‹ Le Congo francais du Gabon a BrazzavilleChapitre 3 sur 41 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

DE LAMBAUÉNÉ A ASHOUKA.

Départ de Lambaréné. — La rivière Ngouniié. — Les Bakalès. — L'ile de Djoli. — Commencement des rapides. — Les Okotas. — Voyage par terre. — Les Apingis. — Les rapides des Apingis. — Six hommes noyés. — Ashoiika. — Les Okandas. — Expédition chez les Ossyébas. — Villages bangoués. — Fourberie d'un chef bangoué. — Le dika. — Grand palabre avec les Ossyébas. — Délivrance d'Antoine. — Un Ossyél)a de l'intérieur. — Retour à Ashouka. — Un essai de chasse au buffle.

Dan.s la malinéc du 22 janvier 1881, au grand ctonnemcnt des Européens présents, la cour de la faclorerie se trouvait tout à coup remplie d'une foule de noirs, hommes, femmes et enfants, d'un extérieur misérable. Nous eûmes bientôt l'explication de ce rassemblement, un des chefs de la troupe s'ctant adressé à M. de Brazza à peu près en ces fermes : « Commandant, les esclaves des Galoas et des lncng';is, connaissant ta bonté, viennent implorer ta protection; la plupart sont originaires du haut Ogooué; ils te prient de les rendre ;\ leurs familles, h leur pays. Plusieurs même ont le désir d'aller habiter, si lu y consens, ton village de Passa'. » M. de Brazza s'empressa d'accéder à la demande de ces pauvres gens; on dut, pour leur faire place, alléger les piro-

' La station de Franceville, près de la rivière Passa, affluent du haut Ogooué.

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g^ues d'une partie des marchandises embarquées qui furent laissées en dépôt à la factorerie; et, le 24 janvier, tous ces esclaves, au nombre d'environ cent cinquante, ainsi que le personnel de l'expédition, c'est-à-dire MM. de Brazza, Michaud, Amiel et Guiral, Européens; six Sénégalais et quarante-cinq Gabonais', ayant pris place dans les pirogues, on appareilla pour le haut Ogooué.

A partir de Lambaréné, l'Ogooné, grâce à sa largeur, n'a qu'un faible courant. Les rives sont garnies de nombreux villages, où l'on trouve presque toujours quelques traitants galoas, inengas et kamas. Les villages de la rive droite appartiennent aux Fans Balchi ou Pahouins; ceux de la rive gauche, jusqu'à la rivière .Ngoumié, sont des villages d'Inengas. C'est dans ceux-là que commandent les deux chefs les plus influents de toute la région du bas fleuve : Rénoké, vieillard aveugle, qui déplore la venue des Européen^;, parce qu'auparavant son pays était le centre du commerce avec les traitants d'esclaves du cap Lopez, et Rékanga, chef puissant et riche, qui possède dans le Ngoumié un village habite par plus de quatre cents esclaves.

La rivière Ngoumié, qui se jette dans l'Ogocué près du village de Rénoké, à plusieurs milles des factoreries, est un cours d'eau très considérable. A partir de son confluent avec le fleuve, cette belle rivière peut être remontée pendant plus de cent kilomètres par des vapeurs de cent cinquante tonneaux; à cette distance, on se trouve arrêté par les chutes de Samba, qu'un vapeur ne peut franchir; mais au delà, la rivière redevient navi-

' I.csSénéfîalaiset les r.abonais Paliouin*;, Boulous, Kamas, elc.) sont enpafîés pour les expéditions moyennant 35 fr. par mois et la nourriture, ce qui équivaut à peu près à 70 fr. par mois.

gable jusqu'au voisinage de sa source, située presque aussi loin vers Test que Franceville.

Au delà du Ngoumié, la rive gauche du fleuve est habitée, jusqu'à l'ile de Djolé, où l'on arrive en trois jours de navigation, par le peuple b;ikalè. En plusieurs points, notamment à l'endroit appelé Sankifla, on remarque des emplacements de villages aujourd'hui abandonnés; cela tient à la singulière coutume qu'ont 'les Bakalès de déserter complètement leurs villages aussitôt qu'un chef ou un personnage influent vient à y mourir. Ils préfèrent aller construire de nouvelles cases à une certaine dislance plutôt que de resler sur une terre où, selon leur croyance, ils mourraient bientôt s'ils eonlinuaicnt d'y demeurer. Je n'ai trouvé cette coutume et cette croyance que chez ce peuple.

Les Bakalès, grands et vigoureux, ont un tempérament résistant, qu'ils entretiennent en passant presque tout leur temps à la chasse dans les forets vierges, ils forment une population nombreuse, dont les villages s'étendent dans le vaste pays arrosé par le Ngoumié; mais cette peuplade guerrière et redoutée de ses voisins parait tendre à se disperser par des émigrations continuelles. Le vêtement des Bakalès est le pagne en fil de palmier, que les étoffes européennes ne tarderont pas à remplacer complètement. Leurs occupations sont la fabrication du caoutchouc et la chasse de l'éléphant, dont les défenses sont un article très important, et dont la chair sert à leur nourriture. Beaucoup de Bakalès font le métier de sous-traitants dans les conditions que j'ai signalées précédemment; ils font aussi le commerce d'esclaves. Ils peuvent avoir plusieurs femmes : en posséder beaucoup est, chez eux, un signe de richesse. Moins jaloux

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que les Fans Batclii, ils prêtent ou plutôt louent volontiers leurs femmes; les infidèles sont vendues comme esclaves.

