CHAPITRE XV
LE CONGO OU OLIEMO
Le Congo ou Oliemo. — Brazzaville et Léopoldville au mois d'avril 1882. — Walamine, clief de station. — Un déjeuner européen au centre de l'Afrique.
Depuis que je me savais à peu de distance de Nkouna, je ressentais une émotion et une impatience extrêmes. C'est à peine si je parvins à dormir pendant quelques heures; et le matin, malgré la pluie, j'ordonnais aux porteurs de se mettre en route. Après plusieurs heures de marche, nous atteignimes la crête d'une montagne assez élevée. J'interrogeai l'horizon et j'aperçus au loin un nuage de vapeur; je crus entendre aussi un grondement continu. Mes porteurs s'approchent, pous sent des cris de joie et me disent que « devant nous coule Oliemo »! C'est ainsi qu'ils appellent le Congo, ils ajoutent que le bruit qui parvient jusqu'à nous est le bruit des chutes de Ntamo. Alors mes forces reviennent comme par enchantement. J'oublie les fatigues, les déboires de la route, mes pieds meurtris et la faim qui me presse, car, depuis la veille, les provisions sont épuisées. La marche reprend alerte et rapide. Nous gravissons une nouvelle colline, et j'aperçois enfin la vallée du Congo. Le spectacle (jui s'offrit à mes yeux ne s'effacera jamais de ma mémoire. Kn cet endroit, le fleuve se répand en
LE CONGO OU OLItMO.
un lac immcn«e. Celle nappe d'eau luit au soleil et semble à riiorizon se confondre avec le ciel. Enfin, le grondement monotone et sans fin des cataractes de Ntamo achève de donner à ce panorama un caractère de grandeur inexprimable.
Il est nécessaire, pour l'intelligence du récit qui va suivre, que je fournisse sur cette partie du haut Congo quelques renseignements géographiques. Quand on ouvre une carte d'Afrique, on voit que le Congo, que Stanley affecte de désigner par le nom de Liwingstone, que d'autres appellent Zaïre et que les noirs nomment Olicmo, après avoir coupé l'équatcur vers le milieu du continent, se dirige vers l'ouest, puis redescend vers le sud, coupe de nouveau la ligne et rejoint oblicjucment la côte occidentale. Dans sa région moyenne et aussi dans la plus grande partie de son cours inférieur, le grand fleuve s'étend en larges nappes, divisées par des lies nombreuses. C'est à l'un de ces élargissements, véritable lac intérieur, que l'on a donné le nom de Slanlcvpool, mais que l'on désigne aussi dans plusieurs cartes, et spécialement dans les cartes françaises, sous les noms de Nkouna ou de NIamo, qui sont des appellations indigènes. A partir de Nkouna, le cours du Congo est obstrué par d'énormes chaussées de granit. Le fleuve, en se précipitant du haut de ces rochers avec un bruit effroyable que l'on entend à plusieurs milles, forme les cataractes de Niamo. La partie iiilérieure du Congo ne devient navigable qu'à une assez grande dislance de NIamo.
On appelle communément haut Congo, ou région du cours supérieur du Congo, la partie du fleuve qui va de Ntamo vers le centre. A un mille environ des chutes de Ntamo et sur la rive gauche, se trouve la station belge
de Léopoldville, fondée par Stanley. Sur la même rive, mais plus haut et à plusieurs milles de Léopoldville, on rencontre la position de Brazzaville, choisie par de Brazza comme remplacement des futurs établissements de la France
Brazzaville se confond avec un village indigène qui s'appelle Ntclioulou. Les deux rives de Nkouna (j'emploierai indifféremment les mots de Nkouna et de Stanleypool) sont habitées par les Balékés, dits Batékés de Kkouna par opposition aux Batékés du haut Ogooué. Je me bornerai, pour le moment, à dire que les Batékés de Kkouna n'ont rien de commun, si ce n'est le nom, avec les Batékés dont j'ai parlé dans un chapitre précédent.
Il était cinq heures du soir lorsque j'arrivai au village batéké de Mfa, sur la rive droite. Toute la population était sur pied. Elle était visiblement intriguée par ma présence. Je comptais de quatre h cinq cents Balékés armés de fusils. Je les entendais se demander les uns aux autres : Quel est ce blanc? D'où vient-il? Où va-t-il? Et tous de m'examincr avec une excessive attention. Lorsque je jugeai que leur curiosité était en partie satisfaite, je fis répandre par Ogoula la nouvelle que j'étais le « du commandant ». C'est ainsi que les noirs .appellent M. de Brazza. Je constatais alors combien était grande l'in- Hucnce que M. de Brazza avait su acquérir sur ces peuples.
