‹ Le Congo belgeChapitre 9 sur 12 · L'INDIGENE - SON ÉTAT DE CULTURE LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE · texte numérisé non relu

L'INDIGENE - SON ÉTAT DE CULTURE LA SOCIÉTÉ INDIGÈNE

I. — Densité du peuplement. — Les estimations sur le nombre des habitants du bassin congolais diffèrent entre elles de 10 à 40,000,000. Disons provisoirement que 15 à 25,000,000 d'hommes habitent la région du Congo. Cette forte population, en moyenne 9 habitants au kilomètre carré, est très inégalement ré-partie.

IL — Caractères, langues et genre de vie. — Pour nous, le mot nègre veut dire : homme à la peau très foncée, noire, brune, quelquefois brun-rougeâtre, au front bombé par le milieu et fuyant, aux cheveux noirs crépus ou laineux, au nez large et épaté, à la bouche lippue, aux pommettes saillantes, à la face prognathe, à la taille assez élevée.

Deux types nègres bien distincts répondent à ces caractères : i° le Nigritien ou nègre du Soudan dont le domaine s'étend du Sénégal et de la Guinée jusqu'aux pays du haut Nil; 2° le Bantou qui habite l'Afrique centrale et australe et couvre donc presqu'en entier le bassin du Congo. Le Bantou est un peu moins grand que le Nigritien, sa tête moins allongée, son front moins bombé par le milieu est souvent moins fuyant, son prognathisme moins accentué, son nez plus fort et moins épaté. De plus les langues bantoues sont totalement différentes des langues négritiennes, elles sont caractérisées par l'emploi de préfixes (exemple : Mou-Ntou = la

tête = l'homme; Ba-Ntou = les hommes). Ces caractères ne sont évidemment pas absolus, les croisements très nombreux entre individus de types différents ont amené la formation

Fig. 5°-

(Essai approximatif d'après documents divers.)

d'un grand nombre de types intermédiaires. Les indigènes congoliens sont néanmoins à peu près tous de race bantoue.

Ils parlent des dialectes qui, malgré leurs différences, se rattachent presque tous à la même famille bantoue. Comme les autres nègres, ils n'ont pas d'écriture proprement dite; tout au plus pratiquent-ils l'emploi de quelques signes idéologiques et symboliques. Deux dialectes commerciaux existent:

i° le swahili, moitié bantou moitié arabe de la côte zanzibarite, introduit jadis avec les trafiquants arabes et demeuré la langue commerciale du haut et moyen Congo pendant le temps de l'occupation arabe; 2° le fiote, de la famille bantoue, influencé de portugais, dans le Bas-Congo.

Le nègre congo peut en général être classé parmi les peu-

Fig. 51. — Un Bantou.

pies sédentaires. Il pratique beaucoup l'agriculture dans laquelle parfois il excelle; il s'adonne peu à l'élevage en raison de l'existence de la mouche tsetsé. La chèvre, la poule, le cochon, le chien sont les animaux domestiques du nègre. Ajoutons-y le bœuf dans le sud-ouest et le nord-est de la colonie. Les cultures du manioc, de la patate douce, de l'igname, de la banane, de l'arachide dominent dans le centre et l'ouest; celles des céiéales : millet, sorgho, éleusine, maïs apportent au noir de l'est le fond de sa nourriture. Le haricot, la citrouille, le riz, la canne à sucre, les fruits du papayer, de l'ananas, du goyavier, du palmier élaïs fournissent un appoint considé-

rable à l'ordinaire du nègre. Celui-ci mange aussi de la viande : poule, cochon, gibier produit de la chasse : poursuite avec Parme de jet flèche ou javelot, traque par le feu, pièges variés. Les rats qui infestent les villages, les lézards très

Fig. 52. — Au Katanga. Village/ Ka-Mapembwé : 36 huttes disséminées par petits groupes dans des plantations très variées et très étendues, dont voici l'énumération typique : beaucoup de manioc, maïs, sorgho, loupondo (haut mil à faire le pombé), loukou (petit mil idem), coton (en quantité : on voit les femmes le filer), pommes de terre douces, ignames, pois-cajan, haricot de terre, arachides, sésame (par places, le sésame abandonné à lui-même est redevenu sauvage et pousse en longues tiges avec de belles fleurs en digitales, mais de maigres et rares gousses), courges, calebasses, ricin (abondant), fougère (médicinier cathartique), tabac, chanvre, hibiscus esculentis, tomates, piment, aubergine amère (de couleur orange-rouge), mioumbou, canavalia (énorme haricot), quelques bananiers, quelques ficus à étoffe, le tephrosa vogelii, qui est une légumineuse dont le suc sert à stupéfier le poisson. — En ce village, si bien approvisionné, les huttes disparaissent sous une pittoresque garniture de cucurbitacées. (Phot. et texte Lemaire.)

