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CHAPITRE XVII

DÉPART DE NKOUNA.

Il ne faut pas fumer devant le fétiche de Ntchoulou. — Je quitte Nkouna pour me rendre chez Mokoko. — Navigation en pirogue sur le Congo. — r.es liippopotames et les moustiques. — Hencontre des Bakhourous. — Une pêche chez les Bakhourous.

Mon stock d'étoffes et de pacotilles n'était rien moins que considérable et ne me permettait pas de prolonger mon séjour à xNkouna. Mais avant de partir, je laissais aux cliet^ batékés des deux rives de Stanleypool un souvenir de mon passage. Le plus favorisé fut Ntchoulou. C'était, on ne l'a pas oublié, dans son village que se trouvait la station de Brazzaville, et il était essentiel que INtchoulou fiU entretenu dans ses bons sentiments à l'égard des Fallas. Ntchoulou avait un autre titre à mes préférences. Il était le vassal le plus respecté de Mokoko à INkouua. Lui seul avait le droit de s'asseoir sur la peau de panthère, et c'est dans sa case qu'habitaient les féticiies de Stanleypool. A ce propos, il faut que je signale à ceux qui pourraient avoir à rendre visite à Mchoulou une liberté que condamne sévèrement l'éliquclle de l'endroit. Qu'on se garde de fumer devant les féliclies de Ntchoulou! Le 29 avril, j'entrai en compagnie de Malamine dans la case de Ntchoulou, tout en fumant ma pipe.

Malamine s'en aperçut. 11 me saisit par le bras, et m'attirant à lui : « C'est mal, me dit-il tout bas, de fumer ici. « Et presque aussitôt Ntchoulou me fit dire que son fétiche serait malade s'il sentait la fumée. Je posai ma pipe d'un air contrit et me mis à examiner l'intéressanle divinité. D'un mètre environ de hauteur, elle était en bois grossièrement taillé et portait le pagne batéké; la figure était tatouée; des débris de glace simulaient les yeux ; un trou marquait les oreilles et une ouverture horizontale la bouche; les jambes étaient massives et droites. Enfin, on pouvait s'apercevoir, en dépit des longs plis du pagne, que l'idole de Ntchoulou appartenait au genre masculin. Autour de ce fétiche étaient groupées des divinités secondaires, au nombre de dix environ. Toutes étaient en bois; et quelques-unes étaient sculptées avec un soin et un goût à rendre jaloux le grand fétiche. iNtchoulou, assis au milieu de sa case sur une peau de panthère, paraissait pénétré de l'importance de son rôle. J'avais à remplir auprès du chef batéké une mission qui ne laissait pas que de me préoccuper. Je venais lui annoncer mon départ et le rapatriement de Malamine. Je craignais que cette nouvelle n'impressionnât désagréablement mon hôte. Pour en atténuer l'effet, je fis dire à INtchoulou que les Fallas ne tarderaient pas à revenir dans sou village; et, comme j'avais remarqué que Ntchoulou, en digne lîatéké, était rapaceel cupide, je ne manquais de prêter aux blancs les dispositions les plus généreuses h l'égard des noirs: Ntchoulou en particulier serait accablé de présents. Il n'en fallut pas davantage pour lui faire accueillir sans peine la nouvelle de notre départ. Je crois môme que Ntchoulou désirait in peUo nous voir partir tout de suite. N'était-ce pas, en effet,

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la condition première de l'arrivée de nos riches successeurs? Les jeux de Ntciioulou brillaient de convoitise, et lui qui dans d'autres circonstances n'aurait pas mis à ma disposition un seul porteur, voulait m'en donner cent pour aller au-devant des blancs. Je le remerciai en souriant, et je le priai de réserver pour les Fallas le bénéfice de ses bienveillantes intentions. Toutes mes recommandations furent accueillies avec une faveur marquée, et pour témoigner de la sincérité de ses sentiments, Ntchoulou alla, en compagnie de Malaminc, déterminer l'emplacement de la future station des Fallas.

Ma mission diplomatique était terminée. Je m'occupai d'organiser le retour à Franccville. Pour revenir à Franceville, j'avais à choisir entre deux itinéraires, celui que j'avais suivi en venant à Xkouna, ou l'itinéraire de M. de Brazza. La route de M. de Brazza longeait la rive droite du Congo, de Sfanlcypool jusqu'à Mokoko, coupait ensuite la rivière Lefini et pénétrait cliez les lîatékés par Ngango. Klle était plus longue que l'autre; je résolus néanmoins de la prendre. Je tenais essentiellement à rendre visite à Mokoko. Je voulais sonder ses inlenlions, voir par moi-même s'il continuait à rester l'ami des Fallas, ou si, au contraire, il ne se serait pas laissé ébranler et gagner peut-être par d'habiles libéralités. Ma troupe s'était grossie de Malamine et des deux hommes du poste de Brazzaville. Je la divisai en deux escouades : l'une, composée des Sénégalais ; l'autre, formée des esclaves libérés Guama et Ogoula. Malamine prit le commandement de la première, avec hupiclle il devait se rendre chez Mokoko en lonjyeaiit le ('.onj;o. Je prescrivis à Malamine de m'attendre A la cour du roi nègre. Je gardai avec moi Ogoula et Guama.

