‹ Le Congo francais du Gabon a BrazzavilleChapitre 18 sur 41 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

DANS l'inconnu.

La descente du plateau. — Abris provisoires, mais instantanés. — Traversée de la Mpama. — l.a rivière Nkoro. — Village des Badjinyoïi-Nkoro.— Visite de daines badjinynus. — Des porteurs qui coûtent cher. — Je pars seul pour Nkouna. — Passage du Léfini. — Inquiétude, fatigue, faim et soif. — Excellente hospitalité du chef Monjalonié. — Je suis le l)on Dieu! — Un fétiche heureux de me voir. — Le comble de la prévenance — Je revois enfin mes compagnons. — La dernière méchanceté des Bakouyas. — Un cadeau emljarrassant. — Prévenance de Monjalomé. — Mabio, village de Babomas. — Un chef - de claque». — Injuste défiance. — Rencontre de deux Balaliis. — Une grosse affaire! — Village de Bassissés. — Nouvelles du Congo et de M. Stanley.

Le 4 avril, une demi-heure après avoir quitté Nhanjjo, nous arrivions au bord du plateau des Bakouyas, et, avant d'en descendre le versant méridional, je pouvais contempler l'immense panorama qui s'étend à perte de vue vers le sud, dans la direction du fleuve Congo. Le pays qui s'offrait ainsi h ma vue, c'était l'inconnu; nul Européen n'avait encore parcouru cette route, où j'allais m'engager par la volonté toute-puissante de Nliango. M. de Brazza, dans ses voyages au Congo, avait pris la roule qui passe chez Nhemp'hourou et qui se dirige vers le village de Mokoko. Cette route, par laquelle je revins, est plus courte pour aller de Franceville à Mokoko, mais plus longue quand on veut, de Franceville, se rendre ù INkouua (Stanleypool).

DANS L'INCONNU

Je crois, d'ailleurs, que les voyages de la station de Franceville à la station de Brazzaville s'effectuent, aujourd'hui, par la voie que j'ai suivie. Au premier coup d'œil, je prévis un voyage pénible : cette succession de collines, de plateaux et de ravins, très pauvres en verdure, nie fit l'effet d'un désert.

Nous commençons à descendre la pente du plateau, oii je remarque des rochers bizarrement entaillés et pareils à d'immenses sentinelles ; je n'avais pas vu un seul rocher depuis près d'un an, c'est-à-dire depuis que j'avais quitté l'Ogooué. La descente fut fatigante pour les porteurs, qui avaient peine à garder l'éiiuilibre dans un sentier aussi raviné; nous arrivons ainsi à une gorge profondément encaissée, mais nous l'abandonnons bientôt pour marcher sur la crête d'une chaîne de hauteurs qui la bordent. Nous entrons dans le pays montagneux que nous avons aperçu du plateau; mais si ce pays a un relief très accidenté, la nature du sol, sablonneux comme celui des IJatékés, et la végétation, composée d'une herbe maigre et de quelques rares forêts dans les bas-fonds marécageux, présentent une uniformité désespérante. Le soir, vers cinq heures, nous nous arrêtâmes jjour camper dans une gorge étroite, on deux petites mares lious fournirent line eau tiède et de mauvais {'OiU. Ce premier campement avec les IJakouyas me procura une surprise. A peine arrêtés, mes porteurs prirent chacun une branche d'arbre (ju'iN pi(iuèreiit dans le sol; puis ils appuyèrent contre celte branche les herbes les plus longues qu'ils purent trouver dans la prairie, et, reliant le sommet de la tente ainsi formée par une sorte de chapeau fait eu paille, ils eurent en (juchiucs minutes des abris provi- .soires assez commodes, mais surtout |)eu coûteux et vite

faits. Nous dîmes toute la nuit un temps brumeux et désagréable; la pluie menaçait de nous inonder, et le chef des porteurs, pour l'éloigner, fît les diverses opérations que j'avais vu exécuter chez les Batékés : il agita en l'air sa corne fétiche et se mit à cracher et à souffler dans la direction des nuages.

