CHAPITRE VIII
VOYAGE A KINKOUNA.
Accès de fièvre et de chagrin. — Divers projets de MM. de Brazza et Mizon. — Départ pour l'AIiina. — Ngliêiiii. — Mon séjour Niamanashoiié. — Un type curieux d'oganga, ou médecin l'éticheur. — Départ avec des porteurs baléiîés. — Des moulons qui se font porter. — Exigences de mes porteurs. — I.es mésaventures de mon équipement. — De l'humanité mal placée. — Désobéissance active de mes porteurs. — Des sangsues au propre et au figuré. — Njayolé. — J'exerce illégalement la médecine.
— l'n pont entre deux eaux.— Bataille manquée par ma faule
— Opendé; je rejoins M. Mizon.
A peine revenu à la station, tous les maliteurs vinrent m'assaillir à la fois. Depuis mon arrivée à la côte d'Afrique, j'avais échappé à la fièvre : je fus atteint d'un violent accès. .l'eus en môme temps un accès de cliagrin. Pendant mon voyage à i\g;ampaka, on avait formulé contre moi les accusations les plus injustes, on avait répandu sur mon compte les plus odieuses calomnies. Leur auteur ayant plus tard renié ses paroles en présence de M. de Brazza, je n'essayerai pas de les relever et je tairai son nom, parce que j'ai promis au lecteur de ne pas l'initier au détail de mes contrariétés i)ersonnelies, lorsqu'il n'aura à eu tirer aucun rcuseiguemeut utile sur les pays que je me propose de faire couuaiire. Aussitôt remis de ces secousses diverses, je dus travailler sans rolàciic à confectionner des ballots d'étoffes (jui devaient
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servir à l'approvisionnement du poste de Brazzaville. 11 avait été convenu, je crois, entre M. de Brazza et M. Mizon qu'ils voyageraient de compagnie jusqu'au village de Ngango, chef des Bakou\ as. De là, .M. de Brazza voulait aller àN,;ampéré, village dépendant du roi batéké Mokoko, pour y conduire les hommes qui devaient renforcer le posie de Slanleypool (appelé plus lard Brazzaville). Avec l'affiit de la mitrailleuse et les roues d'un chemin de fer Decauville, on construisit un chariot qui devait servir à transporter les bagages jusqu'à .Ngampaka. L'absence de routes suffisamment carrossables empêcha d'uiiliser ce véhicule, qui, d'ailleurs, avait élé surchargé, el l'on dut l'abandonner au village de Xghèmi. Mais si je n'ai pas à raconter ici les voyages de M.M. de Brazza et .Mizon, qui, je l'espère, dans l'inlérét du public, en feront bientôt le récit, je dois encore moins m'arrèler sur des projets qui ne furent pas mis à exéculion. .le me contenterai donc de dire que M. Mizon, modifiant ses plans, résolut de se rendre chez le roi Makoko en suivant la rivière Alima : je devais raccompagner dans ce voyage.
Dans les premiers jours de décembre, M. de Brazza. qui était allé à .Niamanashoué, envoya à M. Mizon des hommes qui travaillaient à la route pour se charger des ballots qui n'avaient pu prendre place sur le chariot. Deux jours aju ès, nos préparatifs terminés, nous partîmes dans la direction de l' Alima.
Après un jour (le marche, nous couchons chez Nghémi; le soir du deuxième jour, nous nous arrêtons dans un villaj;e bakaniglié; enfin, le troisième jour, nous arrivons chez Mamanashoué, oii nous trouvons M. de Brazza occu|)é à préparer l'achèvement de sa route. I>e lende-
main, M. Mizon partit pour le pays des Batékcs, où il allait chercher des porteurs; je devais surveiller ses bagages en son absence, avec l'aide de Touké.
Pendant mon séjour chez les Urabélés de Niamanashoué, j'eus l'occasion de constater qu'ils ont à peu près les mêmes mœurs et le même langage que les Obambas leurs voisins, .l'observai aussi un type curieux d'oc/anya ou médecin l'éticheur. L'oganga en question est accoutré de la façon la plus bizarre. Il a sur la tête un bonnet fait d'une peau de renard dont la queue lui pend sur le dos; sa figure est barbouillée de cette terre blanche dont j'ai déjà parlé -plusieurs fois; son habillement est fait eu feuilles de bananier. Il porte sur le dos un instrument qui ressemble en petit à une " herminetle »; à sa ceinture sont attachées des peaux de bêles fétiches; à. son épaule est suspendu un sac en fil d'ananas; ce sac contient toutes les matières et panacées concernant son état, et capables (suivant lui, bien entendu) de guérir toutes les maladies : c'est-à-dire de l'huile de palme, des fientes d'animaux, des fragments d'os, des plumes d'oiseaux, de la cire, de la sciure d'un bois qui a un goiU ^illiacé, du jjimcnt broyé, diverses graines, et notamment des graines de mboundou, etc.; car cette longue énumératiou est encore incomplète. I.c médecin parcourt les villages, où il annonce sa présence en sifflant dans .une corne d'antilope. Il est hébergé par le chef, et mendie en outre divers cadeaux qu'on n'ose jamais lui refuser, ■car l'oganga jouit de l'estime générale et eu même temps ins|)irc une crainte superstitieuse, surtout aux femmes. En soiinne, l'ogauga que j'ai vu chez Niamanashoué m'a fait l'effet d'un rusé compère.
