‹ Le Congo francais du Gabon a BrazzavilleChapitre 17 sur 41 · CHEZ LES BAKOU Y AS · texte numérisé non relu

CHEZ LES BAKOU Y AS

et ca défend raccès. Les cases, spacieuses et propres, sont faites de paille. Elles affectent la forme d'un dôme. Elles reposent sur un sol ferme et uni, qui se balaye facilement et qui ne recèle pas, comme le sol des Batékés, une innombrable vermine. Les cases des chefs ne diffèrent des cases ordinaires que par leur dimension et par une palissade en paille dont elles sont entourées. 11 y en a de spéciales pour les femmes des personnages influents; celles-là s'élèvent au cœur du villa^je. L'ameublement de la case se réduit au lit; mais le lit ne sert pas seulement pour le repos. On lui confie tous les objets auxquels on attache du prix; c'est le coffre-fort de la maison. Le lit des Balvouyas ressemble au lit des fîatékés, que j'ai précédemment décrit.

Les Bakouyas sont plus grands que les Batékés : leur peau est moins noire. Ils parlent une langue moins dure et moins saccadée que celle de leurs voisins. Mais ils rappellent les Batékés par le vêtement, la coiffure, la parure et le tatouage. J'ai constaté avec plaisir qu'ils n'avaient pas, comme d'autres peuplades, Thabilude de se tailler les dents en pointe : c'est-à-dire qu'ils ne mangent pas leurs semblables. Ils rejettent même les crapauds, dont les Batékés font leurs délices ; n)ais ils apprécient les sauterelles et les chenilles! Il est vrai qu'ils n'en font pas leur ordinaire. Ils ont le manioc, les bananes, les arachides. Ils possèdent aussi (juclques poules et de rares " cabris ». Seulement, ils ne les mangent que dans les grands jours, parfois même ils ne les mangent |)as; le Bakouya ne se décide ([u'avec peine à manger l'animal (ju'il a élevé! Ksi-ce |)arce(|u'il veut ;;arder pour les temps de disette une suprême ressource, ou parce (jne la disparition d'un liole de la maison peut de-

venir une cause de -< fétiche Je ne sais. En tout cas, il faut bien se garder de chercher dans sa sensibilité l'explication d'un fait aussi anormal.

Chez les Bakouyas, la culture n'a ni procédés particuliers, ni produits spéciaux. Ils récoltent en abondance du tabac, qu'ils exportent chez les Bakhourous de l'Alima. Ce tabac, d'une couleur noirâtre, contient beaucoup de nicotine. Je mets leur bière bien au-dessus de leur tabac. Elle est agréable au goiU, quoique acidulée et très capiteuse. Aussi amène-t-elle facilement l'ivresse. On lira peut-être avec intérêt des détails sur la fabrication de cette boisson.

La bière des Bakouyas est tirée du maïs. Ou égrène le maïs sur des nattes que l'on a soin d'étendre dans les cases dont le sol est humide. Au bout de quelques jours, la graine est ramollie; on l'écrase alors, puis on la place dans des gourdes de vingt à trente litres que l'on remplit d'eau; la fermentation s'opère, et la bière est faite. Çuand on veut lui donner plus de force, on ajoute au maïs de la canne à sucre.

Pour purger le liquide des impuretés de l'eau ou des détritus de la graine, on le filtre. Pour cette opération, les Bakouyas se servent de calebasses fendues par le milieu et dont un côté est revêtu d'un tissu quelconque. Ils versent la bière d.ms ce récipient et arrivent à obtenir un liquide d'une couleur grise, mais d'une pureté très grande.

Ce sont d'intrépides chasseurs. Les buffles traversent leur région en troupes nombreuses. On sait combien ces animaux sont méfiants et comme il est malaisé d'en approcher. Les Bakouyas parviennent à surmonter la difficulté. Ils se postent pendant la nuit, ou au point du

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jour, auprès des cours d'eau et à l'endroit où le troupeau passe ordinairement. Dès que les buffles apparaissent, les chasseurs glissent en rampant à travers les herbes et tirent l'animal lorsqu'ils le touchent pour ainsi dire avec leur fusil.