Depuis quelque temps, je souffrais d'un abcès à la cheville, ce qui me mettait dans l'impossibilité de supporter les fatigues de la marche. Je formai donc le projet de me rendre chez Mokoko par le fleuve. Malheureusement, les moyens de navigation faisaient défaut, ,1'élais assez inquiet, lorsque Malamine finit par mettre la main sur un Aban-Ho de ses amis qui, après avoir vendu ses marchandises, se disposait à remonter le fleuve, pour rentrer chez lui. Macoulis était le nom de ce brave homme. J'eus un palabre avec Macoulis, et nous tombâmes facilement d'accord sur les conditions du transport. Il fut convenu qu'il me porterait en pirogue jusqu'à la hauteur du village de Mokoko. Macoulis devait être accompagné par plusieurs de ses compatriotes.

Le départ fut fixé au 1" mai. Déjà les bagages, qui se composaient d'effets personnels et d'un modeste ballot de vingt-cinq brasses d'étoffe, étaient préparés. .Nous allions nous embarquer, lorsque la femme de Macoulis apparut. La détermination de Macoulis, dont elle avait été informée, lui avait inspiré une crainte mortelle. Elle se mit à crier et à gesticuler, prédisant à .Macoulis les plus grands malheurs s'il recevait le blanc dans sa pirogue. Je me fâchai tout rouge par l'intermédiaire d'Ogoula, mon interprète, et j'invitai .Macoulis à ne pas se préoccuper des sinistres prédictions de sa femme. Heureusement, mes exhortations étaient inutiles. Macoulis n'était pas aussi superstitieux que sa moitié. Mes effets furent placés dans la pirogue, la femme de Macoulis dut suivre mes effets, et à deux heures de l'aprèsmidi, la légère embarcation, sur laquelle j'avais arboré le pavillon français, s'éloigua du rivage de Ntchoulou. Malamine et ses hommes nous dirent adieu. Ils allaient

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eux-mêraes traverser le fleuve pour remonter par la rive droite.

J'avoue que je ne quittai pas sans une profonde émotion le village de Ntchoulou. La station de Brazzaville n'existait plus ! Mieux que personne j'avais pu me rendre compte de l'insuffisance de notre poste; mais je savais aussi combien était grande la mobilité des indigènes; désormais livrés à eux-mêmes, ne pouvaient-ils pas nous créer des difficultés dans l'avenir?

La pirogue de .Macoulis fendait l'eau avec vitesse, et nous ertmes bientôt perdu de vue le village de Ntchoulou '. .le donnais libre cours à mes réflexions. J'étais au milieu du Congo, seul, sans autre escorte que mes deux interprètes Guama et Ogoula, souffrant et pour ainsi dire à la merci d'un indigène dont Malamine m'avait dit

' Les pirofiiies du Congo diffèrent sous plusieurs rapports des pirogues de l'Ogocué. I.cs pirogues de l'Ogooué ont lu fond plat, celles du (:o!!j;o ont une rarcne arrondie. I.es premières sont moins lon(;ues que les secondes. Les e::ibarcation$ en usage sur le grand fleuve ap|)artiennent d'ailleurs A deux lypes.

Il y a d'abord le type des pirogues de Stanleypool, c'est-à-dire un canot massif aussi large à l'avant qu'à l'arrière, et muni à sa partie posiérieuie d'une plate-forme sur laquelle se place le pajjayeur qui gouverne l'embarcation. Le second type adopté par les Abau-llo et les Bakhourous est une pirogue longue; et effilée comme les canots d'Kuropc, et avec laquelle on obtient une vitesse assez grande. La manière de pagayer n'est pas la même dans les deux lleuves. Dans l'Ogooué, où les rapides abondent, où le Meuve coule dans des clienaux étroits, les liouime^ pagayent en se tenant debout, et en enfonçant vei tiealemeut la pag.iie, simple bâton d'un mètre cinquante centimètres de longueur, à l'extrémité duquel est attachée une palette large de douze centimètres. Au (:on{;o, les i)a(;ayeiirs se tiennent droits comme dans l'Ogooué; ma s leurs pagaies sont de véritables rames longues de plus de deux ineires qu'ils manient à la faç(m des rameurs européens. Les embarcations du Congo n'ont pas la stabilité sur l'eau des pirogues à fond plat de l'djïooué ; en revaui lie, elles évoluent avec plus de facilité et marclieul avec plus de vitesse.

le plus grand bien, dont j'avais constaté naguère les bonnes dispositions, mais dont je n'avais pas eu encore l'occasion d'éprouver la fidélité. L'entreprise pouvait me coûter cher, mais comment résister à la tentation de remonter le grand fleuve?

