‹ Le Congo francais du Gabon a BrazzavilleChapitre 2 sur 41 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DU GABON A LAMBARÉNÉ.

' Arrivée au Gabon. — [.e Gabon. — Entrevue avec Al. de Brazza. — Il me propose de l'accompagner. — Départ pour l'Ogooué. — Njola, preuiier villajje kama. — l,es Kanias. — Le commerce d'esclaves. — Les.Iuenjjas et les Galoas. — Arrivée à Laml)aréné. — M. de Brazza se rend au Gabon. — Une affaire avec les Pahouins. — Les Paliouins ou Pans-Batcbi. — Les factoreries européennes de l'Ogooué. — Uetour de M. de Brazza.

Au mois de décembre 1880, le vapeur le Loiret, à bord duquel je remplissais le modeste emploi de quartiermaitre de timoucrie, arrivait en vue du Gabon, où je devais attendre, pour l'accompagner dans son voyage, le lieutenant de vaisseau Mizou, chargé d'une mission scientifique dans l'Ogooué et le Congo.

Le Gabon a été décrit bien des fois, et je n'y ai fait d'ailleurs qu'un séjour de peu de durée; ccpcndani, je crois utile de donner quelques détails sommaires sur l'état de la colonie à l'époque où j'y ai séjourné, parce qu'elle est une base d'opération pour pénétrer dans le centre africain.

Quand on vient du large et qu'on a doublé les deux pointes de Saint-Denis et de Sainte-Claire, on entre dans une rade immense formée par rcmboucliure eu estuaire du fleuve Gabon. A l'entrée, on remarque deux iles : la plus grande est appelée île des Perroquets, et la plus petite, l'Ile Couiquet; à gauche, c'est-à-dire sur la rive droite, on aperçoit une éminence que les Européens appellent ordinairement ■ le Plateau »; c'est au centre de ce plateau qu'est située la résidence du gouverneur, grande et belle demeure construite en pierre; à côté d'elle s'élèvent un hôpital, une maison où se rend la justice et où sont logés divers fonctionnaires, une église bâiie en fer et en brique, une habitation et plusieurs petits magasins. L'ensemble de ces constructions est désigné sur les cartes par le nom de Libreville.

Au bas du plateau passe une route carrossable bordée de cocotiers, qui se dirige vers l'ouest et conduit à la mission catholique. Cet établissement, situé à environ une lieue, occupe une admirable position à peu de distance de la mer; il se compose de plusieurs bâtiments en pierre et d'un jardin modèle fort bien entretenu par les enfants que les missionnaires, sous la direction de Mgr Le Berre, évèque in pmiibus d'.Vrchès, instruisent et initient en même temps à tous les travaux du jardinage et de l'élevage des animaux domestiques. On cultive dans ce jardin les légumes d'Europe, qui, à rcxceplion de la pomme de terre, viennent très bien, côle k côte avec les végétaux des pays chauds, tels que le caféier, le NTinillier; des plantations de palmiers sont d'un bon rapport. On élève dans la basse-cour les animaux d'Europe. Enfin, l'établissement possède une presse pour l'extraction des huiles et un four à chaux.

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Les enfants dont l'éducatioa est confiée aux missionnaires appartiennent à diverses races : Pahouins, Kamas, Boulons, Gabonais; ils sont appelés à rendre de grands services c;)mme interprèles dans les expéditions, mais l'éducation religieuse qu'ils reçoivent ne parait pas produire de résultats durables, car ils retournent aisément à leurs idées superstitieuses et à leur croyance aux féticbes.

Sur le parcours de la route qui conduit à Glass sont établis les comptoirs et les factoreries; je citerai la maison Piqueur, qui fait le commerce des objets d'habillement, le comptoir et débit de boissons du Portugais lovan, la maison française Pajou, la maison anglaise Hamillon et quelques autres maisons portugaises. C'est à Glass que sont installés les représentants du haut commerce, comme la maison Woermann de Hambourg, qui possède une belle maison d'habitation, des plantations de café, de nombreuses factoreries sur la cote et plusieurs bateaux à vapeur dans l'Ogooué. il y a aussi à Glass une mission américaine très belle et bieu dirigée, recevant d'Amérique un revenu de trois cent mille francs; mais les élèves n'y apprennent que l'anglais. 11 y a aussi aux environs quelques planteurs et des traitants iudijjènes qui, pour singer les étrangers, se sont construit des cases faites de planches venues d'Europe, alors que les cases des indigènes sont construites en bambou et en feuilles de palmier.