5 avrtl.

Nous partons à six heures du matin; il règne à ce moment un vent violent et froid. Après avoir traversé deux cours d'eau qui se jettent dans la Mpama, nous arrivons près de cette rivière, et nous la côtoyons jusqu'à cinq heures du soir. Le campement est établi sur une prairie de la rive gauche. Mes hommes. Sénégalais et Gabonais, n'avaient pas voulu se charger d'une provision de manioc et commençaient à souffrir de la faim. En allant chercher de l'eau dans la Mpama, Ahmet rencontra bien un buffle, dont nous n'aurions pas dédaigné les biftecks, mais il eut la maladresse de le manquer.

6 avril.

Après avoir suivi la rive gauche de la Mpama depuis sept heures du matin jusqu'à trois heures de l'aprèsmidi, nous traversons cet te rivière, qui n'est, à proprement parler, qu'un ruisseau profond et rapide. Il y avait, pour le passer en cet endroit, un tronc d'arbre servant de pont et une liane servant de rampe; mais ce pont élémentaire était pour le moment démoli, et, en traviiillant pour le rétablir, je tombai à l'eau. « Ces rivières sont bien ennuyeuses à traverser », dit mon journal; en effet, l'arbre qui serf de pont est souvent submergé d'un mètre, et quand le courant est fort, on a beau se retenir

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à la liane, il est bien difficile de garder l'équilibre. Effrayés de ma mésaventure, qui pourtant n'avait pas eu de suites graves, mes porteurs refusèrent de passer avec leurs ballots; à la fin, pourtant, l'un d'entre eux, plus hardi que les autres, passa l'un après l'autre tous les ballots, et les hommes traversèrent seuls. Au delà de la Mpama, nous franchissons deux chaînes de hauteurs séparées par un vallon, et nous apercevons bientôt une gorge encaissée où coule, en serpentant au milieu d'une étroite forêt, une rivière appelée Nkoro. C'est près de cette rivière, suivant l'avis de mes porteurs, que ni)us devons rencontrer le premier village de notre roule; mais, parait-il, nous en sommes encore assez éloignés.

Dans la vallée du Nkoro, où nous commençons à descendre, je remarque une végélation particulière qui contraste d'une manière frappante avec celle des pays que je viens de parcourir. .le vois d'abord un arbre tout nouveau pour moi, de moyenne taille, à feuilles luisanles, couvert d'é|)ineset produisant des fruits qui ressemblent à des oranj'jes. .le retrouve le mmhn-comho \ que je n'avais pas rencontré depuis mon dépari de l'Ogooué; mais je n'aperçois pas Volioumé, le grand arbre à pirogues de l'Ogooué, et je suppose que s'il en existait dans cette région, les peuples qui l'iiabilent connaîtraient l'usage des (orches faites avec la résine de ce végétal. Cepen-

' I,c combo-cninl)o, qui vient ordinairement au voisinaf^e des cours d'eau, est coniniuri jusqu',^ h'ranreville, où il est tr<'S-al)ondant sur les rives de rofîoouo et de la Passa. On en rencontre encore à Irois jours de niarclic au sud de Krancevillc, et il est probable qu'il existe dans tout le ba.ssin de l'Ofjooué jusqu'^t la source de ce fleuve qui doit se trouver dans le massif d'où sort le Nkoro. Le bois de cet arbre est Irè^ lé(;er ; on en fait des pir')(;ues nioussik, et les ossj ebas, qui ne savent pas faii'e de pirogues, en construisent des radeaux pour traverser les rivières.

dant, cette présence du combo-combo près du Nkoro, tributaire du Congo, mérite d'attirer l'attention; on dirait qu'elle a pour but d'indiquer au voyageur qu'il n'est pas éloijjné du bassin de l'Ogoouc, dont la flore déborderait en ce point sur le bassin du Congo, de même qu'auprès de Njayolé, les sables des Batckés envahissent quchpie peu le pays arrosé par le Nkoni, affluent de l'Ogoouc.

