le Congo était l'œuvre de son souverain. Il eût fallu dire le Congo léopoldien.
Après 1885, l'exploration des territoires de l'État du Congo se poursuivit sans relâche, particulièrement pendant les dix premières années. George Grenfell, missionnaire protestant anglais, qui avait commencé en 1884, mena à bien un grand nombre de reconnaissances sur le Congo et la plupart
Fig. 5. — George Grenfell, mort le Ier juillet 1906 à Basoko, âgé de 57 ans.
« Grenfell explora et évangélisa l'Afrique centrale à la façon du bon docteur Livingstone, dont il avait la petite taille, le calme bienveillant, la douceur native, l'esprit curieux et ouvert. À un grand nombre de peuplades du haut Congo, il a fait connaître le Blanc, qui, avant lui, n'avait pas encore pénétié parmi elles. 11 y arrivait en homme de paix, gagnait la confiance des indigènes barbares par sa patience, son tact et son habileté, et se gardait bien de répondre par la violence à la brutale défiance de ces êtres primitifs. En même temps qu'il ouvrait la route aux agents politiques de l'Etat et aux représentan's du commerce libre, il éveillait la curiosité des natifs en faveur des Européens et facilitait ainsi la tâche à ceux-ci. Cette mission, pleine de dangers, il l'a poursuivie vingt-cinq ans durant, à i'avant-garde, avec autant d'humanité que de succès. Aussi son nom doit-il être honoré.
> Lorsqu'on songe que la conquête des terres nouvelles est si souvent accompagnée, quoi qu'on fasse, d'abus, d'excès, de manœuvres coupables et d'agissements r ue la civilisation réprouve, il est réconfortant d'avoir à évoquer le souvenir de cet homme de bien, missionnaire dans la plus pure acception du mot, qui parvint à sillonner de ses itinéraires, à jalonner de ses positions astronomiques, l'immense bassin central du Congo, le rameau d'olivier à la main. » (A.-J. Wauters, Mouvement Géographique, 10 mars 1907.)
Cliché mis gracieusement à notre disposition par le Mouvement géographique.
des affluents signalés par Stanley, notamment l'Oubanghi dont il est le découvreur incontesté. Les Portugais Cafello et Ivens explorèrent le Katanga. Wissmann, allemand (1884- 1887), apporta la grosse découverte du Kasaï et de ses principaux tributaires. Stanley réapparaît en Afrique. Le 18 mars, à Banana, il est à la tête de l'expédition anglaise dont le but est la délivrance d'Emin Pacha, bloqué sur le haut Nil par les Mahdistes. Deux ans sont employés à la réalisation de ce but (17 février 1889). Les nouvelles découvertes géographiques de Stanley sont considérables : il remonte l'Arouwimi, arrive sur le Nil, reconnaît la rivière Semliki, le puissant massif du Rouvenzori et le lac Albert-Edouard.
Parmi les Belges qui prirent une part extrêmement active aux explorations du bassin congolien, nous citerons, pour être bref les noms les plus marquants : tout d'abord Alexandre Delcommune, qui fit de nombreuses expéditions, dont une, particulièrement fructueuse, de 1890 à 1894. C'est Delcommtine qui découvrit en vérité le Katanga en un itinéraire long et difficultueux (Congo, Lomami, jusqu'à son point extrême de navigation — Bena-Kamba, Loualaba, lac Kisalé, Mitoumba, Katanga supérieur, Nzilo, Tanganika, Loukouga, Lousambo, Sankourou). Après Delcommune, par ordre de dates : Van Gelé qui, en 1888, reconnut définitivement l'Oubanghi-Ouellé; Del for te et G Mis (1 890-1 891), dont les travaux d'ordre uniquement scientifique constituèrent la base première de la cartographie du bassin, Van Kerckhoven (1891), Paul Le Marinel (1890-91) au Katanga, Cornet (1891-92) en reconnaissance scientifique extrêmement fructueuse au Katanga, Brasseur (1896) dans l'Ouroua, Lemaire (1899- 1900) dont l'expédition exclusivement scientifique du Katanga, plus encore que celle du Congo-Nil (1902-03-04), reste un modèle, Cabra (1901-02-03), dont les travaux topographiques fixent les limites entre l'État et les possessions portugaises des deux côtés du bas-fleuve. Une quantité de
noms belges et étrangers seraient encore à citer dans un travail d'un cadre moins restreint que celui-ci. Les travaux de la Mission mixte anglo-congolaise du 30e méridien qui viennent d'être terminés seront prochainement publiés. Enfin des recon-
Fig. 6. — ALEXANDRE DELCO.M.MUNE Cliché mis gracieusement à notre disposition par le Mouvement géogrctpliique.
naissances topographiques locales s'opèrent constamment en différents points. Hâtons-nous de dire que la connaissance de ces 2,350,000 kilomètres carrés en est encore tout au début et que toutes les cartes qui jusqu'ici ont été publiées ne peuvent être considérées que comme des esquisses générales. La cartographie scientifique du Congo sera-t-elle établie dans cent ans? Avec beaucoup de travail et de système, peut-être.
Depuis son érection en État indépendant, la colonie léopoldienne s'est grandement développée et a pris un essor commercial considérable. La Belgique n'a pas été étrangère à ce progrès: i° par l'aide pécuniaire qu'elle apporta au jeune État et 2° par la collaboration individuelle spontanée d'un grand nombre de ses citoyens.