nombreux, les insectes tels que fourmis, sauterelles, qui pullulent, sont très estimés des gourmets noirs. Quelquefois, lorsque l'occasion s'en présente, on mange de l'homme. L'indigène congo boit de l'eau, du vin de palme (malafou), du vin de canne (masanga), de la bière de maïs et de sorgho (pombé), d'éleusine. Comme beaucoup de ses frères supérieurs blancs, il aime s'enivrer. Il a aussi un faible pour les narcotiques : tabac et chanvre, ce dernier dans le Kasaï où l'on en ignore l'emploi comme textile. Les habitants des rives

Fïg. 53. — Femmes préparant la farine de mais. Région du nord-est. (Phot. Lemaire.

|Fig. 54. — Pêcheries dans les rapides du fleuve.

(Phot communiquée par le Ministère des Colonies.)

Fig- 55- — « Piège constitué par un couloir où le gibier — généralement des carnassiers dans ce cas-ci — s'engage pour saisir un appât formé d'un paquet de mulots ou de quelqu'autre petit animal; en saisissant l'appât, l'imprudent fait décliqueter un tronc d'arbre qui l'écrase. » (Lemaire.)

Fig. 56.

- Femmes fabriquant des nattes. (Phot. communiquée par le Ministère des Colonies.)

des cours d'eau sont pêcheurs. Ils employent les nasses, les harpons, les flèches, les lignes et construisent des barrages

Fig. 57.

Vanniers. Région de I'Ouellé.

(Phot. du D1' Védy, comm. par M. Lemaire.)

Fig. 58- — Potières. Région des grands lacs.

(Phot. communiquée par le Ministère des Colonies.)

dans les rapides pour capturer un poisson d'ailleurs abondant.

Les exigences et les ressources du milieu naturel ont quelquefois fait du nègre un artisan habile. Tels sont tisserands et produisent de jolies étoffes, tels autres sont vanniers et fournissent des ouvrages admirables jusqu'à des sortes de panniers pouvant contenir l'eau, ou bien potiers ou bien

^i»- 59- — Tréfilerie de cuivre.— A la force du bras, l'artisan et son aide étirent le fil au travers d'un trou pratiqué dans une masse métallique fixée sur le poteau. Le trou de filière étant réduit, l'opération est répétée jusqu'au moment où le diamètre du fil de cuivre est jugé convenable. (Phot. et texte Lemaire.) .

encore fabricants d'instruments de pêche. Tels autres encore sont sculpteurs sur bois et sur ivoire ou fabricants d'instruments de musique. Tels autres enfin dans les régions à gisements minéraux sont devenus forgerons du fer et du cuivre et poussent cet art très loin, montrant des aptitudes réelles et une patience extrême.

Si certaines tribus sont pacifiques, plutôt sédentaires et cultivent le sol avec amour et ténacité, d'autres sont guerrières. Celles-ci ont le plus longtemps pratiqué et pratiquent encore l'anthropophagie, lorsqu'elles croient à l'impunité. Les

conflits armés et les véritables guerres de tribu à tribu, de village à village sont fréquents. Ils se terminent souvent par

Fig. 60. — Haut-fourneau indigène au Katanga (Lemaire).

la destruction des biens de la tribu vaincue et par des réjouissances cannibales

III. — Le VÊTEMENT. — Si chez notre ami nègre qui n'a pas eu de contact avec l'Européen ou l'Arabe, le vêtement est simple, souvent un pagne élémentaire, quelquefois une cordelette ou rien du tout, néanmoins, il éprouve le besoin de lutter contre le froid de la nuit un peu avant le lever du soleil, en se oignant le corps d'huile ou de beurre végétal, de graisse animale ou même humaine, d'argile ou de bouse de vache (les Dinkas du Nil emploient ainsi la bouse de vache pour se préserver des moustiques). Il pousse assez loin l'art de la

parure : il se tatoue, portant ainsi la marque indélébile de sa tribu, de son clan et de sa personne; il porte des bijoux de cuivre et d'ivoire, des jambières et brassards en fil de laiton,

des bracelets, des colliers de cuivre pesant quelquefois plus de 10 kilogs, divers autres ornements : pendants d'oreille, anneaux de nez, de lèvres, objets enchâssés dans

Fig. 61.— Chef paré. Remarquer son costume, ses ornements, ses bracelets, son collier fait de dents, son pélélé enchâssé dans la lèvre supérieure déformée et allongée en spatule (voir profil), sa coiffure soignée. (Phot. comm par le Ministère des Colonies.)

la lèvre supérieure (pélélé).