A peine Ogoula avait-il annoncé la bonne nouvelle, que de toute part s'élèvent des cris de joie, et j'entends cette phrase revenir sans cesse au milieu de la diversité des exclamations : « .Mi! ah! voilà enfin un blanc qui
• c'est la description des élablisseinents européens de Stanleypool en avril 1882.
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vient parmi nous! Le blanc qui vient parmi nous! " Ces mots exprimaient à la f)is la préoccupation et la satisfaction des Hatéi<és. Pour en saisir le sens, il faut se rappeler que les stations européennes de Brazzaville et de Léopoldville étaient installées sur la rive yauclie, tandis que la rive droite, où je me trouvais, était privée des avanta{];es que les indigènes attachent à la présence des blancs. Il faut savoir, en outre, qu'à part M. de Brazza et moi, les Batékés n'avaient connu en fait de blancs que le blanc Stanley, dont ils n'avaient pas eu à se louer. Aussi fus-je félé et choyé à l'excès. Le chef du village de Mfa, l'un des fils de Xtchoulou, m'offrit sa case. C'était une haute marque de sympathie et de déférence : je n'eus garde de refuser, et j'engageai la conversation avec mon hôte, autour duquel se tenaient plusieurs B ilékés. .le confirmais la nouvelle répandue par Ogoula et j'ajoutais que les Fallas (Français) viendraient s'établir bientôt dans leur pays. ■ Oui, oui > , répondirent le chef e( ses hommes, qu'ils viennent. Cette terre appartient au commandant. Il n'y a que lui qui soit pour nous. Bolimountari (c'est le nom qu'ils donnent à Stanley) nous a tué du monde; s'il vient chez nous, il trouvera les villages déserts. » Ils faisaient allusion à une tentative de Stanley pour s'établir chez eux; mais pour des raisons (pie je n'ai pas à apprécier ici, la lenlalive avait échoué, et Stanley avait dù se retirer précipitamment. Les Batékés de la rive gauche do .Nkouna avaient gardé rancune au célèbre voyageur de la rigueur qu'il déploya dans sa vengeance; mais on verra que le souvenir de ce différend n'était pas resté avec la même intensité ni avec la même sifjnificalion dans la mémoire de tous les chefs batékés. (Juoi qu'il en soit, les paroles
des Batékés et leur enlliousiasme pour mou père le a commandant » rae causèrent un vif plaisir. Ils voulureul bien me trouver digne de mon origine, car ils disaient : « Voilà l'enfant du commandant qui est bien; il vient cbez nous sans armes, il ne veut pas nous faire la guerre. "
Il faut s'élre trouve au milieu d'un pays à peine connu pour comprendre tout ce que l'amitié d'une peuplade a de précieux. L'amitié des Batékés, c'est l'accès de Stanleypool rendu facile, et c'est une partie des produits du haut fleuve mis à la portée du commerce français; pour moi, c'était la garantie du succès de ma mission.
Le village de Mfa, où j'étais, constitue l'agglomération la plus importante, tant de la rive droite que de la rive gauche, de rskouna. Formé par la réunion de plusieurs villages distants du fleuve de cent mètres seulement, il est le centre d'un commerce considérable; et je crois que c'est un des points du Congo où notre action peut s'exercer avec le plus d'efficacité.
La journée se termina aussi bien qu'elle avait commencé; pour la première fois depuis longtemps, j'eus l'avantage d'apaiser ma faim, sans que l'insuffisance ou la bizarrerie des mets inquiétât ma digestion; je dinai chez mon ami, le fils de Tclioulou, d'une poule, d'un peu de manioc et d'un beau poisson fumé.
Le lendemain 20, je pus jouir à mon aise de l'admirable vue de Stanleypool. Dans le village de Mfa régnait une animation extraordinaire. Tous les peuples du haut fleuve y étaient représentés : on y voyait des Aban-IIo, des Hayanzi, des liakhourous, des Haboucndi; tous venant à Mfa pour le commerce. Ils apportent chez les Batékés, qui leur servent d'intermédiaires avec les peu-
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pies (lu bas Congo, l'ivoire, la bière, le maïs, le copal et poferie. Les étalages de marchandises se font en plein vent, comme dans les foires d'Europe, et tout autour circulent vendeurs et acheteurs. De temps en temps, un groupe se détachait de la foule et disparaissait dans une case; c'étaient des intéressés qui allaient régler les conditions d'un marché ébauché sur la foire. l\lais il ne m'a pas été possible d'assister à ces conciliabules. On entendait des détonations continuelles d'armes à feu. C'étaient des marchands, dont les uns annonçaient ainsi leur arrivée, dont les autres s'appelaient. Sur le fleuve, les pirogues glissaient; les unes abordant près de Mfa, les autres disparaissant dans la direction des villages de la rive gauche. Cette affluence de monde, ce va-et-vient incessant et ces clameurs, succédant au silence et à l'isolement des solitudes que je venais de traverser, m'impressionnèrent vivement, et je restais perdu dans une sorte de rêverie, les yeux fixés sur ce beau fleuve, dont une mince ligne bleue marquait à peine la rive opposée et dont les chutes de Ntamo disaient non loin de moi réternellc jjlainte. Mais les exigences de ma mission m'arrachèrent à ma contemplation.. l'étais venuà Akouna, non pour en admirer les splendeurs, mais pour en ramener Malamine!