Les Bakalès de l'intérieur assassinent fréquemment les traitants établis cliez eux. Le chef Douma Milobi, qui habite près de l'embouchure du Ngoumié, ferme souvent cette rivière au commerce quand il voit que les eaux basses empêchent le « bateau de guerre « de remonter rOgoouc jusque-là; mais les gens de l'intérieur connaissent une route qui conduit des Okolas dans le haut Ngoumié, en suivant une petite rivière qui se jette dans rOgooué, près de Djambala; d'ailleurs, le traitant Boubou, établi à Lopé, communique facilement avec sou confrère du haut Ngoumié.

Arrivée à l'ile de Djolé, notre flottille s'arrêta, la na- ' vigation dans les rapides que nous allions avoir à franchir nécessitant certaines précautions indispensables, si l'on veut éviter des pertes de marchandises, lorsque les pirogues viennent à cliavirer : au moyen de perches et de lianes coupées dans l ile, nous attachâmes les caisses et autres objets formant le chargement des pirogues. Malgré toutes ces précautions, il est bien difficile de franchir certaines parties de l'Ogooué sans subir quelques pertes, parce que les embarcations se brisent souvent contre les récifs, très nombreux en certains endroits.

Après Djolé, on rencontre une autre ile plus petite, et le fleuve, qui jusque-là avait été très large, se rétrécit notablement; bientôt il décrit des courbes où lègne un fort courant, que les pirogues franchissent cependant sans trop de peine; mais plus loin, l'Ogooné, resserré entre des rochers, roule avec une rapidité ver-

tigineuse ses eaux blanches d'écume, el, eu certains endroits, où les remous sont trop violents, on est obligé de tirer les pirogues à terre, au moyen de cordes ou de lianes, pour les remettre à l'eau en amont du passage dangereux.

Au milieu des rapides qui font suite à l'ile de Djolé, il y a plusieurs petites îles habitées par un des peuples les moins nombreux de l'Ogooué : c'est celui des 01<;otas, qui n'ont que trois villages; nous passâmes une nuit chez Djambala, un de leurs chefs influents.

Les Okotas, que leurs voisins appellent souvent Bakolas, sont de (aille moyenne, mais robustes; leur physionomie est douce, bien que leurs yeux indiquent ordinairement un caractère ruse. Ils sont, en général, peureux et redoulent fort les FansBalchi; ce n'est pas sans raison : plusieurs m'ont répété le fait suivant, que Djambala avait déjà raconlé à M. de Brazza : à la saison où les eaux sont basses, des Palioiiins étaient venus, s'étaient emparés d'un Okota et, après l'avoir dépecé sur un rocher du rivage, s'en élaient parlagé les morceaux pour les manger. Les Okotas sont vêtus d'un pagne eu étoffe européenne qu'ils portent comme une sorte de jupon; leurs ornements sont des bracelets et des colliers de perles que leur donnent les traitants pour avoir des vivres ou pour payer leur travail, car souvent ils s'engagent comme pagayeurs sur les pirogues de ces traitants. Leur vie se passe à pécher, ou bien, cachés derrière les rochers dans leurs petites pirogues à un homme', ils exercent le métier de pilleurs d'épaves, que les dangers de la navigation eu cet endroit rendent souvent fort

' Appelées moussiJc

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lucratif. Les femmes des Okotas sont agréables, bien faites et d'une grande propreté; leurs maris les vendent ou les prêtent moyennant payement. D'après les renseignements que j'ai pu recueillir, ce peuple viendrait d'un pays situé au nord, sur les bords de la rivière Okono, qui côtoie à l'intérieur les montagnes de cristal et vient se jeter dans l'Ogooué devant la grande lie des Okotas; ce pays, qui n'a pas encore été exploré par les Européens, est, parail-il, couvert de forêts vierges habitées par les Fans Batchi.

En quittant le village de Djambala, situé un peu avant l'Okono, on s'engage au milieu de récifs qui deviennent de plus en plus dangereux; jusqu'à Ashouka, le lit de l'Ogooué est semé d'énormes rochers contre lesquels l'eau vient se briser en formant de gros tourbillons. Les esclaves que nous emmenions, assis sur les chargements ou aux pieds des pagayeurs, compromettaient l'équilibre des pirogues et augmentaient les difficullés de la navigation; M. de Brazza décida alors que ces esclaves, du moins fous ceux qui n'étaient pas en élat de pagayer, débarqueraient et prendraient la route de terre en côtoyant l'Ogooué. Je fus chargé de les accompagner avec quelques Séjiégalais et Gabonais, car nous avions à traverser de nombreux villages, et il était à craindre que leurs habilants n'essayassent d'enlever quelques esclaves, ce (jui faillit du resie arriver plusieurs l'ois.

A partir du j)ays des Okolas, les rives de l'Ogooué changent d'aspect : aux forêts vierges, aux montagnes boisées succèdent i)ar intervalles des hauteurs couvertes d'une herbe assez courle, cl, à mesure (jue l'on s'avance vers le haut fleuve, quelques prairies apparaissent; il n'y a plus de forêts vierges que dans les bas-

LE COXGO FRANÇAIS.

fonds, souvent marécageux, souvent aussi sillonnés de peiils ruisseaux d'eau claire qui se jettent dans f Ogooué.