Le Gabon, à l'époque où je le visitais (1880), avait pour gouverneur Hanet-Cléry, capitaine de frégate, commandant le stationnaire ponton le Caiinut; il administrait les affaires civiles et rendait la justice, car il n'y avait pas encore déjuge à Libreville. Ces fonctions multiples

obligeant le commandant à habiter ordinairement la résidence, le Câlinât est sous les ordres d'un lieutenant de vaisseau assisté de deux enf-eignes; l'équipage se compose principalement d'ouvriers charpentiers, qui passent presque toutes leurs journées à terre occupes à divers travaux.

En attendant l'arrivée de M. Mizon, j'avais dii reprendre, à bord du Catinat, mon service de timonier. Je languissais d'impatience et d'ennui.

Un matin du mois de décembre, en interrogeant l'horizon, j'aperçus dans la direction du sud un vapeur qui venait sur nous. Aidé d'une longue-vue, je reconnus le pavillon anglais, et, la distance qui nous séparait diminuant rapidement, je pus distinguer ce qui se passait à bord. Je voyais, debout sur la passerelle, un officier coiffé d'un shako, vêtu d'une tunique dont la manche portait deux galons; il paraissait grand et maigre, et le bas de son visage allongé était couvert d'une épaisse barbe noire. A mesure que je discernais ces détails, je les décrivais à l'officier de quart placé près de moi, et ma description lui suffit pour reconnaître le personnage : c'était M. de Brazza. Quelques minutes après, je pouvais examiner, avec un intérêt facile à comprendre, le célèbre voyageur, et remarquer la singulière expression, mélange de douceur et de finesse, de sa physionomie sympalhiquc. Il (juitta bientôt le Câlinât, en compagnie du lieutenant, j)uur aller rendre visite au gouverneur de la colonie; mais deux jours après cette entrevue, dont je n'avais été qu'un obscur témoin, il me fit appeler et me tint à peu près ce discours : « Vous êtes ici en attendant M. Mizon que vous devez accompagner dans son voyage.

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Comme je doi-; faire moi-même un vojage dans le haut Ogooiit', je vous emmènerai avec moi; vous ferez ainsi connaissance avec le pays, et serez à même de mieux servir M. Mizon. « Celte proposition me plut beaucoup; je l'acceptai avec empressement, et le départ fut fixé au lendemain matin.

C'est ainsi que le hasard des circonstances me procura l'honneur d'éire pendant plusieurs mois le compa{iooa de M. de Brazza; pendant ce voyage souvent pénible, j'ai été à même d'apprécier les hautes qualités de l'explorateur. Sobre et dur à la latigue, partageant également avec ses hommes, dans les jours de disette, le peu de manioc et d'eau qui lui reste, donnant, dans les jours de souffrances, l'exemple du courage et de la résignation, M. de lirazza sait à merveille, par ses manières douces et les bonnes paroles qu'il prodigue, se faire de tous ceux qui l'approchent des serviteurs fidèles ou des collaborateurs dévoués. Mais ces qualités, bien qu'il les possède à un rare degré, ne lui auraient sans doute pas suffi pour accomplir l'œuvre grandiose qui faisait jour et nuit l'objet de ses méditations. Inquiéié à droite par un rival puissant, à gauche par de mesquines jalousies, ayant en face de lui des populations prévenues contrôles blancs et disposées à voir dans tout Européen un ennemi de leur monopole commercial, M. de Brazza, sachant prendre les noirs comme les Européens par leur côté faible, tanlùt patient et persuasif, tantùt menaçant, mais n'exécutant ses menaces qu'à la dernière extrémité, a su conquérir partout une incontestable influence et un |)rodi(;ieux ascendant. Si je l'ai vu faire semblant de dormir pour écouter les réflexions de ses hommes, abandonner des objets bien en vue pour

(cn(er et découvrir un voleur, et pc teuir toujours sur ses gardes, tout en affectant la plus complète sécurité, je puis affirmer aussi que son intrépidité égale son énergie, et qu'il saurait mourir en homme.