Le 2 janvier 18S2, M. de Rrazza revint d'une excursion
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qu'il avait faite pourvoir où en étaient les travaux de la route.
Le 3 janvier, je vis arriver cinquante-huit porteurs batckés envoyés par M. Mizon, qui m'informait par un billet que malgré tous ses efforts, il n'avait pu réunir un plus grand nombre d'hommes. Il me chargeait en même temps de réclamer à M. de Brazza les ballots qu'il lui avait donnés pour porter à Brazzaville, parce qu'il avait l'intention de les y porter lui-même. Sur ma demande et en échange d'un reçu, M. de Brazza me remit aussitôt neuf ballots d'étoffes et marchandises diverses et deux ballots de sel; avec les cinq ballots de M. Mizon, c'était tout ce qui était destiné à l'approvisionnement de Brazzaville.
Le 4 janvier, à sept heures du matin, je dispose les bagages au milieu du village, et j'invile les porteurs batékés à s'en charger. Mais ces hommes on! l'habilude de porter les fardeaux dans un appareil en bois de palmier qui ressemble à nos crocliels, et ils firent beaucoup de difficultés pourprendre de grosses dames-jeannes d'eau-de-vie et d'autres objets qu'ils trouvaient trop lourds el surtout incommodes à porter. GrAce a l'intervention de M. de Brazza, ces difficultés s'aplanirent, et je partis avec mes cin((uan!e-huit porteurs, n'ayant que trois hommes pour m'aidcr à les diriger.
Au bout d'une heure de marche, nous avions allcint la prairie oii comn)ei)cc la région sablonneuse; les porteurs avaient fait halle, et un grand nombre d'entre eux étaient retournés en arrière, les uns pour ramasser des cailloux d'agate (lu'ils avaient rcmaniués dans le lit d'un ruisseau, les autres pour chercher du miel ou des Iruils de liane à caoutchouc. Ouaiul il fallut reprendre
la marche, les retardataires me firent perdre une bonne demi-lieure, et je dus les réprimander sévèrement. Les porteurs marchaient d'un pas rapide; pour les surveiller, je pris les devants avec le Sénégalais Ahmet, laissant à Malal, autre Sénégalais, le soin de diriger quelques retardataires. 11 avait avec lui l'interprète Touké ; mais celui-ci, qui s'était chargé de conduire trois moutons, ne pouvait lui être d'un grand secours, car ces animaux suivaient avec peine l'allure rai)ide et régulière des porteurs; à cliaque instant, ils s'écartaient du chemin pour aller brouter au voisinage des arbres une herbe plus verte, et plus d'une fois le malheureux Touké fut obligé d'en porter un qui ne pouvait plus marcher.
Après plusieurs heures de marclie, nous arrivons à un plateau élevé surmonté d'un arbre isolé qui se voit à une très grande distance, et les porteurs demandent un repos que je leur accorde. Ils ne perdent pas de temps pour le mettre à profit : après avoir causé et s'être concertés entre eux, ils me font dire par un des leurs que si je ne leur donne pas un petit payement, ils ne continueront pas le voyage et me laisseront là. .le leur réponds que s'ils refusent de porter mes bagages, j'irai chercher des porteiu's à Njayolé et à Okaui, villages que j'avais visités lors de ma première expédition chez les Hatékés; enfin, sur leurs instances, je finis par leur promettre pour le soir une petite (piantilé de sel.