Il se farde volontiers de terre ocre, brune, rouge et de couleur blanche. Il peut pousser loin la coquetterie

Fig. 62. — Chef tatoué. Région de l'Ousllé. (Phot. Dr Védy, comm. par M. Lemaire.

des dents et il les lime en crocs ou autrement. Dans l'arrangement de sa chevelure il révèle un art de perruquier que pourraient lui envier bien de nos posticheurs civilisés.

Fig. 63. — Coiffures d'hommes. Région orientale (Lemaire).

Fig\ 64. — Femme d'un chef du Katanga. Coiffure très soignée et très recherchée ayant demandé plusieurs mois de travail (d'après aquarelle Dardenne, expédition Lemaire).

IV. — L'HABITATION ET LA FAMILLE. — Le nègre n'accorde à son habitation que l'importance d'un simple abri qu'i]

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Fig. 65. — Huttes rectangulaires construites et en construction.

Fig. 66. — Hutte sur pilotis dans la région du haut Ouelié. (Phof. Dr Védy, comm. par M. Lemaire.)

sait devoir abandonner à la première alerte. Dans l'ouest, on rencontre surtout l'habitation rectangulaire, dans l'est la hutte ronde. Le nègre qui a subi l'influence arabe, a amélioré sa demeure.

La famille nègre est d'une tout autre conception que la nôtre. Pour les chefs et les riches, la polygamie est générale. La femme s'achète moyennant bétail, perles ou toute espèce de valeurs d'échange. Si elle est femme libre, fille d'homme libre, elle n'entre pas dans la famille de son mari auquel elle est en somme prêtée moyennant valeurs par sa famille à elle. Ses enfants comme ses biens appartiennent aussi à sa propre famille et y retournent avec elle si son mari meurt.

Ainsi les enfants de femme libre ne sont pas les héritiers

Fig. 67. — Maison arabisée à LofoiV Katanga (Lemaire)

de leur père. Les biens du mari vont au fils aîné de sa sœur aînée. Si la femme n'est pas libre, mais esclave domestique (1), elle est acquise en -pleine propriété par le mari pour un prix convenu avec le précédent propriétaire de la femme en question. Les enfants issus d'un tel mariage sont la propriété de leur père, mari de leur mère esclave. Le bénéfice que l'homme trouve dans le mariage est le travail que lui fournit son épouse. Si la femme doit le travail à son mari, celui-ci lui doit l'entretien et la protection. Selon qu'il est bon ou méchant, il peut rendre sa femme et ses enfants heureux ou malheureux. La chasse, la pêche, la guerre, voilà souvent le rôle de l'homme. Les soins aux enfants, ce qui

(1) Esclavage domestique : voir plus loin.

veut dire les laisser croître et jouer, les travaux du ménage et de la culture, voilà le rôle souvent très chargé de la femme. Il y a des exceptions, comme celle des Azandés qui n'achètent plus leurs femmes, chassent, guerroient et cultivent euxmêmes. Nous en dirons quelques mots plus loin.

V. — L'AGGLOMÉRATION. — La population d'un village nègre varie beaucoup, elle peut aller jusqu'à plusieurs milliers, elle est très souvent de deux ou trois cents habitants. Exposés à de multiples dangers, ces villages sont souvent placés sur des hauteurs, ils sont quelquefois construits sur pilotis ; toujours, ils sont peu soignés et très sales.

Le village se dispose ou le long d'un cours d'eau, ou des deux côtés d'une rue centrale ou, fortement aggloméré, il est entouré d'un fossé et d'une palissade de fortification (borna) ou bien encore les huttes se trouvent sans ordre aucun parmi les herbes et les buissons de la brousse.

VI. — L'ORGANISATION POLITIQUE. ET SOCIALE. — Que le village fasse ou non partie d'une force politique plus grande, il a toujours son autonomie locale.

