‹ Le Congo francais du Gabon a BrazzavilleChapitre 13 sur 41 · LK CONGO FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LK CONGO FRANÇAIS

vis un jour cueillir des fruits de forme allongée, terminés par des filaments soyeux d'environ dix centimètres de longueur, et contenant de petites graines noires. C'est

environ dans le sud de la station de Franceville, en remontant le cours de l'Ofïooué; ce sont les villages de N'dounjîou, d ltainapécou, de Manja et de Viliccnco.

Le premier soin du forgeron aoumbo est de réunir la quantité de bois néressaire pour fjire son charbon. L'essence choisie est en général très dure, très dense. On ne coupe pas les arbres verts de la forêt, on ne casse pas les branches; on prend de préférence les arbres abattus par des causes diverses, ou, si cela manque, on abat les arbres morts dont la base est fortement entamée par les insectes ; les troncs refendus et les bianches sont mis en gros tas dans l'intérieur du village. Le f.)rgeron allume ces tas de bois et surveille attentivement le feu, ayant soin de jeter, en teuips utile, de la terre sèi he sur les tisuns caibonisés pour empêcher leur combustion complète. Lorsque tout le bois est suffisamment brûlé, on éteint le feu en recouvrant de terre toutes les braises, eten aucun cas on ne jette de l'eau sur le charbon.

Ainsi qu'on peut le voir, d'après cette description sommaire, la méthode de fabrication du charbon est des plus primitives, et c'est, dans ces pays, la seule employée.

.\près avoir réuni la quantité de charbon nécessaire, il s'agit de récolter le minerai. Dans les environs de Franceville et autour des villages voisins de l'Ogooué, le minerai de fer se trouve i fleur de terre. Il en est de même à Itamapccou et ù N'doungoH, mais on ne l'exploiie guère.

C'est dans le lit des cours d'eau qu'on recherche principalement le minerai. Lorsque les eaux sont basses dans la rivière, ou que les ruisseaux sont dcNséchés, les femmes et les enfants vont choisir parmi les cailloux les fraj-jUients de minerai, qu'ils savent d'ailleurs trcs bien reconnaître A son poids et à sa couleur. C'est de celle façon qu'avaient été ramassés les échani illons que M. (;uiral a bien nouIu nous confier pour les faire analyser. Il les avait pris sur un four au village de N'doungoun au cours d'une excursion chez les .\oumbos, le l"2 janvier 18<s;}.

Il y a dans presque tous les villages de ;;rands Irons, d'environ un mètre carré sur un mètre de profondeur, qui sont destinés au traitement du minerai; les parois son! bien >erlieales, le fond est bien aplani.

Dans le fond de ce fourneau, on dispose une couche épaisse de charbon sur laquelle on place une couche de minerai divisé en fragments peu volumineux. On alterne les couches de charbon et

LES BATÉKÉS.

avec ces graines qu'on fabrique l'onaï. On les écrase et on les enferme avec un peu d'eau dans une gourde qu'on

de minerai, on remplit entièrement le trou, mais toutes les couches sont loin d'avoir une épaisseur uniforme.

Avant de garnir le trou, on a pris soin d'y placer dans une position oblique des cylindres en terre séchée, assez analogues à des tuyaux de drainage, cylindres destinés à activer le tirage pour faciliter la combustion, et rendre ainsi plus complète la réduction du minerai. Ces cylindres ont une longueur qui varie de 2 mètres h 2"',50, et leur diamètre est de O^.O/ à 0"',0S; ils sont faits avec une argile grisâtre. Lue extrémité appuie sur le fond de la fosse.

Ce fourneau primitif ainsi garni, lorsque la dernière couche dépasse légèrement le niveau du sol, tantôt on recouvre le tout d'une mince couche de terre, tantôt on laisse à l'air libre la couche superficielle. Les deux cylindres posés obliquement et appuyés sur les bords du trou dépassent seuls l'orifice.

Toutes les opérations que nous \ enons de décrire n'ont que la valeur de préliminaires. Il lesle à mettre le feu au fourneau. Mais tous les moments ne sont pas également favorables. C'est la nuil, d'ordinaire, que les forgerons font leur opération de fonte. A ce moment, le grand fétiche du pays, disent-ils, vient participer à ce travail et apporter son intluence favorable. On ne lui fait toutefois aucune offrande propitiatoire, aucune promesse, aucune invocation; on n'apporte même pas près du lieu de l'opération un seul fi-ticlie, un seul gri-gri.

