CHAPITRE XVIII
ENTREVUE AVEC STANLEY
Entrevue avec Stanley. — Un nègre important. — Je fais de la diplomatie. — Portrait de Stanley. — Le vapeur En nvant. — Sur la rive droite. — Je retrouve IMalamine. — Ogoula mdnj}e du charl)on de bois. — En vue de Mokoko.
Lorsque, le soir, la pirogue de Macoulis aborda le poini de la rive où nous devions passer la nuit, je ressentis, avec une nouvelle vivacilc, lesreyrels que m'avait causés le départ des Bakhourous. Au canipeuient, je reçus la visite de plusieurs Bafounegas. Ces indigènes sont d'un caractère doux. L'un d'eux m'offrit une poule. Les femmes me considéraient avec curiosité; mais dés que je faisais le moindre mouvement, elles se dispersaient comme une volée de moineaux. Quant à Macoulis, il donnait des signes d'inquiétude visibles, .le lui demandai de me faire part de ses préoccupations, et je ne fus pas peu surpris d'apprendre qu'il redoutait un conflit cnire Bolimoiinlari (Stanlcj) et moi. Il élait sous l'impression de propos sur les Fallas (Français), qu'on prélait à Stanley el qu'il venait de recueillir de la bouche des indigènes. C'était la seconde fois depuis M<onnaque je saisissais dans les conversations des naturels la preuve de la rivalité d'influence qui se dispnlait le Congo, .le n'allais pas tarder d'ailleurs à voir Slanley lui-même se répandre contre
M. de Brazza en récriminations que le célèbre explorateur reproduisit plus tard en France, dans des circonstances que tout le monde connaît.
Pour le moment, je me contentai de rassurer Macoulis ; mais je n'y réussis qu'à moitié. C'est probablement à cet incident que je dus de faire la connaissance du fétiche de Macoulis. Macoulis avait un fétiche que je n'avais jamais aperçu, et je vis bien qu'il convenait de reporter à la protection de cette divinité le succès de notre montée du Congo, que j'avais attribué, jusqu'à ce jour, au sangfroid et à l'habileté de l'excellent Aban-Ho. Ce fut donc une véritable révélation pour moi lorsque Macoulis sortit d'un panier en osier un objet de forme cylindrique aplati aux deux extrémités, et qu'il serait difficile de comparer à quoi que ce soit. Le fétiche était en terre. Macoulis le prit avec les plus grands managements, l'enduisit d'huile de palme et le replaça ensuite dans le panier. Très certainement, tant d'attentions avaient pour but d'obtenir du fétiche qu'il conjurât le danger que créait le voisinage de Holimounlari. Le leudemain, Macoulis tremblait encore, malgré les invocations de la veille.
Comme Stanley occupait le village de Ngoubela sur la rive gauche, Macoulis aurait voulu remonter le fleuve en suivant le bord opposé. Mais cette fois j'obligeai le patron du bord à se conformer à ma volonté. Avec une forte branche, je fis un mât, à l'extrémité duquel je hissai le pavillon français, et j'ordonnai à Macoulis de se diriger vers le village de Ngoubela. Il était plus mort que vif, mais il dut obéir. Au bout d'une heure, j'aperçus un blanc près d'un village situé sur la rive du fleuve. Je descendis à terre et j'allai saluer l'étranger. C'était
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un jeune officier belge, .le le priai de me faire connaître si Stanley se trouvait chez Ngoubela. Il me répondit affirmativement et me donna son homme pour m'accompagner jusqu'au village. Dès que les Zanzibariles et les Khroumans m'aperçurent, ils se portèrent en courant à ma rencouire et me saluèrent. Au seuil du village, se tenaient deux Européens. Après leur avoir serré la main, je traversai le village, à l'extrémité duquel s'élevait une grande case, dont la porte était masquée par un rideau. C'était l'habitation de Stanley. Autour de la case, il y avait foule; hommes, femmes et enfants étaient assis péie-mèle sur des nattes. J'entrai et je saluai Stanley en français. Stanley se leva, me serra la main et m'offrit un siège. Dans la case, on remarquait des noirs de différents types, parmi lesquels le chef xNgoubela cl quelques blancs. La conversation s'engagea. Stanley parlait le français avec assez de pureté pour que je pusse le comprendre, .le lui annonçai que je venais de Akouna. Ouand il apprit que j'avais remonté le fleuve sur une pirogue d'Aban-IIo, il parut étonné. « Mossieu Guiral, dit-il, vous venu dans l'Afrique centrale avec dous hommes? » Et, se tournant vers un officier belge, il lui dit en anglais des paroles que je ne compris pas. iNgoubela se montrait fort bruyant; à tout instaut, il se mêlait à la conversation; il poussa même le sans gène jusqu'à venir s'asseoir entre Stanley et moi. Un Zanzibarite, interprèle de Stanley, circulait dans l'assemblée, versant libéralement de la bière de mais. Ngoubcla en buvait beaucoup. Le chef Aban-IIo, court et gros, avait conscience de sou importance, et Stanley le ménageait. JNgoubela, s'euhardissant de plus en ()lus, a|)pela deux de ses enfants. Stanley donna à chacun d'eu.x un journal.