La route, ou plutôt le sentier de sauvages que nous suivions, traversait de nombreux vilhiges bien peuplés appartenant à des Bakalès, que les Okotas appellent Bangoués'. Nous établissions quelquefois notre campement dans les montagnes, mais le plus souvent nous allions passer la nuit sur le rivage de l'Ogooué, où nous retrouvions les pirogues. Après trois jours de marche, nous atteignîmes le premier village des Apingis, où demeure un chef influent, Moëlli, que IM. de Brazza connaissait depuis longtemps.

Les Apingis n'ont que trois villages sur les bords de l'Ogooué. Comment et à quelle époque ont-ils quitté les autres Apingis qui habitent près de la rivière Ngoumié? Est-ce une guerre, est-ce une chasse lointaine qui les a séparés? Eux-mêmes l'ignorent, et je les ai fort étonnés en leur parlant de leurs frères du Ngoumié. Ils ont à peu près les mêmes mœurs que leurs voisins et amis les Akolas. Leurs femmes sont assez gentilles, malgré une coiffure singulière dont elles ont emprunté la mode aux Okandas, peuple que nous rencontrerons bientôt : elles divisent leurs cheveux eu deux touffes dont elles font de chaque côté de la tête un énorme chignon. Elles s'épilent complèlemeni les sourcils et les cils, et se peiguent, à l'aide d'un bois rouge broyé avec de l'huile de palme, une raie au-dessus des sourcils et une autre longitudinale sur chaque joue. Les Apingis louent volontiers leurs femmes. Ils ont des relations suivies

' M. de Brazza, Banjjouins; et Compiègne, Bangouens.

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avec les Okandas leurs voisins, et il se fait souvent des mariages d'un peuple à l'autre. Comme les Okofas, ils sont quelque peu voleurs et pilleurs d'épaves.

>'ous restâmes une journée au village apingi, où eut lieu un palabre entre les chefs et M. de Brazza, qui voulait acheter une grande pirogue et en commander plusieurs autres.

.M. de Brazza, ayant encore diverses affaires à régler avec les Apingis, était demeuré en arrière. Pendant celte absence, notre personnel d'esclaves galoas, qui venait d'être cruellement éprouvé par la dyssenterie, fut atteint d'un nouveau malheur; six Galoas périrent dans un accident dont je vais raconter les principales péripéties. Vers dix heures du malin, j'avais accosté la rive droite en compagnie de .Michaud, près d'un village ossyéba établi sur une montagne; nous voulions y acheter des bananes, mais nous dilmes y renoncer à cause du prix exorbitant qu'on nous en demanda. Une excellente bouteille d'altora-gin que nous possédions ce jour-là nous avait mis en belle humeur, et nous nous éloignions en chantant du village ossyéba, lorsqu'en approchant de la forêt qui, en cet endroit, borde l'Ogooué, nous entendîmes un bruit confus qui nous fit l'effet d'une chanson; mais nous fûmes bientôt détrompés par .\miel, qui nous dit : « Six hommes noyés! Vous entendez les pleurs de leurs femmes. " Voici comment l'accident était arrivé : dans une pirogue conduite par deux Okandas et quelques .\doumas, étaient montés deux enfants et quelques esclaves galoas qui savaient pagayer. Arrivée dans un de ces rapides où l'Ogooué, profondément encaissé, forme de terribles tourbillons, la pirogue, mal dirigée au milieu des rochers, s'emplit d'eau; quatre

Galoas et les deiix enfants se noyèrent; tout le chargement fut perdu et l'embarcation fendue d'un bout à l'autre; les Adouraas et les Okandas échappèrent à la mort en se cramponnant à la pirogue. ^I. de Brazza revint des Apingis une heure après l'accident. Il entra dans une violente colère contre les Okandas et les Adoumas, qu'il accusait d'avoir causé volonlairement ce malheur, et il les priva d'une partie de leur salaire; puis, craignant qu'après une telle catastrophe les Galoas ne voulussent plus le suivre jusqu'à Franceville, il imagina d'offrir aux femmes qui pleuraient leurs maris et surtout leurs marchandises perdues, un papier, payable à la station, au moyen duquel elles pourraient se procurer l'équivalent de ce qu'elles avaient perdu. Elles s'empressèrent d'accepter et de grossira l'envi l'état de leurs pertes; on leur remit le papier, et les larmes furent séchées; Niaogoudé et Adoumaka trouvèrent un autre époux le soir même; seule la pauvre Laingo pleura pendant plusieurs jours son petit mari, jusqu'à ce qu'un nommé Njeoué l'eiU remplacé, avec avantage, je crois.

Le lendemain de ce jour néfaste, je quittai la pirogue où la fatigue m'avait obligé de monter pour continuer par terre le voyage jusqu'à Asliouka. Le pays devient de plus en plus pauvre en forêts. Les montagnes déboisées, bien plus hautes que celles des Apingis ou des Okotas, sont couvertes d'herbe; dans les vallons, les prairies succèdent aux prairies, et de loin en loin seulement un ruisseau ou un petit marécajje fait suite à uneélroilc bordure de forêt. Jusqu'à Ashouka, ce pays est habité par le peuple okanda, un des plus utiles à connaître parmi ceux de l'Ogooué.

