‹ Le Congo francais du Gabon a BrazzavilleChapitre 14 sur 41 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

EX ROUTE POUR BRAZZAVILLE

Départ de Kinkouna. — La Lékila. — Une panique. — La rivière Oba. — Yéylié. — La défiance d'Anshoulou. — Passaj^e du Duelii.

— Mpalianama. — Fuite de mes porteurs. — Marche dans les montagnes. — Un fétiche impuissant. — Un bain interrompu.

— Pièges à cr.ipauds et à sauterelles. — Nhempini l". — Un cadeau refusé.— Un malencontreux donneur d'avis. — Exigences et insolence de Nhempini. — Fin de journée digne du commencement.

Le 22 mars 1882, je quittai Kinkouna plein de courage et d'espoir, .l'avai.s pour compagnons les Sénégalais Matou!^, .\limet et IMalal, le Kama Ogoula el dix-huit Batékés pour porter mes bagages et les marchandises diverses qui devaient me servir de monnaie. J'arrivai bientôt au village d'.Vdjou, dont le chef, me dit-on, était parti pour un voyage de commerce. Trois heures aprè.^, j'atteignais la rivière Lékila, grossie par des |)luies récentes et dont les rives n'étaient qu'une vase noire et infecte, où l'on enfonçait jusqu'aux hanches. .\u delà, un chemin en pente douce, sur un terrain couvert d'un sable fin et brillant, nous conduit au sommet d'une hauleur oii est établi le village d'Akassa. Nous suivons une route qui côtoie à peu de dislance le Duclli (Alima) et traverse plusieurs villages, et nous atleignons bieiilôl celui de Shayaba,dout les habitants, étonnés de voir un blanc, viennent en foule me rendre visite. C'est là que nous passons la nuit.

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Le lendemain, je refuse poliment un cadeau que le chef Shayaba a la gcuérosilc de m'offrir, parce que j'ai déjà assez de bagages à transporter, et je me remets en route. En continuant de côtoyer le Duelli, nous arrivons au village d'Osho, dont les habitants prennent aussitôt l'alarme; les hommes poussent leur cri de guerre, et les femmes vont se cacher dans la forêt la plus voisine. Mes porteurs rassurent ces Batékés, qui manquent évidemment de sang-froid, et nous descendons bientôt dans une vallée arrosée par un affluent du Duelli, l'Oba, qui me parait avoir la même importance que la Lékila. Nous traversons cette rivière bordée d'une forêt marécageuse, et, sur la hauteur qui domine la rive droite, je rencontre un chef qui m'invite à venir dans son village, situé à peu de dislance. Je l'accompagne à ce village nommé Yéghé, où je trouve à acheter une forte provision de manioc, d'œufs et de cannes à sucre. Le chef m'offre en présent deux poules, et, à une heure, je quitte ce village pour continuer ma route. Nous suivons toujours le Duelli à travers un pays de plus en plus montagneux, toujours sablonneux d'ailleurs, et la chaleur du sol oblige mes porteurs à quitler le sentier pour marcher dans l'herbe. Cette marche, soutenue jusqu'à quatre heures, nous amène à un village nommé Anshoulou, établi sur une hauteur qui domine le Duelli. Je ne voulais pas m'y arrêter, mais les porteurs m'assurèrent que, dans les autres villages, je ne trouverais pas de pirogues pour passer le Duelli; ils ajoutèrent que le village de Nhcmpini, l'objectif de mes premières étapes, n'était pas très éloigné, et ces raisons me décidèrent à rester chez Anshoulou pour y passer la nuit.

Le 2i mars, une pluie fine et serrée commença à tom-

EN ROUTE POUR BRAZZAVILLE

ber dès quatre heures du raaiin. Je craigruis qu'elle ne durût toute la journée; mais vers neuf heures, le temps s'éclaircit, et je manifestai au chef Anshoulou mon désir de traverser rapidement le Duelli. Pendant que les porteurs descendaient sur la rive, deux hommes du village partirent pour aller chercher les pirogues, remisées dans la forêt à une certaine distance. Un cri se ût bientôt entendre du côté où ils étaient allés, et Anshoulou me réclama le prix du passage. Je lui promis de le lui donner, avec un cadeau supplémentaire, lorsque tout mon monde serait sur l'autre rive; mais Anshoulou, qui appartient à l'école de saint Thomas, ne voulait commencer le passage qu'après avoir reçu son payement. Je mis fin à ce débat en lui offrant de rester le dernier pour le payer, lorsque tous mes hommes seraient sur l'autre bord. Anshoulou y consentit; il poussa une espèce de cri, auquel un cri semblable répondit immédiatement, et je vis bientôt arriver trois pirogues. Des plantes marécageuses, qui encombrent le Duelli en ce point, rendent le passage assez dangereux; il s'effectua cependant sans accident, et quand j'eus payé le chef et ses piroguiers, ils me passèrent à mon tour sur la rive droite. Kn suivant un chemin montagneux longeant le Duelli, nous atteignîmes vers trois heures un sommet assez élevé, et, sur une pente de cette montagne, j'aperçus un village que mes porteurs affirmèrent être celui de Micmpini. Arrivés à ce village, on dépose les ballots et l'on s'assied.