Placés l'uQ devant, l'autre derrière leur père, ils l'éveutaientavec le journal, et, de temps en temps, Ngoubela, pour les récompenser sans doute, rejetait dans leur bouche une partie de la bière qu'il absorbait. Stanley assistait, sans sourciller, à ce spectacle répugnant. Il m'offrit de la bière dans un verre. Je me levai et je bus à sa santé et à la sauté de M,M. les Européens.
« Vous voyez ici, me dit Stanley, tous les gens du pays. Ce sont mes amis. 11 y a parmi eux des Babouendis et des indigènes de l'intérieur. !\Ion premier voyage dans cette région s'est effectué sans incident. Je n'ai éprouvé de difficultés que plus bas, à Akouna. "
Et Stanley rae parla avec animation de ses démêlés avec les Batékcs de Stanleypool. Le nom de M. de Brazza fut prononcé plusieurs fois. Stanley s'exprima sur le compte de l'éminent voyageur avec une âpreté de langage qui dénotait une vive irritation. Ma position était difficile, et ce qui ajoutait à mon embarras, c'est que Stanley semblait me prendre comme juge de ses griefs contre M. de Brazza. Pour ne pas prolonger un entretien dont le sujet m'était désagréable, je feignis d'ignorer la plupart des événements auxquels mon interlocuteur faisait allusion. Je me présentai à Stanley comme un membre très effacé de la mission française. Quant à ses difficultés avec lesBatékés de Nkouna, je lui fis rcmanjucr qu'au lieu d'être l'œuvre de M. de Brazza, elles pouvaient provenir uniquement de la susceptibilité des Batékés, menacés dans leur monopole par l'arrivée des blancs sur le haut fleuve. Il eut un geste de dénégation et me répondit en souriant : « Vous êtes un politique. >) A ce moment, Ngoubela se mit à dire que « si le commandant revenait chez lui, il lui tirerait des coups
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de fusil La bière, comme le vin, a sa sincérité. Stanley gronda doucement Ngoubela, et il me parut qu'il lui disait que le commandant était un homme bon.
Je ne pus m'empêclier de sourire. Le langage de Ngoubela était d'autant plus étrange, que ce chef avait commencé par être l'ami de M. de Brazza. Il n'était pas probable qu'il eût changé tout seul de sentiments à l'égard du commandant. Quelqu'un l'avait donc retourné?
Je n'eus pas de peine à m'apercevoir que Stanley, qui avait été certainement informé de mon arrivée, avait pris des dispositions en vue de ma visite. L'afflucnce des gens autour de sa case et dans la case elle-même, ces types divers d'indigènes, la présence de \go"l^cla, tout indiquait une réception officielle, réglée jusque dans les moindres détails et destinée à mettre en relief l'influence de Stanley. Je fis semblant de croire que le hasard seul m'avait permis de rencontrer à la station une afduence d'indigènes aussi considérable.
Midi ai)prochait. Un officier belge me pria d'accepter A déjeuner avec ses camarades; je m'empressai de me rendre à son invitation, et je pris congé de Stanley.
Ces messieurs se montrèrent très aimables. Après le déjeuner, je fis appeler M;icoulis. J'avais l'inlcnlion de continuer mon voyage. Mais le chef de mon embarcation était allé, lui aussi, saluer Stanley, et la bière de maïs avait fait son office. Tout ce que je parvins à saisir au milieu de ses explications embrouillées, c'est qu'il voulait coucher dans le village de son compatriote IVgoubela. Il n'y avait pas à insister.