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Les Okandas sont des hommes grands et bien découplés ; quelques-uns même sont de véritables colosses, comme par exemple Poulé Moghéné du village d'Ashouka, Olinda du village d'Adoumaka, qui ont au moins 1"',90 de hauteur. La couleur noire de leur peau n'a pas une intensité tout à fait constante. Leur figure assez régulière dénote, chez la plupart, un caractère énergique. Ce sont des navigateurs intrépides et d'habiles piloles; il n'y a pas de meilleurs chefs de pirogues pour la navigation sur l'Ogooué; mais ceux qui emploient les Okandas doivent les traiter avec ménagement, car s'ils aiment les compliments et les paroles flatteuses, ils n'oublient jamais les mauvais traitements et s'en vengent en faisant chavirer les pirogues. Les Okandas font le commerce des esclaves, qu'ils vendent aux Inengas et aux Galoas. Quelques-uns se livrent aussi à la fabrication des pirogues, mais la plupart d'entre eux travaillent comme pagayeurs ou comme pilotes au service des voyageurs ou des traitants. Ils portent le pagne en étoffe d'Europe et se rasent la tète en réservant par places quelques touffes de cheveux. Cette habitude leur est presque imposée par l'abondance d'une espèce de pou noirdfrc qui se multiple prodigieusement; comme les Apingis, ils s'épilent complètement les sourcils et les cils. Les femmes sont grandes, bien faites et fort jolies, relativement, bien entendu. Klles portent comme les hommes le pagne d'étoffe, niais leurs cheveux sont arrangés en un double chignon immense, coiffure que j'ai déjà signalée en parlant des Apingis.

Les Okandas ont quelques idoles en bois {grossièrement sculptées, comme on eu trouve dans le bas Ogooué; ils ont aussi celle qu'on nomme Mboucti, que je décrirai

en parlant des Adoumas, et des fétiches variés, ossements, cornes de ruminants, etc., auxquels ils attribuent des vertus particulières, tantôt pour éviter la mort en franchissant les rapides, tantôt pour se préserver des maladies ou pour faire une prompte fortune : ceux-là sont les féliches personnels. Les idoles et les IVlboueti appartiennent ordinairement au village, qui en possède quelquefois un grand nombre; on leur demande un succès de guerre, une bénédiction dans les grandes circonstances de la vie ou avant d'entreprendre un voyage dangereux. On leur offre quelquefois des poules, mais les chefs, souvent assez sceptiques, les utilisent la plupart du temps pour leur propre alimentation. Lorsqu'un Okanda veut prendre un engagement solennel, il prononce une formule commençant ainsi : Nman- (jon(jo mniholio hi-di-hi, etc., et en même temps il se frappe d'une certaine façon l'épaule cl le bras gauches avec la main droite. Amamjnncjo est évidemment, sous un nom différent, la même chose que le Hiâschi des Kamas. C'est un être surnaturel dont les femmes et les enfants n'entendent prononcer le nom qu'avec terreur. A certaines époques de l'année, oii tous les gens du pays vont entreprendre des travaux importants, à l'époque des plantations par exemple, le chef le plus influent du pays convoque ses amis et les chefs moins influents de son voisinage, et l'on annonce le Nmangongo. C'est ordinairement le soir que la cérémonie a lieu. Les invités se réunissent pour chanter et danser au son du tambour; mais les femmes, au lieu d'assister à la fête, quittent le village pour aller se cacher. Au moment oii la danse commence à présenter quelque animation, apparaît tout à coup un personnage étrangement costumé et

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méconnaissable, qui se met à exécuter en dansant de bizarres contorsions. Ce personnage représente Nmangongo. Son costume est ordinairement composé d'un grand pagne en feuilles de bananier; il a aussi les épaules couvertes de feuillages tressés de manière à ne pas se déranger pendant qu'il danse; enfin, il a sur la téte une sorte de coiffure faite avec des herbes ou des débris de pagne qui couvrent son visage. Demandez aux assistants quel est cet homme? Ils répondent : « Nmangongo. >' D'où il vient? - Nmangongo. C'est-à-dire l'esprit, l'être surnaturel qui vient on ne sait d'où et disparait ou ne sait comment. La danse dure très longtemps, et, pendant qu'elle dure, les fétiches sont exposjL'S, jusqu'à ce que Nmangongo disparaisse. Cet être préfendu surnaturel, que nous avons le droit d'appeler un personnage, doit être un chef de village déguisé, qui joue ce rôle pour entretenir dans le peuple une croyance salutaire, et, suivant moi, la crainte superstitieuse qu'il inspire a surtout pour but de maintenir les femmes dans le devoir et de prévenir un trop grand dérèglement dans les mœurs. Ainsi, chez les Okandas, une femme ou un enfant qui n'ont pas vu Nmangongo n'ont pas le droit de prononcer son nom. Une femme ou un enfant ne peuvent descendre le Meuve jusqu'à Lambaréné, s'ils n'ont vu Nmanjjongo. Enfin, les chefs vieillards Dcson, Kbouenjia et Ashouka m'ont affirmé que les rapports sexuels étaient interdits aux jeunes gens qui n'avaient pas vu Nmangongo. Tout cela sous peine d'avoir la tète coupée. Maitifenanf, les mœurs paraissent s'être adoucies, et la peine infligée en pareil cas n'est plus aussi rigoureuse, mais on veille avec soin à ce qu'il ne soit commis aucune infraction à ces lois bizarres.

Vers l'âge de quatorze ou quinze ans, les adolescents sont initiés à la connaissance des fétiches; ou leur enduit le corps de charbon pilé et l'on fait des cérémonies qui durent trois ou quatre jours. Pendant tout ce temps, ils n'ont pas le droit de regarder une femme, et doivent se cacher derrière une case ou dans un endroit écarlé, où on leur porte à manger. Si le jeune homme est ira fils de chef, on le marie ordinairement après ces cérémonies.