Quelques grands royaumes, véritables organisations féodales, ont pu jadis se constituer : celui de Msiri au Katanga, celui du Mouata-Yamvo, au pays de Lounda. Ces monarchies sont tombées en décadence. Aujourd'hui, le village est le plus souvent lui-même unité politique complètement indépendante et forme avec ses voisins des alliances volontaires offensives et défensives. Le chef de grand état, de petile tribu, de simple village est toujours un despote, de pouvoir absolu et héréditaire selon les coutumes locales. Il est très rare de constater l'existence d'une camarilla de conseillers pris parmi V aristocratie qui entoure le chef. Cette aristocratie forme la classe des riches ; c'est souvent la famille du chef. Sous cette aristocratie prend place la classe des guerriers,

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Fig.'68. — Type de Village rangé, à rue. Région du haut Ouellé. (Phot. Dr védy, comm. par M. Lemaire.)

Fig. 69. — Village du Katanga : Tchiamakélé. Espace défriché et battu pour l'emplacement de huttes rondes et disposées çà et là. Une place publique. A l'entour du village on aperçoit un assez grand espace cultivé. Au-delà, la brousse. (Photographie Lemaire.)

hommes libres, en somme citoyens qui, en assemblée convoquée par le chef et appelée palabre (i), peuvent quelquefois et jusqu'à un certain point limiter l'autorité du chef. Enfin une troisième classe existe dans l'organisation sociale, celle des esclaves domestiques qui sont plutôt domestiques corvéables, vendables et mangeables. Ils s'accomodent, dit-on, relativement bien de cette situation parce qu'en général leur maître use de son autorité absolue en patron familial, bon ou méchant.

« L'esclave domestique au Congo est la propriété quasi absolue de son propriétaire. Celui-ci peut le revendre à qui il veut. A ce point de vue on peut dire que l'esclave domestique est un bétail. Mais c'est un bétail bien soigné et ayant certains droits, du moins dans telle ou telle tribu. Ainsi dans le Bas-Congo (région du chemin de fer des cataractes) un esclave domestique peut se sauver de chez son maître et aller demander protection à un autre maître qu'il choisit librement. Cet autre maître peut accepter, mais alors il doit garder l'esclave réfugié chez lui; iJ peut le faire travailler, le punir, etc., mais il ne peut plus s'en séparer, soit en le vendant, soit autrement. Il doit supporter tous les inconvénients comme tous les avantages de son adoption. En réalité l'esclavage domestique est, règle générale, doux; l'esclave domestique fait partie de la tribu; il s'y attache, finit par s'en croire membre au même titre que les hommes libres; parfois d'ailleurs on le libère en le proclamant homme libre et en lui faisant le tatouage de la tribu par dessus ses tatouages d'origine. Le maître permet à ses esclaves domestiques de faire famille; et les enfants demeurent sa propriété. Ici encore, l'usage est familial et, sauf circonstances spéciales, ces enfants demeurent dans la tribu. Somme toute, c'est la période féodale du servage, appliquée à l'Africrue païenne » (Lemaire, correspondance).

L'ancienne traite, qui a disparu, était surtout pratiquée par des trafiquants arabes. Elle consistait en expéditions guerrières qui opéraient de terribles razzias et emmenaient la population nègre valide dans le but de la vendre sur les grands marchés de bétail humain. Il est de vastes régions du

(1) Palavra ou palabra, mot portugais signifiant parole.

centre africain qui ne sont pas encore repeuplées depuis la suppression de cet odieux fléau.

La justice consiste en une application brutale de peines corporelles, souvent de mutilations des organes instruments du forfait ou bien d'amendes, si l'accusé est riche. Ces amendes sont versées au profit du chef. L'accusé n'est jamais autorisé à se défendre.

VIL — Les échanges, les marchés, les routes. — Le nègre est commerçant. C'est là en quelque sorte une de ses

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Fig. ";o.— Scène de marché à Lokandou sur le Loualaba. C'est au marché qu'on vend qu'on achète, qu'on se rencontre, qu'on apprend les nouvelles, qu'on règle les affaires privées ou publiques, il n'est pas de bourgade de quelqu'importance qui n'ait son marché à jour fixé et très bien ordonné. Sur le haut Congo (Loualaba), il y a des marchés à toutes les trois ou quatre lieues, dit Living- tone, et l'on y vient de très loin, car c'est une institution féminine non moins entrée dans les mœurs que chez nous de courir les boutiques.

(Phot. comm. par le Ministère des Colonies.)

propriétés spécifiques. Il possède cet art complexe de présenter et de faire valoir ou de déprécier la marchandise selon

qu'il est vendeur ou acheteur. Il pratique encore l'échange en nature, le simple troc, mais le plus souvent a établi une véritable monnaie. Les étalons d'échange qui ont cours sur les marchés sont les étoffes, les perles, les coquillages (en voie de désuétude), les pointes d'ivoire, les lingots et les bâtonnets (mitakos) de cuivre ou de laiton, dans certaines régions, le

Kg.