Vers deux heures, Stanley me pria de me rendre dans sa case avec MM. les officiers. Je lui fis part du coule
tre-temps qui venail de se produire; il s'empressa de m'offrir l'hospilalité à la stalion. Stanley causa loiipjUement. Il m'adressa avec habileté plusieurs questions, auxquelles je ne répondis pas; je persistai dans mon système d'if,norance voulue. Mais Stanley, avec une ténacité qu'aucun échec ne lassait, revint maintes fois sur le même sujet : tantôt me présentant sous forme d'affirmation l'interrogation de tout à l'heure; tantôt essayant, par une brusque allusion, de provoquer un geste ou une parole dont il se fi\t hâ(é de dégager la conséquence. Je restai impénétrable. J'étais gai et j'exagérai encore ma gaielé, afin de lui persuader que l'insouciance formait véritablement le fond de mon caractère. Stanley voulut bien me complimenter à propos de mon voyage. " Je n'ai aucun mérite en cela, lui dis-je; où vous avez passé,, la route est si bien tracée et si sûre, qu'un enfant pourrait y passer. L'entretien se termina sur cet échange de complimenis. Il était trois heures et demie. Stanley avait des palabres à régler, et il s'excusa d'être obligé de nous quitter.
La case de Stanley ressemble à un arsenal. Un lit, composé d'une paillasse, d'un matelas et d'une couverture, occupe le f ond de la case. Sous l'oreiller, brille l'acier d'une crosse de fusil. Au-dessus du lit et accrochés au mur, se trouvent un martini, un snider, deux winchester et un fusil de chasse. La case est remplie, en outre, de ballots, de pacotilles et de caisses à porteur.
Stanley est un homme de taille moyenne, aux épaules étroites, au cou assez fort, aux cheveux presque blancs, contrastant avec la moustache d'un noir irréprochable taillée en brosse. Des yeux grands et saillants lancent desrejjards pénétrants, qu'il promène constamment sur son interlocuteur et qu'il arrête sur lui avec une fixité
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particulière quand il le queslionne. Le teint, ordinairement pàle, se colore d'une vive rougeur au moindre mouvement de vivacité. Stanley porte un costume très simple: il a une chemise en toile à raies bleues et blanches, un veston gris et un pantalon qui s'arrête à mi-jambes; des bas couvrent le mollet ; les pieds sont chaussés de brodequins noirs soigneusement cirés. Il est coil'fé d'une casquette évasée parle haut et ornée d'un large galon de velours noir.
Stanley se tient continuellement sur ses gardes. Il habile seul une case isolée, il mange seul. 11 maintient entre ses auxiliaires et lui une distance infranchissable. C'est un véritable chef militaire qui a ses lieutenants, ses soldats, ses heures de rapport, après lesquelles on n'arrive à lui que pour des motifs graves. Il est sévère; devant lui, les noirs tremblent. Je ne sais pas s'il est sympathique à son personnel, .le parle surtout des Européens; mais ce qu'il y a de certr.iu, c'est qu'il exerce sur tous les membres de la mission, depuis l'officier belge jusqu'au dernier Klirouman, une {grande influence. 11 a la confiance la plus absolue de tous.
Dans ses premiers voyages au Congo, Stanley avait eu maille à partir avec les riverains. Il avait répondu aux agressions des noirs avec une vigueur redoutable. Il s'agissait alors pour lui de traverser, coûte que coûte, une réjjion inexplorée. 11 brisait les obstacles, parce qu'il n'avait pas le temps de les tourner. Celte tacticjue lui avait permis de descendre l'immense (leuve du Congo jusqu'à Slanleypool, mais elle lui avait suscité des inimiliés ardentes. Kn 18S2, la situation s'était modifiée. A la période d'exploration, de pénétration, avait succédé la période d'organisation, et Stanley (j'en juge par ce
que j'ai vu de mes propres yeux) sait aussi bien organiser qu'il a su vaillammeat explorer. Cet liomme, que certains représentent comme un être tout d'une pièce, sans habileté et sans souplesse, emploie aujourd'hui une politique insinuante et caressante. 11 est tout miel avec ceux qu'il a malmenés autrefois. Après leur avoir envoyé des balles, il leur envoie des cadeaux, et il est en train de gagner à sa cause la plupart des chefs du Congo. 11 n'est pas jusqu'à Mokoko lui-même qui n'ait subi l'influence des libéralilés de Bolimountari. Je n'entends pas prendre parti, dans la querelle qui a surgi, entre Stanley et M. de Brazza. Je n'ai que de la sympathie pour M. de Brazza. Mais je ne suis le complaisant de personne, et je ne me préoccupe que.de la vérité. C'est au nom de la vérité que j'obéis quand je rends ici aux éminentes qualités de Stanley un modeste hommage.