Au moment d'atteindre le « village promis le chef des porteurs me prie de m'arrètcr, parce qu'il veut d'abord prévenir les chefs de l'arrivée d'un blanc. 11 s'acquitte de cette mission et revient bientôt nous dire que le blanc est attendu. Il n'élait que temps d'arriver : mes Sénégalais n'avaient rien maug.é depuis la veille. Je pénétrai dans le village, dont les habitants vinrent en foule m'examiner, car ils avaient bien entendu parler des blancs, mais ils n'en avaient jamais vu. Ces lîadjinyous du Nkoro sont de petite taille et me rappellent quelque peu les lîakanighés voisins de Franceville. .l'employai la soirée à causer avec le chef, qui m'offrit du manioc et deux poules; mais l'heure étant trop avancée, la question des porteurs fut remise au lendemain. J'étais d'ailleurs exténué par deux jours et demi de marche dans les montagnes, presque sans arrêt, presque sans vivres et quelquefois sans eau.

7 aviil.

Le chef vient me voir, et nous causons. Je lui dis où je me ])ropose d'aller, et il me promet d'en parler à ses hommes qui sont absents, mais qui doivent revenir le lendemain. Le reste de la journée est consacré au repos; j'en ai tellement besoin, que le soir, une pluie torreu-

DANS L INCO.NN'U

tielle, précédée d'éclairs et de tonnerre, ne trouble pas du tout mon sommeil.

8 avril.

La nuit a été délicieuse. Quand je m'éveille, les hommes du village sont partis pour la chasse ;iu singe; il ne reste plus que les femmes. Vers neuf heures, plusieurs d'entre elles viennent me faire une visite; elles s'assoient en rond et se mettent à chuchoter. Il y en a de fort jolies, et j'en remarque une surtout, coiffée d'une couronne d'iicrhe dentelée du plus gracieux effet et qui lui sied à ra\ir. Les instincts d'économie que la nécessité m'inq)0se ne peuvent résistera tant de charmes, et j'offre à ciiacunc de ces dames, en guise de dragées, une cuillerée de sel.

.Mais les promesses du chef ne se réalisent pas. Jusqu'au soir, j'attends la fin de cette fameuse chasse au singe, que je commence à soupçonner de n'être qu'une chasse au canard, parce que j'ai déjà été trompé bien des fois, et je trouve singulier que des nègres abandonnent leur village, quand il y a chez eux un étranger qu'ils ne connaissent pas, et surtout un blanc, dont ils n'ont jamais vu la « couleur ". Enfin, à la nuit, le chef m'annonce que les hommes sont prévenus et doivent venir me trouver le lendemain malin pour régler les conditions du vojage cl aussi du payement.

!) avril.

A itcpl heures du matin, averti par le chef, je me rends au milieu du village, oii les hommes m'atlcndent. Avec Matoufa et Ogoula connue interprètes, je coinnïcnce le palabre, et le payement est fixé à (juatre brasses d'élolfe

par porteur; mais avant de les donner, je fais répéter les conditions du voyage. Aussitôt, avec un ensemble admirable, tous les porteurs se recrient et ne veulent me conduire pour ce prix qu'au plus proch iin village, c'est-à-dire à un jour de marche. Je m'emportai en reproches contre ces hommes, contre leur c'iet'qui s'avouait incapable de les forcer à me conduire jusqu'à Nkouna; enfin, ne sachant plus sur qui toniber, je reprochai violemment aux hommes de Nhango de m'avoir conduit dans un village de voleurs. Puis, me ravisant, je m'adresse au plus vieux des deux pour l'engager à plaider ma cause auprès des Hadjinyous. Un moment après, Ogoula vient me dire que ces deux hommes sont des Balckés de ]N'kouna qui, étant allés chez les Bakouyas pour faire leur commerce, profitaient de notre voyage pour gagner quelques marchandises en retournant dans- leur pays. Cette nouvelle me fit un grand plaisir, et j'imaginai aussitôt un plan pour en tirer parti, .le fis appeler le plus jeune de ces hommes, qui me confirma Tasser lion d'Ogoula à son sujet, et je lui expliquai que mes bagages étaient destinés à son père Ntaba et aux autres chefs de îs'kouna. .l'annonçai en même temps aux Sénégalais que j'allais partir seul pour tâcher de me procurer des porteurs, mais que si je n'en trouvais pas, je pousserais jusqu'à jNkouna.