Je demande à Ogoula si ce village est celui de Nhempini; il me répond qu'il n'eu sait rien et qu'il n'a jamais suivi cette route; profilant de cette ignorance, les porteurs reuouvcllcut leur affirmation; mais peu de

temps après, ils s'esquivent les uns après les autres, sous divers prétextes, avant l'arrivée du chef qu'on m'avait dit être absent. Ce chef, un beau vieillard d'aspect tout à fait vénérable, ne tarda pas à venir; je le saluai et lui touchai les mains en l'appelant >;hempini, mais il secoua la téte en souriant et me dit qu'il n'était pas IShempini. II m'expliqua que j'avais été trompé par les porteurs, et que le village dont je parlais éiait à deux jours de marche du sien, sur les bords du Lékéti; il finit en m'offrant de me fournir des porteurs, si je voulais rester deux jours dans son village pour donner le temps à ses gens de préparer du manioc.

Le 25 mars, je passai donc toute la journée dans le village de ce chef appelé Mpalianama, avec lequel je " palabrai • pour avoir des porteurs; mais je n'en obtins qu'un nombre insuffisant, et il fallut en envoyer chercher à Anshoulou pour réunir dix-huit hommes.

Le lendemain, je fais sortir tous les ballots de ma case et je les aligne devant la porte. Quelques porteurs viennent les soupeser et me déclarent qu'ils sont trop lourds; on vient ensuite me dire que le manioc n'est pas prêt et que les porteurs d'Anshoulou ne sont pas encore arrivés ; enfin, vers dix heures, foutes ces difficultés sont aplanies; les hommes que Mpalianama devait me procurer sont chargés et prêts à partir, je n'ai plus qu'à payer le chef, et nous nous mettons en route. Nous descendons dans la vallée du Duelll, que nous suivons pendant trois heures; après avoir franchi doux collines qui ont des villages à leur sommet et traversé une prairie semée de quelques rares bouquets d'arbres, nous marchons pendant une heure et demie dans le fond d'un couloir étroit et profondément encaissé qui nous conduit au sommet

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d'une montagne élevée, d'où l'on aperçoit une vaste étendue de pays. Cette région est très pauvre en végétaux; les montagnes sablonneuses sont couvertes d'un maigre herbage, et, de certains côtés, on n'aperçoit, aussi loin que la vue puisse s'étendre, ni un arbre ni même un arbuste. Sur les hauteurs qui se succèdent jusqu'à l'horizon, je vois plusieurs troupeaux de buffles de quinze à vingt télés. Le plus rapproché de nous est au moins à un kilomètre; je réussis cependant à blesser un de ces animaux, mais la fatigue, la chaleur du sable et surtout l'indocilité de mes porteurs, m'empêchent de le poursuivre. Vers cinq heures, uu orage violent s'approche de nous; le chef de mes Balékés a beau agiter sa corne d'antilope, qui est, suivant lui, un excellent fétiche pour éloigner la pluie, elle arrive quand même, et nous sommes tous trempés jusqu'aux os.

Après une assez bonne nuit passée sur la rive gauche d'un petit ruisseau qui parcourt une vallée profonde et étroite, nous levons le camp vers huit heures du malin. Nous pénétrons bientôt dans un couloir très encaissé, où un mince filet d'eau courante relie un véritable cliaj)e- Ict de petites mares; l'eau de ce ruisseau était très bonne à boire, quoique un peu chaude; mais la prodigieuse quantité de sangsues qui peuplent les mares nous obligea d'interrompre vivement le bain que nous avions commencé d'y prendre. Il y avait aux environs des pièges à sauterelles et à crapauds, remplis de prisonniers qui s'y morfondaient visiblement. En continuant la marche en avant, vers dix heures et demie, nous voyons d'un endroit élevé un village batéké voisin d'une forêt assez four nie. Cette forêt couvre le pencliani de collines (]ui bordent une rivière importante. JNous l'atteignons vcr.s

LE CONGO FRAÎSÇAIS.