La Belgique autorisa, en 1887, l'émission par l'État du Congo, d'un emprunt à primes de 150 millions de francs. En juillet 1889, elle prêta son concours financier en vue de la construction du chemin de fer des chutes Livingstone. En août 1889, le roi léguait par testament le Congo à la Belgique.
La colonie se développait, elle avait besoin d'aide financière. C'est à cette occasion que le testament du Roi fut rendu public en. juillet 1890. a ... J'ai cru — disait le Roi dans une lettre accompagnant la copie de son testament qu'il adressait en 1889 au chef du Cabinet, M. Beernaert — de mon devoir de mettre la Belgique à même, lorsque la mort viendra me frapper, de profiter de mon œuvre ainsi que du travail de ceux qui m'ont aidé à la fonder et à la diriger et que je remercie une fois de plus. J'ai donc fait, comme Souverain de l'État indépendant du Congo, le testament que je vous adresse ; je vous demanderai de le communiquer aux Chambres législatives au moment qui vous paraîtra le plus opportun. » Plus loin le Roi ajoutait : « Laissez-moi, en attendant, vous dire combien je suis reconnaissant, envers les Chambres comme envers le Gouvernement, pour l'aide qu'ils m'ont prêtée à diverses reprises dans cette exécution. ))
La Belgique accueillit favorablement la demande d'aide du Congo formulée un an après le dépôt du testament royal. Une convention fut conclue disant en substance :
1° L'État belge prêtera à l'État indépendant du Congo une somme de 25 millions de francs. Mode de versement : 5 millions aussitôt après l'approbation par la Législature et 2 millions par an pendant dix ans. Pendant ces dix années, les sommes prêtées ne produiront pas d'intérêt.
2° Six mois après l'expiration de ce terme de dix ans, l'État belge pourra s'annexer l'État indépendant du Congo.
30 Dès à présent, l'État belge recevra tels renseignements qu'il jugera désirables sur la situation économique, commer-
ciale et financière de celui-ci. Ces renseignements ne doivent avoir pour but que d'éclairer le gouvernement belge et celui-ci ne s'immiscera en aucune manière dans l'administration de l'État indépendant du Congo, qui continuera à n'être rattaché à la Belgique que par l'union personnelle des deux couronnes. Toutefois, l'État du Congo s'engage à ne contracter désormais aucun nouvel emprunt, sans l'assentiment du gouvernement belge.
4° Au terme prédit, la Belgique n'annexant pas le Congo, la somme prêtée ne serait exigible qu'après un nouveau terme de dix ans, mais serait pendant ce nouveau terme productive d'un intérêt de 3 1/2 p. c.
Entre l'État belge et l'État indépendant du Congo, il y avait désormais non un lien politique ou administratif, mais autre chose néanmoins qu'un lien personnel. La Belgique avait acquis des droits. Cependant la mise en valeur et en exploitation du Congo absorbe toutes les ressources et le Gouvernement de l'État indépendant, en 1892, contracte un un emprunt secret auprès d'un banquier anversois, M. De Browne de Tiège. Cet emprunt, au taux d'intérêt annuel de 6 p. c, remboursable le Ier juillet 1895 par 5,287,416 francs, est consenti sur véritable hypothèque à courte échéance d'environ 16 millions d'hectares de territoire congolien.
Le Ier juillet 1895 approchant, les finances de l'État indépendant ne lui permettaient pas encore de liquider sa dette envers M. De Browne de Tiège. Il s'adressa au gouvernement belge au début de 1895 et proposa l'annexion pure et simple, procédé qui eût affermi définitivement la situation politique et financière de la colonie. La discussion fut longue et mouvementée tant au Parlement que dans la presse et le public. L'annexion fut ajournée. En juin, la Belgique consentit à rembourser la dette De Browne de Tiège et à faire à l'État indépendant un prêt de 1,517,000 francs pour établir la balance de son budget. Le projet d'annexion déposé en janvier, fut retiré en novembre.
Telle fut la genèse des droits de la Belgique sur la colonie congolienne. Permettons-nous d'abréger. C'est au cours de 1908 que l'annexion se fit. Le 20 août, la Chambre des représentants vota la reprise. Le 9 septembre, le Sénat ratifia la décision de la première chambre. Le 18 octobre, un arrêté royal promulguait la loi d'annexion et le 15 novembre 1908, la Belgique assumait l'exercice de son droit de souveraineté sur le Congo. Depuis, il n'y a plus d'État indépendant du
La découverte de l'Afrique
Congo, il y a la Colonie nationale belge du Congo. La Belgique se trouve au nombre des grandes puissances coloniales.
Le XIXe siècle découvrit l'Afrique et amena son partage politique. La colonisation européenne s'y engagea et en poursuivit l'exploitation sans songer même à en tenter le peuplement par des colons européens, si ce n'est dans les régions du nord et du sud affectées de climat tempéré chaud. Actuellement restent seuls indépendants en Afrique, l'Empire du Maroc, dont la situation intérieure et extérieure est extrêmement précaire, l'Empire quasi féodal d'Abyssinie, qui a affirmé sa forte vitalité il y a quelques années dans sa lutte contre
l'Italie (1896) et enfin la petite République nègre de Libéria, fondée en 1822 par des nègres américains, qui ne doit son indépendance qu'à une protection toute morale des États- Unis de l'Amérique du Nord. Les Républiques Sud-Africaines du Transvaal et d'Orange, colonies de peuplement en pleine activité, perdirent leur indépendance en mai 1902 après trois années d'une héroïque défense contre l'Angleterre.