Le marché des Mangbettous a Nyangara.

petit fragment de caoutchouc. Le domestique, l'esclave indigène est lui-même étalon d'échange.

Le marché public est d'importance vitale pour le nègre.

Les routes indigènes parcourues de tout temps par les noirs sont des sentiers pratiqués à travers la savane ou la brousse. Étroits, de largeur d'hommes, ils se déroulent sur de très longs espaces, à travers plaines, plateaux et montagnes, suivant rarement le fond des vallées, souvent à mi-côte d'un versant ou même, lorsque la nature tabulaire du pays le permet, coïncidant avec la ligne de faîte de deux bassins de ruissellement. On doit de très curieuses observations à l'explorateur Lemaire au sujet des commerçants et des colporteurs

noirs trafiquant très activement de la côte occidentale portugaise à la Zambézie et au Katanga. Voyageant en grand nombre, quelquefois à plus de 1,000, ces Wamboundous — tel est le nom de ces négociants indigènes — ont tracé d'importantes routes de portage. Au sud du Katanga il en est notamment une, dite le grand chemin des Wamboundous, suivant la ligne de faîte Congo-Zambèze et faite d'une dizaine de sentiers parallèles. Les fortes colonnes de colporteurs la parcourent sur une dizaine d'hommes de front. Nous signalons spécialement ces Wamboundous parce qu'ils sont les plus curieux des commerçants nègres et parce que tous les pays qu'ils drainent, très pacifiquement d'ailleurs quoique marchands d'esclaves, pays riches, prospères et hospitaliers, nous offrent une preuve de plus de la nécessité de pénétrer la colonie par l'éducation lente et progressive des peuples noirs. « Les Wamboundous, dit Lemaire (i), sont des colporteurs ; parmi eux, les uns travaillent pour leur propre compte, d'autres se groupent ; si leurs moyens le leur permettent, ils arrivent de l'ouest accompagnés de porteurs libres ; pour le retour vers l'ouest, la campagne d'échanges terminée, les Wamboundous ont comme porteurs supplémentaires les esclaves achetés au cours de leurs opérations commerciales. Il importe de remarquer que les Wamboundous — du moins en règle générale — ne se livrent aucunement à des razzias ; ils ne capturent pas eux-mêmes des indigènes à emmener en esclavage.

» Ils achètent des esclaves comme ils achètent tout autre produit commerçable : caoutchouc, ivoire, cire, peaux, etc., etc. Pour ces achats, ils apportent à l'intérieur tout ce que l'on peut trouver à la côte comme articles européens, Valcool excefté. Somme toute, ces gens ont transporté au loin dans

(1) Lemaire, Les Wamboundous, les colporteurs noirs entre V Atlantique et ta Ka-Tanga. — Revue de géographie. 1902.

l'intérieur le commerce apporté et instauré par les blancs à la côte, depuis cinq siècles. Ils ne font, au Centre Afrique, que ce qu'ils ont appris des Européens à la côte. On me semble donc très mal venu de les considérer comme des bandits sur lesquels il faut tomber à bras raccourcis. C'est à la fois injuste et maladroit.

» Injuste, puisque ces gens, je vous le répète, ne font qu'imiter ce que leur ont appris nos prédécesseurs en Afrique ; injuste encore puisque ces gens ne font que le commerce librement accepté par les indigènes (les capteurs d'esclaves sont les chefs indigènes et c'est sur eux qu'il faut agir) ; injuste parce que si les Wamboundous viennent acheter beaucoup d'hommes dans le Centre Afrique, c'est pour les envoyer vers l'océan Atlantique où ces hommes deviennent les travailleurs des Européens ; en particulier les « contractés » envoyés à San-Thomé et à l'île du Prince, sont souvent de provenance wamboundou.

» Maladroit aussi est-il de tomber à main armée sur les Wamboundous ; j'ai dit combien le pays parcouru par eux était peuplé et riche ; combien les populations étaient accueillantes et confiantes ; comment les villages étaient largement ouverts au passant honnête. L'action des commerçants wamboundous n'a donc pas eu que des conséquences désastreuses, bien au contraire ; ils ne commercent pas que le bois d'ébène, mais aussi beaucoup de caoutchouc et de cire ; ils apportent aux indigènes des quantités de produits manufacturés et leur venue annuelle est nécessaire à la vie de ces régions.

» Si, par un moyen quelconque, on parvenait à refouler d'un seul coup les Wamboundous, on provoquerait dans les pays habitués à les voir, un mécontentement général et profond qui se manifesterait peut-être par des agressions sérieuses contre les nouveaux occupants du pays.