Les femmes font aussi une cérémonie particulière à une époque qui coïncide quelquefois avec celle du Nraangongo. Elles se réunissent munies de leur panier qui ressemble à une hotte, et précédées de la plus âgée d'entre elles, qui chante sur un ton plaintif, elles font le tour du village en battant des mains et eu chantant en cadence; elles se dirigent ensuite vers la plantation. J'ai assisté à ce départ, mais j'ignore comment la cérémonie se continue et se termine.

En dehors de la croyance au Nmangongo et aux fétiches, il y a chez les Okandas, comme chez la plupart des peuples de l'Ogooué, uue foule de superstitions bizarres. Il y a des actions fétiches qu'on ne peut commettre sans s'exposer à d'Iiorriblcs niallicnrs; il y a des viandes fétiches qu'on ne doit pas manger sous peine de mort. Ces prohibitions sont quelquefois spéciales à un individu, à une famille ou à un sexe. C'est ainsi que les femmes des Okandas ne peuvent manger indifféremment toutes sortes de viandes; le cabri, le mouton et la poule leur sont interdits; niais elles peuvent manger du buffle, du porc, ou des poissons que l'Ogooué fournit en abondance. Fl est défendu de se servir d'une marmite où l'on a fait cuire une viande défendue; une

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telle action pourrait, suivant eux, causer une mort prompte à celui qui la commettrait.

Ashouka, vieillard aveugle, et Boïa, jeune chef intelligent et ambitieux, sont les plus grands féticheurs que j'aie vus chez les Okandas. C'est souvent à leur habileté comme escamoteurs que les féticheurs doivent leur influence; j'en ai connu de très adroits. Un jour qu'un de mes hommes, ayant été volé, s'en était plaint au chef du village auquel appartenait le voleur, ce chef répondit : « Je ne crois pas que mes gens soient des voleurs, mais je vais m'en assurer. » 11 arracha alors une feuille à un arbuste voisin, et en la frottant entre ses deux mains il nous dit : Si mes hommes sont des voleurs, la feuille se retrouvera dans mes mains; sinon, on ne la verra plus. » Il ouvrit alors la main; la feuille, adroitement escamotée, avait disparu.

.le compléterai les renseignements qui précèdent sur les croyances superstitieuses des Okandas, par une anecdote qui n'a pas besoin de commentaires. Les faits que je vais raconter se sont passés lors de mon deuxième voyage à Franceville, dont on trouvera plus loin le récit. Vers la fin du mois de juin, en 1S81, alors que je remontais l'Ogooué avec une nombreuse flottille de pirogues, les Okandas Poulé .Maghéué, Ou[;omo et Dcsou vinrent me dire qu'un de leurs compatriotes du village de Monghia, près Ashouka, avait mangé un félidie et l'avait par consé(iucnt dans le ventre. Ils ajoutèrent <iu'il avait fait ce singulier repas depuis fort longtemps, et que depuis lors il se piomenait souvent la nuit pour manger ses camarades ou pour les faire mourir. Arrivé chez les Akotas, je voulus soigner cet honnnc, (jui pendant la nuit |)oussait souvent des cris bizarres, et ne faisait que

gémir pendant le jaur. Bien qu'il se débattit violemment et tint ses dénis serrées avec force, je réussis à lui introduire dans la bouche une dose de laudanum; mais il rejeta presque aussitôt le remède, et les Okandas qui assistaient à l'opération me dirent que c'était inutile, que le malade devait mourir. Le lendemain de cette scène, les Okandas voulurent confirmer leur pronostic : ils débarquèrent le malheureux, et, le maintenant avec force, lui plongèrent la téte dans l'eau. Attiré par les rugissements du patient, j'accourus à temps pour le sauver; mais comme je reprochais aux Okandas leur barbarie, Maghéné me répondit sans s'émouvoir que c'était " remède du pays ». Quand on eut remis le malade dans une pirogue, je dus partir pour surveiller les Adoumas qui avaient pris de l'avance, et pendant que j'étaiî absent, les Okandas demandèrent à un Européen qui m'accompagnait, M. Janot, la pei-mission de débarquer pour « faire fétiche M. Janot, qui ne connaissait encore qu'imparfaitement les usages du pays, accorda la permission, qui fut utilisée de la manière suivante. Les Okandas débarquèrent leur compatriote malade, le portèrent dans la forêt et lui ouvrirent le ventre pour voir le fétiche. Quand M. .lanot les vit revenir et qu'il eut remarqué leurs couteaux teints de sang, il leur demanda où était leur camarade'; ils répondirent simplement : ' Le fétiche est tué. ■ En apprenant cet événement, j'entrai dans une violente colère, et je menaçai Maghéné de lui chercher son fétiche; mais nous approchions des l)lus violents rapides du pays des Akolas, et dans la crainte que les Okandas ne fissent par méchanceté chavirer les })irogues, je dus faire semblant d'oublier leur atroce barbarie. Des faits analogues ù ctlui que je

DE LAMBARÉNÉ A ASIIOUKA.

' viens de racoafer ne sont pas rares. Toutes les fois qu'un homme est en proie à une vive agitation, résultant d'une surexciiation nerveuse due à des causes très variables, on en conclut qu'il a un fétiche dans le ventre et on le tue, de peur qu'il ne tue ses amis; on lui ouvre le ventre ou on l'empoisonne avec le mhoun- (lou, dont les Okandas connaissent les dangereuses propriétés.

D'après le témoignage de plusieurs chefs et vieillards que j'ai interrogés, les Okandas seraient originaires du nord de la rivière Ivindé; ils ont été chassés de leur pays d'origine par une tribu d'Ossyébas. C'est dans le pays des Okandas que se trouve, près de Simbona, un village isolé peuplé par des Obongos ou Okoas, peuple nain, originaire des bords du Ngoumié.