Malal, Ahmet et Ogoula restèrent pour garder les bagages. .le donnai quarante brasses d'éloffe au plus jeune des porteurs, et, vers onze heures et demie, chargé d'un ballot considérable, je qulKai le village des lîadjinyous du ÎNkoro. La rivière traversée, je gravis une colline de la rive opposée et je perdis bientôt de vue mes compagnons, <jue je laissai en arrière; mais je n'étais pas sans inquié-

DANS L'IXCONXU.

tude sur leur sort, biea que j'eusse fait crier par Ogoula que si l'on faisait le moindre mal à mes hommes, je reviendrais exprès pour punir les Badjinyous.

La route passait sur des collines couvertes de sable brûlant et très pauvres en vé{jétaux. Le combo-combo et l'arbre épineux étaient restes sur les bords du Nkoro. Bientôt nous traversons de {]?randes prairies où serpente une étroite bande de forêts, que nous atteignons vers trois heures. Les arbres sont f,rands et beaux; il en est un surtout que je trouve remarquable parce que je ne l'ai encore rencontré nulle part. Au milieu de ces arbres coule la rivière Lcfini, qui peut avoir en ce point vingt-cinq mètres de large; elle est rapide, mais n'a guère qu'un mètre cinquante de profondeur. Les lianes à caoutchouc sont très abondantes sur les rives, et souvent elles nous barrent le chemin. En continuant notre route au delà du Léfini, nous arrivons le soir sur les hauteurs qui limitent la vallée du côté du sud, et nous y installons notre campement. Il ne nous restait ))lusde vivres, et il tomba toute la nuit une pluie torrentielle.

10 avril.

Vers sept heures, nous reprenons notre marche sur rherbc mouillée. Nous apercevons bientôt un troupeau de six buffles ; j'en lire un qui tombe au coup de fusil, mais il se relève presque aussitôt, rejoint ses compagnons, et j'cmpèche mes porteurs de le poursuivre parce que je suis pressé d'arriver. Cette journée est une de celles où j'ai éprouve le plus de souffrances physiques cl morales. Nous n'avions plus ni vivres, ni eau; les pieds en sang et les membres brisés de fatigue, je chancelais sur la roule et je m'appuyais à tous les arbres que je

rencontrais; plusieurs fois, je me laissai aller à terre. De temps en temps, je demandais de l'eau à mes porteurs, et ils me répondaient « Bientôt " ou se taisaient. Matoufa marchait à côté de moi, portant mon liavresac et quelques-unes de mes hardes. Lui aussi était fatigué et découragé, car les porteurs annonçaient toujours le village, et nous n'y arrivions jamais. A cinq heures pourtant, nous voyons à nos pieds un massif de verdure, et les porteurs m'annoncent une rivière et le village de Badjinj'ous. La rivière surtout me causa une indicible joie, dont on ne peut se faire une idée que si l'on a voyagé dans un désert. Aussi, quoique couvert de sueur, je me jette à l'eau en y arrivant. Ce n'est heureusement qu'un ruisseau, dont l'eau fraîche me ranime et me rend toute mon énergie. Kous nous reposons un moment près du ruisseau, puis, en suivant la vallée, nous atteignons le village établi sur une colline de la rive gauche.

