CHAPITRE IX
SÉJOUR A KINKOUNA.
Le village de Kinkoiina. — Les ruses d'Adjou. — Sa Majesté Mbomo. Départ de M. Mizon pour l'Alima. — Combat avec les Njabi. — Retour de M. Mizon. — Menaces de guerre. — M. Mizon retourne à Franceville. — Pacification du pays. — Chasses et récoltes d'histoire naturelle. — Nouvelle tentative de M. Mizon.
Le village de Kinkouoa est établi sur nue hauleur, au milieu d'uue oasis de forél, à six kilomètres environ de l'Alima, qui porte en ce point le nom de Duelli, et à quatre kilomètres de son allluent le Ngambo. Nous nous installâmes dans ce village, on M. Mizon se proposait de séjourner quelque temps afin de préparer son voyage, c'est-à-dire se mettre eu rapport, par l'entremise des Batékés, avec les Bakhourous, qui devaient lui fournir des pirogues pour descendre le cours de l'Alima.
M. Mizon avait eu l'imprudence de dire aux Batéké.s qu'il voulait construire un village sur les bords de l'Alima. Ceux-ci, craignant que les blancs n'allassent s'établir cbez les Bakiiourous, essayèrent, dans divers palabres, de dissuader M. Mizon de son voyage, en disant (pi'il valait mieux faire un village dans leur pays, qu'ils iraient eux-mêmes chercher l'ivoire chez les autres peuples pour le revendre aux « moundele » (blancs marchand.s). M. Mizon ne tint aucun compte de leurs observations cl s'adressa au chef Adjou.
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En quittant Niamanashoué, M. IVIizon s'était rendu au village d'Adjou et lui avait demandé des porteurs pour aller chez les Bakhourous. Adjou fit les plus belles promesses et présenta successivement à M. Mizon divers individus qu'il donnait comme des chefs très influents. Un jour que plusieurs de ces prétendus chefs étaient réunis dans une case, M. Mizon renouvela sa demande, et comme Adjou, suivant sa coutume, lui répondait évasivemcnt, il fit cerner la case par ses Sénégalais, en leur recommandant de crier très fort et de brandir leurs fusils d'un air menaçant pour faire peur aux Batékés. Ce procédé réussit, et Adjou fournit immédiatement des porteurs, mais il n'oublia jamais les menaces que le blanc lui avait faites.
Dans tout le pays compris entre l'Oba et la Lékila, c'est Adjou qui est le chef le plus influent et le plus redouté; il a des rapports fréquents avec les Bakhourous, qui viennent souvent dans son village acheter du manioc et du vin de palme. A raison de ces circonstances, M. Mizon ne pouvait guère se passer de lui, et (ous les jours, il lui envoyait un émissaire pour l'inviter à venir chez Kinkouna. Adjou trouva loules sortes de prétextes pour refarder son départ : un jour, c'était une maladie; le lendemain, c'était un |)alabrc; une autre fois, il était en voyage, ou bien il avait perdu un parent. Quand il eut épuisé son répertoire, il se décida à obéir; d'ailleurs, M. Mizon, impatienté, l'avait menacé de le faire enchaîner par ses hommes pour l'amener chez Kinkouna. Il vint donc avec Ossiah, qui avait été chargé de lui poi-ter Vulliinaluiii.
Alors commcncèreni de grandes comédies, où les talents d'Adjou comme metteur en scène se montrèrent
dans (ont leur éclat. Tous les jours, d'illustres chefs venaient nous rendre visite avec un pompeux attirail; les nus étaient chamarrés d'ornements et de plumes, les autres ne parlaient qu'en dansant. Déjà, un peu familiarisé avec les ruses des Batékés, j'essayai, mais en vain, de montrer à M. Mizon que ces gcns-là se moquaient de sa bonne foi, et qu'à part Adjou et Kinl<ouna, ces personnages bariolés, malgré toutes leurs siugeries, étaient des gens sans influence. Les événements qui suivirent se chargèrent de justifier mes appréciations.
