‹ Le Congo francais du Gabon a BrazzavilleChapitre 4 sur 41 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

d'ashouka a franceville.

Départ d Ashouka. — Les Ossyébas. — Chute de Booué. — Accidents de pirogues. — Maladie de M de Brazza. — Bouno. — La rivière Ivindé. — Ciiute de l'Ivindé. — Les Shaiiés. — Les Sébos. — Rapide de Boun};i. — Le chef Djoumba et son salon. — Les Adoumas. — Chute de Douiné. — Un grand village. — Le récit de Yoinlii — l'unilion des Okotas. — Une terrible opération. — M. de Brazza prend les devants. — Les Okotas du haut ^Ogooué. — Les Bandassas. — Les obambas. — Anzianis et Ondouinbos. — Nouvel accident. — La mitrailleuse repêchée. — Mopnko. — Doumba Mayela. — Arrivée à la rivière Passa.

Tous les préparatifs pour la continuation de notre voyaycvers le haut (){îooué étant terminés, M. de Brazza donna le siîjnal du départ. En même temps que nous, Tinterprète Fouké s'éloignait d'Ashouka, mais en sens inverse; il devait retournera l'ile de Djolé, y faire construire des cases pour MM, Ballay et Mizon, et rester dans ce poste jusqu'à leur arrivée, pour les accompagner ensuite en qualité d'interprète.

Après Ashouka, en remontant le cours de l'Ogooué, les rapides ne sont pas nombreux ; mais on en rencontre encore de très dangereux, celui de Djéco ' par exemple, à un jour d'Ashouka. Sur les rives du fleuve, les Okandas ont fait place aux Ossyébas, c'est-à-dire aux Fans Makei, appelés Ossyébas par les peuples voisins.

' Djéco veut dire tigre.

Le peuple Fan Makei, comme l'indiquent son nom et bien d'autres traits de ressemblance, est apparenté aux Pahouins ou Fans Batchi, qui appartiennent comme lui à cette grande famille des Fans, race envahissante de cannibales guerriers et chasseurs, dont les émigrations, parties probablement du centre de l'Afrique au nord de l'équateur, rayonnent vers le sud-est et le sudouest.

Les Ossyébas des bords de l'Ogooué sont grands et vigoureux. Ils ont comme vêtement un pagne étroit passant entre les jambes et retenu à la ceinture par une courroie en'peau de béte. Quelques-uns ont les cheveux très longs et rassemblés en une énorme touffe crépue, mais la plupart ont les cheveux tressés par petites mèches qui retombent de chaque coté de la tète; ils garnissent ces mèches de bagues de cuivre ou d'autres ornements en métal. Lorsqu'ils ont de la barbe, elle est ordinairement tressée et forme deux mèches plus longues à l extrémilé du menton. L'ornementation de la tête est complétée par quelques poils de queue d'éléphant passés dans les narines. Souvent leurs bras sont ornés de gros bracelets d'ivoire, et ils portent quelquefois aux chevilles de lourds anneaux de cuivre jaune ou rouge. Leur toilette consiste à s'enduire le corps d'une peinture faite d'un bois rouge pilé, mêlé à l'huile de palme. Les femmes sont vêtues de deux carrés d'étoffe pendus à la ceinture, l'un devant et l'autre derrière. Quant aux jeunes enfants des deux sexes, ils vont entièrement nus.

Les Ossyébas de l'intérieur sont armés de zagaies et d'arbalètes; je n'ai vu d'arbalètes que chez eux et chez les Pahouins. Ceux des rives de l'Ogooué ont des fusils qu'ils chargent à mitraille comme les Fans Batchi, et ils

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portent, suspendus à l'épaule, des couteaux qu'ils fabriquent eux-mêmes.

Outre le manioc et la banane, qui forment la base de leur alimentation, les Ossyébas cultivent du millet; ils ont aussi des plantations de tabac, qu'ils mettent, lorsqu'il est encore vert, en cylindres ou rouleaux très serrés d'environ dix centimètres de diamètre.

La chasse, qui leur fournit de l'ivoire en grande quantité, leur procure aussi de la viande qu'ils fument dans leurs campements de la forêt. Ils ont, eu effet, l'habitude, pendant leurs excursions de chasse ou leurs voyages de commerce, de construire, même pour une seule nuit, des abris provisoires ou des lils de camp élevés sur quatre piquets. Frileux comme tous les peuples de l'Ogooué, ils allument toujours du feu, qui leur sert d'ailleurs à fumer la viande. Les femmes des Ossyébas, vaillantes et laborieuses, accompagnent leurs maris dans leurs expéditions, et quand ils restent au village, elles préparent leur repas pendant qu'ils dorment ou fument leur pipe.