.l'étais à peine arrivé à Ashouka, qu'un incident vint m'empéclier do jouir du repos dont j'avais grand besoin et que j'espérais y prendre. Quelques Sénégalais, établis chez les Okandas, où ils faisaient du commerce pour le compte des factoreries allemandes, vinrent prier M. de Brazza de délivrer un des leurs qui était, depuis un mois environ, prisonnier des Ossyébas. M. de Brazza, surchargé d'occupations et d'ailleurs très fatigué, ne pouvant par conséquent se rendre en personne chez ces Ossyébas, dont le village est à trois jours de marche d'Ashouka vers le Ngoumié, me chargea d'aller à sa place tenter la délivrance du Sénégalais.

Accompaj'né d'un guide kama et des Sénégalais Yombik et Manuel, je quittai Ashouka au point du jour. Après avoir traversé le pays des Okandas, j'atteignis le premier village des Bangoués; le pays devenait plus riant, la végétation plus riche à mesure que je m'cloi-

gnais de l'Ogooùé; je passai la première nuit dans le troisième village bangoué que je rencontrai.

Dès le matin du deuxième jour, reprenant notre route, nous traversons encore quelques villages bangoués. Dans l'un d'eux, je m'arrêtai pour renouveler notre provision de manioc; le chef vint me voir et me tenir compagnie. Il me demanda avec curiosité quel motif m'amenait dans ces parages. Quand je lui eus expliqué le but de mon excursion, il me dit : « Les Ossyébas ne sont pas dans leur village, mais dans la forêt voisine, où ils travaillent le caoutchouc-, mais si tu as affaire à leur chef, on va le faire venir, et tu pourras ainsi palabrer avec lui sans aller plus loin. » Mon guide, qui était présent, me conseilla d'accepter cette proposition, en ajoutant que, pour continuer la route, il nous faudrait traverser une épaisse forêt, où nous aurions à courir les plus grands dangers en cas de guerre. Après une heure d'attente, je fis demander le chef, qui avait promis de faire venir l'Ossycba; on me dit qu'il venait de partir pour la chasse et ne rentrerait que le lendemain! La vérité, c'est que j'élais joué, le Bangoué n'ayant eu d'autre but, en me faisant sa proposition, que de prendre de l'avance sur moi pour aller prévenir les Ossyrbas de ma prochaine visite. Je dus me résigner à continuer la marche en avant. Comme le guide l'avait annoncé, le pays changea d'aspect; aux prairies succéda la forêt vierge semée de loin en loin de clairières couvertes d'une herbe très élevée; le chemin de la forêt était tortueux et glissant, coupé de ruisseaux qui s'étaient creusé des lits très profonds, landis que d'aulrcs s'étalaient en larges flaques et formaient en certains endroits de véritables marais. Il était presque nuit

DE LAMBARÉNÉ A ASFIOUKA.

quand nous arrivâmes, après bien des fatigues, dans un campement, sorte de village provisoire où des Bangoués étaient occupés à la préparation du dika. Ce dika est une sorte de condiment que l'on fabrique avec le noyau d'un fruit très doux, produit par un gros arbre. Les femmes brisent les noyaux pour en retirer les amandes, qu'elles broient ensuite très finement; la pâte faite, elles la façonnenten forme de fromage qu'on fait cuire ou sécher; cette pâte devenue alors très dure est raclée avec un couteau et employée comme assaisonnement. Tous les peuples voisins sont très friands de ce dika, qui leur sert à préparer le manioc, la bauane, et même la viande ou le poisson.

Le chef du petit campement me reçut cordialement et m'offrit sa propre case; en échange de ses bons procédés, je lui donnai de la poudre, du sel et des perles, présents qu'il reçut avec grand plaisir. Très étonné lorsque je lui eus expliqué l'objet de ma mission, il me dit que les Ossyébas étaient fort méchants, qu'ils faisaient souvent la guerre à son peuple et qu'ils avaient dans leur village l'homme le plus fort de fout le pays. « Peu m'importe, lui répondis-je, je tiendrais seulement à savoir si j'ai encore une longue route à parcourir. » Sa réponse affirmative me causa beaucoup d'eunui : il y avait deux jours que je marchais sans relâche, et le guide avouait qu'il ne se rappelait plus le chemin. .J'eus bien de la peine, malgré mon insistance, à décider ce chef à m'accompagncr chez les Ossyébas, en l'assurant que mes iulcniions étaient toutes pacifiques; la vue de quelques marchandises (étoffes et poudre) que je lui promis, s'il consentait à me servir de guide, mit fin à son hésilaliou, et il s'engagea i\ venir avec moi jusqu'au village ossyéba. Je passai la nuit au campement, après

avoir fait uq fin souper, consistant en crabes et crevettes péchés dans le ruisseau voisin et assaisonnés de dii^^a.

A la pointe du jour, nous continuons de marcher, en compagnie du chef bangouc; nous sommes toujours dans la forêt, mais les marécages se rencontrent plus rarement, car le pays devient montagneux. Cette marche durait depuis deux heures, lorsqu'au détour d'un sentier je vis à peu de distance un village considérable; notre nouveau guide assura que c'était celui des Ossyébas.