.l'envoyai donc des hommes de Mfa de l'autre côté du Congo pour informer le brave Sénégalais de mon arrivée. Vers onze heures, Tchoulou, chef du village où est établi le poste de Brazzaville, m'envoya une pirogue. .l'y l)ris place aussitôt; mais arrivé au village, je ne trouvai pas Malamine : le commandant de la station était à la chasse. Cependant, le poste n'était pas tout à fait désert; il était gardé par Guauia, un ancien esclave libéré de-
rOgooui, que j'avais eu roccasion de voir à Franceville. Mnl.tmine revint, vers quatre heures du soir, avec un buffle magnifique.
.M. de Brazza a rendu populaire parmi nous le nom de Malamine, que l'on appelle maintenant le sergent Malamine. En 1882, Malamine n'était qu'un laptot sénégalais, mais à coup sûr le meilleur des laptots'. Amené de Dakkar au Gabon par de Brazza, il avait accompagné l'éminent explorateur dans plusieurs voyages. Il connaissait particulièrement la région du Congo, qu'il avait parcourue soit avec M. de Brazza, soit avec le Père Angouard, des missions françaises. Comme la plupart de ses compatriotes, Malamine joignait à une intrépidité rare une robuste santé. Il avait de plus pour M. de Brazza un dévouement absolu. C'était un excellent chasseur, et j'insiste à dessein sur ce point, car cette qualité appréciable partout est inappréciable en Afrique, oii elle peut devenir une cause de salut et même une source de profit. Plusieurs phases delà vie de Malamine, et spécialement les circonstances de son séjour à Brazzaville, sont la preuve de l'observation qui précède. Il est probable que sans ses talents cynégétiques Malamine serait sinon mort de faim, mais aurait du moins beaucoup souffert à Nkouna; et il est certain que les quarliers d'hippopotame ou de buffle qu'il distribuait avec libéralité aux différents chefs de Ntamo, lui ont attiré une sympathie qui a considér.ibiement facilité sa (Ache. M. de Brazza savait tout cela, il savait aussi qu'on pouvait compter sur l'homme. Voilà pourquoi il avait confié au courageux Sénégalais le poste de Brazzaville, situation très difficile.
' On donne le nom de luplot ajx lirailleurs séné{];alai$.
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pour laquelle le voisinage d'Européens rivaux constituait un danger incessant, et où il fallait déployer non pas seulement de l'énergie, mais encore de l'habileté. Malamine, et c'est à mes yeux son plus grand mérite, justifia la confiance de son chef; il sut rester fidèle à sa parole et au pavillon français.