Tel est le portrait impartial et sincère de l'homme avec lequel j'ai fait mes premières armes comme voyageur, et dont je n'ai pas oublié les leçons. On le verra à l'œuvre dans plus d'une page du récit que j'ai hâte de continuer.

Le jour fixé pour notre départ, vers huit heures du matin, nous prîmes place à bord d'un petit vapeur, le Mpoiujwc, chargé des divers services de la factorerie allemande du Gabon; ce vapeur appartient à la maison Wocrmann de Hambourg, qui dirige cette imporlante factorerie. Le temps était magnifique, et la travcrsce «e fit sans incident. Après avoir longé la côte du nord au sud, on atteignit le soir le cap Lopez, près de l'embouchure de l'Ogooué.

Le lendemain, l'ancre levée, la navigation fut continuée à travers un dédale d'iles et d'ilots qui forment à l'embouchure du grand fleuve un véritable delta. Le pays environnant trahit le voisinage de l'Ogooué par la puissance de sa végétation; les iles sont couvertes d'arbres, et ceux qui bordent les rivages, serres et touffus, couverts de lianes enchevêtrées, forment en quelques endroits une véritable muraille. Quelques heures de navigation nous amenèrent en face de i\gola, premier village du peuple kama, sur les bords de l'Ogooué. Il y a là un poste de douane; le vapeur dut mouilierpour remplir quelques formalilés, e( M. de Brazza profila de cet arrêt pour acheter trois poules au douanier, noir du Gabon élevé à la mission catholique.

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Les Kamas, dont nous venons de rencontrer le premier établissement, sont des nègres robustes et de

L haute taille à peau très foncée. Habitant près de la côfe, se trouvant plus souvent que les autres peuples de

I rOgooué en rapport avec les Européens, ils sont aussi plus civilisés. Leur vêtement ordinaire est un simple pagine, mais d'assez belle étoffe; quelques chefs ou personnages de marque ont des pantalons ou des chapeaux d'origine européenne. Les Kamas sont des navigateurs intrépides; ils ont de grandes et belles pirogues, en forme de canots, dans lesquelles ils ne craignent pas d'affronter l'Océan; ils vont ainsi au Gabon vendre les produits, tels que le caoutchouc et l'ivoire, qu'ils se procurent chez les peuples de l'intérieur, ou bien des nattes tressées en fils de plusieurs couleurs, qu'ils fabriquent eux-mêmes, ou encore le poisson fumé et le manioc, produits de leur pêche ou de leurs plantations. Ils ont aussi une branche de commerce beaucoup plus importante qu'on ne pourrait le croire, étant donné la surveillance d 'S vaisseaux de guerre : c'est le commerce des esclaves. Les Kamas qui vont acheter l'ivoire et le caoutchouc dans le haut f)gooué, soit pour leur compte, soit pour les factoreries dont ils sont les traitants, manquent rarement de ramener dans leur pays an moins un esclave. Le commerce se fait en général de peuple à peuple'. Les esclaves habitent dans les villages des cases réservées où ils vivent en famille; ils se marient

' J'ai entendu dire à deux Kamas faisant partie de notre expédition, que les Portiif;ais venaient souvent avec de petits cotres déi)arquer dans les environs du rap l.opez, pour y acheter des esclaves, et, en 188f, une (jrosse pirofjue (dite congongo), coniinaniiée par un Turopéeii, ayant un soir accosté le villa|[e de Nfjounibi, (lii se trouvait >I. Mizon, celui-ci, licurcux de rencou-

avec des femmes de leur condition, et s'ils ont des enfants, la fortune de leur niaitre s'en trouve accrue d'autant; quand celui-ci n'est pas satisfait de leur conduite, il les échange contre des marchandises dont il peut avoir besoin. Les esclaves, qui travaillent ordinairement dans les plantations, sont, en général, bien traités, et, dans les villages de l'Ogooué, j'en ai vu souvent qui avaient été autrefois rachetés par M. de Brazza, et qui, dégoûtés sans doute de la liberté, s'étaient assez volontiers laissé remettre en esclavage. Comme tous les peuples que j'ai vus dans l'Afrique équatoriale.les Kamas ont pour religion un fétichisme grossier. Lorsqu'ils veillent prendre un engagement solennel, faire un .'icrment inviolable, ils se touchent le bras gauche avec la main droite en prononçant une formule qui commence par le mot hiâschi : ce mot parait désigner une puissance surnaturelle qu'ils invoquent ou prennent à témoin dans les grandes circonstances. Les Kamas font usage du mhoiindou, poison fabriqué avec les fruits rouges d'une solanée, et employé aussi par les Gabonais, dans une sorte d'épreuve judiciaire; ce poison leur sert fréquemment à commettre des crimes. En résumé, les mœurs des Kamas rappellent à bien des égards celles des Gabonais leurs voisins.