L'embarcation manquait un peu de stabilité; elle roulait et faisait de l'eau; mais Macoulis et son fils, placés, un à l'avant, l'autre à l'arrière, la dirigeaient avec habileté; deux Batékés du village de Atchoulou et Guama et Ogoula maniaient les pagaies. A la chute du jour, abordant à la pointe d'une ile qui s'étend jusqu'en face du village de Ntchoulou, nous établîmes le campement sur un banc de sable.

(Juolle nuit détestable! A côté de moi, Guama et Ogoula geignaient d'une voix si dolente et prenaient des attitudes si bizarres, que je m'empressais de rire de leur malheur. Le mal dont ils se plaignaient et dont je soufirais moi-même nous venait des moustiques ! La belle affaire ! Cet inconvénient est, pour ainsi dire, de toutes les nuits en Afrique. Mais j'avoue que sur les bords du Congo il est particulièrement fâcheux. Au risque de m'asphyxier, je plaçai des lisons fumants sous la moustiquaire, et je réussis à goiiter un peu de sommeil. Mais j'avais compté sans Macoulis. Mes yeux étaient fermés depuis quelques heures à peine, lorsque l'impitoyable Aban-Ilo vint me secouer. Le jour commençait à poindre. Aous reprimes notre voyage.

La pirogue s'avançait à travers un dédale d'iles charmantes, mais iniiabilables à cause des caïmans qui en infestent les bords, et des moMSli(iues, si nombreux et si aciiarnés, que nos corps en étaient couverts dès que la pirogue effleurait les herbes du rivage. Les hippopotames

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abondent aussi en cet endroit. -\ous eu rencontrâmes même une troupe si nombreuse, que Macoulis ordonna de stopper pour leur donner le temps de se retirer. Je leur envoyai plusieurs balles de mon mousqueton, mais sans résultat. Vers la fin de la journée, nous étions arrivés à un point où la large nappe d'eau de Xkouna commence à se rétrécir et où le Congo coule entre les plateaux des Batékés (rive droite) et des Bafoumegas (rive gauche). Kous accostâmes une ile avec l'intention d'y passer la nuit; mais quel ne fut pas notre étonnement de voir la place occupée par un campement de noirs! Macoulis me dit que c'étaient des .\ban-IIo et des Bakhourous! Le hasard me plaçait plus tôt que je n'aurais osé l'espérer en présence de quelques-uns de ces fameux Bakhourous, de ces hardis navigateurs de l'.Mima, avec qui, jusqu'à ce jour, M. de Brazza, et récemment encore M. .Mizon, avaient vainement essayé de nouer des relations. A la vue du pavillon français et d'un blanc, les naturels, hommes, femmes et enfants, poussèrent un cri d'étonnement et, poussés par la curiosité, accoururent sur le rivage; et chacun de poser à Macoulis l'éternelle question des indigènes : « Quel est ce blanc et où va-t-il? » Où va-t-il, cela les iiilriguail ; et une femme compléla la pensée qui était au fond de l'esprit de chacun, en s'écriani : « Ne porte pas le blanc chez nous, car tout le monde va avoir peur, et les villages seront abandonnés >> A peine Ojyoula m'eut-il traduit ces mois, que je me liAlai de dissiper riuq)ression mauvaise (ju'ils ne pouvaient maïuiuer de produire, en m'exprimant ainsi : « Pourquoi, dis-je à la femme, prononccs-lu de mauvaises pai-oIes? Je viens ici avec deux hommes seulemeni, tu vois bien que je ne veux pas faire la j; uerrc. " Les Bakhourous et les Aban-Ho

se répélèrent ma réponse. « C'est vrai, dirent-ils, voilà un blanc qui vient seul dans Oliemo; s'il voulait faire la guerre, il aurait beaucoup d'hommes et beaucoup de fusils. ') La partie était gagnée; les visages se rassérénèrent, .le m'avançai au milieu des indigènes, suivi par Ogoula. J'échangeai avec les hommes et les femmes des paroles aimables, et je m'informai à mon (our, auprès des Bakhourous, du but de leur voyage. Les uns me répondirent qu'ils se rendaient à Nkouna pour vendre des marchandises; les autres, qu'ils en revenaient et qu'ils retournaient chez eux. En effet, parmi les pirogues, les unes étaient chargées d'ivoire, de bière et de poteries; les autres étaient vides. J'aurais bien voulu établir notre campement à côté de celui des Bakhourous, mais je ne pus décider Macoulis à j' consentir, et nous allâmes nous installer un peu plus haut