Les Ossyébas recueillent sur les arbres, en chassant les abeilles au moyen de la fumée, deux sortes de miel, l'un qui est fabriqué par une abeille semblable à la nôtre, l'autre un peu acide, mais d'un goiU agréable, préparé par une petite abeille noirâtre d'une espèce particulière. Je n'ai jamais vu de ruches arlificicllcs, comineiM.de Compiègne les décrit, c'est-à-dire consistant eu bikhes creusées et suspendues aux arbres.

Anlliropophages comme tous les Fans, les Ossyébas ne mangent ordinairement que leurs ennemis tués ou leurs prisonniers de guerre'; comme les Fans IJatchi, ils

' En 1881, le chef Zal)oiii'é m'a raconté que son frère, étant

ont aussi la réputation de déterrer les cadavres pour les manger, et j'ai vu souvent des Adouraas emporter au loin dans leurs pirogues les corps de leurs proches, pour ne pas les enterrer dans le voisinage des Ossyébas; mais ces derniers aimant à conserver dans leurs cases des crânes d'hommes ou de singes, je suppose qu'ils ne déterrent les cadavres que pour se procurer ces pièces aualomiques.

Les fétiches des Ossyébas consistent, comme ceux de- Pahouins, en peaux de petits mammifères, cornes d'antilopes, coquilles descargots rem;;lies de diverses matières, plumes d'oiseaux variés, etc.; il y a aussi chez ce peuple quelques idoles de bois grossièrement faiteque les chefs conservent dan* leurs cases.

Les Ossyébas n'ont pas d'esclaves. Ils sont en général monogames, mais se montrent très jaloux de leurs femmes, qu'ils tuent quand elles manquent à leurs devoirs.

Ils occupent la rive droite de l'Ogooué depuis le pays des Apingis jusqu'à celui des Adoumas, mais ils ont aussi quelques villages sur la rive gauche du fleuve, derrière la région habitée par les Okanda*. C'est dans le pays où sont établis ces villages, sur la rive droite de l'Ofoué et dans la direction du .Xgoumié, que je réglai le palabre raconté dans le chapitre précédent. Mais on ne peut dire que des généralités sur la situation denombreux village* ossyébas, parce qu'il s'en établit sans cesse de nouveaux; les gens de l'intérieur, voyant que les hommes de commerce suivent fous l'Ogooué, viennent s'iu-taller sur ses rives, et avant peu d'années, ce fleuve aura des deux côtés une véritable bordure de villages.

allé voir une femme dans un village de l inlérieur. près de l lvindé, fut pris et mangé par les Ossyébas.

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Il y en a un groupe à Okano, près de la rivière du même nom, un autre, dont fait partie celui de Naaman, en face de la chute de Booué, enfin les trois villages de Bouno en amont de la même chute. De là jusqu'à l'embouchure de rivindé, il n'y a pas de villages sur les bords de l'Ogooué, et dans l'intérieur, en suivant l'Ivindé, on ne rencontre que d'anciens emplacements d'habitations avant d'arriver à une chute remarquable que forme cette rivière. De l'Ivindc à Zabouré, on ne trouve sur les rives du fleuve que trois ou quatre villages, mais ce dernier point est un centre de population important; il y a là cinq ou six villages peuplés d'Ossycbas, et en outre plusieurs, dont fait partie celui de Zabouré, habités en même temps par des Shakés. Enfin, je cite pour mémoire un village ossyéba qui existait sur la rive gauche de rOgoouc à cinq milles de Zabouré, avant le passage de M. .Mizon en 1882'.

' Vers la fin du mois de mai, en 1881, j'étais dans un petit campement sur la rive gauche de r0j;ooué, au lieu appelc 0;;ouma, prés du village des Obongos et de celui de Simbona, lorsque je vis venir sur la rive droite plusieurs Ossyébas qui appelaient pour demander une pirogue, le leur en envoyai une, et trois d'entre eux traversèrent l'Ogooué. C'étaient des chefs ossyél)as del'intérieur. Ils mefirent savoir par l'interprète ihouké qu'ayant appris l'arrivée du blanc, ils désiraient parler au chef des Okandas, Simbona, pour régler un grand palabre. Sim!)ona fut appelé, et les Ossyébas lui adressèrent à peu près ce discours : • Autrefois les Ossyébas et les Okandas étaient grands amis et vivaient côle à c(Me; mais la guerre est venue, et les Okandas, possédant des fusils par le commerce des blancs, ont tué beaucoup d Ossyél)as et pris toutes leurs femmes. Depuis ce temps, les Okandas oril traversé la rivière, et les Ossyébas se sont retirés A l'intérieur. Nous avons appris que les Okandis sont visités souvent par les hommes de commerce, et nous venons demander à Simbona s'il veut nous laisser revenir sur les bords du fleuve et y construire des villa(;es. ■> Simbona répondit que peu lui importail. ,Ie promis alors aux Ossyébas la protection des l)lancs, et leur conseillai de faire de nombreux villages sur la rive de l'Ogooiié.