En quittant Ngola, nous continuons de remonter l'Ogooué. Les villages, éparpillés sur les deux rives, deviennent de plus en plus nombreux. De temps en temps, le vapeur salue d'un coup de canon à blanc les

trcr un Kiiropcen dans ces parafées, l'envoya aussitôt chercher; mais ce personnajïc, en voyant des uniformes, répondit h l'invitation par des jurons épouvantables, et s'empressa de faire rembarquer tout son monde à coups de lanières d'hippopotame.

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indijjènes, hommes, femmes et enfants, accourus pour le voir passer. A l'approche de la nuit, le capitaine du Mpongwé donna l'ordre de mouiller. Il y avait en cet endroit, sur la rive gauche du fleuve, une modeste case élevée sur de petits pilotis, à laquelle l'isolement donnait un aspect triste et sévère qui me frappa; un homme de l'équipage me dit que cette case renfermait de grands fétiches, et, en effet, le gardien des fétiches profita de notre arrêt pour venir à bord et recevoir en présent du capitaine quelques étoffes et un peu de tabac.

Le lendemain, nous reprenions le cours de notre navigation. Aux villages kamas succédèrent de nombreux villages inengas et galoas souvent mêlés. Ces villages, comme ceux des Kamas, sont composés de cases en palmier. Des feuilles de palmier cousues ensemble, puis repliées et fixées sur une latte empruntée au même arbre, constituent des tuiles d'environ un mètre sur quarante centimètres de large, avec lesquelles on forme le toit et les parois des cases qui ont au milieu deux mètres et demi environ. Les mêmes matériaux servent à établir, dans l'intérieur de la case, une alcùve où est placé le lit. Ce lit est un simple treillis, fait avec des lattes de palmier reliées par des lianes, et reposant sur deux barres longitudinales, soutenues par quatre fourches fichées dans le sol. L'ameublement est quelquefois complété par des caisses d'Europe achetées aux factoreries, servant d'armoire pour cacher les objets précieux; mais ce luxe n'est permis qu'à ceux qui possèdent quelque chose à {;ardcr, c'est-à-dire aux gens influents de chaque village. Ceux-là ont quelquefois aussi des tables grossières et des sièges à trois pieds taillés d'une seule pièce dans un troue

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d'arbre; ils ont aussi des fétiches domestiques qui sont tan(6t des statuettes, tantôt des coquilles de gros mollusques remplies de matières diverses.

Les Galoas et Inengas ont des habitudes analogues à celles des Kamas. Comme eux, ils s'expatrient volontiers : ils vont dans le haut Ogooué, chez les Apingis ou chez les Okandas comme traitants, c'est-à-dire intermédiaires entre les factoreries européennes et les peuples de l'intérieur, pour l'achat de l'ivoire et du caoulchouc; mais ils rentrent rarement dans leur village sans ramener un ou deux esclaves, qu'ils vendent ordinairement à leurs voisins les Kamas. Quelques Inengas et Galoas s'engagent aussi comme pagayeurs dans les flottilles de pirogues qui transportent les marchandises ou les expéditions dans le haut Ogooué.

Vers midi, après avoir parcouru environ deux cents kilomètres depuis notre entrée dans le fleuve, nous arrivions à l.ambaréné, où sont établis les derniers et les seuls comptoirs européens de l'Ogooué. Les différentes personnes attachées à ces comptoirs, apprenant l'arrivée de M. de I5razza, accoururent pour le saluer et le féliciter de son beau voyage du Congo. Après cet hommage des Kuropéens, j'assistai à une scène qui produisit sur moi une vive impression : au détour de la grande Ile où sont établies les factoreries, je vis arriver une quinzaine de pirogues; ceux qui les montaient appartenaient au peuj)le adouma, que je décrirai plus tard; du plus loin qu'ils aperçurent M. de Brazza, ces gens redoublèrent d'efforts, et même plusieurs d'entre eux, quittant leurs pagaies, sautèrent dans l'eau et arrivèrent à la nage pour se précipiter vers M. de Brazza, en l'appelant « commandant ». Ces Adoumas venaient

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du haut Ogooué sous la conduite de M. Michaud, élève mécanicien de la marine, que M. de Brazza avait laissé dans riutcrieur pour assurer le service des pirogues.