» Cependant l'Européen est aujourd'hui en train d'occuper lui-même par ses postes gouvernementaux et par ses factoreries

de commerce, le pays parcouru séculairement par les Wamboundous. Que va donner cette concurrence ?

» Pour moi, il me paraît nettement que la première action gouvernementale doit être l'établissement d'un certain nombre de stations frontières, commandées par des Européens de choix, dépendant d'un commandement unique ; ce commandement unique devra être pénétré de l'idée que les Wamboundous sont de simples commerçants, sans plus, et que, pour les battre sur leur terrain, ce n'est pas aux fusils qu'il faudra avoir recours, mais à la concurrence commerciale ; les Wamboundous, qui sont rompus aux mœurs des Européens de la côte, ne feront aucune difficulté à se soumettre aux règles de douane ; pour que cesse leur commerce d'hommes, il suffira d'agir sur les chefs négriers du pays. » (i).

VIII. — LES CROYANCES ET LES ARTS. — Le nègre n'explique pas les forces de la nature, il en est le sujet et croit aux esprits du bien et du mal qu'il incarne dans les êtres animaux et végétaux et dans les objets les plus divers. Il tâche de se les rendre propices par des offrandes et des sacrifices. Tout nègre a ses amulettes et ses talismans, se façonne des fétiches.

Toute tribu, tout peuple a ses dieux, ses fétiches. Le chef impose quelquefois un culte à ses sujets pour mieux les dominer, par exemple celui du chanvre chez les Baloubas du bassin du Kasaï, en remplacement des anciens fétiches qui furent brûlés en public.

Les féticheurs disposent en général d'un très grand pouvoir ; ils sont à la fois prêtres, sorciers, médecins et conseillers du chef. Ils rendent la justice si le chef n'est le justicier.

Le nègre aime la musique. En général, il est compositeur assez monotone. Chez certaines tribus du Kwango et de l'Ouellé, chez les Azandés dont nous parlerons plus loin, on

(1) C'est nous qui avons souligné certains passages.

entend de belle musique touchante ou guerrière, mélodieuse et inspirée. On rencontre des orchestres complets composés de tambours, tam-tams, xylophones, grelots, gongs, castagnettes, harpes, mandolines, flûtes, etc.. On signale au loin l'arrivée des solistes réputés.

Fig. 72. — Un fétiche. — Les fétiches ne sont pas des idoles. Leur puissance leur a été attribuée par l'indigène lui-même. Us symbolisent les esprits favorables ou nocifs et perfides. Le nègre les flatte et leur offre des cadeaux ou les effraie et les frappe pour les fléchir Fétiches vivants ou fétiches figures d'êtres animés ou de choses.

La trombe d'ivoire est très en honneur et, avec le gros tamtam, sert aux communications lointaines de village à village.

De l'art musical, chant ou instrument, le nègre ne sépare jamais l'art de la danse qu'il adore et qu'il pratique avec une adresse et une fougue qui ne sont guère appréciées de l'Européen.

Par dessus tout, le nègre aime les contes. Il est lui-même bavard et s'écoute volontiers parler. Le soir les hommes se réunissent sur la place du village ménagée à cet effet, y boivent le -pombê et conversent avec animation, insouciance et gaîté jusque fort avant dans la nuit.

Fis:. 73. — Un orchestre.

(Phot. comm. par le Ministère des Colonies.)

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Fig.74. — Un soliste. « Le musicien a l'air vivement intelligent, met vraiment du sentiment dans l'exécution des divers morceaux, dont il est naturellement le compositeur; il a plaisir à charmer son auditoire ; tous nos gens sont groupés autour de lui. Pendant une demiheure il nous amuse fort. Finalemenc la conversation suivante s'engage : — « D'où vientta gouma-ia-molomo (c'est le nom de la flûte) ? — Je la fis moi-même. — Alors tu pourrais en faire une autre? — Oui, bien certainement. — Je voudrais acheter celle-ci. > — L'homme semble se consulter, puis, sans un mot, il me tend l'objet convoité par le collectionneur blanc; je lui remets deux brasses d'étoffe, ce qui semble un roval paiement, à en juger par l'expression que prend sa bonne frimousse. • (Phot. et texte Lemaire.)

