‹ Le Congo francais du Gabon a BrazzavilleChapitre 9 sur 41 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

VOYAGE A NGAMPAKA.

Deux leltresde M. de Brazza — ,Ie pars àson secours. — Arrivée aux monlaîsnesdesBalékés. — Njayolé et toutes ses femmes.— Lissako.

— Un chef laid et méchant. — Une tempête dans un verre d'eau.

— Lissako devient aimaljle. — Mauvais tour de Lissako. — !Manière de faire marcher droit un Batéké récalcitrant. — Traversée du Akoni. — \i;akia. — La viandé des Balékcs.— :\Ipaka. Ngampaka; je trouve enfin M. de Brazza. — Mort de Cyprien. — Les menées de ^hempini. — Punition de Nhempini. — Mpimi. — Mal reçus! — Tout s'arran;je. — Une alerte. — Le retour à la station.

11 y avait près de dix jours que nous étions arrivés à la station, lorsque Tino, interprète de M. de Brazza, vint nous apporter une lettre de sou chef qui se Irouvait en ce moment dans le pays des Balckés, à plus de cent soixante kilomètres de Franceville. Dans celle lettre, M. de Brazza demandait si le Ballay élail arrivé; et dans ce cas, il olTrait de lui envoyer qualrc cents porteurs. M. Mizon écrivit une réponse et la remil à Tino, qui repartit sur-le-champ.

Ouehpics jours après, un aiiire inlerprèle, Ashimbo Taba ', apporta une nouvelle lollre. Klle fut lue eu prc-

' Ashimbo Taha, né près du Tanpanyika, avait traversé l'Afrique avec Stanley. M de Brazza l avait rencontré à Nkouna (Sianleypoolj en 1880, et l'avait emmené avec lui à la cote et au Gabon.

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sence de Michaud, Janot, Amiel et moi. Cette lettre était triste. M. de Brazza nous apprenait qu'il avait la fièvre, et se croyait atteint d'un abcès au foie; qu'il avait le c6té trop sensil)le pour se faire porter dans un hamac. 11 nous demandait de lui faire parvenir des médicaments, ipécacuana et sinapismes, le plus tôt possible, mais il s'attendait à mourir avant notre arrivée. Michaud nous (lit alors, d'après des propros qu'il avait entendus, que M. de Brazza était menacé d'une guerre avec les Balch ourous de la rivière Alima, près de laquelle il était campe.

Profondément affligé du contenu de cette lettre et des craintes de Michaud, je demandai h M. Mizon de m'envoyer vers M. de Brazza pour lui porter ce qu'il demandait. M. Mizon y consentit, et je me rais en devoir de partir immédiatement. Je ne pris qu'une toile de hamac, parce qu'un lit et une couverture auraient ralenti ma marche. M. Mizon, n'ayant pas de sinapismes, mais seulement de l'essence de moutarde, ne voulut pas m'en donner, de crainte que M. de Brazza ii'igDorût la mauière de s'en servir, et ne commit quelque imprudence; j'emportai seulement de l'ipécacuana et aussi une provision de carlouciies, à cause des bruils de guerre que Michaud nous avait signalés. Avec un bagage aussi restreint, je n'avais pas besoin de porteurs; je partais donc, accompagné seulement d'Achimbo et de trois Sénégalais, lorsque M. Mizon vint à moi et me dit : « Prenez un fond de liamac, et si M. de Brazza est mort, n'en dites rien dans le pays; faites au contraire beaucoup de bruit, et apportez des vivres dans la case où il sera, de manière à faire croire qu'il n'est pas mort, car il ne faut pas que les indigènes le sachent. »

Il était environ six heures du soir, il tombait une pluie fine et froide, la nuit approchait, quand je traversai la rivière Passa, le cœur serré par les plus sombres appréhensions, car je m'attendais à trouver M. de. Brazza mort, ou tout au moins menacé d'une p,uerre dangereuse. A neuf heures, je m'arrêtai pour passer la nuit au village ondoumbo de Nghémi, que je quittai au jour pour me remettre en route.