M. de Brazza nous fit partager l'hospitalité qu'il avait acceptée à la factorerie anglaise, et où il prit quelques jours de repos; il partit ensuite pour le Gabon, après nous avoir indiqué ce que nous aurions à faire pendant son absence, parce qu'il avait besoin de diverses marchandises qu'il ne trouvait pas dans les factoreries.

Les travaux que M. de Brazza nous avait recommandé de surveiller consistaient surtout à réparer les pirogues qui devaient servir à notre voyage. Ces pirogues étaient des mhouncjnu ou pirogues à rapides, les seules avec lesquelles on puisse francliir les obstacles variés et surtout les rapides dangereux que présente le fleuve dans la région moyenne de son cours. Tandis que les embarcations dites coiHjoiH/os, faites pour naviguer en eau calme et employées par les Kamas ou autres peuples du bas fleuve, on' une forme massive et une carène arrondie, presque comme nos canots, les viboumjou sont des pirogues à fond plat, très longues et très effilées'. Les pagayeurs s'y tiennent debout, sur deux rangs, et manient verticalement une pagaie d'environ deux mètres de longueur, terminée par une palette arrondie; dans les comjniKjns, les pagayeurs sont assis sur des bancs; leurs pagaies sont beaucoup moins longues, mais la palette, de forme ovale, est plus large. Ces deux sortes d'embarcations sont d'une seule pièce, creusées dans le tronc d'un arbre appelé olnmmi-, qui atteint d'énormes dimensions.

' l.cs i;raiiiles ont jiisqii W 18 moires de lony sur 0"',!)0 de large. Elle» pcuveiii porler 20 liomincs cl 2,000 liilos de iihircliaiuliscs.

Les ordres laisses par M. de Brazza s'exécutaient rapidement et sans embarras, lorsqu'un incident vint momentanément troubler là vie tranquille que nous menions à Lambaréné. M. Michaud se rendait un jour, dans une piro{i[ue montée par des Adoumas, à la mission américaine, située à peu de distance des factoreries, lorsqu'il aperçut une troupe de Pahouins occupés à piller une pirogue des Inengas. A la vue d'un Européen, les Pabouins interrompirent leur opération, et lâchèrent un Inenga qu'ils emmenaient prisonnier; mais l'un d'eux, s'embusquant derrière un arbre, menaça Michaud de tirer sur lui; les Adoumas, voyant ce mouvement, se couchèrent tous à la fois au fond de la pirogue, ce qui faillit la faire chavirer. Il fallut tout le sang-froid de Michaud pour les décider à reprendre leurs pagaies. Ils se rendirent au village galoa de Ricombé et de là nous envoyèrent un messager pour demander du renfort, afin de délivrer un Galoa et un Inenga restés aux mains des Pahouins, qui ne manqueraient pas de les manger. Je partis aussitôt avec deux Sénégalais, je rejoignis Michaud, et nous décidâmes de nous rendre sans délai au village pahouin.

Mais à notre approche, les Pahouins, prévenus, abandonnèrent leur village, que nous trouvâmes complètement désert, et toutes nos tentatives pour faire revenir le.s habitants et entamer des négociations avec eux furent inutiles. Nous revenions sur nos pas un peu désappointés, lorsqu'une nouvelle complication vint changer le cours de nos idées; profitant de noire excursion à l'cxlrémilé la plus reculée du village, nos Adoumas avaient commencé un pillage en règle des cases les plus rapprochées du rivage; ils avaient embarqué dans les pirogues les