Le forgeron et son aide sont seuls présents pour surveiller cl diriger l'opéiation. l'ar intervalles, le forgeron pousse de grands cris, vrais hurlements que le silence de la nuit rend plus étranges, et qui sont peut-être des invocations; puis il frappe à grands coups de marteau sur le bloc de pierre qui lui servira d'enclume.

Ces crii poussés ainsi pendant la nuit ont sans doute un autre but, celui d'éloijjner les re(;ards indiscrets, d empêcher les allroupements d'hommes, de femmes et d'enfants qui, par leur présence, contrarieraient l'opération et chasseraient le fétiche. On sait combien le nègre est craintif et superstitieux, et comme dans lous les villa(;es les forjjerons, hommes très importants et considérés, souvent chefs de tribus ou de villages, sont aussi des féticbeurs redoutés, ils usent de ces moyens enfantins pour assurer leur autorité sur levul(;aire; les femmes effrayées, prises de peur, se blottissent dans leurs cases.

Il n'est pas bien certain que pour cette circonstance il y ail un chant spécial; cepeudani, on chante quelquefois peudant tout le

LE CONGO FUANÇ Al S.

bouche hermétiquemcQt au moyeu d'un (ampon enduU de cire, et quand les graines ont fermenté pendant

umps que le fourneau fonctionne; mais comme les nègres chantent à tout propos, on ne peut dire s'il y a un hymne spécial pour ce moment-là.

Les forgerons du haut Ogooué ne cherchent gas à prolonfijer l'opération de façon à réduire la plus grande quantité possible de minerai, laissant se consumer la charge du fourneau, sans ajouter, comme cela se passe ailleurs, des charges successives de charbon et de minerai concassé.

Après la fonte, le fer, mêlé aux scories et aux cendres, se trouve réuni au fond du fourneau et se présente sous l'aspect de masses spongieuses, assez mal agglomérées, volumineuses el très lourdes. Il y en a qui pèsent de vingt à viugt-ciu(| kiloi',rammes ; M. Guii-al en a vu de ce poids au village aoumbo de îVdoungou. Pour le débarrasser de toutes les impuretés, on le repasse au feu avant de le marteler, opération qui achève de briUer les débris de charbon, les scories et les cendres. Ce sont ces masses de fer qui seront utilisées par le fondeur, vendues sous différentes formes, ou données en échange de marchandises. Dans plusieurs endroits, on a offert à notre voyageur le fer en rondins cylindriques ou en barres plates comme objets d'échange ou comme marchandise.

La principale industrie des forgerons est la fabrication des armes, des couteaux de toutes formes et de toutes dimensions, des haches, des pointes de flèches et de zagaies; mais ils font encore des objets de parure, épingles de coiffures, anneaux de bras et de jambes, etc., des fourneaux de pipes et quelques ustensiles agricoles.

L'outillage de ces forgerons est des plus rudimentaires. La forge est établie dans une case spéciale, appelée Carde ordinairement composée d'un toit soutenu par quatre pilier.^ c'est-à-dire ouverte à tous les vents. Le foyer est un grand trou conique creusé dans le sol, d'environ 0"',60 de proftmdeur, et dans lequel on allume le charbon de bois.

Le tuyau du soufllet débouche dans cette cavité. Ce soufflet est le même que celui u.^ité dans la plus grande partie de l'Afrique et qui a été si souvent décrit par les voyageurs. Il se compose de deux boîtes cylindriqties en bois, percées d'un irou û l'une des extrémités pour l'insertion d'un tuyau, tandis que sur l'autre section est fortement attachée une peau munie d'un manche en bois.

• La Garde est cii qiiel(|ue sorte le cercle du villase; c'est IJ qu'on se réunit pour causer, fnincr, elr.; 1.^ que l'ou rJgle les palabres; U que se reudent les étraujers quand ils arrivcul dans le village.

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quelques jours, ou les pétrit en ajoutant à la masse une matière huileuse; le poison peut alors servir, et Ton n'a

Les tuyaux des deux cylindres débouchent dans un tuyau unique en terre qui vient s'ouvrir dans le foyer. L'aide-forgeron, ordinairement accroupi, tient de chaque main les tiges des deux soufflets jumeaux et tapote allernaiivement et très vite pour produire un courant d'air continu et assez énergique pour activer la combustion du brasier.

