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CHAPITRE XIX

A LA COUR DU HOI MOKOKO

A la cour du roi Mokoko. — Première visite. — Comment le roi et la reine me souhaitent la bienvenue. — Présents offerts au roi. — Piéception officielle. — Le palais de Mokoko. — Les daines de la cour. — Le menu ordinaire de Sa Majesté. — Les parents du roi. — Discussions à la cour. — Le cimetière des Mokokos. — netour à Franceville.

J'ordonnai à mes hommes de s'arrêter, et je dépêchai un porteur auprès de IVlokolvO pour lui annoncer notre arrivée. Il revint tout de suite et me dit que le roi m'attendait. Je laissai les Sénégalais et les porteurs dans une case à l'entrée du village, et je me rendis chez le roi avec Malamine. Mokoko et la reine se tenaient assis au milieu de la case. Je leur serre la main, et, en échange de cette politesse, ils me soufflent, l'un après l'autre, à la fijyure; honneur dont je me serais volontiers passé.

iMalamine, qui me servait d'interprète, expliqua à Mokoko que je venais de Nkouna et que j'avais remonté Olicmi) uniquement pour rendre visite au puissant roi des Batékés. Il n'oublia pas de dire à Mokoko que Mpocoutaba et i\j;aliou avaient tenté de me retenir dans leur village. Sa Majesté parut sensible à la prélérence dont elle avait été l'objet. Elle me remercia d'être venu directement auprès d'elle et sourit de la déconvenue de Mpocouiaba et Ngaliou. L'entrevue ne dura pas longtemps.

A LA COUR DU ROI MOKOKO

.refais fatigué, et je pris congé de Mokoko en lui disant que je lui remettrais le lendemain les présents que j'avais apportés pour lui. Sa figure exprima la plus grande joie.

.le rejoignis mes hommes. Je recommandai à mes Sénégalais, Malal-Amet, Matoufa et San-Batiam, d'observer la plus grande prudence dans leurs rapports avec les Batékés et de ne pas manquer d'égards envers les sujets du roi. Malamine n'avait pas besoin de ces observations. Il connaissait la cour, qu'il avait déjà visitée en qualité d'homme d'escorte de M. de Brazza. Les accès de fièvre du brave Sénégalais avaient perdu de leur intensité, et j'en étais très heureux, car les renseignements et l'assistance de Malamine allaient me servir précieusement dans mes conférences avec le roi.

Le lendemain 15 mai, je préparai les présents que je destinais à Mokoko. Hélas! il ne me restait pas grand'chose. Je dus même, pour réunir quelques objets présentables, me dépouiller d'effets personnels et mettre à contribution les ballots de mon escorte. Ouand tout fut prêt, je me rendis avec .Malamine dans la case du roi. Un homme apporta les présents, dont voici l'énumération :

Cent brasses d'étoffes plus ou moins bariolées (calicot, indiennes, rouenneries), un fusil à capsule (c'était le mousqueton de (îiiama), une poire A j)oudre (ancienne bouillotte de M. de Brazza), ex-poire à poudre de Malamine; une cloche et trois clochettes, un grand collier formé de perles de tout genre, un sifflet de quart icrmaitre de la marine, quatre assiettes en fer-blanc (toute ma vaisselle), deux cuillères en fer, dont une à moi, l'autre à Malamine, et le vieux panier ou nécessaire de

toilette qui avait appartenu à M. de Brazza et qui faisait partie du mobilier de la station de Brazzaville. Il y avait encore du fil de cuivre, des cauris, des couteaux, des miroirs. J'eus soin, pour mieux faire ressortir ma générosité, de remettre en dclail ces objets au roi, et je fis observer à Mokoko que ces cadeaux n'étaient pas destinés à payer le prix de la terré qu'il avait cédée au « commandant 11.

Cette explication acheva de le satisfaire. Mais lorsque je lui montrai les objets que je réservais à Mpocoutaba et Ngaliou, sa joie fit place au dépit. Il voulait tout prendre, sous le prétexte que les autres avaient eu assez dans d'autres circonstances. Je m'opposai, avec tous les ménagements que l'on doit à un monarque, à un abus de pouvoir aussi criant, et Sa Majesté se mit en colère. J'avais envie de rire, mais j'eus la force de me contenir, et, secondé par Malamine, je parvins, à force de prudence et surtout de patience, à faire comprendre au roi que son intérêt conseillait de ne pas mécontenter Mpocoutaba et Ngaliou, en les privant môme de la portion congrue. Cet argument fut prisé, et la mauvaise humeur de Mokoko se dissipa.