Je m'assieds dans le village en attendant le chef, qui ne tarde pas à arriver. Ce chef, appelé Monjalomé, est un beau vieillard à cheveux de neige. Aussitôt qu'il me vit, il courut à moi, et, me serrant les mains, il dit à quelquCiS hommes qui l'accompagnaient : « Je ne mourrai pas sans avoir vu le bon Dieu, car ce blanc l'est. » (Traduction de Matoufa.) Il donne innuédiatemcnt des ordres pour qu'on me prépare une case et me fait présent d'une poule. Je n'étais pas habitué à un pareil accueil; aussi m'cinpressai-je de donner à ce bon vieillard (juclques menus objets, qu'il reçut avec reconnaissance; puis je lui raconfai la méchante action des gens du Nkoro, qui m'avaient mis dans l'impossibilité d'emporler mes bagages. Il se leva aussitôt et dit à tous les hommes de son village qu'il fallait partir sur-le-champ pour aller cher-

DANS L INCONNU

cher les bagages du blanc. Ses gens lui répondirent qu'il était'trop tard, et que le manioc n'était pas fait; mais ils s'engagèrent à partir le lendemain matin.

11 avril.

Je reçois de bonne heure la visite du vénérable Monjalomé. Il s'excuse de ce que ses hommes ne sont pas partis, parce que le manioc n'était pas encore prêt; puis il m'annonce que sou frère, prévenu de mon arrivée, va venir me voir. Effectivement, je reçois vers raidi la visite de ce chef, beaucoup plus jeune que son frère. J'accepte un présent qu'il a eu la générosité de m'apporter, et je demande si l'on voudra me conduire jusqu'à Xkouna; les chefs me le promettent sans faire la moindre objection. Cette facilité m'étonne parce que je n'en ai pas l'habitude, et les mauvais procédés dont j'ai été si souvent victime m'ont rendu défiant, malgré le titre de bon Dieu que Monjalomé m'a décerné. La conversation fut laborieuse, parce que Maloufa, avec toute sa bonne volonté, comprenait assez mal le langage de ces Badjinyous, et quand elle fut terminée, j'eus quelque peine à me débarrasser des curieux qui venaient troubler le repos dont j'avais grand besoin.

12 avril.

Le matin, grande fête avec musique et chansons; on m'annonce le départ pour le Mvoro. Les deux soi-disant Batékés que m'avait donnés Miango viennent me dire que je suis trop fatigué pour retourner au Mvoro, et ils m'offrent d'escorter les porteurs de .Monjalomé, promettant d'être de retour le lendemain; sans défiance je consens à les laisser partir.

Je jouis chez le bon IMonjalomé d'une tranquillilé parfaite. Il me fait une visite et m'apporte son fétiche,* afin que ce fétiche (heureux fétiche!) contemple le blanc; il me dit que des gens d'un pays éloigné, qui se sont arrêtés chez son frère, viendront me voir le lendemain. L'excellent homme fait ensuite abattre les hautes herbes qui entourent son village, < afin, dit-il, que le blanc puisse se promener plus à l'aise J'étais vraiment confus (et l'on conviendra qu'il y avait de quoi) de toutes ces prévenances.

Les gens des villages voisins accourent en foule parce qu'ils ont appris mon arrivée chez Monjalomé. J'ai le bonheur de trouver parmi eux un homme de >'kouna, venu chez les Badjinyous pour faire du commerce, et cet homme précieux m'apprend qu'en cinq jours de bonne marche j'atteindrai Akouna; il me donne même des indications sur la route à suivre.

13 avril.

Journée passée chez IMonjaloraé. Ce chef me promet pour le soir une poule et du manioc; mais, en attendant, je déjeune avec une banane et un œuf qui n'en est plus un, sans être encore tout à fait un poulet. Le soir, je reçois les vivres promis et j'abandonne, pour ce jour-là, mon habitude de ne faire qu'un repas par jour.

a avril.