Pour attendre la nuit, je m'amusai à tirer les hippopotames, dont les énormes têtes se mouvaient à la surface du fleuve; mais je ne fus pas heureux. Bien plus, les coups de fusil, loin d'effrayer les hippopotames, semblaient les irriter; car, chose que je n'ai constatée que

■ Les indigènes du haut fleuve qui descendent à Stanlej pool pour vendre des marchandises s'entourent de précautions dans leur campement de nuit, car ils ont à redouter deux ennemis : les riverains du fleuve et les hippopotames.

Ils tirent les pirogues sur le rivage jusqu'à ce que l'avant émerge complclcment de l'eau, et les attachent ensuite à une perche enfoncée dans le sol.

Pour se mettre àl ahri de la pluie, ils recouvrent le campement au moyen de nattes supportées par des pagaies. Ils allument des feux autour desquels ils se groupent et s'endorment, enveloppés dans des nattes : c'est un confort que ne connaissent pas les indigènes de l'Ogooué. Pendant que les hommes dormeni, les femmes veillent, prêtes à donner l'alerte en cas de danger.

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cette fois-là, ils essayèrent d'escalader la rive. Je n'échappai aux hippopotames que pour être victime des moustiques. Mes hommes allumèrent de grands feux, mais ce fut en vain.

Le lendemain matin, personne n'eut besoin d'être réveillé. Peu avaient pu dormir, et tous se déchiraient avec leurs ongles pour (àcher d'apaiser les démangeaisons causées par les innombrables piqikes des insectes.. le me dirigeai vers la pirogue et j'allais y entrer, lorsque .Macoulis m'arrêta. Il paraissait inquiet, .le le voyais inierroger le ciel avec anxiété, et je parvenais d'autant moins à comprendre, que la journée s'annonçait comme devant être très belle. L'atmosphère était d'une limpidité parfaite, et le ciel d'un bleu admirable. On pouvait apercevoir cependant à l'horizon un petit nuage blanc qui se détachait sur l'azur du ciel comme un léger flocon de neige, mais l'idée ne me serait jamais venue que ce point blanc pût présager la tempête. C'était pourtant ce (pii inquiélait Macoulis. Les lornados du Congo sont précédées souvent par ces minces nuées que l'Européen ne voit pas ou qu'il uéglige, mais que l'n'il du navigateur sait découvrir au fond du ciel. Or, sous l'action des tornado-, le Congo se soulève en vagues étroites et heurtées, sous le choc dcs([ucllcs chavirent les pirogues; nous avions, de plus, à francliir une dislance de sept à huit kilomètres, en un point où le fleuve est bordé par des rochers taillés à pic, sur lesquels l'embarcalioii courait le risque de se briser. Mon pilote ne savait trop à (juel parti se résoudre, mais l'exemple des IJakhourous fit disparailre ses craintes. Sans se préoccu|)erdcla pelile inu;e, ils démarraient leurs pirogues [lour lenler le passage. Macoulis les suivit, et nous nous en trouvâmes bien, car

la tempête ne se décliaina pas. Nous naviguions côte à côte avec les Bakhourous et les Aban-Ho, et de ce voisinage commençait à naître une sympathie réciproque. Vers midi, les Bakhourous abordèrent pour permettre aux pagayeurs de se reposer ; sur mon invitation, Macoulis en fit autant. Les pirogues furent amarrées au fond d'une échancrure de la rive. L'endroit avait été bien choisi. Le sol s'abaissait en pente douce jusqu'au fleuve et présentait une belle végétation. Une herbe fine et serrée, de grands arbres au feuillage profond, dont l'ombre s'étendait sur la pelouse en nappes noires, di)nnaient une sensation de fraîcheur que, pour ma pari, je goûtai avec délices. Les pagayeurs bakhourous s'étendirent au pied des arbres, tandis que les femmes se tenaient près des pirogues. Mon attention se porta sur celles-ci; je voulais à tout prix faire leur conquête, c'esl-à-dire les faire revenir de la terreur dont l'une d'elles n'avait pu taire l'expression. Mais il fallait procéder avec prudence, sous peine de compromettre les résultats déjà acquis. J'étais assis à vingt mètres tout au plus du groupe des femmes. Je feignais de les examiner avec indifférence, laissant errer mon regard tantôt sur le fleuve, (aniôl sur elles, tantôt sur les lignes capricieuses que décrivait, en s'envolant dans l'air, la fumée de ma pipe. 11 ne me fut pas difficile de voir que j'étais l'objet de toute leur attention. Il restait chez elles une crainte dont le cœur des hommes s'était affranchi, (luand je crus remarquer que mon immobilité et mon calme avaient produit leur effet, je me levai et m'approchai de la femme qui, l'avaut-veille, avait engagé Macoulis à ne pas me porter dans sa pirogue. Klle ne se montra pas trop effrayée; évidemment, elle s'habituait à ma couleur. Je tirai des perles de ma