Je venais à peine de me retirer, lorsque j'entendis les sons aigres d'un instrument que l'on pouvait prendre pour un clairon. " Oue veut dire ceci? demandai-jc à Malamine. — C'est probablement, me répondit-il, Mpocoutaba et Ngaliou qui font leur entrée dans le village. » En effet, Mokoko nous faisait informer, quelques instants après, de l'arrivée de ses vassaux. Le messager ajouta que la réception officielle allait avoir lieu. Je fis porter par Guama une couverture blanche dans la case de réception. Malamine, Matoufa et Malal furent désignés

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pour ra'accompagner. Je veillai à ce qu'ils procédassent à leur toilette; j'essayai, à mon tour, de mettre un peu d'ordre à mes guenilles. Ma vareuse de marin était la seule parlie de mon costume à peu près intacte; le reste tombait en lambeaux. Je n'avais qu'un vieux tricot tout déchiré, et je portais, en guise de pantalon, un pagne bien éprouvé par les herbes tranchantes du chemin. Le vêtement, il faut en convenir, manquait de prestige; mais je me consolai en pensant que Mokoko et les gens de la cour étaient encore plus nus que moi.

Mokoko, la reine, Mpocoutaba et Xgaliou et les principaux chefs batékés avaient pris place dans la case de réception et nous altôndaient. C'est un usage, à la cour, que le roi ne reçoive jamais dans sa propre case. La case qui sert d'habitation à Mokoko est aussi la demeure du grand fclichc des Batékés. Or, le prestige et la sûreté du roi exigent qu'aucun autre que lui n'approche du fétiche, car, du côté du fétiche est la toute-puissance. La case où la cour se trouvait réunie forme une pièce spacieuse et élevée, sans cloison et sans meubles, dont les murs réclament quelques réparations. Au fond de la case, je remaniuai une peau de buffle, garnie aux deux extrémités d'un bâton; Malamine m'apprit que cette peau était la chaise ;"i porteurs de Alokoko. Lorsque le souverain se rend au-devant d'un étranger, il s'assied sur la peau, dont les bâtons reposent sur l'épaule des porteurs. Mokoko était assis, les jambes croisées à l'orientale, sur une peau de panthère, au devant de la(juellc s'étendait une peau de lion. La reine occupait la gauche du roi. A sa droite, il y avait un gros coussin de paille recouvert d'une étoffe rouge, sur lequel Mokoko s'appuyait de temps en temps. Le roi tenait à la main Un grand

bâton orné de cuivre jaune et rouge : son sceptre. Le cou du roi et celui de la reine étaient emprisonnés dans un large collier de cuivre jaune ciselé et très brillant. Mokoko, vétu d'un grand et beau pagne qui lui • couvrait le corps tout entier, à l'exception des bras et des épaules, était coiffé d'une petite calotte assez bien taillée et brodée par une aiguille batéké. Un silflet de quartier-maiire de la marine pendait au bout d'une chainette en cuivre passée autour du cou ; dans le but sans doute de faire acte de souverain, il le portait souvent à ses lèvres et s'efforçait d'en tirer les sons les plus stridents.

Mokoko » une figure intelligente. Il est de taille élevée; mais estropié d'un pied, il est affligé d'une claudication qui parait l'humilier, car il essaye, par tous les moyens, de la dissimuler; aussi marche-t-il rarement; si, par hasard, il se lève, il a soin de s'appuyer sur les orteils et parvient de la sorte à marcher assez régulièrement. J'ai cru m'apercevoîr aussi qu'il remuait la téte avec difficulté; mais ce que j'ai pris pour une infirmité pourrait provenir simplement dii poids et de la largeur du collier de cuivre qui lui étreint le cou. Le costume de la reine diffère peu de celui du roi.

En face du couple royal se dressait un fétiche batéké en bois; derrière se pressaient les femmes du roi et les notabilités du village. A trois mètres environ du roi et lui faisant face, étaient assis, sur des peaux de panthère, Mpocoutaba et Ngaliou ; derrière eux on voyait des hommes et des femmes des villages environnants. Les femmes avaient apporté à leur toilette le plus grand soin. Elles étaient tatouées comme les hommes. A leurs bras et à leurs jambes brillaient des bracelets de cuivre; enfin,

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elles avaient répandu sur leur corps l'huile de palme la plus fraîche.

Mpocoutaba et Ngallou portaient, à peu de chose près, le même costume que le roi. Mpocoutaba, grand, les cheveux grisonnants, le menton couvert de barbe, a plus de prestance que Mokoko. A son collier, fait d'une barrette tordue, sont attachées des dents de lion. Ngaliou, moins âgé que Mpocoutaba, est aussi moins grand. 11 est maigre, vif, son visage est glabre; il parle avec vohibilité et parait très rusé. Je me trouvai à la droite de Mokoko, tout près du coussin rouge. Avec Malamine, nous étions assis sur notre couverture blanche. Malal et Matoufa se tenaient derrière nous.