Les gens de Monjalomé sont de retour avec tous mes bagages, et ce n'est pas sans émotion que j'ai revu mes compagnons de misère, Malal, Ahmct et Ogoula. IVlalal me raconte ce qui s'est passé chez les Badjinyous du Kkoro après mon départ. 11 parait qu'on a refusé de vendre des

DANS L'INCONNU

vivres à mes hommes, et qu'ils ont clé obligés, pour ne pas mourir de faim, de voler du manioc dans les plantalions. Ou a voulu aussi piller mes bagages, mais mes braves compagnons les ont défendus avec courage et dévouement. J'apprends aussi une nouvelle qui m'exaspère : les deux prétendus Batékés, qui devaient me guider jusqu'à iXkouna et qui ont reçu de moi un payement de quarante brasses d'étoffe, ont dit de ma part â Malal qu'il lallait retourner chez Ahango avec toutes les marchandises; ils ont ensuite disparu en me volant des perles et quantité d'autres objets. Me voilà donc sans guides dans un pays inconnu. Dans cette triste condition, je ne pouvais trop méuager les gens chez lesquels je me trouvais; aussi je payai généreusement les hommes qui avaient été chercher mes ballots.

15 a^^il.

.le « palabre » longuement et sérieusement avec Monjalomé et son frère. Leurs hommes se plaignent d'être fatigués et craignent de mouriravaat d'arriver à Nkouna; le manioc n'est pas prêt, etc.; en un mol, je leur vois dérouler, monotone comme un chapelet, la kyrielle ordinaire de mensonges et de mauvais prétextes. Le soir, le palabre est re|)ris, cl les hommes demandent un jour de repos, pendant lequel les femmes pourront pré|)arcr ce manioc laut désiré.

IC avril.

•Monjalomé me dit que .ses hommes ne peuvent aller jusqu'à iNkouua; mais il me promet de me faire porter juscju'à .Mabio, village de Hai)Oinas, où, m'assure-l-il, je trouverai facilement à me faire conduire jusqu'au terme

de mon voyage.. l'offre un cadeau à Monjaloinc, et je lui donne en même temps un pavillon français, en lui expliquant ce que signitie ce morceau d'étoile. Enchauié surtout de ce dernier présent, l'excellent homme veut me donner son pays, afin que les blancs protègent bien ses hommes. Le frère du chef ne fut pas moins satisfait du cadeau que je lui fis, et tous deux me prièrent de ne pas leur en vouloir s'ils ne me faisaient conduire que jusqu'à Mabio. Ils me firent promettre que les blancs reviendraient chez eux, et terminèrent la conversation eu me donnant un petit cabri.

1" avril.

Aussitôt èveiîU\ je préparc mes bagages, et, suivant l'usage invariable, les porteurs commencent à montrer leur mauvaise volonté. A ma considération, Monjalomé saisit une trique et se met à poursuivre les plus récalcitrants, qui finissent par se décider à prendre leur fardeau, .le doune non sans émotion une poignée de main au vieux chef qui m'avait si bien traité pendant mon séjour et qui paraissait fort triste de mon départ, et nous nous remettons en route pour franciiir collines et vallons.

>'ous eûmes bientôt à traverser deux rivières dont je n'ai pu savoir le nom; l'une des deux, assez considérable, large d'environ (piinze mètres, a un fort courant. Le soir, j'avais pris les devants avec .Matoiifa, et nous arrivâmes, près d'une rivière, au village de .Mabio. Nous y entrons, et nous nous asseyous en attendant les porteurs (jui arrivent bientôt, déposent leurs ballots et s'assoient à leur tour. Le chef, (jue je f.iis ap|)eler, accourt et s'assoit, aiusi que les hommes (jui l'accompagnent.

DANS l/I.NCO\NU.

Voilà bien des gens assis. La comédie commence. Le chef frappe des mains, et ses gens applaudissent comme lui. 11 dit (juehiues mots, et son monde les répèle également. Je me demande ce que signifie celle scène, lors- ((ue le chef de claque « se mef à interroger mon interprète Ogoula : D'où vient ce blanc? Par quelle roule est-il venu? Qui l'a amené de si loin? Comment s'est-il comporlé dans tous les villagt's où il a passé? " Pareil à un écolier sludieux que rien ne peut embarrasser, Ogoula répond victorieusement et point par point à toutes ces (jueslions. Le chef, satisfait de ses réponses, recommence son exercice d'applaudissements, auquel ses hommes répondent comme la première fois; puis il vient me serrer les mains. La cérémonie de réception, qui m'aurait énormément amusé si j'avais eu moins de soucis, élail terminée; on me fournit une case en me promettant, pour le lendemain, grande abondance de provisions.