IX. — LES TRIBUS. — Nous n'avons pas besoin de signaler ici les divers peuples qui constituent l'ensemble de la population congolienne. Nous indiquerons seulement les tribus les plus marquantes appelées, semble-t-il, à jouer un rôle important dans l'évolution sociale des Congos et celles qui présentent un intérêt particulier comme, par exemple, les nains de la forêt. Ne perdons pas l'occasion d'observer l'influence du milieu naturel sur le degré de culture et de civilisation de nos amis. Dans la région côtière et sur le basfleuve, les indigènes ont subi, depuis quatre cents ans, l'influence européenne. Dans la région foiestière, l'agriculture s'est forcément moins développée que dans la savane ; les communications y étant difficiles, les groupements indigènes sont restés plus isolés les uns des autres, le caractère plus farouche, le degré de civilisation moins élevé ; l'anthropophagie s'y est aussi maintenue davantage. Dans la savane et dans la brousse, les conditions de climat et de communications sont plus favorables ; l'agriculture, l'industrie et le commerce se sont mieux développés ; les populations sont moins cruelles et plus pacifiques, quoique de grandes et longues guerres, conduites par des chefs puissants, aient tourmenté de vastes territoires.

Une classification des peuples congos, basée sur cette notion de l'influence du milieu naturel sur l'homme, apparaît ici comme seule nécessaire. C'est là d'ailleurs une classification purement géographique.

i° Bantous-Congos de la côte et du bas-Congo. — Sont assez mêlés, ont fortement subi l'influence européenne depuis quatre siècles. Vigoureux et intelligents, superstitieux comme tous les nègres. Parmi eux les Bakongos fournissent beaucoup de travailleurs à l'État et ont donc en partie abandonné l'agriculture et la pêche; les Batékés, très noirs, peu tatoués, coquets, commerçants piroguiers, potiers, agriculteurs.

2° Bantous-Congos du centre forestier. — Restés plus indépendants les uns des autres et sans contact aucun avec le dehors. Brillantes qualités physiques et intellectuelles. Vices pénibles ancrés profondément : cruauté et anthropophagie. Les Ban galas y au tatouage et à la coiffure spécifiques. Sont beaux, grands, intelligents. Leurs villages, composés de huttes rectangulaires, sont vastes et nombreux. Artisans du fer. Piro-

HOMME BaTÉKÉ.

Fig. 76. — Jeune homme Bangala.

(D'après le Mouvement géographique.

guiers célèbres ^grande pirogue basoko). Guerriers de carrière. Anthropophages. — Les Mongos, forgerons habiles, commerçants, ont souvent été attaqués et mangés par les Bangalas. — Les Oubanghis, dans un pays moins boisé, ont subi l'influence du nord. Agriculteurs sédentaires (manioc, canne à sucre, arachide, banane, patate, féverolle) comme les Gobous, ou bien chasseurs-pêcheurs exclusivement nomades, comme les Banzirfs, ou bien encore mi-chasseurs, mi-cultivateurs, vivant dans de grands villages comme les Bongos (luttes souvent sanglantes entre les sédentaires et les nomades brigands).

30 Bantous-Congos de la savane et de la brousse ou du sud et du sud-est. — Plus grande unité de type, de langue et de mœurs. Les Baloundas ou Loundas (ancien royaume du

Mouata-Yamvo, du Kasaï au Loualaba). Grands, de teint clair, à la bouche lippue. Très commerçants, en général pas travailleurs ; exceptions très laborieuses et industrieuses. — Les Balou-

PlROGUE BANGALA SUr le CongO.

bas, au nord des Balounda:, de la Louloua au Tanganika. Paisibles, d'abord facile, très agriculteurs (irrigations ; manioc, maïs, millet, arachides), commerçants, artisans du fer. Villages populeux jusqu'à 3,000, 4,000 habitants, même plus.

— Les BakoubaSy du Sankourou inférieur et du Kasaï, de taille moyenne et de traits fins, sont d'un type beau et pur. Agriculteurs pacifiques, aimables.

Artisans du fer, du tissage, de la poterie, de la vannerie, sculpteurs, commerçants honnêtes. Pagayeurs habiles. Non anthropophages.Vivent en gros villages.

Organisation féodale (chef roi et chefs vassaux). — Les Batetelas, voisins des Bakoubas, remarquables aux points de Fig. 7s.- jeune fille ouhangui. vue physique et intellectuel.

(1 hot. coranx. par le Ministère des Colonies.)

Fig- 79. — Piroguiers sur le haut Congo (Loualaba). Ils pagayent en chantant au rythme d'une musique cadencée qui harmonise les mouvements de tous et règle ainsi la marche de l'embarcation. Les indigènes représentés n'appartiennent probablement à aucune des peuplades citées dans notre aperçu. (Phot. comm. par le Ministère des Colonies.)