L'intrépide laplot, ai-je besoin de le dire? fut très heureux de me voir. Je lui fis part de l'objet de ma mission. Il en accueillit la nouvelle avec la docilité d'un factionnaire qu'on relève de sa garde Le commandant l'avait mis là, un autre commandaut l'en éloignait : c'était toujours un commandant qui ordonnait. Il s'empressa d'obéir à l'ordre du second comme il avait exécuté l'ordre du premier. Il n'élait pas tenu de savoir que les raisons qui avaient mofivé son envoi conseillaient avec plus de force encore son maintien à lîrazza-
Il fau( bien que je parle aussi de la slalion que Malaminc avait si religieusement gardée. Lenom de IJrazzavilIe a souvent retenli dans les conférences géographiques : j'ignore à quelle réalité il corres|)ond aujourd'hui ', mais je suis obligé de coulésser qu'au mois d'avril 1882, et j'en souffre pour notre amour- propre, il ne signifiai i jias grand'chose. La description de IJrazzavilIe de 1882 |)ourrait tenir dans une phrase : le poste de Brazzaville, c'était la case de Malaniine! C'était bien peu, comme on va voir. Figurez-vous une case élevée dans le village de iNichoulou et rcssendjlanl à toutes les cases des IJalékés, avec celle dillércnce toutefois qu'un des murs en élail légèrement affaissé, et vous aurez une idée de la phy-
sionomie extérieure du bâtiment. L'intérieur n'était pas luxueux. Pour tout mobilier, il y avait, au centre de la case, un plat du pays en terre cuite eu foncé dans la terre. Ce plat servait à la fois de crachoir et de récipient pour la braise. Au fond, se trouvait l'alcôve, avec le lit classique reposant sur des ronds de bois. Sous le lit, on apercevait les rares objets qui formaient la pacotille de la station. Un magnifique winchester à quatorze coups, cadeau de Stanley à Malamine, était accroché au-dessus du lit. C'était la plus belle arme, mais ce n'était pas la seule que renfermât l'arsenal de Brazzaville. Il y avait encore un winchester petit modèle à douze coups, un mousqueton Gras, un fusil à piston et un revolver. La batterie de cuisine et le service de table réunis se réduisaient à une marmite et deux assiettes. Enfin, une boussole, un nécessaire de toilette, en forme de panier, usé et démoli, une bouillotte transformée en poire à poudre par Malamine, complétaient le mobilier. Tous ces objets avaient été laissés par M. de Brazza en 1880. Je dois dire cependant que Brazzaville comptait une autre case, mais celle-là était tellement misérable, que j'aurais peut-être mieux fait de n'en pas parler. Les murs étaient faits de paille; mais l'humidité en ayant rongé la partie inférieure, la case se trouvait pour ainsi dire à jour. Dès qu'il pleuvait, les eaux du village emplissaient uue partie de cette misérable hutte qui servait d'habitation à l'esclave libéré Guama et de cuisine à la station.
Malamine avait acheté kii-uiéme sa case à un indigène du village de Xlchoulou moyennant (rois cents barrettes de cuivre'. Je trouvai à la station cinq moutons amenés
' I.a barrcUe est un linyot de cui\re qui sirt de mouuaie.
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par M. de Brazza eu 1880, et destines à n'élre mangés qu'à la dernière extrémité. Malamine avait soigneusement conservé ces animaux; mais en 1882, ils n'avaient plus de raison d'être, puisque le poste allait être abandonné, et nous les mangeâmes. Une station sur Stanleypool ne se conçoit pas sans canot et même sans vapeur. Brazzaville avait son bâtiment : c'était une pirogue à sept rameurs achetée encore par Malamine cent cinquante barrettes. Le chef de la station l'utilisait pour se rendre d'un point de X'kouna à l'autre et surtout pour aller dans les iles du Congo ou sur la rive droite, chasser les buffles, les éléphants, les hippopotames et les antilopes.
Le personnel de la station n'était pas plus nombreux que le matériel n'était brillant. Il se composait de Malamine, chef de poste; du laptot San Baliam, et de l'esclave libéré Guama. Malamine et San Baliam habitaient la principale case. L'inirépide Sénégalais occupait Brazzaville depuis 1880. Il faut convenir qu'il a fait preuve d'iiabilelé en se maintenant pendant une période si longue et avec si peu de ressources dans une position pleine de difficultés. Le ressort fondamental de la diplomalie de Malamine consistait en largesses envers les chefs indigènes de N'kouna. Malamine lirait le buffle et l'hippopotame comme pas un, et A Slanleypool ce gibier est très apprécié'. Il vendait une partie du produit de sa cliasse pour se procurer les différenles choses dont la station ne pouvait se passer, cl il donnait le reste aux roitelets balékés de Sfanleypool. Ses libéralités allaient
' Au inarriin de Mchouloii ou de Nijalirine. un cuissot d'iiippopolauie vaul eu bloc 80 l)arrcUes; au dciail, le duul)lc; un l)uflle se vend îoo barrelles.
même jusqu'à la sfalion belge de Lcopoldvillc. Il avait cullivé avec le plus {^rand bonheur chez tout le monde, chez les blancs aussi bien que chez les noirs, la reconnai'-'sancc de l'estomac, et je n'eus pas de peine à m'apercevoir qu'il était entouré des sympathies de tous, .le doute fort que les successeurs du Sénégalais obtiennent jamais à Stanleypool une popularité d'aussi bon aloi.
On voit, par ce qui précède, qu'en 1882, le poste de Brazzaville était un poste nominal plutôt que réel. C'était la présence de Malamine et de ses deux hommes au village de Ntchoulou qui importait- à notre pays. On pouvait craindre, en effet, qu'après le départ de .Malamine, le chef batéké Ntchoulou, cédant à des intrigues rivales, ne se détachât de notre pays; et, dans ce cas, l'un des résultats les plus précieux de l'activité opiniâtre de M. de Rrazza aurait été compromis.