La masse de fer rougie est saisie avec des pinces en fer doux de fabrication indigène ou avec des pinces en bois, puis martelée sur une pierre qui sert d'enclume. Ces pierres sont en général de couleur noire, ayant l'aspect de l'agate. Les marteaux sont tantôt en pierre, tantôt en fer, et quelquefois leur poids est de plusieurs kilogrammes. .^L Guiral a pu voir un niarleau fait avec la culasse d'un vieux fusil.

On comprend quelle quantité de fer doit être perdue quand on voit l'insuffisance des moyens employés pour le traiter, bien que le minerai soit riche, ainsi que cela résulte de l'analyse qu'en a faite un chimiste, M. Bouteloup:

Silice 22,10

Manganèse (oxyde) 8,28

Peroxyde de fer 69,12

Eau et perle 0,50

On pourrait probablement, en le traitant par les procédés perfectionnés, en retirer cinquante-quatre pour cent de fer métallique au moins.

Indépendamment de la perle résultant de procédés de réduction aussi défectueux, il faut encore tenir compte de celle qui résulte des chauffes et des martelages répétés, nécessaires pour débarrasser le métal des crasses, des cendr es, etc.

Lufiu, quand le fer est suffisauiinenl homogène et propre, il subit les dernières transformations; il est mis en Limes plus ou inoins épaisses, en rondins de diamètres variables, puis sert alors aux échanges ou est vendu directement comme matière première.

Les objets d'ornementation en fer consistent principalement en bracelets, en petits cylindres de fer tordu, en anneaux, C|)ingles de toilette, etc.

Les épingles en fer doux, assez minces et ciselées, rappellent par leur forme la plume d'un oiseau; elles ont de C'.IO A 0'",ia de long. C'est à froid qu'on pratique les ciselures, au moyen d un

plus qu'à y tremper les pointes de flèches. Les armes ainsi préparées produisent des blessures très dangereuses et probablement mortelles si on ne les soigne à temps'. Un Sénégalais, nommé Alexandre, marcha un jour sur une pointe de flèche et ne fit d'abord aucune attention à cette piqûre, mais au bout de quelques heures une enflure considérable envahit le membre blessé, et le Sénégalais aurait sans doute fini par succomber si un médecin du pays n'ayait appli(jué sur la blessure une plante connue de lui seul, qui neutralisa bientôt l'effet du poison.

Le bouclier des Batékés est construit de la même façon que celui des Obambas, des Umbétés, des Aouangis, etc., en un mot de tous les peuples du haut Ogooué. 11

burin ou poinçon en fer doux, qu'il faut aiguiser après chaque coup donné. Ces épingles ne sont guère usitées que dans les environs de Franceville.

Lorsque le forj;eron nègre a confectionné une pièce, il lui donne le poli et le trancliaiit. C'est par l'usure qu'il y parvient, et pour cela il emploie des cailloux dj quartz ou les roches noirâtres qui constituent la berge des ruisseaux. D'autres se servent de charbon et de sable mouillé qui agit comme le papier d'émcri. Ilsol)tiennent les reliefs, les nervures, aussi bien parle martelage que par l'usure.

I n grand nombre d'objets de fer, venant de cette partie de l'Afrique, présentent des parties brillantes, d'autres noires, les grands couteaux principalement, c'est avec un mélange d'huile de palme et de chaibon pilé étendu sur la pièce chauffée qu'on obtient ce dernier résultat. L'artiste fait ainsi ressortir le brillant du tranchant et cache les défectuosités de la pièce, d'autant plus visibles que l'objet fabriqué est plus volumineux et plus considérable.

' M. Moleyre, du Muséum d'histoire naturelle, a fait quelques expériences sur divers petits animaux avec des llcches f|ue je lui ai communiquées. Il a pu constater que le i)oison avait conservé une giaiide éner{;ie et tuait en quelques minutes les animaux auxquels on en introduisait sous la peau une très petite quantité.

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se compose d'un treillage serré de lianes divisées en plusieurs brins, amincies au couteau et finement tressées sur de minces baguettes. Le tissu est travaillé avec beaucoup de délicatesse et de manière à produire divers dessins. Le bouclier est bordé en peau de chèvre et muni, du côté interne, d'une poignée en bois fixée par des lianes.