Fig. 8c. — Indigènes de l'Ouroua (lac Moéro). Affinités avec les Baloubas. (Photographie Lemaire.)

4° Les ~N ilotes. — Dans l'extrême nord-est de la colonie, répandues sur la région faîtière des bassins du Congo et du Nil, s'étendant sur toute l'enclave de Lado et sur une grande partie du Soudan oriental, vivent des populations nigritiennes qui ont entre elles des affinités de langue. Ce sont les Nilotes, nègres qui n'ont que fort peu de contact avec les Bantous et chez lesquels, par suite d'influences diverses, notamment arabes, une division curieuse s'est établie :

les uns, comme les Baris, établis sur le Bahr-el-Djebel, sont sédentaires, agriculteurs (sorgho, millet, manioc, patate douce, haricot, banane, tabac,) possèdent des troupeaux assez nombreux, sont artisans et vivent en groupes denses; d'autres, comme les Alouris, sur les rives du lac Albert, sont exclusivement nomades, pêcheurs, commerçants, à tendances très pacifiques; d'autres, enfin, nomades aussi, sont chasseurs de la brousse et guerriers.

5° Les N ré grilles.

Dans

la forêt dense, éparpillés et fuyant les Bantous, vivent des indigènes de très petite taille, de 1,35 mètre à 1,55. Teint relativement clair et rougeâtre; cheveux crépus et courts, noirrougeâtre; tête grosse; base du nez large; pommettes faibles; maxillaires très hauts; bouche non lippue à aspect simiesque ; tour du thorax faible; ventre gros; membres grêles; démarche sautillante. Exclusivement nomades chasseurs ; ont des huttes à terre ou perchent dans les arbres sous des abris. Ils échangent leurs produits de chasse contre les produits agricoles de leurs voisins : ils déposent la viande en un endroit habituel où les cultivateurs voisins viennent la chercher et la remplacer par des bananes par exemple. Les plus typiques sont ceux de l'Arouwimi, que Stanley vit pour la première fois : Akka ou Tiki-Tiki, vivant aussi au pays des Azandés. Les Watwas ou Batouas dans la forêt de la rive gauche et des affluents de gauche du Congo moyen (Lomami, Tchouapa) sont moins purs. Certains négrilles sont anthropophages. Ils fuient l'étranger blanc ou noir et par conséquent sont peu étudiés.

6° Sangs mêlés. — Outre les populations bantoues et négrilles, il y a au Congo quantité de peuplades et d'individus métissés, issus non seulement du croisement de ces deux éléments, mais encore des mélanges des sangs bantou, nigritien et éthiopien. Ces derniers métissages se sont naturellement faits dans le nord et le nord-est, au contact des peuples congoliens {Bantous), éthiopiens {Nubiens) et nilotes {Nigritiens du Soudan Oriental). Pour nous, les Sandês (Asandés ou Azandés) et les Mangbettous, présentent un intérêt spécial. — Chez les Azandés, on reconnaît des caractères des trois types avec prédominance, semble-t-il, des caractères généraux éthiopiens : taille moyenne, teint assez clair (brun chocolat), nez peu ou pas épaté, bouche petite et lippue, pommettes peu saillantes, joues rondes, tête peu

allongée et assez large, démarche élégante et ferme, caractère indépendant. Les Azandés sont chasseurs et bons cultivateurs (bananes, manioc, maïs, beau bétail) ; ils vivent en de gros villages. Ils pratiquent l'anthropophagie quoiqu'ayant du bétail. Ils sont artisans du fer, du cuivre, du coton, du cuir, portent des vêtements d'écorce, de cuir et de tissus. Leur organisation politique et militaire, quoique toujours despotique, est plus élevée que celle des Bantous. Ils n'achètent plus leur femme et se la font désigner par le chef. Leur religion est un mélange de fétichisme et d'islamisme. — Les Mangbettous, mélange probable de Sandés, de Nilotes et de Bantous, constituent une peuplade puissante commandée par un despote sultan. Réputés hommes honnêtes, respectueux de la parole donnée, accordant à l'épouse les mêmes droits qu'à eux-mêmes et aimant le travail, agriculteurs patients, forgerons et potiers habiles, sculpteurs, excellents constructeurs de pirogues. En raison du respect professé pour la femme, la famille mangbettoue est d'organisation plus élevée et plus stable que celle des peuplades bantous.

Comme les Sandés, ils sont fétichistes islamisés et ont fortement subi l'influence de la civilisation arabe.

Fig- 83. — Chef Mangp.ettou.

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