J'avais été péniblement impressionné par l'insuffisance de notre installation à Brazzaville. J'en fus affecté plus vivement encore lorsque je pus faire la comparaison de n)tre station avec la station de Léopoldville. Léopoldvillc est en aval de Brazzaville, entre notre poste et les cataractes de Niamo. De Brazzaville, on s'y rend en vingt minutes en pirogue. La station touche le village indigène de Ngalicme. En 1882, elle Utait dirigée par M. Carlos Braconnier, aujourd'hui capitaine d'élat-major de l'armée belge. Dès le lendemain de mon arrivée à Brazzaville, je me rendis à Léopoldville en co iipagnie de Malamine. Nous abordâmes en face de la station vers six heures du matin. M. Braconnier avait été prévenu de ma visite. Il m'attendait, et, lorsque je sortis de la pirogue, il vint à moi, me tendit la main et me dit : " Soyez le bienvenu à la
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slad'on de Lcopoldville. > Le ton de parfaite courloisic avec lequel ces paroles furent prononcées ajouta au plaisir déjà Irèsvifque me causait la vue d'un Européen. Je serrai avec effusion la main de M. Braconnier, et nous primes le chemin de la station. Un appétissant déjeuner m'y attendait, et h première préoccupation de M. Hraconnier fut de m'en faire les honneurs. Le menu annonçait des sardines, des saucisses de conserve, un poulet et un filet de buffle « à la Malamiue' ». 11 me fallait évoquer des souvenirs de France, vieux de deux ans déjà, pour retrouver quelque chose d'aussi complet. Mais je n'eus besoin que de m'inspirer du moment présent pour trouver un appétit digne de la table.
Avec mon amphitryon, la conversation était devenue rapidement affectueuse. M. Braconnier se montra charmant, et Stanleypool est un endroit oii l'on n'a pas besoin de rompre la glace. Malamine nous quitta après le déjeuner pour rentrer à Brazzaville, et je restai l'hôte de M. Braconnier, qui me fit visiter la station. Quel contraste avec les pauvres cases de notre poste! Léopoldville est bâtie sur la rive gauche du Congo, à un kilomètre environ de Mamo. La station est située sur une sorte de terrasse que l'on a établie à mi-cùte d'une colline parallèle au Congo. L'emplacement a été admirablement choisi. On aj)er(;oit de là l'immense étendue de Mvouna, et, ce qui vaut mieux encore, sous ce soleil lorride de l'.Vfriquc, on y respire un air frais. .\u centre, se trouve la maison qui sert de résidence au pci'sonnel européen. Elle est construite en pisé et se compose d'un rezde-chaussée et d'un étage. Au rcz-dc-cliaussée, il y a
' l.a veille, Malamine avait eiwoyf, h l.éopol Jville un quartier de buflle.
cinq pièces; les unes sont affectées au logement du personnel, les autres aux marchandises, la pièce centrale forme la salle à manger. Le premier étage tout entier est réservé à Stanley. C'est une vaste pièce éclairée par six fenêtres, pouvant à l'occasion tenir lieu de meurtrières. L'appartement est meublé avec un certain confortable, .l'y ai vu un lit en fer, deux chaises, un fauteuil, une glace et une table; des cartes géographiques sont pendues aux murs; mais je fus surtout frappé par la quantité considérable de marchandises de toute nature rangées sur des étagères (étoffes, perles, objets de bimbeloterie), qui donnent à cette pièce l'aspect d'un magasin d'articles de Paris. Ce bâtiment central est entouré d'un jardin polager.
De là, on descend au fleuve par un chemin, sur les bords duquel s'élèvent les maisons des Zanzibarites, des Kroumans et des autres indigènes. Ces maisons sont, comme le bâtiment piincipal, bâlies en pisé. Cette rue et les constructions qui la bordent constituent le noyau d'une agglomération appelée à s'agrandir. L'élément arabe domine dans le petit village de Léopoldville. Les Zauzibarites, amenés par Stanley de la cote orientale d'AFiique, ap|)artienncnt à la religion musulmane. Ce sont d'exccllenls serviteurs, énergiques et dévoués, bien supérieurs aux Kroumans, qui viennent de la côte occidentale.
J'ai consfalé aux environs de Léopoldville un commencement de cullure. On a défriché, et des planlalions en bon élat remplacent l'herbe. Knfin, au sommet de la colliue est établi un parc à moutons, qui renfermait lors de ma visile une quinzaine de bêles.
IM. Braconnier était aimé de son personnel. 11 avait su