JNous eûmes bientôt franchi une centaine de pas qui nous en séparaient, et par la petite porte pratiquée à l'une des extrémités de l'enceinte, je pénétrai dans le poste de garde qui était une case très vaste'. Les Ossyébas n'avaient pas attendu mon entrée pour montrer la turbulence de leur caractère : ils s'étaient mis à crier pour faire fuir les femmes et les enfants et rassembler leurs amis, et tous accoururent en brandissant leurs fusils. Ému de leurs vociférations, le Bangoué commençait à s'inquiéter de la tournure que prenaient les événements; il dit cependant aux Ossyébas : Le blanc que j'amène ne vient pas i our faire la guerre, mais pour régler de grands palabres. » Ces paroles apaisèrent un peu les Ossyébas, qui, après s'élre concertés, finirent par se

' Les villages des Ossycbas et des Paliouins se ( (niiposent de deux rangées par.illcles de cases peu élevées ei conlijjucs. c'est du côté de la ruelle ainsi formée que s'ouvrent les portes des cases qui ont du luême côté une sorte d'avanl-toit soutenu par des coioniiettes ou piquets fichés en terre, queli|uefois ornés de têtes d'Iioninies grossièrement sculptées. Les deux extrémités de l'allée médiane sont ordinairement barrées par une grande case servant de poste de ganle, où se lienuent les hommes chargés de veiller ù la sécurité j;énérale. l'our pénétrer dans le village, qui se trouve ainsi compicteintnt clos, il n'y a qu'une petite porte ;\ chaque extrémité et les portes de quelques cases qui, par exception, donnent ;\ l'extérieur.

DE LAMBARÉNÉ A ASIIOUKA.

rapprocher de moi. J'avais ordonné à mes compagnons de poser leurs armes et de s'asseoir; je m'assis moi-même au milieu du village, sur un tabouret du pays, et je me mis à fumer. Les Ossyébas, complètement rassurés, m'examinaient avec curiosité. Je leur fis demander si le chef était parmi eux; on me répondit que non, qu'il était à la chasse, mais qu'en son absence, je pouvais m'adresser à son frère, qui le remplaçait, et le grand palabre commença.

Voici, en substance, le discours que je fis traduire au frère du chef ossyéba :

« Mon père le commandant, qui est en ce moment à Ashouka, m'envoie pour vous demander pourquoi vous avez mis à la bikhe ' un homme de commerce, et pourquoi vous le retenez prisonnier depuis plus d'un mois. Mon père fait savoir aux Ossyébas que s'ils ont à se plaindre des traitants, il faut le lui dire, à lui ou à un de ses enfants, lorsqu'ils passent à Ashouka, mais qu'il ne faut pas se faire justice comme vous l'avez fait. Pourquoi avez-vous retenu le Sénégalais? »

Là-dessus il me fut répondu :

« Un traitant sénégalais, établi dans un village voisin, avait fait une avance de marchandises à un homme de notre village. Les vivres venant à manquer à ce Séné-

' l,a bilche que l'on met au pied des esclaves et en (jénéral des prisonnier^ pour les empêcher de fuir, est plus souvent un tronc de l'arbre appelé comho-combo, d'un diamètre d'environ 0™,25. Vers le milieu de sa lonjjueur, la bi^elie est perforée diamétralement; le pied du prisonnier passe ;\ travers celte ouverture, et, pour l'empêcher d'en sor-tir, on y passe une cheville de fer qui diminue le diamètre. .\u moyen de lianes servant de cordes, dont il tient un bout daeis la main, l'esclave peut soulever les extrémités de la bilche, qui sans cela traînerait ù terre et rendrait la marche à peu près impossible.

galais, nous lui avons donné un cabri, des poules et du manioc, dont la valeur devait être déduite sur ce qui lui était dû pour les marchandises. Le chef traitant Boubou ayant alors réclamé du caoutchouc à son sous-traitant, celui-ci répondit que les Ossyébas refusaient de lui en donner, en payement de ce qu'il leur avait fourni, mais il ne dit sans doute pas qu'il avait reçu des vivres en àcompte; puis, il nous réclama le caoutchouc. Pour éviter de longs palabres, l'Ossycba qui avait reçu les marchandises lui en fournit quelques boules, mais l'autre les trouva insuffisantes, et quelque temps après, notre frère, étant allé faire du commerce chez les Okandas, fut arrêté et mis à la chaîne. Boubou nous fit dire qu'il serait relâché quand nous aurions entièrement payé. Après plusieurs lunes, ne le voyant pas revenir, nous demandâmes à Boubou d'envoyer un de ses hommes pour prendre le caoutchouc, et il envoya le Sénégalais Antoine. Des hommes forts, apostés sur la route, saisirent Antoine, qui fut mis àlabilche; mais les Ossyébas l'ont bien traité, et il est parti de notre village en bonne santé, tandis que Boubou a mal nourri notre frère, qui était très maigre en revenant chez nous. »

L'orateur fit alors approcher un jeune Ossyéba qui était effectivement fort maigre. Je ne pouvais évidemment donner tort aux Ossyébas; je leur demandai seulement à voir Antoine, et je les priai de le mettre en liberté. Ils s'écrièrent alors tout d'une voix qu'ils avaient délivre Antoine, en apprenant qu'un blanc venait le chercher. Je les félicitai de cette action et leur recommandai de bien agir avec les traitants, auxquels ils devaient les fusils et la poudre. Le frère du chef me répondit que les gens de son pays ne craiguaient per-

DE LAMBARÉXÉ A ASHOUKA.

soane et cependant ne causaient aucun ennui à leurs voisins, mais qu'ils ne voulaient pas non plus être ennuyés, et qu'ils répondraient par la guerre aux misères que voudrait leur faire Boubou.