18 avril.

Je passe cetle journée dans le village Mabio, oii j'apprends avec joie que Mvouna n'est qu'a trois jours et demi de marche; d'ailleurs, le chef, en m'offrant un gros cabri, me promet de me conduire à ce but lant désiré qui semble fuir devant moi. A la louange du chef .Mabio, je dois dire dès mainicnant qu'il a tenu parole, car j'avoue m'étre défié de lui et avoir écrit dans mon journal : « Je n'ai pas {-.randc confiance en ce chef.» Le soir de ce jour, mon Sénégalais .Maloufa eut un violent accès de fièvre.

I!) avril.

Je vois chez .Mabio une foide de gens allirés par la curiosité. 11 y a parmi eux deux Balallis, venus dans ce

village pour acheter des esclaves. Comme taille et comme tatouage, je leur trouve une certaine ressemblance avec les Bakouyas. Le plus jeune de ces Balallis me dit que M. de Brazza a passé dans son village, et me raconte même une singulière aventure. Il parait que l'âne de M. de Brazza a fait des siennes. Une fra\ eur subite lui a fait prendre le galop, et, dans sa course folle, il a mis en fuite deux femmes de Balallis qui, n'ayant jamais vu d'animal de cette espèce, se sont sauvées avec tant de précipitation, qu'elles sont tombées Tune sur l'autre dans un fossé. Il en est résulté pour l'une d'elles diverses contusions, dont M. de Brazza l a dédommagée par un beau présent, bien que l'accident ne fût pas arrivé par sa faute; aussi les Balallis portent-ils aux nues le caractère généreux du commandant'. Le jeune Balalli me donne, avec la plus grande complaisance, des renseignements sur son pays; c'est chez lui, ra'assure-t-ii, que le Lébai (Ogooué) prend sa source. Il me propose de me conduire à son village, qui n'est qu'à un jour et demi de marche; mais je le remercie de son offre ol)ligeante, et j je lui fais un cadeau en retour des renseignements précieux qu i! vient de me donner.

Dans la soirée, grand palabre avec les porteurs, qui demandent quatre brasses d'étoffe; ils finissent par se conienter de deux brasses, mais j'en donne dix au chef avec six kilos de sel, toute la poudre qui me reste, des perles et des glaces. Il est très content de ce cadeau, et le départ est fixé au lendemain matin. Mais mou Sénégalais Ahmet se laisse surprendre en ttMc-à-téte avec une femme du chef, et j'ai beaucoup de peiue à étouffer

' Cette histoire m'a été répétée par d'autres lialaliii, que je rencontrai daus le \illj(je d Opendé, en octobre 1S32.

DANS L'INCONNU

cette affaire, qui a vivement surexcité tous les habiiants du village.

20 avril.

A dix heures, nous quittons Mabio, et â onze heures, nous traversons une petite rivière, large tout au plus de six mètres. Nous commençons à gravir sur un sable brillant une peute assez raide. La chaleur est lorride, et nous sommes bienlôt tourmentes d'une soif ardente; pour l'apaiser, nous trouvons fort à propos des fruits roiiges, d'une saveur fraîche et acidulée, dont je mange avec excès. Vers deux heures, en escaladant sous un soleil de feu une montagne très escarpée, je suis atteint d'un affreux mal de tète et de palpilalions violentes (jui m'obligent de me coucher un moment; mon fidèle Matoufa, parasol vivant, me fait ombre de son corps. A peine remis de celte indisposition, je continue l'ascension jusqu'au sommet, où l'ombre de qnchpies arbres et une légère brise me procurent un grand soulagement. Jusqu'au soir, la roule suivie traverse un pays de montagnes, et nous arrivons à la rivière Dolini, près de laquelle j'ajjcrçois quchiues huttes de marchands d'esclaves, pareilles à celles des porteurs bakouyas. Mes douleurs de tète ont complélemcnt cessé, el la fraicheur qui règne en ce lieu, augmentée par une pluie de longue durée, me permet de passer une assez bonne nuit.