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poche et les lui offris. Elle les considéra un instant, puis détourna la téte et retira les mains qu'elle avait instinctivement avancées. Mais ce premier mouvement était le bon, et j'étais convaincu qu elle y reviendrait. J'insistai donc. Et, cette fois, les perles l'emportèrent sur la peur du blanc. J'avais gagné la confiance de la femme. Mais il me fallait gagner le cœur de la mère. Elle avait à ses côtés un jeune enfant. Je tendis un collier au petit; mais celui-ci, en véritable sauvage, se mit à pousser des cris de paon et alla se réfugier daus les jambes de sa mère. La maman le rassura et... prit le collier. Désormais, je n'avais plus les femmes contre moi. J'allai ensuite aux hommes, et je donnai du fil de cuivre à plusieurs d'entre eux. Je n'ai pas besoin de dire que, de ce côté, je n'éprouvai aucun refus. Je poursuivis mon œuvre de séduction en plaisantant avec l'un, en fr.ippant en sigue d'amitié sur l'épaule de l'autre et en caressant les enfants.

A partir de ce jour, le pacte d'amitié fut définitivement formé. J'avais réussi à faire reveoir de leurs préventions contre les blancs ces indigènes énergiques et méfiants, et je ne doutais pas que cette réconciliation ucùt un grand retentissement dans leur pays. Quand les hommes se furent reposés, les pirogues repartirent.

La pirogue que montaient les Bakhourous, à qui j'avais donné du fil de cuivre, suivait la mienne. Elle la dépassait (juelquefois grAce à sa vitesse, mais elle ralentissait bientôt son allure pour se remettre h notre hauteur.

On s'arrêta vers quatre heures pour élablir le campement. A ce moineiit-là, une |)irogue, moulée par des Balékés du village de Nganchou, passa près de nous à

destination de Slanleypool. Elle élait chargée de bonbonnes de bière. Les Batckés, ayant reconnu Ogoula, s'arrêtèrent. J'appris par eux que Bolimountari (Stanley) fondait une nouvelle station chez \goubela, près de ribari. Cette nouvelle ne me fit pas plaisir. Taudis que l'œuvre, à peine commencée, de la France pouvait être compromise par l'abandon de Brazzaville, Stanley complétait la sienne en s'emparant de tous les points importants du fleuve. J'achetai aux Batékés une bonbonne de vingt-cinq litres, puis je chargeai Ogoula d'inviter de ma part les Aban-Ho et les Bakhourous à piisser la soirée sous un arbre. Tous répondirent à mon invitation. La joie se peignait sur tous les visages. La bière y fut trouvée excellente. Rien ne manqua à ma réception. Un jeune Bakhourou se mit à chanter, en s'accompagnaiit d'une sorte de guitare, les airs mélancoliques de son pays; cependant, la bonbonne passait de mains en mains. Nous formions un groupe très pittoresque, les uns assis, les autres étendus sur l'herbe, tous fumant une pipe plus ou moins longue, mais un tabac également mauvais. Nous nous laissions aller au plaisir de notre récente, mais déjà cordiale amitié. Quand Ogoula n'était pas près de moi pour traduire mes paroles, je recourais, pour causer avec mes invités, à une mimique des plus animées. Je ne jurerais pas que nous parvenions toujours à nous comprendre, mais nous paraissions, mes interlocuteurs et moi, toujours satisfaits. N'était-ce pas suffisant? Vers la fin de la soirée, un jeune homme se leva et dit : « On nous dit que les blancs sont méchants et font la guerre; voilà reniant du commandant qui vient dans ce pays et qui nous donne des choses. « Kt il ajouta en me désignant: « Boneti, boneti : bon, bon ; et fous de répéter :

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« Boneli, boncti. " La soirée se poursuivit ainsi jusqu'à ce que le sommeil y mit uu terme. .Mais avant qu'on se séparât, je demandai un service aux jeunes Bakhourous. Comme nous approchions de la station de Stanley, je désirais réparer un peu mon costume et me présenter devant le célèbre explorateur avec mes insip,nes de quartier-maître. Les {jalons réf,lementaires me faisaient défaut; mais j'avais une ceinture en laine rouge, j'y découpai quatre galons que je fis coudre par mes petits amis. Ils se mirent immédiatement à la besogne et me rendirent ma vareuse avec des galons que le maître tailleur du bord n'eût pas mieux posés'.