A cinq heures, je dînai avec le personnel européen de la station; le jeune officier belge était au nombre des convives. Il me fournit sur les entreprises de l'association tous les renseignements que je lui demandai. Avec lui, la conversation était plus lacile qu'avec Stanley, parce qu'il parlait très couramment le français, et plus libre, parce que son âge et sa position mettaient entre nous moins de distance.
A six heures, Stanley nous invita à passer la soirée dans sa case; c'élait la troisième entrevue que j'avais avec lui. Ce soir-là, il fut d'une gaieté intarissable, il nous mit lout de suite à notre aise, et j'en profilai pour fumer une longue pipe du pays. Il se laissa aller à des souvenirs que ne vint pas traverser celte fois le nom d'un adversaire ou d'un rival, car ils se rattachaient à une œuvre qui lui appartenait en propre. Je veux dire sa
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traversée de l'Afrique à la recherche de Livingstone. Il nous raconta les péripéties de sou voyage dans le Tanganika et dans le Congo. Il voulut bien ensuite me donner des conseils pour la route qui me restait à parcourir. « Si vous montez chez les Bayanzi', me dit-il, entourez-vous de précautions. Ce sont des gens cruels et de mauvaise foi, qui passent leur temps à naviguer et à pêcher, qui occupent les iles du fleuve, d'où ils peuvent vous envoyer des coups de fusil. Je vous préviens aussi que vous trouverez sur les rives du Livingstone (Stanley désigne toujours ainsi le Congo) beaucoup de boue. »
11 m'offrit une chèvre (il n'avait pas eu de peine à s'apercevoir de la pénurie de mes ressources), mais je le remerciai. " Prenez-la, me dit-il, je vous l'offre de bon cœur, et vous en aurez besoin. Puisque vous remontez le fleuve, vous rencontrerez Nganchou ; vous serez oblige d'accepter de lui un maigre cadeau qu'il vous faudra lui rendre au centuple. Kl comme il est très exigeant, cela vous ruinera. » Je persistai dans mon refus.
On se rappelle que mes souliers avaient suivi ma pipe dans le Congo. J'avais dù me présenter pieds nus devant Stanley. Lui, qui avait de magnifiques brodequins, ne comprenait pas qu'où piit s'en passer, et il voulut presque me contraindre à accepter une paire de bottes. .Mais je refusai les bottes comme j'avais refusé le « cabri •'. « Mais, reprit-il vivement, pourrcz-vous marcher saus chaussures lorsque la pirogue de Macoulis vous déposera à terre? — Je l'espère, répondis-je. — Alors, vous éles comme M. de Brazza, qui marche pieds nus. Il faut avoir du courage. » La soirée se prolongea jusqu'à dix heures.
' Les Bayanzi sont au-dessus de Mokoko.
LE CONOO FRANÇAIS.
Je passai la nuit sur uu lit de camp que le jeune officier belge avait fait dresser sous sa tente; je goûtai un sommeil qui me rappela la bonne couchée de Léopoldville. Quand j'ouvris les yeux le lendemain, il était sept heures. Je me levai tout de suite et je fis appeler Macoulis. Il était revenu de son émotion de la veille, et sa pirogue était prête. Stanley sortit de sa case et vint à moi. 11 avait fait allumer les feux du vapeur En avant ; sa petite embarcation manœuvra devant nous. C'était une forte chaloupe en fer avec mâture pour la voile. Elle se comportait bien à l'eau; elle traversa le Congo, dont elle remonta ensuite le courant. J'offris mes félicitations à Stanley, et, après l'avoir remercié une dernière fois de &i bienveillante hospitalité, j'entrai daus ma modeste pirogue.
Le village de Xgoubcla se trouvait presque à la hauteur du point où il me fallait aborder pour me rendre chez Mokoko. 11 ne me restait qu'à franchir le confluent de l'Ibari et du Congo, et à traverser le fleuve pour passer sur la rive droite. Macoulis longea d'abord la rive g<mche; puis il se dirigea sur le village de -Njali, qui est construit sur la rive droite.