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dents d'éléphant et les coffres dérobés aux Pahouins, et n'attendaient que notre retour pour partir et emmener tout ce butin. Michaud dut les menacer de son fusil pour leur faire dccliarger ce qu'ils avaient pris; au même moment, le chef du village accourait pour réclamer ce qui appartenait à ses gens. Après l'avoir invité à constater que rien de ce qui avait été pris à son village n'était resté dans nos pirogues, nous lui fîmes savoir que nous l'emmenions avec nous comme otage, pour le garder jusqu'au jour où ses administrés auraient relâché l'Inenga et le Galoa prisonniers. Le chef pahouin fut conduit à la factorerie, où, ])endaQt toute la nuit, il mena une vie de possédé : il ne cessa jusqu'au jour de se plaindre et de crier; il fit le mort, l'épileptique, et nous étions obligés, pour le calmer, de lui jeter des verres d'eau à la figure. Dans la journée, les Pahouins vinrent régler le palabre, c'est-à-dire négocier pour la mise en liberté de leur chef; il fut relâché après qu'on lui eut fait promettre de ne plus faire prisonniers des Inengas, des Galoas ou d'autres, et de ne plus laisser piller les pirogues des peuples voisins.

Les Pahouin«, dont quelques-uns viennent de faire dan>; ce récit une bruyante entrée en scène, se désignent euxmêmes par le nom de Fans Balchi ; le nom de Pahouins leur est donné par les Gabonais et quelques autres peuples, leurs voisins. C'est une race forte et guerrière, dont les villages sont établis au nord de l'Ogooué, sur la rive droite. Les Pahouins sont grande et robustes; leurs yeux, pleins de vivacité, donnent à leur visage une expression farouche, qu'on remarque même chez les femmes; leur voix, aiguë et forte, se fait entendre à une grande dislance, cl ils out un cri de guerre qui ressemble à un hennisse-

ment prolonp.c. Un pagne étroit, dont rétolfc est tirée d une écorce de palmier quand ils ne peuvent se procurer des indienne> d'Europe, constitue tout leur habillement. Ouclque^-uns laissent croître leurs cheveux; d'autres, en plus gr.ind nombre, les coupent à cinq centimètres et les divisent en petites mèches qui sont ensuite tressées avec adresse, de manière à former des dessins variés; quelquefois, ils gardent de longues mèches, qu'il< laissent pendre sur les oreilles. Ceux qui ont de la barbe ont aussi l'habitude de la tresser à l'extrémité du menton. Les Pahouin-: se taillent en pointe les dents de devant; cette coutume, qu'on a indiquée à tort comme particulière aux peuple.> anthropophages, est trè^ répandue dans le haut Ogooué; mai>; ici, elle parait tendre à diminuer, au moins pour les enfants, parce qu'elle a souvent pour effet d'amener la destruction des dents ainsi taillées, et aussi par suite du voisinage de plusieurs peuples qui n'ont pas cette haliitude.

Les Pahouins ont des mœurs farouches; le moindre prétexte leur suffit pour attaquer leurs voisins, les tuer et mettre leurs habitations au pillage. Ils mangent leurs prisonniers de guerre; on les accuse même de déterrer les cadavres pour les manger, mais je supi)ose que c'est plutôt pour en avoir les crânes qu'ils couscrvent dans leurs cases. Leur principale occupation est la chasse, où ils se font accompagner par leurs femmes, vraies btMes de somme qui porteut tous les fardeaux ; le mari ne porte que ses armes et ses fétiches consistant en peaux de bêles, coquilles d'escargots, cornes d'antilopes, ou statuettes. L'arme préforée des Pahouins de l'intérieur est une redoutable arbalète, lançant à de grandes distances des flèches empoisonnées; ceux qui habitent les rives de

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rOgoouc préfèrent le fusil ; ils le chargent forlement, toujours à mitraille, avec des chevrotines et toutes sortes de débris de métaux; il en résulte une détonation formidable et un effet terrible à bout portant, mais en même temps un violent recul; aussi les Pahouins tirentils sans épauler, et, à plus de cinquante mètres, les effets de leur décharge sont-ils peu redoutables. Chez eux, comme dans beaucoup d'autres pays, les fusils à pierre sont les plus employés, par suite de la difficulté de se procurer à volonté des cap>ulcs.