Comme les Adoumas et les peuples voisins de Franceville, les Batékés savent aussi fabriquer en crochet à l'aiguille des paniers de fil d'ananas, appelés pouka, qu'ils portent suspendus à l'épaule, et où ils mettent une loule de petits objets dont ils peuvent avoir besoin en voyage. Ces sacs de voyage sont ornés de dessins en relief, qui dénotent chez ceux qui les font beaucoup d'adresse et même de goût.

Les poteries, bouteilles et marmites en usage chez les Balékés leur viennent en général de leurs voisins Bakoas, Obambas et Bakhourous. Ces derniers font de grosses bonbonnes en grès cuit pouvant contenir quarante litres, et aussi des bouteilles ou gargoulettes de dimension moindre. .Mais pour conserver les li(iuides, les Balékés se servent ordinairement de courges de diverses formes, dont la capacité peut aller jusqu'à vingt litres. 11 y a cependant, chez les Njabi par exemple, quehjues villages (jui fabriquent des poteries, mais en petite quantité.

Le seul commerce vraiment important des Batékés, et le seid qu'ils fassent en grand, est le commerce des esclaves. Vers le mois d'aoïU, à la grande saison sèche, ils se réunissent au nombre de plusieurs centaines, et après avoir accompli diverses cérémonies pour assurer à la caravane la protection des fétiches, ils partent, armés en guerre, dans la direction du sud. Le voyage dure eu

moyenne de vingt à trente jours. Ils rejoignent d'abord le pays des Bakoas, traversent la rivière Mpama, e(, au bout de cinq à six jours de marche, arrivent chez les Balallis. Chaque commerçant batéké va trouver aussitôt le Balalli avec lequel il est en relation d'affaires, et lui vend les esclaves, hommes, femmes et enfants, qu'il a amenés avec lui. Les Batékés vendent le plus souvent leurs esclaves pour se procurer du sel, et l'un d'eux, Ossiah, m'a assuré que les Balallis donnent en échange d'un homme un seul paquet de sel'; si l'esclave est une jeune femme, ils doivent payer en supplément dix ou quinze brasses d'une étoffe légère d'assez mauvaise qualité et quelques perles. A une . autre époque de l'année, ce sont les Balallis qui viennent chez les Balékés avec diverses marchandises et repartent avec les esclaves qu'ils ont trouvés à acheter; mais en dehors des grands voyages périodiques dont je viens de parler, et dont je n'ai vu la coutume que chez les Batékés, j'ai rencontre souvent des groupes de quinze ou vingt Balallis emmenant des esclaves qu'ils étaient venus chercher chez leurs amis. Une fois, par exemple, j'en vis plusieurs qui emmenaient deux petits enfants. Ceux-ci tout honteux se cachaient derrière les jambes de leurs nouveaux maîtres, .l'aurais bien voulu délivrer ces petits malheureux, bien que je ne fusse accompagné que d un Gabonais et d'un esclave libéré, avec un seul fusil pour nous trois; mais je craignis, par une action violente, de fermer aux Européens une route difficile à tenir ouverte, même ea se conduisant prudemment.

D'après tous les détails que j'ai donnés précédemment

' D'environ 3 liilos.

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surragriciilturc, l'iadustrie et le commerce des Batékés, on voit que les hommes, abusant de leur force, ont imposé au sexe faible la plus lourde part des travaux qui assurent leur existence ou leur procurent le bienêtre. Aux femmes sont dévolues la culture des plantations et la préparation des aliments; aux hommes, la chasse, qui n'est pas bien active, l'industrie qui est peu développée, les voyages de commerce en nombreuse compagnie, la cueillette des noix de palme et la récolte du vin. Les hommes, paresseux comme tous les nègres, ont donc de nombreux loisirs, qu'ils emploient à dormir, à fumer du tabac ou du chanvre, à faire des promenades aux villages voisins, à se réunir entre amis pour causer et discuter en buvant du vin de palme, et aussi à courtiser les femmes. Cette dernière occupation a pour les Batékés une importance exceptionnelle, mais les détails que je puis donner sur ce sujet brûlant, que je ne préfends d'ailleurs qu'effleurer, trouveront leur place dans le paragraphe qu'on va lire, où je traite de la condition de la femme.