Le jour fixé pour le départ de Mizon, vers onze heures du matin, un son de trompe se fit entendre, et nous vimes paraître un enfant qui criait à tue-téle, suivi d'un autre porlant une peau de panthère cl enfin d'un troisième chargé d'un chien et d'une pipe à gros tuyau garni de cuivre. On annonça alors le grand roi batéké Mbomo. Sa Majesté parut, la tête ornée d'une couronne de plumes multicolores. Adjou présenta Mbomo comme son souverain et le plus grand roi du pays, et Mbomo promit à M. Mizon de lui vendre une pirogue. Pendant la conversation, qui dura longtemps, le souverain accompagnait ses paroles de gestes qu'il essayait de rendre majestueux, et les Batékés, derrière leurs cases, riaient de M. Mizon, qui prenait cet intrigant pour un grand roi.
Le palabre terminé, M. Mizon partit chez les Bakhourous avec MI)omo, Adjou et Kiukouna.
.le restai à Kiukouna, et j'ignore par conséquent le détail de ce qui se passa pendant ce voyage, mais j'appris par des gens du pays (ju'Adjou avail fait de son mieux pour empêcher l'expédition de réussir. Dans tous les villages du parcours, il disait que le blanc était venu
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chez lui, cl que, depuis cette époque, fout le monde élait mort ou malade; enfin, que M. Mizon allait chez les Bakhourous pour leur faire la guerre et leur voler leurs pirogues '.
Deux jours après le départ, Adjou revint et me remit un billet dans lequel M. Mizon me disait que les Baickés INjabi avaient de grands chefs qui ne lui parlaient qu'en dansant, ot qu'il se préparait à aller voir une belle pirogue qu'on avait promis de lui vendre. Bref, il paraissait enchanté.
Je ne sais pas au juste ce qui arriva ensuite chez les Njabi; mais, un soir, on m'aj)prit que des coups de fusil avaient élé tirés, et que M. Mizon était en guerre avec les Baickés. Inquiet, j'envoyai Ossiali jusqu'au iNgambo pour prendre des informations; mais il revint à la nuil, sans avoir rien appris. Le lendemain, M. Mizon arrivait à Kinkouua tout essoufdé et furieux. Il me raconta que les Balékés ^jabi l'avaient indignement trompé; ils l'avaient annoncé aux Bakhourous comme venant faire la guerre, et ceux-ci, lorsqu'il s'élail approché pour conclure l'achat de la pirogue, avaient pris la fuite. M. Mizon, voulant empêcher les Balékés de parler aux Bakhourous, avait (iré quelques coups de fusil en l'air; mais ceux-ci, loin de s'effrayer, étaient accourus en nombre, et il avail dil battre eu retraite sur Kinkouna, après avoir commandé une décharge générale. A la rivière N{',ainl)o, se voyani acculé, il avait liré sur un chef qui coiuluisail les Balékés en brandissant un féliche. Le chef (ouiba, et les Balékés poussèrent de (yrands cris. M. Mizon lira
' .le crois savoir (|iie les liali'kés «vaicnl suivi la iiiiMiic liici i(|iip, pour eiupétlier M. de lirazza de s'culendre avec les Bakhourous, en IK78.
encore plusieurs coups de fusil, et à chaque coup uu homme tombait comme s'il avait été atteint; mais ce n'était qu'un simulacre, ils se relevaient quelques moments après. C'est de cette cchauffourée que provenaient les coups de fusil qu'on avait entendus la veille.