Le lendemain (4 mai), nous étions depuis quelque temps en route, lorsque, vers neuf heures du matin, survint un accident qui faillit nous coûter cher. A trente mètres du rivage, la pirogue fui tout à coup violemment soulevée. Les pagayeurs perdirent l'équilibre. .Macoulis, ordinairement maître de lui, eut peur. La pirogue retomba, embarqua de l'eau et finit, après avoir oscillé deux fois, par reprendre son aplomb. Nous n'étions pas revenus de notre surprise, lorsque nous enicndimcs un grognement sourd, .le me retournai et j'aperçus, à deux ou trois mètres, un liippo|)o(ame. Le monstre nous re- {;ardait en jetant de l'eau |)ar la bouche; mais il dis|)arut avant quej'eussc eu le lemps de décharger sur lui mou fusil. J'examinai tout de suite mes ballots pour m'assurer qu'aucun n'élait tombé dans le fleuve. Ils n'avaienl pas été déplacés. Mais, hélas! mes souliers et ma pipe avaient

' I.cs naturels du Confjo, ainsi que ceux de l'OROOué, savent très l)ien coudre- Ils ^e servent d'une ai;;uille de six à se|)l centimètres, faite d'une mince ti(;e de fer, d(int l'ii-il est soigneusement aplati. I, 'aiguille passe travers le tissu sans l'éraillcr. Ils tirent le lil de l'écorcc d'un arlire, le fil est teint en noir.

disparu. Je fis vite mon deuil de la pipe, mais la perJe de mes chaussures m'inquicla beaucoup. C'était la seule paire qui me restât, et je me voyais condamné à marcher nu-pieds pour rentrer à Franceville. Aujourd'hui encore, je ne puis me rappeler sans émotion les souffrances horribles dont cet accident, insignifiant en apparence, fut la cause première.

Vers trois heures de l'après-midi, nous arrivâmes en face d'un affluent de la rive gauche. Macoulis voulut aborder; mais il me pria de ne pas descendre à terre, si je ne voulais pas effrayer les naturels. J'observai d'abord la consigne ; mais quand je vis les pagayeurs revenir avec les mains pleines de bananes et de manioc, je ne pus résister au désir de me rendre compte par moi-même delà richesse de cette plage. Je fus très étonné de trouver, non loin du fleuve, un véritable marché de vivres. Je vis même une poule rôtie à la baguette. Seulement, on avait oublié de la vider. J'essayai, mais inutilement, d'acheter des vivres. Les indigènes, effrayés, restaient immobiles et ne me répondaient pas.

Heureusement, les Bakhourous n'étaient pas ingrats. Ils m'offrirent des bananes, que j'acceptai de grand cœur et que je mangeai de bon appétit. Je questionnai IMacoulis au sujet de ce marché et des gens qui le tenaient. 11 me répondit que ces marchands dépendaient de la tribu des Hafounegas (rive gauche). Leur village se trouve au milieu des terres; mais ils viennent, h jour fixe, vendre aux navigateurs du Congo les produits de leur culture. Ces marchés ne sont connus que des indigènes, et Macoulis m'assura qu'il en existait de semblables tout le long du haut Congo. Une fois les provisions terminées, Macoulis prit ses dispositions pour franchir

DÉPAUï DE NKOL'NA.

la barre formée par le confluent de la rivière dont j'ai parlé et du Congo. Tout lui conseillait d'ailleurs de se hâter. Une brise assez forte venait de se lever, et le Congo, qui n'a pas en cet endroit plus de deux cents mètres de large, était très agité. Les lames déferlaient contre la pirogue et nous envoyaient des paquets. Macoulis s'assure que chacun est à son poste; puis il coupe une branche d'arbre, l'agite sur l'eau, frappe sur l'avant de la pirogue et donne le signal du départ. L'embarcation file sous la vigoureuse impulsion de^ rameurs et coupe la lame. I^a chose n'allait pas sans danger; mais Macoulis, avec sa branche qu'il brandit sans cesse, avec ses fétiches qu'il invoque, fait tant et si bien, que nous arrivons sans encombre de l'autre cùté. Ce cours d'eau, dont les cartes ne font pas mention, peut avoir cent mètres de largeur à son embouchure. Il doit prendre sa source à peu de distance du Congo, dans les plateaux du Bafouncga. Ses eaux noires, comme celles du Liviudo, allluciil de l'Ogooué, sont agréables à boire.