.le traversai sans arrêt des villages d'Obambas et d'Umbétés, et le soir, brisé de fatigue, j'atteignais les montagnes des Batékés, après avoir parcouru bien des kilomètres depuis mon départ de la station. Deux Sénégalais, souffrant des jambes, n'avaient pu soutenir cette marche forcée; ils m'avaient quitté au village de JNiamanashoué, et j'avais été obligé de les remplacer par deux Gabonais, Ogandaga et Soun, qui surveillaient les travailleurs de la voie commencée par M. de Brazza. La nuit fut pluvieuse; je dus la passer à côté d'un feu, regrettant fort en ce moment de n'avoir pas emporté de couvertures.

Le lendemain, au jour, (juand il fallut continuer la marche, mes jambes se ressentaient vivement de la fatigue de la veille; d aulant plus qu'après avoir marriié le malin dans l'herbe mouillée, il fallut passer, dans l'aprèsmidi, sur un sable brillant, .j'arrivai vers deux heures au premier groupe de villages appartenant aux Batékés. Le chef, nommé Njayolé, et son fds me firent un bon accueil et me donnèrent une poule et du manioc; j'eus même l'insigne honneur de voir toutes les femmes de Njayolé.

Après une bonne nuit passée dans ce village, je me remets en route, et j'ai bientôt à traverser, au fond d'un

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ravin, une rivière aux eaux claires, large de cinq à six mètres, avec une profondeur de r",50. On la franchit sur lin pont formé d'un tronc d'arbre maintenu aux deux extrémités par des lianes. Nous escaladons la montagne qui se trouve en face de Njayolé du côté de Test, et après avoir passé un petit ruisseau, nous traverserons vers ii ois heures une rivière qu'on me nomme Duellé et qui va, parait-il, se jeter dans le Nkoni. Ce Duellé est assez profond et rapide ; il coule dans un vallon dominé par une petite hauteur où se trouve le village batéké de Lissako.

J'atteignis ce village, où je voulais passer la nuit, et dès mon arrivée, je demandai à parler au chef. Lissako est grand et maigre; il est borgne et aussi mauvais de caractère que laid au physique. Il me fit attendre une heure et demie pour me donner comme logement une case délabrée et comme vivres deux boules de manioc. ,1e ne tardai pas à éprouver les désagréments que me promettait une pareille réception. Il pouvait être dix heures du soir, et j'étais couché depuis longtemps, lorsqu'un grand tumulte de paroles et de vociférations (onfuses me réveilla. Sorti de ma case pour connaître le motif de ce tapage, je vis un grand nombre de liatékés qui brandissaient leurs zagaies et leurs flèches, et Achimbo Faba m'expliqua qu'ils voulaient faire la guerre parce que mon (îabonais Ogandaga, ayant à satisfaire un besoin, s'était placé trop près de la case des femmes. L'interprète avait à peine terminé son récit que Lissako accourut vers moi en criant et en secouant une zagaie, et me dit que mes hommes venaient dans sou village pour voler ses femmes. J'essayai de faire comprendre à Lissako qu'il montrait une susceptibilité démesurée, et

que rhumeiir par trop belliqueuse des gens de son village pourrait leur attirer des désagréments; bref, je fis si bien, en criant plus fort que lui et tous ses Batékés réunis, qu'ils finirent par se calmer. Ils se retirèrent, et Lissako rentra dans sa case en grommelant, plus effrayé peut-être de mes éclats de voix que rassuré sur la pureté de nos intentions. Avant de me recoucher, je recommandai à mes hommes (pour la dixième fois peut-être) une grande prudence, et surtout un grand respect à l'endroit des dames de ce pays, sachant que la femme est chose sacrée pour les Batékés, sachant aussi que ces gens de mauvaise foi se contentent du moindre prétexte pour molester les blancs, surtout quand ils les reçoivent pour la première fois.