Vers cinq heures, nous pénétrons dans une vallée couverte de forêts vierges et entourée comme un cirque d'une vaste ceinture de monta{;nes. Pendant que les porteurs s'occupent de couper du bois pour les feux et d'aller |)rendrc de l'eau dans les mares des environs, je vois arriver Malal, (\uc j'avais laissé en arrière avec les
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traînards. Comme je m'étouue de le voir seul, il me dit avec flegme qu'il a laissé ses compagnons bien loin derrière lui, et qu'il ne les a pas vus depuis longtemps. Je les attends en vain pendant plusieurs heures, et je finis par envoyer Malal à la découverte. Peu de temps après son départ, j'entends un bruit de voix qui se rapproche, et je sup|)Ose que ce sont enfin mes traînards. Nouvelle déception! .Malal apparaît en compagnie du Paliouin Calixte et du Gabonais Siplanaoué. Ces deux hommes m'étaient envojés par M. de Brazza, qui me les avait promis pour m'aider à conduire les porteurs. Calixte m'apprit alors que mon fusil, mes cartouches et mou chapeau de feutre, que j'avais confiés à un homme de rarrière-garde,se prélassaient au beau milieu du chemin, à peu do dislance de ÎNiamanashoué; de plus, les nommés Lébonda et .Njéoué, deux hommes auxquels on avait mis les menollcs à la suite d'une mutinerie, et que je devais conduire dans cet état à M. Mizon, avaient pris la clef des champs. Je dois dire que, par humanité, je les avais débarra'^sés de leurs menottes, après leur avoir fait promettre de se bien conduire. Je passai une fort mauvaise nuit : aux désagréables nouvelles que Calixte m'avait annoncées venaient s'ajouter, pour m'cnipécher de dormir, de {jr.indes in(piiétudes au sujet de mes 15atékés. Déjà, il m'avait fallu leur promettre un cadeau pour les retenir, et je prévoyais, pour un avenir rapproché, de nouvelles exi{;ences.
Le 5 jansier au malin, je chargeai Malal d'une lettre pour M. de Hrazza, que je priais de faire prendre par ses hommes les objets ((ui avaient été abandonnés sur la route; je lui demandais aussi de l'aire arrêter les déserteurs. Puis, je donnai le signai du (lé|)arl. .l'avais bien
recommandé au nommé Ossiah, qui marchait eu tête, de prendre la route des liauteurs, et non celle de la foret vierge. Ossiah n'eut rien de plus pressé que de désobéir, et quand les porteurs furent engagés dans la forêt, il me fut impossible de les faire revenir sur leurs pas. >«'ous avions à parcourir plusieurs kilomètres dans une vallée parsemée de collines et couverte d'une épaisse forêt vierge. Le sentier était mal tracé, surtout dans les gorges les plus profondes. On suivait des chemins d'éléphants, embarrassés débranches rompues et de lianes pendantes, et il m'était bien difficile de surveiller les porteurs. Seul avec Touké, qui conduisait à grand'peine ses trois moutons, je formais l'arrière-garde, et bien m'en prit d'avoir adopté cet ordre de marche : des porteurs peu consciencieux s'étaient allégés sans façon en jetant çà et là divers objets que je dus ramasser et porter moi-même pendant plus d'une heure, c'est-à-dire le temps qu'il nous fallut pour traverser la forêt. Cette heure écoulée, nous gravissions une hauteur qui limite la vallée de ce côté-là, et nous nous retrouvions en pays sablonneux. Au sommet de la colline, les porteurs s'étaient arrêtés; j'en profitai pour adresser de vifs reproches à ceux qui avaient jeté en route une partie de leur fardeau; je finis en les menaçant de les puuir comme M. de Brazza avait puni autrefois un chef de .Nkoni (.Nhempini), et là-dessus, après avoir ri, ils me pron)ircnt de se mieux conduire. Xo'cis eûmes encore à traverser une vallée couverte de forêts; au delà, la route devenait plus facile. Vers onze heures, nous faisons halle près d'une grande marc où je vais puiser de l'eau; mais j'ai bientôt les jambes couvertes de sangsues qui m'obligent à battre en retraite. D'autres sangsues sont les Batékés, qui renouvellent leurs
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réclamations et ilemandent comme la veille un payement supplémentaire. Je refuse énergiquemeaf, en les irailaut de menteurs et de méchantes gens ; je leur rappelle leurs promesses, et j'ajoute que leurs plaintes et leurs menaces me sont indifférentes, et leurs cris ou leurs paroles bruyantes, loin de m'effrayer, sont pour moi une distraction. Us se décident alors à continuer la marche en maugréant, pendant que je chante, saris en avoir envie, pour les narguer.
A une heure, nous arrivâmes au premier village des IJatékés: celui de -Xjayolc. .l'y rencontrai deux Sénégalais de M. Mizon, Matoulà et Mahmadou. Ce dernier avait la dysenterie depuis trois jours et ne s'était pas soigné, faute de médicaments; je lui administrai le soir même vingt gouttes de laudanum pour lui rendre le sommeil, et une infusion de racine d'ipécacuana. .le fis tuer un mouton, et lout mon monde, y compris les porteurs, en eut sa part. Pendant toute la soirée, il y eut chez Njayolé une grande féte, avec chants, musique et danses; je décrirai ces cérémonies en détail dans le chapitre consacré à une étude sur les coutumes des lialékés.