Ce jour-là, on établit le campement de bonne heure. Aous nous trouvions dans une région on les embarcations sont exposées, pendant la nuit, à être attaquées I ar les riverains. Et c'est pour être mieux en état de repousser, le cas échéant, une ajjression, (jiie les Bakhourous voulaient prendre leurs précautions et ménager leurs forces. Lorsque les pirogues eurent été amarrées, les IJakiiouroiis organisèrent une pèche. Nous remontâmes le long de la rive jusqu'à un endroit où le lleuve avait peu de fond et où les plantes a(iiiati<jues s'élevaient hautes et drues. Nous étions divisés en deux {groupes, dont l'un se tenait sur la berge, tandis que l'autre remontait le courant daus une pirogue. Arrivés au point

OÙ la pêche devait s'effectuer, nous nous arrêtâmes. J'étais sur le bord; la pirogue prit le large, puis revint en décrivant des courbes vers le rivage; en même temps, les hommes frappaient l'eau de leurs pagaies. Cette manœuvre était destinée à rejeter le poisson dans les herbes. Au bout d'un instant, de jeunes Bakhourous sautèrent à l'eau et promenèrent à travers les plantes des paniers tresses avec des liaiies, dans lesquels le poisson effrayé venait s'engouffrer. En même temps, les hommes harponnaient avec leurs zagaies les poissons, qui venaient à fleur d'eau. La zagaie manquait rarement le but; le pêcheur la ramenait à lui à l'aide d'une corde qui avait été préalablement attachée au fer de la lance. Les Bakhourous firent une pêche fructueuse, et nous rentrâmes au campement.

Je rassurai mon monde, et nous passâmes ensemble une soirée que rien ne vint troubler. Par extraordinaire, il n'y avait pas de moustiques. Le fleuve, dont j'apercevais les eaux à travers l'éclaircie des arbres, coulait paisiblement. La nuit était splendide. Le silence n'était troublé, de temps à autre, que j)ar les chants des pagayeurs et le bruissement des pirogues qui descendaient à Stanleypool. Je comptai, ce soir-là, une dizaine de pirogues allant foutes à Nkouna. Je n'ai pas besoin de dire que la nuit, en dépit des craintes de Macoulis et des Bakhourous, fut aussi calme que la soirée avait été agréable. Nous nous approciiious de plus en plus du villaj',e où se trouvait Stanley. La vallée du Congo s'élargissait. Devant nous, le fleuve se déroulait jusqu'à perle de vue, offrant à l'd'il tantôt une large étendue, tantôt une li};nc ar{jentée qu'encadrait la verdure des rives. J'aperçus, sur la rive gauche, plusieurs campements de

DÉPART DE NKOUXA.

Bakhourous. J'aurais bien voulu aller à eux pour continuer ma propagande en faveur des blancs; mais Macoulis se montra inébranlable, et je dus me résigner à naviguer sans relâche. Je me dédommageai en redoublant d'attention et de prévenances envers mes compagnons de route.

Un soir, comme nous nous reposions des fatigues de la journée, les femmes entonnèrent le chant des piroguiers, sorte de mélodie douce et triste, qui n'est pas sans charme. Les hommes étaient contents. J'avais mon winchester à côté de moi. Les Bakhourous me prièrent de le leur montrer. J'accédai aussitôt à leur désir, et je fis jouer le mécanisme de l'arme. Ils éprouvèrent un étonnement mêlé de crainte. Mais je me hàlais d'eff;icer cette mauvaise impression en distribuant de la poudre aux hommes et des clochettes aux femmes. Puis, j'entamai le sujet que je n'avais osé aborder jusque-là, des tentatives des Fallas pour s'établir dans leur pays. J'essayai de leur faire comprendre qu'ils avaient tout intérêt à bien accueillir les Fallas, et je les engageai à ne pas abandonner leurs villages si les blancs revenaient. Ils m'ccoutèrent religieusement, mais se montrèrent réservés. Le chef surtout prtMa une grande adcntion à mes paroles. Lorsque Ogoula eut achevé de leur traduire mon discours, ils se retirèrent dans leur campement et causèrent à voix basse. Je n'eus pas l'occasion de revenir sur cette question délicate, qui réveillait chez mes amis des souvenirs désagréables. Les événements auxquels je faisais allusion avaient, en effet, cortté la vie à bon nombre de leurs compatriotes. Il élait, par conséquent, difficile d'insister. D'ailleurs, l'heure de la séparation approcliait. Nous n'étions plus qu'à une journée du village de Ngou-

bela, qui est bAfi près du confluent de l'Ibari (Couango des Portugais) et du Congo. Or, IXgoubela et son voisin Nganchou inspirent aux navigateurs une terreur malheureusement trop justifiée. Ces deux chefs n'hésitent pas, quand ils se croient sûrs du succès, à attaquer et à piller les pirogues. Pour échapper à ce danger, les Bakhoiirous résolurent de franchir, à la faveur de la nuit, ce dangereux passage.