Il y a deux espèces de buffles : les buffles aux cornes droites et menaçantes, les buffles aux cornes recourbées en arrière. La viande des premiers est bonne, celle des autres exhale une odeur très forte. Ces animaux n'ont pas la taille des bœufs d'Europe : le mâle est noir, la femelle roussâire.

Les naturels m'ont dit qu'il y avait dans les forets qui s'étendent du côté de Nhempourou des « ngoubous «; c'est ainsi qu'ils appellent le lion. Les n[;oubous seraient même nombreux et viendraient la nuit rôder autour des villages. Ce qui prouverait que les fauves (lions et panthères) se rencontrent dans ces parages, ce sont les précautions que l'on prend pour protéger les animaux domestiques contre leurs agressions. J'ai vu dans plusieurs villages, et notamment chez Nhempourou, la case oii l'on enfermait les porcs entourée de gros troncs d'arbres, et l'on m'a toujours assuré que c'était le voisinage des ngoubous qui commandait ces mesures.

La supériorité à la chasse ne va pas chez les peuples primitifs sans les qualités guerrières. Les Hakouyas offrent la preuve de cette loi. Ils se livrèrent un jour devant moi à une fantasia militaire, dans laquelle je constatai, non sans élonnement, une certaine entente des règles du combat. Les hommes marchent sur un rang en poussant de grands cris, autant pour effrayer l'ennemi que pour soutenir leur courage, et en agitant leur fusil. Ils font feu tous ensemble et se reportent aussitôt en arrière, afin

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de recharger les armes. Dans la retraite, ils brandissent le fusil d'une main, le couteau de l'autre, et hurlent, si c'est possible, plus fort qu'au moment de l'attaque. Arrivés à une certaine distance, ils font volte-face, se reforment et courent de nouveau à l'ennemi.

La plupart des combattants sont armés de fusils; mais les esclaves n'ont que la zagaic. Ils achètent les fusils aux peuples de Stanleypool. Les armes viennent de Mayombé, sur le Congo inférieur. Elles sont vendues aux tribus de la côte par les traitants européens et passent au moyen des échanges de peuplade à peuplade, jusqu'à ce qu'elles parviennent au centre de l'Afrique. Les Bakouyas fabriquent eux-mêmes leurs couteaux, sortes de sabres-baïonnettes à deuS tranchants, dont la lame est en fer battu et la poignée en cuivre.

Pendant mou séjour chez eux, un décès, dans lequel la guerre n'était pour rien, se produisit, et me permit de voir comment on procédait à l'embaumement des corps. Le neveu de Miango, un tout jeune enfant, mourut le jour même de mon arrivée; on l'embauma aussitôt. Après avoir été recouvert de plantes aromatiques et euduit d'huile de palme, le cadavre fut enveloppé dans des feuilles de bananiers larges et sèches. On le saupoudra ensuite de terre; après quoi, on le roula dans plusieurs nattes jusqu'à ce que le tout revêtit une forme cylindrique. Celte opération terminée, on place le corps contre une des parois de la case, où il resterait, s'il faut admettre les renseignements qui m'ont été fournis, pendant un mois. .Mais aussitôt après l'embaumement, commencent les honneurs funèbres. J'ai assisté aux cérémonies, dont je vais donner la description.

A l'aube, les esclaves, hommes et femmes, culrcat dans

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la case et s'assoient en rond autour du rouleau. Un vieillard entonne un chant plaintif, et les assistants l'accomp;ignent d'une voix que les sanglots entrecoupent. Ces lamentations cessent dès que le soleil apparaît; elles reprennent au soleil couchant. La mort des chefs donne lieu aux mêmes manifeslations, avec cette particularité que les assistants répandent sur leur corps, en signe de deuil, de la terre jaune. Le cadavre est inhumé dans des endroits aifcctés à rensevelissement, mais sur l'emplacement desquels, malgré tous mes efforts, je n'ai pu obtenir des indications précises, .l'ai tout lieu de croire cependant que les Bakouyas déposent leurs morts verticalement dans des fosses qu'ils recouvrent ensuite de terre. Leurs cimetières doivent se trouver au sein des forêts vierges, dans des clairières auxquelles conduisent des sentiers à peine tracés, que le voyageur ne saurait se flatter de découvrir.