Les femmes des Pahouins sont vaillantes et dures au travail; ils n'en ép;)usent généralement qu'une seule; cependant, en quelques endroits, les riches ont des concubines e>claves; c'est une exception qui résulte de leur commerce avec les blancs et de leurs rapports avec les peuples voisins de l'Ogooué. Par suite de l'extension du commerce européen d:jns ces contrées, les peuples en relations suivies avec nous acquerront certainement bien des habitudes nouvelles, sans qu'on puisse prévoir dans quel sens et jusqu'à quel point les coutumes anciennes céderont ou résisteront à l'influence de notre voisinage. Les Pahouins n'ont pas d'esclaves et n'en font pas le commerce.

Après avoir terminé ses achats, M. de Brazza revint du Gabon à bord d'une canonnière de guerre, le Marahoul; il trouva exécutés tous les travaux qu'il avait prescrits avant de nous quitter; il ne restait plus qu'à jjrcparer les marchandises en vue de notre prochain départ. Mais avant de quitter Lambaréné.je crois indispensable de donner quchjucs détails au sujet des maisons de commerce et autres établissements européens situés sur une grande ilc que l'Ogooué forme en cet endroit.

La factorerie allemande de la maison ^Voermann, de Hambourg, est située vers la pointe septentrionale de l'ile; elle se compose d'une vaste maison eu planches, renfermant lo magasin et les chambres des Européens, avec une grande marquise sur la façade tournée vers le fleuve, et de cases en feuilles de palmier établies de chaque côté de la maison principale; ces cases servent de demeure aux hommes employés par les directeurs du comptoir, c'est-à-dire aux Kroumans', aux interprètes galoas, kamas, etc. La factorerie anglaise Hatton et Cookson, de Liverpool, est située à environ trois kilomètres de la factorerie allemande. Il y a aussi à Lambaréiié une mission catholique, maison en planches contenant trois chambres et une petite chapelle, occupée par deux Pères et un Frère, et une mission prolestante américaine, très confortablement installée, où demeurent deux missionnaires avec leur femme. Enfin, en 188:5, au mois de février, le gouverneur du Gabon faisait défricher le sommet d'une colline, pour y établir un poste militaire, dans le voisinage de la mission catholique.

Quelques mots maintenant sur les opérations commerciales des factoreries. Souvent, les personnes qui dirigent ces établisssements échangent directement les marchandises européennes, dont leur magasin est approvisionné, avec les indigènes qui viennent quelquefois de fort loin leur offrir de l'ivoire, du caoutchouc et d'autres produits de leur pays recherchés en Europe; ou bien, ils vendent des marchandises à des agents, appelés traitants, qui vont les échanger dans les pays de l'intérieur; ils achètent ensuite à ces agents les produits

' Krou-man ou Krou-boy, liomme de la côle de Krou, près du Cap.

DU GABON A LAMBARÉNÉ.

qu'ils se sont procures. Les marchandises sont vendues aux traitants pour un prix bien supérieur à leur valeur en Europe; un pagine de 3 francs, par exemple, leur est compté 2 dollars; un collier de 1 fr. 50 est vendu 5 francs. De plus, les produits achetés aux traitants leur sont payés à très bas prix; c'est ainsi que le caoutchouc, rendu à Lambaréné, leur est payé en moyenne 1 fr. 2.3 la livre. Le bénéfice de la factorerie est donc parfaitement clair.

Les traitants sont des nègres appartenant à des peuples variés : il y a parmi eux des Sénégalais (anciens laptots), des Kamas, des Inengas, des Galoas, des Gabonais. Ils s'avancent quelquefois très loin dans l'inférieur, jusqu'au pays des Okandas, et l'on en trouve souvent plusieurs établis dans un môme village. Bien qu'ils payent très cher les marchandises des factoreries, ils feraient rapidement fortune, grâce au bas prix des produits qu'ils achètent sur place chez les peuples du haut Ogooué ou du haut Ngoumié; mais presque tous aiment à bien vivre : ils veulent singer les Européens, se donner des airs du « grand monde », et ils empruntent à leurs hôles leurs plus belles femmes, qu'ils payent royalement. Fréquemment aussi, ils avancent des marchandises à des habitants du village où ils sont établis; ceux-ci doivent leur livrer, à une époque convenue, une certaine quantité de produits en échange; mais ces sous-lraitanls n'acquittent pas toujours leur dette au jour fixé, et il en résulte des différends qui se règlent presque toujours à coups de fusil et se terminent souvent i)ar l'assassinat du créancier.

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