Le lendemain, G janvier, j'engageai quelques hommes du village pour porter de la poudre laissée en dépôt chez Njayolé par M. Mizon. Cette |)oudre, qui était renfermée dans deux barils, fut réparlie dans i)lusieurs sacs que mes nouveaux porteurs se distribuèrent. Mahmadou souffrait beaucoup, mais il ne voulut pas rester plus longtemps dans ce village, et il partit avec nous, marchant lentement et restant souvent en arrière. A quatre heures nous traversons le Ducllé, cl h cinq heures un (piarf le Nkoni. Le passage de cette rivière fut difficile; le tronc d'arbre qui servait de pont était couvert d'un mètre
d'eau. Craiguaut quelque accideut pour le Sénégalais malade, je l'atteudis jusqu'à la nuit avant de passer la rivière. H arriva et traversa le .Nkoni, soutenu par Alimet et Matoufa; mais l'eau froide aggrava son mal, et je dus lui donner pour le réchauffer ma chemise de laine et ma ceinture de flanelle. Les porteurs avaient pris les devants pour chercher un campement. Quand je les rejoignis, ils recommencèrent leurs doléances, se plaignant que la journée avait été rude, et finirent par me demander un cadeau; je leur donnai une cuillerée de sel par homme.
Le 7 janvier, nous repartons de bonne heure, laissant Mahmadou très malade a la garde de ^Latoufa; je leur promets de revenir les chercher ou de leur envoyer l'âne que M. ^lizon avait emprunté à M. de Brazza. Xous avions à escalader une pente assez raide, lorsque nous entendîmes derrière nous des gens qui couraient et qui nous appelaient. Ossiah nous dit que c'était peut-être M. de Brazza avec ses hommes. Pour m'en assurer, je résolus de les attendre et je criai à Ahmet de faire arrêter les porteurs qui marchaient en tête. Celui-ci y courut, mais les porteurs, entendant courir derrière eux, redoublèrent le pas. Ahmet les devança et leur barra le chemin avec son fusil; aussitôt, une douzaine de Batékés, posant lestement leurs ballots A (erre, prirent leurs zagaies et leurs flèches. Ahmet venait de glisser une cartouche dans son fusil, et la bataille allait commencer, quand j'arrivai à temps pour faire cesser tout ce désordre. Sur ces entrefaites, nous fûmes rejoints par ceux qui couraient derrière nous. C'étaient tout simplement des Batékés d'une brousse voisine qui voulaient nous vendre des ananas. A midi, nous renconirâmes plusieurs villages, et entre autres celui de mon ami Londo, où Calixie et Siplanaoué
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>'ai'rétèrent, car c'était là qu'ils devaient attendre M. de IJi azza. Enfin, à une heure et demie de marche de Londo, nous arrivâmes à la brousse d'Osiri, puis au village d'Ojicndé, où je trouvai M. Mizon. Je lui racontai les incidents de mon voyar^e depuis Xiamanashoué, et je lui fis part de mes inquiétudes au sujet de Mahraadou, que j avais laissé en arrière à la garde de Matoufa; M. .Mizon donna aussitôt l'ordre de l'envoyer chercher avec l'âne.
.l'étais depuis quatre jours chez Opendé, quand M. de IWazza y arriva à son tour. Ilavail quitté Xiamanashoué nu jour plus tard que moi et s'était rendu à Mpaka sur la rivière Lekila. Ayant à faire diverses communications a M. .Mizon, il revint sur ses pas et nous rejoignit chez ni)endé. Presque en même temps, deux hommes arrivèrent de Brazzaville, le Sénégalais ,lon et le Gabonais .Marc; ils nous apprirent que Stanley avait lancé un vapeur et avait laissé quelques hommes au village de Kgaliémé, près des chutes de Xtamo. .M. de lîrazza partit quelques jours après, pour se rendre à la côte par Mayombé.
Le 18 janvier, M. .Mizon, ayant fait tous ses préparatifs, donna le signal du départ pour le village de Kiukouna, près du confluent de l'A lima et du .Ngambo. Ce voyage pouvait s'effectuer en deux jours, mais il en dura trois, parce (jue tout le long du chemin un ami d'Opendé, chef d'un village voisin, entretint d'inlcrmiuablcs conversations avec les porteurs qui posaient leurs ballots pour l'écouler, el, avec ses harangues, nous fit perdre un temps précieux.