Je me concerlai avec Malamine pour tenir un langage qui ne blessât les susccplibililcs de personne. La présence de Mpocoutaba et de .Ngaliou, et leur hostilité sourde contre le roi, rendaient la lâche difficile. Je ne savais trop comment m'y prendre pour faire accepter par ces derniers le maigre cadeau que j 'allais leur présenter. Voici, en substance, le discours que j'adressai à l'assemblée par l'organe de Malamine : Le blanc, enfant du ' commandant ne vient pas chez vous pour vous porter les présenls que le « commandant » vous a promis, mais pour vous voir. Il a donné presque toutes ses marchandises à iMchoulou cl aux chefs de Nkouna. Ce qui lui reste est pour Mpocoulaba et Ngaliou. » Kt j'offris aux deux chefs, . avec les cloches dont Mokoko avail tenté de s'cnq)arer le malin, (pichpies brasses d'étoffes. Ils exauniieiil les présents, font la grimace et demandent à réllécliir. Puis ils se lèvent et, sans se soucier autrement des règles de l'étiquette, quittent la case et vont causera l'écart. Malamine fait observer au roi que Mpocoutaba et Ngaliou

ont l'intention de refuser le cadeau. Le roi et la reine sourient et répondent qu'ils arrangeront cela. Les chefs rentrent et paraissent très mécontents. Les choses, pensai-je en moi-même, vont mal. En effet, Mpocoutaba prend la parole et déclare que J^galiou et lui ne veulent pas accepter le présent, parce qu'il est « petit Je leur fais répondre que l'enfant du commandant est « petit » et qu'il ne peut offrir que de " petits " cadeaux. Mokoko vient à mon secours, et, s'adressant à Mpocoutaba : " Comment, tu refuses le présent? Et s'il était grand, le refuserais-tu? Quand le « commandant » viendra, s'il t'en donne un " grand », tu le prendras; prends alors celui du " fils Ce raisonnement était digne d'un roi... Mokoko; et Mpocoutaba, après quelques hésitations, finit par céder. Ngaliou et lui, après avoir accepté « le cadeau voulurent me donner une dent d'éléphant pour le « commandant ». Ce fut à mon tour de refuser. La conversation continua. A plusieurs reprises, .Mokoko exprima sa sympathie pour le commandant : « Qu'il vienne, lui et les Fallas (Français), bâtir des villages dans mou pays, mais que le commandant bâtisse son village auprès du mien, 'l u diras cela, ajouta-t-il, au chef des Fallas et au Commandant. » Je promis à Mokoko de rapporter son discours au chef des Fallas, el la séance fut levée.

Le jour même, Mokoko voulut à tout prix montrer à Mpocoutaba le fusil à capsule que je lui avais donné la veille. Pendant toute la soirée, on entendit des coups de feu. C'était le bon roi Mokoko qui, n'ayant jamais eu ni vu de fusil â piston, ne pouvait se lasser d'admirer l'ancien mousqueton de Guaraa et de briUerdcs capsules. Ce ma{',nifiquc cadeau indisposa de nouveau Mpocoutaba. il prit Malamine à part et lui dit : ' Mokoko a tout mangt! ,

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exprimant par là que le roi avait eu tous les présents.

Pendant que Mokoko exulte et que ses vassaux maugréent, je vais fournir quelques renseignements sur le caractère et l'importance de cette royauté africaine dont on a tant parlé.

On l'a déjà remarqué sans doute, la vérité m'a obligé à débaptiser à moitié le roi; mais je n'ai enlevé à son nom qu'une lettre, et encore est-ce pour lui en rendre une autre. Dans le Congo, Makoko s'appelle Mokoko, et à Paris je continue à le designer comme au Congo. Ce nom lui-même est moins un nom propre qu'un mot de la langue indigène qui est synonyme de chef.

Si l'on voulait respecter le vocabulaire batéké, ou devrait dire, quand on parle du roi, " le Mokoko », c'està-dire le Chef par excellence. Il y a des Mokokos un peu partout, de Slanleypool à la rivière Lawson. .l'ai parlé ici même d'un Mokoko de Nkouna, qui n'a rien de commun avec le Mokoko du liaut fleuve.

Ce dernier est le grand chef des Batékés. Cela veut-il dire qu'il commande à (ous les Batékés? Pas le moins du monde. .Mokoko n'a pas de pouvoir temporel; c'est le grand féticlieur, le chef spirituel et, qu'on me pardonne l'expression, le Pape des Batékés! Mokoko jouit du prestige que les indigènes allachent à la possession des féliches; il est inviolable dans sa résidence. Mais son action effective sur les Batékés est loin de correspondre à son influence morale : elle ne dépasse pas les cases de son village. Mokoko ne saurai! imposer une direction unique à la tribu entière des Batékés. La preuve, c'est que, tandis qu'il est au mieux avec M. de Brazza, sou neveu, Nganchon, est au mieux avec Slanley; de même, à .Nkouiia, si Brazzaville est placé dans le village de Mchoulou, chef

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