Chez les lîatékés, comme chez les divers peuples que nous avons rencontrés sur les rives de l'Ogooué, la femme est rarement un butin, le prix d'une victoire. Source de richesses par son assiduité aux travaux des champs et aux occupations domestiques, source d'influcnce par les enfants qu'elle peut donner à son mari, elle consliluc pour celui-ci un véritable ca|)ilal. Le mariage est donc nécessairement un achiit. I n Balékéue peut se marier s'il ne possède, en certaine (piaulité, certaines marchandises dont les plus inq)ortanles sont le sel, le fer et les étoffes. Comme les Batékés sont éloignés de la côte, et que leur mauvais caractère empêche leurs

voisins de s'aventurer trop souvent chez eux, ils se procurent à grand'peine ces marchandises indispensables : ceux-là seulement peuvent se marier qui possèdent une certaine fortune et sont en un mot des Batckés « aisés >'. Et comme ceux qui appartiennent à cette classe privilégiée ont la faculté de prendre plusieurs femmes dont le nombre n'est limité que |)ar le chiffre de fortune de l'acheteur, il en résulte que, dans certains villagjes, les femmes appartiennent presque toutes au chef. Or, ces nègres sont affreusement jaloux et exercent sur leurs femmes une surveillance active, aussi active du moins que peuvent le permettre les travaux variés de celles-ci.

On conçoit qu'un pareil état de choses, avec toutes les conséquences qui en découlent, doive plaire médiocrement aux Batékés sans fortune, qui regardent trop volontiers les jeunes négresses, et par tempérament ou par caractère ne se contentent pas d'admirer en artistes des yeux brillants et des dents blanches dont une peau très foncée augmente singulièrement l'éclat. On conçoit aussi que certaines intrigues puissent s'esquisser, et que d'autres puissent dérouler successivement toutes leurs phases, jusqu'à ce que la forêt voisine du village en abrite le dénoùmcnt dans ses mystérieuses profondeurs. IMais malheur au couple imprudent qui se laisse surprendre, au cours d'une intéressante conversation, par un mari jaloux, souvent escorté de vigoureux acolytes. La femme coupable court le risque d'être vendue, — ce qui arrive lorsqu'elle a cessé de plaire, — mais le séducteur est encore plus exposé : s'il se laisse prendre, on le vend comme esclave; s'il parvient à s'échapper, mais qu'on ait eu le temps de le reconnaître, on exige de lui un payement considérable. Lorsqu'il appartient à

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un village voisin et que ses ressources et celles de ses parents ne lui permettent pas de payer la somme réclamée, des palabres s'engagent d'un village à l'autre et finissent très souvent par amener des hostilités; ce sont même ces palabres à propos de femmes qui causent la plupart des guerres entre Bafékcs.

Cette manière de punir l'adultère a fourni un excellent moyen d'augmenter leurs richesses à quelques gens ingénieux, mais sans scrupule, et, si l'on en croit la chronique scandaleuse, et peut-être mensongère, du pays de Kinkouna, le fameux chef Adjou serait de ces gens-là. Je suis tenté d'attribuer ces propos à la jalousie, car il m'en coûte de formuler une accusation pareille contre un « dirigeant » aussi considérable qu'Adjou; mais ou m'a assuré que ce chef avait employé la méthode suivaute pour acquérir une grande fortune et augmenter rapidement le nombre de ses femmes et de ses esclaves : Il excitait quelques-unes de ses femmes à déployer toutes

voisins qui venaient le voir. Souvent le nouveau débarqué s'y laissait prendre, et l'on se dirigeait vers la forél. Tout à coup, à un certain moment de l'cnlrctien, paraissait Adjou, escorté de gaillards à mine rébarbative, et le pauvre diable, menacé d'élre vendu, offrait un fort dédommajjcment, ou se rachelail eu fournissant un « remplaçant », c'est-à-dire un esclave.

Dans les premiers jours de mars, en 1S82, j'étais au village d'Oboula, à un mille environ de Kinkouna, lorsqu'un jeune Batéké de mes amis vint me prier d'assister à une féle qui se donnait entre deux villages, cl je me rendis aussilùt à l'endroil (pi'il m'avait désigné comme l'emplacement habituel de ces sortes de réjouissances.