Au petit jour, Lissako, complètement radouci, vint me voir dans ma case et me demande un cadeau : je lui donne en présent des perles et une glace. 11 est devenu d'une amabilité parfaite, et je me monire aussi aimable que lui; nous faisons véritablement assaut de politesse. 11 pousse l'obligeance jusqu'à vouloir m'accompagner, offre dont je le remercie d'abord, ayant déjà un guide; mais devant son insistance, je finis par y consentir. Nous quittons le village, et nous marchons dans la direction de l'est. En route, la conversation s'engage. Lissako, qui est un bavard, me demande quel est le but et le mol if de mon voyage, ce que je ne lui révèle qu'en partie; il me dit aussi que les blancs, lorsqu'ils reviendront dans le pays, feront bien de passer par son village, les Batékés que l'on rencontre sur les autres roules étant très méchants. Tout en causant, nous étions arrivés à un endroit où la roule (jue nous suivions se bifurque; l'un des embranchements conduit vers une

VOYAGE A NfiAMI'AKA.

montagne en dos d'âne, et l'autre suit la plaine. Ashimbo voulait prendre le premier, mais Lissako, intervenant, ficclara que ce chemin était le plus long, et qu'en le suivant nous nous exposerions à manquer d'eau. Ashimbo, interrogé, répondit qu'il ne connaissait pas la route prônée par Lissako, ayant suivi l'autre pour venir à iM'ancevillc, mais que le Batéké pourrait bien avoir raison, et dans l'espoir d'arriver plus vile, je fis prendre le chemin de la plaine. Au bout de quelques centaines (le mètres, Lissako me demanda un cadeau pour prix de -on renseignement, et quand il l'eut reçu, il me quitta pour retourner à son village, après m'avoir donné une vigoureuse poignée de main.

Trois heures de marche nous amenèrent à un village de Batékés que ma visite étonna fort, car ils n'avaient jamais vu d'iiommc i)lanc. Je leur demandai de vouloir bien m'indiquer le chemin conduisant à Ngakia, et je vis à leur réponse que cet affreux gredin de Lissako m'avait indignement trompé; ils me dirent en souriant que Ngakia était très éloigne, et que la route conduisant à ce village ne passait pas chez eux. Ashimbo, absolument dépaysé, voulait retourner en arrière, mais, pensait-il, nous n'atteindrions Ngakia que le lendemain, tandis que si les braves gens chez qui nous étions voulaient nous conduire, nous pourrions peut-être arriver avant le soir. Je ciioisis ce dernier parti, et je proposai à deux hommes de bonne volonté de nous servir de guides, moyennant payement. Le chef du village et soq fils s'offrirent aussitôt, mais à la condition de recevoir chacun une glace et cinquante perles blanches (pii leur seraient données avant de partir. Après avoir longtemps marchandé, je finis par leur donner les cinquante perles,

mais la glace fut retranchée, et nous quittâmes, à la suite de nos nouveaux guides, ce village qui s'appelle Okani.

Le pays que le chemin traversait était assez uni, mais le sol, très sablonneux, était rendu brillant par un soleil de feu. La végétation se réduisait à quelques arbres rabougris cpars sur le penchant de petites collines. Depuis une heure à peine nous avions quitté Okani, lorsque notre guide me fit dire qu'il fallait faire une halte où nous étions, parce que, pendant ce temps, il voulait retourner au village avec son fils et y prendre une poule et du manioc qu'il voulait nous offrir en cadeau. En le remerciant de sa bonne intention, je lui fis remarquer qu'elle était un peu tardive, et la halte n'eut pas lieu. Bientôt après, mou guide, qui me parut décidément un homme très ingénieux, me fit dire que sa marche étant trop rapide pour le blanc, il allait rester en arrière avec son fils pour nous laisser prendre de l'avance. Avec de nouveaux remerciements, je lui déclarai que mes jambes n'étaient pas encore assez fatiguées pour m'cmpocher de le suivre aisément, il parut énormément contrarié de ma réponse, et, au détour d'une petite colline, désespérant sans doute de me faire agréer tous les nouveaux prétextes que sa fertile imagination lui aurait certainement fournis, il fit mine de vouloir fuir. Prenant alors mon revolver, je dis au chef : " Tu as promis de me couduire chez Ngakia, cl maintenant tu veux m'abandonucr sur une route inconnue. Prends garde, car voici un petit instrument qui te rattrapera vite, si tu essayes de te sauver. » Je lui donnai alors une cartouche eu lui disant : « C'est la paix ou la guerre ! » 11 prit la cartouche eu

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souriaat', et me promit de nous conduire, mais il me pria en même (emps de cacher le « petit instrument ». A partir de ce moment, ce fourbe cmérife devint tout à fait complaisant, poli et même obséquieux; à chaque difficullé du terrain, il s'arrêtait pour m'en avertir, et quand il paraissait méditer une mauvaise action, je n'avais, pour le remettre dans la bonne voie, qu'à remuer mon revolver.