M. Mizon, renonçant à se rendre chez Mokoko avec l'aide des Bakhourous, et forcé de choisir un autre chemin, résolut de retourner d'abord h Frauccville avec tous ses bagages. Mais, pour cela, il fallait des porteurs, et les chefs batékés, qui voulaient avoir chez eux un village de blancs et conserver le monopole du commerce des perles et des étoffes, trouvaient tous les prétextes imaginables pour refuser des hommes. On nous apprenait à chaque instant des nouvelles inquiétantes. On disait que les Bakhourous accusaient M. Mizon d'avoir pillé leur campement et traversaient la rivière pour venir faire la guerre aux blancs. Une autre fois, c'étaient les Batékés Njabi qui voulaient, disait-on, attaquer ceux de Kinkouna, parce qu'ils avaient amené chez eux un blanc qui leur avait tué un homme. Un soir, vers dix heures, je causais sous la tente avec M. Mizon, lorsque les gens de Kinkouna se mirent à pousser de grands cris, et le chef assura que les Bakhourous Iraversaient le Duelli pour faire la guerre aux blancs. Une caisse de cartouches fut aussitôt ouverte; nous éleiguimes les feux cl nous nous prépar;tmes au combat. Les habitants de Kinkouna parcouraient levillajje; un homme criait je ne sais quelles paroles, el toute la bande y répondait en rhd'ur par un seul mol. Ce lapage dura loule la nuit, mais il n'y cul pas d'al laque, et uu enfant, qui accompagnait Mbomo et qui portait le même nom, m'assura plus tard que jamais les Bakhourous n'avaient traversé l'Alima.
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Deux jours après, .M. Mizoa parfit pour Franccville, me laissant à Kinkouaa pour garder les bagages, qu'il ne pouvait emmener faute de porteurs. Il n'emporta que son lit, qu'il distribua à !\lalal, Ahmet et Loise, et me laissa une couverture de laine et huit ballots que je devais lui faire parvenir, si je pouvais décider les gens de l'endroit à les porter.
Quand M. .Mizon fut parti, je fis appeler Adjou et Kinkouna, et j'essayai de leur démontrer qu'il était de leur iatcréf de bien agir avec les blancs. .le leur parlai du commandant (M. de Brazza), envers lequel ils s'étaieat ordinairement bien conduits; enfin, après leur avoir donne à entendre qu'un voyage à Passa leur procurerait en abondance du sel et d'autres richesses, je leur fis promettre d'engager les gens de leur village à entreprendre cette expédition. Au bout de six jours, à la suite d'eatrelieos fréquents que j'eus avec lui, Kinkouna se décida à partir avec sept de ses hommes. Je lui donuai pour l'accompagner un Sénégalais nommé André et le Batéké Ossiah.
Les vivres commençaient à devenir rares, et nous nian- <Iuions absolument de viande. .le me mis donc à chasser dans la forêt. Heureusement les oiseaux y étaient abondants; des |)igeons de plusieurs espèces voltigeaient en très grand nombre et s'offraient à mon plomb. Je luai .•mssi deux espèces d'oiseaux de proie dont la chair, un peu coriace, fut trouvée excellente grikc aux circonstances; l'un, de la grosseur d'une |)oule, se nourrit de sauterelles, de petits oiseaux et souvent de poussins (pi'il enlève dans les villages; l'autre, un peu moins gros, plane au-dessus des prairies, où il fait la chasse aux pclits mauimifères.
Dans racs excursions cynégétiques, je parcourus tous
les environs armé en chasse. Plusieurs fois aussi, je m'y promenai sans armes, et, au bout de quelque temps, je réussis à faire cesser les menaces de guerre qui nous avaient causé tant d'ennuis. On ne farda pas à répéter dans les environs que le blanc était bon et ne faisait la fjUerre à personne, et les liatékés vinrent d'assez loin me faire de fréquentes visites. J'eus même l'occasion de régler un important palabre. Les chefs Anicha et Poumi des IJaléivés Njabi étaient venus me trouver, et, en présence d'Adjou, de Kinkouna, des Gabonais et Sénégalais de M. Mizon, avec Ogoula comme interprète, me demandèrent une indemnité pour un liomme tué par M. Mizon'. C'était l'homme qui avait excilé les Batékés à la poursuite en brandissant un fétiche et qui avait fait semblant d'être tué en se laissant tomber au. coup de fusil. Je leur promis de les dédommager lorsqu'ils m'apporteraient la tète du mort. Là-dessus, ils se mirent à rire et me demandèrent seulement, pour récompenser leur visite, un cadeau que je ne leur refusai pas.