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J'éprouvai, en y arrivant, une agréable surprise. Un essaim de jeunes femmes, ceintes de leurs pagnes neufs, fraîchement imprégnées d'huile et ornées de bracelets de cuivre soigneusement astiqués, étaient rangées en demi-cercle; chacune d'elles tenait à la main son instrument de musique, c'est-à-dire une petite courge à long col remplie de graines sèches. Les hommes, jeunes et vieux, étaient assis par terre devant les femmes et munis comme elles de leur instrument. Le chef de musique tenait une énorme calebasse, percée d'une ouverture dans laquelle il soufflait, en frappant les parois avec ses mains. Cet instrument, qui est très bruyant, est en quelque sorte la basse de l'orchestre; quelques-uns sifflaient dans de petites calebasses; d'autres faisaient leur partie avec des morceaux de bois creusés qui avaient un son de fifre; il y avait aussi des guitares à trois cordes ou plutôt à trois lianes, dont la boite est formée d'une moitié de gourde, des morceaux de bois dur imitant les castagnettes; enfin, je retrouvai dans cet orchestre le modèle de tambour employé par tous les peuples de l'Ogooué, formé d'un tronc d'arbre creusé recouvert d'uue peau de chèvre bien tendue.

Tout à coup, le chef de musique pousse un cri auquel toute l'assemblée répond; après un moment de conversation, il donne un signal, et aussitôt les femmes se mettent à agiter leurs gourdes en chantant et en remuant alternativement la jambe droite et la jambe gauche. Les hommes répondent par d'autres chansons, cl bientôt tout l'orchestre s'ébranle; au bruit de la musique, les tètes des exécutants et des auditeurs commencent à osciller en cadence tantôt d'une épaule A l'autre, tantôt d'avant en arrière et d'arrière en avant. A un certain moment,

MISICIKN MATliKli JOt:.\.NT |) |.; (, a l)c,->iii (le MuM, vut, d';iprcs un ci-o.|uis de !..

CITIIAIlK.

(i l. 1 il A I,.

l'orchestre se (ait; on se lève en brandissant les sabres et les couteaux au-dessus de la tète du plus vieux des musiciens; celui-ci s'accroupit, étend les bras et feint une grande frayeur. Les menaces finies, il se relève et reçoit un présent des hommes qui l'ont menacé. C'est le premier tableau. 11 y en a bien d'autres, que je ne décrirai pas en délai!, parce qu'ils varient suivant les circonstances qui ont fourni le prétexte de la fcte.

lîien que les Batékés aient une manière de parler rapide et saccadée, leurs chants ne sont pas dépourvus de charme. La voix des femmes est pleine d'agrément pour l'Européen qui a assisté plusieurs fois à leurs concerts; il peut alors comprendre leur musique et se laisse entraîner à imiter leurs mouvements de tète cadencés. Les chansons ont un rythme tantôt lent et monotone, tantôt plein de vivacité. Les Batékés en empruntent le sujet à tout ce qui frappe leur imagination ; très souvent la présence d'un blanc et ses actions fournissent la matière d'une chanson, où quelquefois les sarcasmes ne lui sont pas épargnés. A la fètc de Kinkouna, les paroles chantées répétaient souvent celte phrase me concernant : « Le blanc, enfant de lui, est venu »; j'entendis aussi des chansons très compliquées où l'on commençait par des sons doux et qui finissaient par des cris relenlissanis : Bama oun oun, liama oun oun aija », et tous répondaient en criant : " Aya! »

.le possède peu de renscignemenis sur les cérémonies fimèbres des Batékés. Je sais seulement qu'on enduit le mort d'ime couche d'huile ou de peinture, qu'on mcl à côlé de lui des fétiches et qu'on le j;ardc trois ou quatre jours avant de procéder à l'eulerremcnl, qui se fait la nuit avec beaucoup de mystère.

C'est par un grand hasard que j'ai vu un cimetière de ce pays. Un jour que j'avais tMé à la chasse aux pigeons du côté du Ngambo, près d'un groupe de villages qu'on voit de Kinkouna, j'aperçus dans un petit bouquet d'arbres deux hommes qui creusaient plusieurs trous cylindriques d'une grande profondeur. A mon retour chez Kiukouna, je voulus savoir à quoi ces trous pouvaient servir; mais les Batékés, au lieu de me l'expliquer, me demandèrent pourquoi j'avais été me promener dans cet endroit où ils ne vont jamais. A la fin cependant, devant mon insistance, un jeune homme me dit que les trous profonds étaient autant de tombes, où les morts sont enterrés debout, et que j'avais été me promener dans un cimetière, .le l'interrogeai .alors sur la manière dont se fait l'enterrement et les cérémonies qui l'accompagnent, mais il me répondit en souriant que c'était fétiche, et il s'enfuit. J'ai su depuis qu'il existait dans le pays plusieurs cimetières de ce genre, oii l'on ne voit pas le moindre tumulus. Rien n'indique au passant la place où des restes humains ont été ensevelis, si ce n'est une herbe plus vigoureuse et plus verte.