Vers une heure de l'après-midi, nous traversons une grande vallée; au fond, coule une rivière importante, le Nkoni, qui n'a en cet endroit qu'une faible profondeur; nous la franchissons avec de l'eau jusqu'aux hanches, et nous arrivons, sur la rive opposée, à une sorle de falaise d'une grande hauteur et remarquable par les nombreux clochetons qu'ont formés dans les parois les ravins creusés par l'eau de pluie. 11 y avait au pied de cette falaise une allée de sables mouvants et de fondrières. Les deux guides m'assurèrent (|ue le chemin était très dangereux, et, me prenant parla main, me firent gravir l'escarpement par un chemin obli(|uant vers la droite. Bientôt après, un orage violent nous obligea de chercher un abri dans un village voisin oii se trouvait à ce moment, par un hasard iicureux pour moi, un parent de Kgakia. Ouand la pluie eut cesse, c'est-à-dire vers deux heures et demie, nos deux guides s'en retournèrent chez eux; je partis de mon cùté, et à (piatre heures du soir j'arrivai chez Ngakia, conduit par son parent.

Ngakia est un vieux chef batéké à cheveux blancs, dont l'âge commence à affaiblir les facultés intellectuelles. Il me reçut cependant très bien, en m'assurant que le « commatidant " était son grand ami. Il voulait même à toute force me faire coucher dans sou \illage.

mais je lui promis de revenir plus tard, et je continuai mon chemin, escorté par les gens des environs qui accouraient en foule; telle était leur curiosité qu'après m'avoir dépassé, ils s'arrêtaient devant moi pour me regarder.

Vers cinq heures je fais halte pour camper au pied de la montagne où est situé Ngakia. Un grand nombre de Batékés viennent me voir et me vendent des ananas et du manioc. Quelques-uns même me proposent de leur acheter de la viande; offre que j'accepte avec grand plaisir, et ils m'apportent aussitôt la viande en question, soigneusement empaquetée dans des feuilles. J'ouvre le premier paquet : il en sort de gros crapauds vivants qui se mettent à sauter de tous côtés; dans le second paquet, je trouve d'énormes chenilles d'une couleur jaunâtre. Les Hatékés, voyant que je laisse, échapper leur gibier avec dégoiU, se jettent dessus pour le rattraper et demandent à l'interprète si les blancs n'aiment pas la viande. Ashimbo leur dit que non, ce (jui parait leur causer une si upél^iction profonde, et ils reparlent pour leur village. La nuit fut pluvieuse, mais à part ce désagrément, rien ne vint troubler notre sommeil.

Le jour venu, nous quittons le cain|)ement. L'espoir d'atteindre bientôt le but de mon voyage me faisait oublier la fatigue et les soucis qui me lourinenlaient, et la marche en avant fut continuée sans arrêt. Vers neuf heures du matin, nous traversons de grandes prairies, où nous rencontrons j)hisicurs jyroupes de villages dont les liai)ilants accoureni en fouh; pour voir le blanc, et à onze heures, nous arrivons au village du chef Mpaka, gi'aïKl ami de M. de lîrazza. Ce chef me dit (|ue le commandant était malade, mais ne put me renseigner sur la gravité de la maladie. En quittant Mpaka, nous allei-

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gnons vers midi la rivière Lékila, qui a huit mètres de large et environ cinquante centimètres de profondeur. Cette rivière traversée, nous grimpons ;iu sommet d'une montagne d'où l'on me fait voir enfin le village de Ngampaka. C'est là qu'était de Brazza.