Le grand palabre était terminé. Les Ossyébas demandèrent à examiner les fusils des blancs dont ils avaient entendu parler, et me prièrent de tirer quelques coups. Je déchargeai alors mon wincliester sur un arbre : la rapidité et la précision du tir les étonnèrent beaucoup; mais tous les Ossyébas du voisinage, attirés par les détonations successives, accouraient de tous côtés en armes et demandaient si c'était la guerre; il y en eut bjentôt plus de cent. Je les rassurai et leur offris d'examiner mon fusil et mon revolver, mais aucun d eux n'osa y toucher, parce qu'ils regardaient ces armes comme fétiches.

Après avoir échangé avec le frère du chef quelques compliments et quelques cadeaux, je me disposais à partir, laissant les Ossyébas enchantés de ma visite et leur promettant de revenir dans leur village, quand je vis sortir de la maison de garde un homme de leur nation, aussi remarquable par sa taille élevée que i)ar les ornements bizarres dont il était couvert. C'était un colo>sc aux larges épaules, aux bra< puissamment musclés. Sur son front et ses oreilles retombaient les tresses de ses cheveux garnies d'anneaux et de c} lindres de cuivre rouge et de laiton. Ses oreilles étaient traversées d'un gros cylindre de bois rouge, et il avait cinq ou six poils de queue d'éléphant passés dans les narines. D'énormes bracelets d'ivoire ornaient ses poignets, et de gros anneaux de cuivre pesant plusieurs livres entouraient ses chevilles. Enfin, il avait la figure peinte en blanc et

eu rouge et la poitrine tatouée. C'était un Ossyéba de l'intérieur, c'est-à-dire du l\pe primitif. 11 me dit de venir dans son village qui n'était pas loin, ni'assurant qu'on n'y était pas méchant et qu'on n'y faisait de mal à personne. Je le lui promis, et, après l'avoir frappé sur l'épaule en signe d'amitié, je me mis en route pour revenir à Ashouka, car j'avais hâte de rendre compte à M. de Brazza du résultat de mon expédition.

Je suivis en sens inverse la roule que j'avais prise pour venir, et après deux jours de marche, j'étais à Ashoulva.-J'y retrouvai M. de Brazza en bonne santé et — il voudra bien me pardonner ce rapprochement — un excellent déjeuner, c'est-à-dire un bifteciv tendre, provenant d'un bœuf qu'on avait tué la veille. La joie fut courte.

Adieu, rêves de bonne chère et de repos. Au dessert, M. de Brazza m'annonça qu'il me destinait à remplacer mon ami Micliaud pour diriger le service des pirogues sur l'Ogooué. 11 espérait que M. Mizon et M. le docteur Ballay seraient arrivés au Gabon dans deux mois; je devais donc descendre à la côte avec toutes les pirogues qu'on pourrait réunir et remonter ensuite voyageurs et marchandises; mais pour être en état de m'acquitter de ces nouvelles fondions, il me fallait d'abord connaître les villages qui avaient des pirogues et qui pouvaient fournir des pagayeurs. En conséquence, je partis aussitôt avec M. de Brazza, et nous parcourihnes ensemble les villages okandas pour engager des piroguiers. Au bout d'une semaine de pèlerinages, nous avions réussi à engager cent quatre-vingt-dix-huit hommes, c'est-à-dire, à peu de chose près, tous les Okandas valides et disponibles.

DE LAMBAnÉNÉ A ASHOUKA.

A notre retour, M. de Brazza employa deux jours à passer en revue les pirogues et leur chargement. Pendant qu'il s'occupait de cette visite, je jouis enfin de quelques loisirs et je consacrai mes deux matinées à la poursuite des buffles, animaux qu'on trouve par bandes nombreuses dans les montagnes des Okandas.

A quatre heures du matin, c'est-à-dire une heure et demie avant le jour, nous quittons en pirogue le village ashouka; après avoir traversé les rapides, nous accostons la rive opposée et gravissons les hauteurs qui bordent rOgooué. Le jour commençait à poindre, et des vols nombreux de perroquets fendaient l'air en poussant leurs cris désagréables. Nous apercevons bientôt sur la montagne un troupeau de neuf buffles, et, en passant sous le vent, sur le conseil de notre guide, nous réussissons à les approcher. A cent mètres, je tirai en même temps que mon compagnon Touké, et nos coups portèrent; mais les animaux blessés prirent la fuite avec le reste de la bande; nous eûmes la maladresse, résultant (le notre inexpérience, de les poursuivre en tirant continuellement à plus de quatre cents mètres; tout à coup, le troupeau s'arrêta en faisant volte-face et se laissa approcher à deux cents mètres; je visai à la tête le gros buffle qui paraissait le chef, et qui nous regardait d'un air hébété; mais je le manquai, et toute la bande reprit sa course. Les deux aniniaux blessés s'arrêtèrent dans une lisière de forêt vierge; or, dans la forêt, le buffle blessé devient terrible : il charge sans relâche et tue presque toujours l'agresseur assez hardi pour s'y aventurer à sa suite. Aussi, malgré toutes mes offres, je ne pus décider personne à s'engager dans la forêt. Nous dilmes retourner à Ashouka, ayant pour tout

butin de notre cliasse au buffle un {jros singe tué par Toukc.

Le lendemain, je fis une seconde partie de chasse avec Michaud. Elle fut encore plus malheureuse que la première, où nous avions eu du moins la vue du gibier: nous ne rencontrâmes pas le moindre buffle.

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