21 avril.

Nous parlons de bonne heure pour continuer le voyage h travers un pays monlagnenx et qui parait tout h fait désert; il est cependant sillonné en tous sens de sentiers nombreux tracés par les éléplianis el les buffles. La vc-

gétalioa est irès maigre, si ce n'est dans les ravins 1rs plus profonds. Arrivé au sommet d'une montagne très élevée, j'aperçois, pareille à un serpent sans fin, une forêt longue et étroite près de laquelle, au dire de mes porteurs, doit se trouver un village; et effectivement, vers quatre heures, nous arrivons à cette forêt que borde un mince filet d'eau large au plus d'un mètre et demi, et bientôt après à un village appartenant au peuple bassissé, dont les habitants accourent en foule, très étonnés de voir un blanc. Suivant les habitudes de leur corporation, les porteurs veulent m'abandonner dans ce village; je suis obligé de les menacer de mon winchester; le chef des Bassissés, qui est venu m'offrir en présent deux poules et du manioc, joint à mes menaces des exhortations et des considérations morales, et mes porteurs reviennent à de meilleurs sentiments. J'apprends dans ce village des nouvelles de Nkouna : on me dit que Bolimantari (.M. Stanley) a fait construire une maison en pisé chez Ngaliémé, près des chutes de xMamo.

22 avril.

Après une bonne nuit, je fais un cadeau au chef, je quitte le village bassissé, et nous marchons dans la direction du sud. Vers neuf heures, un village, appartenant encore aux Bassissés, se rencontre sur notre chemin, et mes porteurs, déposant leurs ballots, s'y rendent immédiatement. Impatienté de leur absence, qui me parait en voie de s'éterniser, je vais moi-même les chercher, mais ils me suivent en murmurant et demandent à retourner chez eux. Les exhortations bienvcillanics que je leur adresse ne produisant d'autre effet que de les rendre de plus en plus insolents, je suis obligé de recourir au

DANS L'INCONNU

winchester et de leur faire répéter par Ogoula les menaces de la veille, c'est-à-dire : « Celui d'entre vous qui voudra fuir et atteindra le sommet de la montagne sans avoir reçu une balle dans la téte, pourra se vanter d'avoir de la chance. " La menace produit son effet, et ils -c remettent en marche sans nouvelle réclamation.

La route, toujours montagneuse, est semée de quelques rochers, .l'aperçois cinq antilopes, que je n'ai pas le temps de poursuivre. Plus loin, c'est un éléphant que nous rencontrons; il fuit rapidement à notre approche et prend bientôt une avance considérable sur mes Séucgalais, qui se sont lancés à sa poursuite. Vers quatre heures du soir, nous campons au pied d'une haute montagne.

23 avril.

Ce jour-là, nous avons marché jusqu'au soir sur un terrain sablonneux d'une aridité désolante, lorsque nous apercevons au loin un plateau élevé couvert d'une végétation abondante, et mes porteurs me disent que c'est le plateau des Babomas. A cinq milles environ de ce plateau, nous nous arrêtons pour camper sur une lisière de forëfs. A en ju;;er par les sentiers nombreux tracés par les éléphants et couverts de leur fiente, ces animaux doivent être fort abondants dans le pays qui nous environne.

Suivant mes porteurs, le pied du plateau des Babomas n'est qu'à un jour de marche de Nkouna. Nous sortons de l'inconnu; je commence à espérer d'atteindre bientôt le but de mon voyage et de remplir avec succès la mission qui m'a été confiée.

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