midi. La rivière, grossie par les pluies, avait à peu près douze mètres de large sur deux mètres de profondeur, et uu courant très rapide. C'est un affluent du Lékéti qu elle rejoint à peu de distance du point où nous étions arrivés. Après avoir traversé la rivière devenue torrent, et suivi pendant un quart d'heure, à travers la foret inondée, un sentier fangeux oïi l'on enfonce quelquefois jusqu'aux reins, nous quittons enfin ce chemin ultra-désagréable pour gravir une pente assez raide, et nous sommes sur un plateau, où quelques minutes de marche nous permettent d'atteindre un village. C'est celui de Nhempini. Le chef, qui arriva bientôt, n'a aucun rapport de parenté avec son homonyme du Nkoni. Il est grand; sa figure, aux traits réguliers, ornée d'une longue barbe en éventail, a une remarquable expression d'intelligence; il est tatoué et porte comme vêtement un long pagne en fil de palmier. Nhempini numéro 2 arriva donc et me dit qu'il était iNhempiui, et que ce village lui appartenait; il eut même le soin d'ajouter qu'il n'était pas menteur, et cette précaution me fit demander à Ogoula, qui le connaissait, s'il disait la vérité. Ogoula confirma le dire du chef: devant un pareil certificat d'identité, il ne me restait plus qu'à payer les porteurs de Mpalianama. Je donnai h chacun quatre mètres d'étoffe, six mesures de sel et de poudre, un mauvais couteau et une bonne ceinture taillée dans une sorte de bure rouge, et ils partirent satisfaits.

Je passai la journée du lendemain au village de Nhempini. On voit de là, dans la direction du sud, le haut plateau des Bakouyas qui domine le pays. Tous les environs sont couverts de montagnes élevées, et les forets sont plus nombreuses et plus fournies que dans les autres

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parlies du pays batéké. Les habitants de Nhempini sont aussi plus grands et plus forts que les autres Batckés, leur peau est plus claire, et ils portent sur le front et sur les Joues un tatouage composé de petites raies verticales.

Je fais appeler le chef pour lui demander les porteurs qui doivent me conduire jusqu'au village de Nhango, chez les Bakouyas. Dans sa réponse, il commence par me faire de belles promesses et finit en me demandant son cadeau. Je lui offre quatre pagnes, des perles, des sonnettes et d'autres petits objets, mais il trouve que ce n'est pas suffisant et refuse; il veut absolument que je lui donne une grande couverture blanche, dont M. de Brazza m'avait fait autrefois cadeau. Je lui fais dire par Ogoula : « Nhempini, tu me demandes une chose que je ne ])uis te donner. Tu vois ma pauvreté et tu sais que je vais bien loin. Comment ferai-je, si tous les chefs que je dois rencontrer sur ma roule sont aussi exigeants que tui ? 1 -Micmpini répondit : Ton père le commandant a passé ici il y a quelque temps; il m'a donné une couverturc et beaucoup d'autres objets, puis, il m'a dit qu'il avait laissé derrière lui quatre blancs et son frère le commandant, qui avait beaucoup de marchandises et qui me ferait de grands cadeaux. Et tu vieus me dire maintenant que tu es pauvre! Je vois bien que les blancs veulent me tromper. » Le fils de Nhempini, se mêlant à la conversation, dit alors à son père : « Il faudrait que tu sois fou pour conduire ce blanc chez les Bakouyas ; on t'offre un tout polit cadeau, cl aux chefs des autres pays on donne des balles entières. » J'eus le temps de maudire à mon aise le donneur d'avis et son père, car ils se retirèrent aussitôt, apparemment pour me laisser le temps de réfléchir.

Le lendemain, je fais appeler Nliempini, qui met à se rendre à mon appel une mauvaise grâce visible. Je lui demande de me dire s'il veut ou ne veut pas me conduire chez Nhango. 11 se montre encore plus exigeant que la veille et insolent à proportion. J'ai beau lui dire que je suis venu dans sou village croyant y trouver un ami, et que je vais être forcé d'aller ailleurs chercher des porteurs : il me répond sans se déconcerter que, seul, il possède des pirogues pour traverser le Lékéti; il prétend qu'il est tout aussi grand chef que les autres, et finit par demander un ballot d'étoffe pareil à celui que M. de Brazza a donné à Nhango. Mais il serait trop long de raconter toute la discussion que j'eus avec Nhempini. A force de « palabrer », je réussis à. lui faire agréer six pagnes, et il me promit des porteurs pour le lendemain. A la suite de cette ennuyeuse séance, j'eus la fièvre le soir, et mes hommes, Matoufa et Ogoula, tombèrent malades. C'est ainsi que finit ma dernière journée de voyage dans le pays des Batékés.

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