Quelques coups de fusil furent tirés pour annoncer notre arrivée, et au bout d'une demi-heure de marche, je distinguai une case portant le pavillon français. Un Sénégalais, nommé Seydiou Kassé, vint à noire rencontre et me conduisit à cette case. Elle était assez vaste, mais n'avait comme mobilier qu'une toile de hamac suspendue et servani de lit. Dès mon entrée, j'éprouvai une douloureuse émotion en voyant M. de Brazza pâle et décharné; sa ligure tirée et jaunie, ses bras amaigris lui donnaient l'aspect d'un cadavre. 11 me remercia d'être venu et ajouta qu'il espérait être bientôt guéri; il éprouvait toujours des douleurs vives dans le foie et la rate, mais la fièvre avait cessé, et il se seulail un peu mieux depuis quelques jours. Je lui donnai ce que j'avais apporté, et quand il vif l'imporlaiile provision de cartouches, il paru! très élouné; je lui fis part dos bruits de jfucrre qui avaient couru à la station sur le rapport de Michaud, et j'appris que ces rumeurs n'avaient aucun fondement.

Je pris quelques jours de repos chez Xgampaka. M. de Brazza allait de mieux en mieux; il souffrait toujours du c6(é; mais les forces lui revenant, il désira bienlôt retourner à Frauoeville. Sur ses instances, un chef influent des Balékés, nommé Adjou, (jui était veuu le voir souvent, ainsi que plusieurs chefs du voisinage, conseulit à nous accouq)agner pour visiler le village des blancs, cl quand les |)ré|)aralil's furent (eruiinés, nous nous mimes eu roule.

Il était à peu près midi quand nous quittâmes Ngampaka. La rivière Lékila franchie, nous arrivâmes vers trois heures chez Mpaka. M. de Brazza, après de longs palabres, finit par décider ce chef à nous suivre à Franceville.

Pendant les trois jours d'arrêt que nous fimes chez Mpaka, un douloureux événement vint nous attrister. Un de nos serviteurs, jeune enfant pahouin nommé Cyprien, était malade depuis plusieurs jours, et dans la deuxième nuit passée chez Mpaka, il fut pris de violentes douleurs d'entrailles. J'allai le voir plusieurs fois : il ne cessait de gémir en disant : < Mal, mal. ' M. de Brazza, prévenu, vint aussitôt; mais au moment où il arrivait, Cyprien rendait le dernier soupir. D'après les symptômes de la maladie, IM. de Brazza assura qu'il était mort d'un abcès aux intestins. On enveloppa le petit corps dans un pagne; quatre de nos compagnons le prirent, et le funèbre cortège se mit en marche, précédé d'un homme portant un pavillon français. A cinq cents mètres du village, une fosse profonde avait été creusée. On y déposa le corps, et quand il fut recouvert, on mit sur la tombe une branche d'arbre en forme de croix, puis nous tirâmes, comme adieu suprême, trois salves de coups de fusil. Cette mort udus avait profondément impressionnés : Cyprien était le premier serviteur des blancs qui mourail chez les Balékcs.

En une journée de marche nous arrivâmes, eu compagnie de Mpaka et d'Adjou, au village de Ngakia, pour y passer la nuit. I.e lendemain, nous quittions Ngakia, et après avoir marché jusqu'au soir, nous arrivions au village de INhcmpiin', près de la rivière Nkoni. Nhcmpini était un ami de M. de Brazza, ce qui ne l'avait pas

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empéché en plusieurs circonstances de mal agir à son égard : quelques mois auparavant, Londo, un chef des environs, avait promis de venir à Franceville, et c'est jNhempini qui l'en avait empoché par ses menaces. Aussitôt arrivé, M. de Brazza fit appeler Nhempini; après divers compliments, il lui dit qu'Adjou et Mpaka venaient à Franceville, et il lui proposa de les accompagner; il l'invita aussi à ne plus agir comme il l'avait fait avec Lendo. Nhempini protesta de ses bonnes intentions et promit que, loin de détourner Adjou et IMpaka de leurs projets, il ne ferait au contraire que les encourager; il ajouta même qu'il s'engageait à venir avec nous à Franceville.