En somme, pendant toute la durée de mon séjour, j'eus d'cxccllenls rapports avec les indigènes, et la tranquillité dont je jouissais de ce côté me permit de faire quelques récoltes d'histoire naturelle, consistant surtout en reptiles et en insectes. L'alcool et les récipients nécessaires pour la conservation des reptiles appartenant à M. Mizon, je lui remis à son retour les animaux de celle classe que j'avais recollés, ne gardant pour moi que les insectes. Tout aurait donc marché pour le mieux si les
' Cet liominc, ainsi que je l'appris lors de mou vtiyaj;e clicz les Balékés en octobre 1882, avail éié sinii)leiiicnl blessé à l'épaule. Il fit sa convalescence chez les li.iklionrons, et, conmie bien l'on pense, ne manqua pas de leur dire tout le mal possilile des blancs. Il s'appelait Keliuii et élail du village de l'oumi.
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hommes que M. IVlizon m'avait laissés n'avaient pas été presque tous en même temps plus ou moins gravement malades. Malimadou fut atteint d'une fluxion de poitrine; à cette époque, il pleuvait souvent, et la fraîcheur des nuits, jointe à l'insuffisance des cases dont le toit laissait filtrer la pluie, occasionnait des refroidissements Iréquenis; de plus, pendant les voyap,es, les Sénégalais se déshabillaient quand ils se trouvaient dans les ravins éciiauffés par le soleil et n'avaient pas la prudence de se ( ouvrir en alteignaot les hauts plateaux, où règne un vent assez frais, surtout à l'approche des lornados. Le nommé Marc, un de ceux qui étaient revenus de Brazzaville, avait beaucoup souffert des privations endurées pendant ce long voyage; il tomba malade, et un médecin batéké, dont il avait réclamé les soins, lui fit prendre une infusion végétale; à partir de ce moment, soit par suite des pro{;rès du mal, soit que le remède eiU des propriétés nuisibles, il dépérit à vue d'cil. Marc avait les traits contractés, les yeux caves et prcscjue toujours fermés; il se remuait avec difficulté; mais à peine l'avail-on couclié dans son lit, il roulait à terre et se traînait jusqu'à la foréf, en disant d'une voix faible qu'il voulait mourir. Siplanaoué eut fréquemment la fièvre et la diarrhée. Enfin, Maloufa eut un violent accès de fièvre.
Un mois environ après son départ, M. Mizon revint au village de Kiiikouua. Vojant la paix rétablie, il voulut renouveler sa tentative auprès des Hakhourous. Il envoya en avant Ossiah et Ogoula pour parler aux chefs de l'Alima, et (juand ils revinrent, annonçant que ces chefs étaient bien disposés, il partit, acconipa{;né seidonient d'O.ssiah, de .Mahmadou et de Fouké. Les Balékés Njabi lui firent nu bon accueil, et il se dirigea avec eux vers le
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campemeat des Bakiiourous; mais, à son approche, ces derniers s'enfuirenf, et les Xjabi profitèrent de cette fuite pour mettre leur campement au pillage. Tout €spoir de succès était perdu; .M. Mizon dut revenir à Kinkouna.
A la suite de cette aventure, jugeant qu'il était presque impossible, en suivant la roule de terre, de ravitailler le poste de Brazzaville, qu'il regardait d'ailleurs comme inutile, M. Mizon me proposa de partir pour aller relever Malamine et les deux hommes qui gardaient ce poste avec lui. Je ne me faisais aucune illusion sur les fatigues et les dangers qui devaient m'assaillir dans un pareil voyage; mais, poussé par le désir de voir des pays nouveaux, j'acceptai sans .hésiter cette proposition.
Dans mou séjour à Kinkouua, j'ai eu l'occasion d'étudier de près les mœurs des lîatékés et de compléter les notions que j'avais précédemment acquises sur ce peuple intéressant. Avant d'entreprendre le récit de mon voyage à Brazzaville, je consacrerai un chapiire spécial à une étude sur les Balékés, que leur situation géographique et leurs mœurs, curieuses à bien des égards, j-ecommandent d'une f^çon toute particulière à l'altcn- Jion du lecteur.