Mais s'il ne m'a pas été donné de voir un cimetière de Bakouyas, j'ai eu l'honneur insigne de tenir dans mes mains le fétiche de Nhango. Les fétiches pullulent chez les Bakouyas comme chez tous les peuples de l'Ogooué et du Congo. Les cornes remplies d'ingrédients divers, les plumes de certains oiseaux, certaines peaux d'animaux sont autant de fétiches. .Alais à côté de ces divinités du second ordre, il y a les fétiches influents et terribles, dont le chef du village est le gardien et le seul ministre. Nliango est le grand féticlicur des Bakouyas.

Sur le sol, contre le mur et au plafond même de sa case, les fétiches reposent sous forme de calebasses ou se balancent sous forme de peaux. Mais le fétiche qui, par excellence, protège ou tue, est adossé contre un des piliers de l'habitation : c'est une petite idole eu terre.

IShango paraissait très empressé auprès de ses fétiches. Je trouvais même qu'il l'était trop, et j'ai toujours soupçonné ce nègre malin de jouer avec moi du féiiche comme il avait joué déjà du parasol. Plusieurs fois, en allant lui rendre visite, je l'avais vu faire la toilette des dieux. Il me priait par signes de ne pas parler. Un jour, j'arrivais au moment où la toilette battait son plein. Après les calebasses (lu'il essuya les unes après les autres et sur lesquelles il cracha une herbe qu'il mâchait, vint le tour de l'idole. 11 la prit dans ses mains avec des précautions exagérées, la tourna dans tous les sens et lui envoya, dans tous les sens aussi, l'herbe mâchée dont sa bouche semblait recéler une provision inépuisable. Après quoi, il remit le fétiche à sa place habituelle. La curiosité me poussant ce jour-là davantage, je priai Ngango de me laisser « loucher >> l'idole. Il me regarda avec des yeux où se peignaient l'inquiétude et l'hésitation; mais au bout d'un instant : « Tu peux « toucher " le fétiche, dit-il, parce que tu es blanc; si un noir le « touchait «, il mourrait. » .le pris l'idole. C'était un bloc de terre noirâtre séché au soleil, auquel on avait essayé de donner la forme humaine. La figure était tatouée, les bras et les jambes mal faits; enfin, l'abdomen se terminait par un phallus outrageusement développé.

it Comment appelles-tu ce féticiie? dis-je à Nhango.

— C'est, me répondit-il, le fétiche qui nous garde; s'il venait à se briser, je mourrais, ainsi que ma femme. »

.le m'empressai de rendre à mon hùte une divinité si précieuse, et Miango la déposa contre le pilier.

Mais ce ne fut pas tout. Comme s'il se repentait déjà de m'avoir permis de " loucher » l'idole, et afin de coa-

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jurer la colère du dieu, il me pria d'imiter les signes qu'il allait faire.

Il se livra d'abord à des mouvements de bras désordonnés; ensuite, il prit mes mains et les agita. Enfin, il leva les bras au ciel, frappa des mains quatre fois et termina la pantomime en étirant les jambes. Je l'avais imité de mon mieux.

11 était écrit que j'aurais, ce jour-là, le spectacle de toutes les cérémonies par lesquelles se traduit le culte des fétiches. A peine venais-je de quitter Miango, (jue j'entendis, du fond de ma case, un concert des plus bizarres. Je sors, et Ogoula, auprès de qui je m'informe de la cause de ce bruit, m'apprend que ce sont les porteurs qui, avant de se mettre en roule, implorent les fétiches.

Je pénétrai dans la case. 11 y régnait un vacarme effroyable. Des hommes soufflaient dans des dents d'éléphant; d'autres, dans des cornes d'antilope; un troisième battait du tam-tam.

Soudain, le (apage cessa. .Mors, s'éleva la voix lente et grave d'un vieillard : c'était le chef des esclaves du frère de iSliango. (Juand il eut fini, il trempa ses doigts dans une corne remplie d'un liquide noir et les promena sur la joue et les sourcils des porteurs, sans préjudice de l'herbe mâchée qu'il crachait sur leur figure et dans leur dos.

Tout cela avait pour but d'attirer la protection des fétiches sur les porteurs et d'assurer à ceux-ci un voyage heureux et surlout lucratif. On va voir que le bon vieillard avait oublié de demander aux félichcs de donner aux porteurs le respect de mes marchandises.

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