Le lendemain, M. de Brazza fait venir Nhempini et l'invite à tenir sa promesse de la veille. Celui-ci, en maître fourbe qu'il est, répond qu'Adjou et Mpaka ont changé d'avis, et que, renonçant à nous suivre, ils ont repris le chemin de leur village; d'ailleurs, ajoute-t-il avec impudence, Londo et lui sont toujours disposés à nous accompagner. Furieux d'une pareille fourberie, IM. de Brazza résolut d'en punir Nhempini. Tous les Sénégalais avaient été avertis de se tenir prêts. M. de IJrazza sortit de sa case, et, sur son ordre, Damba, l'inlorprètc en chef, saisit Nhempini qu'il contint en lui tenant les mains derrière le dos. A ce spectacle, tous les gens du village poussèrent le grand cri de guerre et s'armèrent de leurs zagaics cl de lein's flèches empoisonnées. Leur nombre s'accroissait d'instant en instant, et au bout de qucl(|ncs minulos, il y en avait autour do nous plus de trois cents, l'arc bandé et la lance en arrêt. !\L de Brazza leur fit dire de poser leurs armes s'ils ne voulaient pas mourir, et prenant son winchester des mains de Fino, il

alla au milieu des Batékés, où je le suivis, de crainte qu'on ne le frappât par derrière; il avisa alors une branche de la grosseur du bras, et après l'avoir montrée à ceux qui l'entouraient, il l'abattit en trois coups de fusil. Quand les cris d'élounement des Batékés eurent cessé, M. de Brazza dit à >(hempini : » A^liempini, tu m'as vu plusieurs fois dans ton village; j'étais ton ami, et tu m'as trompé une fois; je t'ai pardonné, et aujourd'hui tu me trompes de nouveau. Je ne veux point te faire de mal, mais je veux te punir. Pour m'accompagner à Passa, je t'ai donné quatre pagnes d'éloffe, rends-moi ces étoffes. « Plus mort que vif, ^hcmpini envoya chercher les étoffes par un de ses guerriers qui les porta à M. de Brazza; il lui fit même apporter deux fusils qu'il avait dans sa case. « Je prends les étoffes, dit alors M. de Brazza, et je vais les brûler parce que ces marchandises ne doivent pas me profiler; (juant aux fusils, ils ne m'appartiennent pas, et comme vous n'èles pas assez forts pour faire la guerre au commandant, je vous les rends. >> Et là-dessus, il fit remettre les fusils aux i'iuerricrs en armes. Quand les pagnes furent réduits en cendres, on relâcha Nliempini, (jui, à peine libre, se mit à crier à ses Batékés de poser leurs zagaies cl leurs flèches, qu'il ne faliail pas faire la };uerre aux bhincs. Telle fui la punition de lNhemi)ini. M. de Brazza, n'ayaul plus rien à faire dans ce village, donna le signal du déj)arl .

Nous élioiis bieulol arrivés à la rivière ^koni, (lu'on passe en cel endroil sur un pont de lianes; mais à la suite des menaces de guerre (pi'on nous avait failcs chez Nliempini, les Batékés des environs avaient défait le pont pour nous couper la reirailc. Nous parviunies

VOYAGE A NCAMPAKA.

sans trop de pciue à le rél;iblir, et le passage put s'effccluer. La rivière, beaucoup plus éloignée de sa source qu'au |)oint où je l'avais rranchie en venant, avait un lit plus large et plus profond; son courant était très rapide. De l'autre côté du Nkoni, nous suivîmes un plateau assez élevé, et à la nuit nous arrivâmes au village batéké .Mpimi.

J'y entrai un des premiers avec quelques Gabonais. Les Halckés uous reçurent fort mal; ils eurent même l'insolence de menacer de leurs zagaies un de nos interprètes, et, pour empêcher une rixe, je dus intervenir. Nous étions réduits à attendre au milieu du village l'arrivée de M. de Brazza, qui ne tarda pas à uous rejoindre. Mis au courant de ce qui se passait, il fait appeler Mpimi et lui demande une case que celui-ci refuse net. M. de Brazza lui dit : « .le ne suis pas une bélc, pour coucher dehors; d'ailleurs, je suis malade et j'ai besoin d'un abri. » Mpimi finit par donner deux cases, l'une pour M. de Brazza et moi, et l'autre pour nos hommes. Les Batékés campèrent au milieu du villige devant un grand feu, ayant à côté d'eux leurs zagaies fichées en terre et leurs (lèches empoisonnées. Le lendemain malin, M. de Brazza apj)ela Mpimi, et, après lui avoir donné des perles et de l'étoffe, lui demanda le inolifdc la réception peu cordiale (pril nous avait l'aile. .M|)imi répondit (jue des gens du Akoni étaient vciuis à son village, et lui avaient annoncé que le commandant faisait la {;uerrc; mais il voyait bien maintenant, à notre manière d'agir, que ces gens-là élaient des meulcurs. M. de Brazza lui acheta une provision de millet et de manioc, et aussi (juchiues sabres et couteaux, connue ol)jets de curiosité ([u'il voulait envoyer en Europe.