Les principaux fétiches des Batékés sont des cornes d'antilope, auxquelles ils attachent cinq ou six peaux de petits mammifères, et qu'ils remjjlissent de compositions variées dans lesquelles ils plantent quelques plumes d'oiseaux de couleur brillante.

Pour " féticher » un homme ou un objet, on ajjile autour de lui une corne fétiche; puis on nulche une espèce d'herbe et, en soufflant, on en crache les débris sur la personne ou la chose (]u'on veut i)réscrvcr de toute mésaventure. Pour éloigner la pluie, les lîatékés agitent en l'air leurs cornes d'antilope, et crachent dans

LES BATÉKÉS.

la direction des nuages menaçants. Si la pluie n'arrive pas, ils courent au village se vanter de leur succès; mais si quelques gouttes d'eau viennent à tomber, ils cessent d'agiter leur talisman, sous prétexte qu'ils ont les bras fatigués, et donnent ainsi à l'orage la permission de venir.

A l'enfant qui vient de naitre, on souffle à la figure des herbes mâchées; on lui applique sur certaines parties du corps des compositions diverses, dans lesquelles entrent des herbes pilées, des fientes d'animaux, etc.; ces opérations doivent le protéger contre toutes les maladies qui pourraient l'assaillir. >Ic n'étonnerai personne en ajoutant (jue ces diverses cérémonies sont plus longues et plus compliquées lorsqu'il s'agit d'un fils de chef; dans ce cas, le programme est très chargé, et les simagrées se renouvellent à la moindre indisposition de l'enfant. Le fils de Kiukouna fut malade plusieurs fois pendant mon séjour daus le village de ce nom, et chaque fois il dut subir ce traitement ridicule; mais, bien qu'on ne lui fit aucun mal, l'enfant hurlait comme un chien qu'on fouaille, ce qui nous empêchait tous de dormir.

Lorsqu'un lîatéké tombe malade, la thérapeutique du pays ne peut se passer d'un certain nombre d'opéraiious félichisles; cir, presque toujours, chez eux, on atlribue la maladie à ce que l'homme atteint a désobéi au félichc en mangeant une chose défendue, féliche elle-même. Pour chasser un hùie aussi dangereux, ils administrent souvcnl des drogues vénéneuses qui luent le malade en môme temps.

Enfin, les félichcs entrent en scène dans toutes les circonstances solennelles de la vie : à l'époque de la circoncision et du mariage, au moment du départ pour une expédition importaule.

C'est le chef du village qui est le gardien principal des fétiches, mais chaque habitant en possède plusieurs: dents de lion, qui garantissent des bétes féroces; graines trouées, qui préservent des maladies. On retire à tout animal mort ses dents, ses griffes et sa peau, et la personne qui porte sur elle ces objets n'a rien à crainrlre (suivant les Batékés, bien entendu) des animaux vivants de la même espèce.

Le pouvoir des chefs de villages a une influence d'autant plus grande que le chef esl plus âgé ou plus riche, plus habile comme féticheur ou comme médecin, c'està-dire comme escamoteur ou charlatan. Le chef joue son rôle dans les circonslances les plus variées; aujourd'hui, il pontifie » dans une cérémonie fétichiste; il sera demain arbitre dans un palabre; c'est à lui que le voyageur doit s'adresser tout d'abord pour acheter des vivres, pour louer des pirogues ou des porteurs.

A la mort du chef, ce sont les vieillards du village qui nomment son successeur dans un palabre solennel tenu à cet effet. Si le défunt a laissé un fils, c'est lui qui est ordinairement choisi et qui hérite de l'influence de son père, de ses richesses et de toutes ses femmes.

Les chefs ont pour insigne un b<1ton de commandement ou longue canne ornée de spirales de fer ou de cuivre et quelquefois armée d'une lame en fer doux, large et plate, de forme lancéolée, qui lui donne à peu près l'aspect d'une pointe de hallebarde.

Je ne crois pas utile d'entrer dans de plus longs détails au sujet des chefs de villages et de leur autorité, mes lecteurs n'ayant, pour y suppléer, qu'à se rappeler les divers récits où j'ai parlé jusqu'ici de mes rapports avec un grand nombre de chefs.

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