-Njali, chef Aban-Ho, grand ami de M. de Brazza, m'accueillit fort bien. Je fus étonné de rencontrer dans son village des Batékés, et, parmi eux, la sœur du chef batéké Xganchou, l'un des vassaux influents du roi Mokoko. Njali m'apprit que la cour de Mokoko était en proie à des tiraillements, et que Nganchou avait l'intention de s'installer ciicz les Aban-Ho. Et la sœur de Nganchou me dit que son frère était allé porter des présents au roi de la part de Bolimouulari (Slanle\ ). Il n'y avait au village ni porteurs ni manioc. Ajali m'engagea à
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attendre le retour de Ngancliou. C'était le 8 mai. J'attendis donc. Mais ni ce jour-là ni le lendemain je ne vis arriver Xganchou. Le temps commençait à me paraître long', lorsque le 10, vers onze heures du matin, j'eus l'agréable surprise de la visite de Malamiue, accompagné de Matoufa et de Samba-Tiam. Malamine venait d'arriver chez Mokoko; mais ne m'y ayant pas trouvé, il craignit que je n'eusse été victime de quelque accident sur le Congo, et il venait à ma recherche avec ses camarades et trois hommes que Mokoko lui avait donnés.
Le 10 et le 11 s'écoulèrent sans que la sœur de Ngancliou, qui regardait toujours, vit rien venir. Enfin, le 12, ennuyé de tant de retards, je pris mes dispositions pour le départ; je parvins à engager deux porteurs. Mon palabre f aillit être compromis par bien peu. 11 venait d'être terminé, lorsque j'aperçus un caïman allongé sur l'un des nombreux troncs d'arbres que les tornados couchent dans le Congo. Je m'approchai i)our le tirer, mais la sœur de Aganchou se précipita vers moi en me priant de ne pas tuer le caïman, parce que, me dit-elle, c'était le " grand fétiche » de son l'rère. Je renonçai avec mauvaise humeur à mon coup de lusil, cl la sœur de IN'ganchou fut satisfaite.
Entre temps, mon interprèle Ogoula me donna un réjouissant spectacle. Suivant son habitude, il « se fil féticlier pour la route. Le lélicheur cl Ogoula, étendus à terre, se livrèrent à des mouvements plus désordonnés les uns que les autres, broyèrent du noir authentique (des fragnienls de braise refroidie) et s'enduisirent le corps d'huile de palme pendant que le tam-tam faisait entendre ses sons discordants. La cérémonie dura une
heure; quand Ogoula se releva, il était horrible. Nous ne pûmes pas nous mettre en route ce jour-là, mais le départ l'ut définitivement fixé au lendemain. C'était le 13 mai. Macoulis vint me voir. Pour le récompenser des services qu'il m'avait rendus, je lui fis un petit cadeau. Il parut enchanté, et je quittai le village de Mjabi vers une heure de l'après-midi.
Je ne tard;)i pas à éprouver les souffrances que devait infailliblement amener le manque de chaussures. Le sol était couvert de graminées hautes et tranchantes enchevêtrées par le vent. Les porteurs n'osaient pas avancer de peur de se blesser, et il fallut que I\lalamine prit à plusieurs reprises la tête de la colonne. Pour comble de malheur, le soir, se déchaiua un violent tornado qui nous mouilla jusqu'aux os. Sur ces plateaux élevés soufflait un vent glacial; nous grelottions tous, .le fis arrêter ma troupe, et nous allumâmes de grands feux afin de nous sécher et de nous réchauffer. La nuit fut mauvaise. Malamine éprouva des accès de fièvre. Cela m'inquiétait, parce que je n'avais rien pour le soulager et parce qu'une journée de marche nous séparait encore du village de .Mokoko.
Le lendemain, Malamine se leva très fatigué; mais son énergie ne connaissait pas de faiblesse. 11 ne voulut pas ■être la cause, même involontaire, d'un retard dans mon voyage, et il se mit spontanément en route. Mais il mar- ■chait avec peine; à plusieurs reprises, il dut s'arrêter pour reprendre haleine, .le craignais que ses forces ne trahissent son courage. Cependant, nous arrivâmes vers lUne heure de l'après-midi aux villages de Mpocoulaba et Ngaliou, frères du roi Mokoko, et, après lui, les chefs Jes plus influents des liatékés. Mpocoutaba et Ngaliou
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insistèrent pour que je fisse séjour chez eux ; mais je n'avais pas assez de marchandises pour accepter une hospitalité qui aurait été très onéreuse, et après leur avoir donné rendez-vous chez Mokoko, je repris mon voyage. A quatre heures, j'arrivai en vue de la résidence du roi.