Vers neuf heures du malin, nous quittons le village, et nous marchons jusqu'à trois heures. Un orage nous surprend avant que nous ayons pu atteindre un village situé à quelques kilomètres, et nous sommes obligés de nous abriter sous des couvertures de laine soutenues par quatre piquets. La pluie passée, nous allons au village acheter du manioc, puis nous nous remettons en route et nous arrivons à cinq heures à un plateau où deux rivières, le Duellé et l'ikabo, prennent leur source. Nous passons la nuit dans un vallon près de l'ikabo ; le temps était pluvieux et désagréable, ce qui ne nous empêcha pas de bien dormir à côté d'immenses feux.

Le lendemain, de très bonne heure, nous nous remettons en marche en suivant les hauteurs. Dans la matinée, nous eûmes une alerte : une centaine de Hatckés s'étaient postés près d'une petite brousse, et, à notre approche, ils s'avancèrent au-devant do nous. M. de lîrazza avait fait préparer les fusils. Les Hatékés, voyant ce mouvenicnt, crièrent qu'ils ne venaient pas pour faire la guerre, mais seulement pour voir les blancs, et, se rapprochant de nous, ils nous donnèrent même des renseignements sur la roule à suivre. Vers midi, nous fraisons un arrêt sur le plateau, où nous recevons la visite de plusieurs Hatékés qui nous vendent des vivres et quelques objets de curiosité. Jusqu'au soir, nous marchons sans relAche, et, la nuit venue, nous campons dans un bouquet d'arbres près du Duellé. Un Ane et une Auesse, que mou ami Michaud avait eu l'honneur singulier et la tâche difficile de conduire à Franceville, et que IM. de lîrazza avait emmenés avec lui chez les Hatékés, sont mis au milieu de notre campement, cl nous allumons de grands feux pour éloigner les lions, fort communs dans ces parages.

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Pendant toute la matinée du lendemain, nous suivons la roule des hauteurs. Cette m;irche est pénible, parce qu'un soleil de feu rend le sable brûlant. La falif^ue et une douleur vive dans le côté obligent M. de Brazza à faire halte ])lusieurs fois. A quatre heures, nous descendons enfin la dernière montagne des Batékés pour entrer dans la forêt vierge; c'est avec un bien vif plaisir que je quittai ce sable brillant, où j'avais marché sans souliers, les pieds couverts de plaies. Eocore deux petites rivières à traverser, et nous sommes sur la roule que M. de Brazza a fait établir entre Franccville et les montagnes des Batékés. A cinq heures, nous arrivons chez INiamanashoué, chef umbété que M. de Brazza connaît depuis longtemps.

Dans noire huitième et dernier jour de marche depuis le départ de Xgampaka, nous (juitlons à huit heures Niamanashoué, et, toujours en suivant la roule presque terminée à cette épocjue, nous arrivons le soir au plateau de iXghémi. De ce point pour atteindre la I*assa, il fallut encore marcher jusqu'à huit heures : il faisait donc tout à fait nuit quand nous y ari'ivàmes; plusieurs coups de fusil furent tirés pour demander une i)irogue, et, la rivière franchie, en quelques minutes, nous étions de retour à la station.

Telle fut ma première expédition chez les Batékés; j'avais commencé à faire connaissance avec ce peuple et le pays qu'il habite. Je devais bientôt y retourner et y h\rc cette (ois un séjour assez prolongé |)our me permettre d'étudier eu détail les mœurs et les usages de celte curieuse nation.

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