C'était le 6 mai. Quand ils vinrent m'annoncer leur projet, j'éprouvai une véritable peine, ,1e m'étais pris de sympathie pourdes gens qu'onm'avaitdépeints comme dangereux et que j'avais trouvés honnêtes et bons. Ils m'avaient témoigné du dévouement. Plus d'une fois, dans les passages difficiles du fleuve, après avoir franchi l'obstacle, ils avaient atterri et étaient venus prêter à Macoulis le secours de leurs bras. Leurs pirogues côtoyaient presque toujours la mienne, et je suis convaincu qu'ils auraient alfronfé tous les dangers pour proléger ou pour sauver le blanc. Auprès d'eux, je n'avais pas pu faire valoir ma qualité de fils du commandant. Loin d'être une recomm.indalion, elle eût, au contraire, engendré la défiance. J'étais tout simplement un blanc, le premier dont ils n'avaient pas eu à se plaindre, le blanc qui ne leur avait pas fait de mal, le blanc -c boneti ».

Au moment où leurs pagaies allaient les éloigner de moi pcut-êire pour toujours, je leur demandai s'ils voulaient m'cmmcncr dans leur pays. Ils crurent que je plaisantais, et me répondirent en souriant qu'ils étaient de bien loin. (Klla, clla : loin, loin.) Des considérations diverses m'empêchaient de profiler de l'occasion exceptionnelle qui s'offrait à moi d'explorer celle rivière Alima, que M. de lîrazza lui-même avait vainement tenté

DÉPART DE NKOUNA.

de reconnaître. Mais si j'avais eu assez de marchandises et si je n'avais pas été obligé de rendre visite à ISIokoivO, chez qui m'attendait Malamine, je n'aurais pas hésité à sauter de la pirogue de Macoulis dans l'une des pirogues des Bakhourous. Mais tout me manquait. Sur un sijynal du chef, les pagayeurs plongèrent leurs avirons dans le fleuve, et les embarcations s'éloignèrent. .le les suivis longtemps des yeux. Elles emportaient avec elles un espoir bien fait pour séduire le cœur de quiconque a la passion de l'inconnu.

Je veux c )nsacrer quelques mots à ces indigènes.

Les Bakhourous, que M. de Brazza appelle Afourous, sont d'une stature élevée, d'un tempérament sec et nerveux. Les traits de leur ligure indiquent l'énergie. Leur peau est d'un beau noir. Les Bakhourous n'ont pas l'habitude du tatouage. Le chef des hommes qui avaient navigué avec moi portait cependant quelques marques à la tempe. Chez quelques femmes aussi, j'ai remarqué un semblant de tatouage à la hauteur des reins. Les Bakhourous onl le pagne du Congo. Leur coiffure rappelle celle des Batékcsdu haul Ogooué. Leurs femmes sont robustes. Souvent, elles relevaient les pagayeurs quand ceux-ci élaienl fatigués. Celles d'entre elles qui avaient des enfants en bas Age les portaient sur le dos enroulés dans un |)a(;nc. La parure des honnnes et des femmes, connue la p;irure des Balékés, consiste en bracelets de cuivre. Les Bakhourous onl avec eux beaucoup d'esclaves (pi'ils aciiètenl dans un marché qui se lient sur les bords du Congo, non loin de l'embouchure de l'Alima. Ils en gardent que!(i(ies-uiis, et revendcnl les autres aux marchands de Slaiilc) pool. C'est sur le même marché (lu'ils trouvenl l'ivoire.

Ce sont les meilleurs navi{',a(eurs du Congo. Leurs pirogues sont longues, effilées, de forme gracieuse et creusées dans un bois très dur. Quand elles chavirent, leur poids les empêche de surnager. Les Bakhourous manœuvrent leurs embarcations avec une rapidité et une précision qui m'ont étonné. Comme tous les navigateurs du Congo, ils ont l'habitude de chanter en pagayant : parfois même, un musicien mêle la note de son instrument aux chants des pagayeurs. Généralement, les femmes entonnent la chanson, e( les hommes répondent. Les chants ont pour but de donner la cadence aux rameurs. J'ai vu même un Bakhourou, qui portait à la cheville un anneau de cuivre dans lequel étaient enchâssés de petits cailloux, frapper du pied sur la plate-forme de la pirogue, pour mieux marquer la mesure.

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