Deux jours et demi eaviron après le départ d'Ashouka, nous arrivâmes, après avoir franchi quelques rapides, qui succèdent à celui de Njéco, à la chute de Booué. Cette chute, découverte par MM. Marche et de Compiègne, offre au voyageur qui la contemple pour la première fois un spectacle vraiment grandiose, que je n'onblierai pas, bien que j'aie vu des cataractes plus merveilleuses encore; cette chute, située du côté de la rive gauche, peut avoir en moyenne sept mètres ; elle sert de déversoir à tout le fleuve, lors de la saison des basses eaux; à cette époque, le lit de l'Ogooué, semé de gros blocs de granit, est complètement à sec, à l'exception d'un petit chenal situé à 100 mètres environ de la rive droite. Ce chenal, quand les eaux sont hautes, a un courant extrêmement rapide, oij l'on peut cependant faire passer les pirogues même chargées en prenant la précaution de les maintenir et de les diriger avec des cordes ou des lianes. C'est par là que nous devions passer, et la plupart des pirogues franchirent assez bien le chenal. 11 n'y eut que deux accidents. Une de nos embarcations s'emplit d'eau à la suite d'une fausse manœuvre; elle fut vite renflouée, mais M. de Brazza, qui s'y trouvait, prit un bain inattendu qui nuisit certainement à sa santé déjà ébranlée. Enfin, la dernière pirogue qui passa, celle de Samba Dadou, caporal des laptots, heurta violemment un récif, et l'avant, submergé, fut poussé par le courant sous un rocher où il s'engagea. Il était trop tard pour songer à renflouer l'embarcation, et l'opération fut remise au lendemain. Dès le matin, pendant que M. de Brazza recevait une visite du chef ossyéba Naaman, je parvins à sauver le chargement de la pirogue, qui consistait en quatre barriques contenant

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chacune trois cent cinquante kilogrammes de sel, et après de longs et pénibles efforts, aidé de SarabaDadou, de Manuel et de Litona, je réussis à dégager l'embarcation du rocher qui la retenait.

>'ous repartîmes aussitôt après, et au delà d'un petit rapide qui succède à Booué, nous établîmes notre campement dans une prairie. La nuit fut pénible pour M. de Brazza; il commençait à souffrir d'une dyssenterie, à laquelle l'accident de Booué n'était sans doute pas étranger. Mais l'état fâcheux de sa santé ne l'empêcha pas de se mettre en route pour Ashouka, parce que plusieurs Okandas avaient profité de l'accident pour s'esquiver et retourner dans leur pays. Il ne voulait pas laisser ce mauvais exemple impuni, et il partit à neuf heures du matin à la recherche de ces fuyards. \ous devions l'attendre à l'endroit appelé Bouno, où nous arrivâmes vers raidi.

Bouno est un groupe de trois villages ossyébas. Nous campâmes sur un banc de sable à environ 100 mètres de ces villages. Les Ossyébas vinrent nous voir et nous vendre des vivres, et je fis connaissance avec le fils du chef appelé Bama. Nous restâmes plusieurs jours à Bouno, occupés à réparer les pirogues que le passage de Booué avait endommagées.

Le 4 mars, M. de Brazza était de refour, et nous fûmes lous frappés de son air maladif : il était paie comme un cadavre. Mais, toujours courageux, il nous dit que sa dyssenterie disparaissait, et qu'il espérait dans quelques jours être complètement rétabli. 11 fit des cadeaux à Bama et à ses fils, et le reste de la journée, passé à Bouno, fut employé à recharger les pirogues.

Au delà de Bouno, que nous quittâmes le lendemain.

rOgooué présente, dans la saison des hautes eaux, de nombreux rapides qu'on ne francliit qu'en deux jours de navigation, entre des rives désertes où l'on n'aperçoit aucun village. On arrive ainsi à reraboucliure de la rivière Ivindé.

L'Ivindé, dont les eaux forment un singulier contraste, par leur couleur noirâtre, avec les eaux claires de rOgooué, est une rivière considérable, et son embouchure, entourée d'épaisses forets vierges, a une très grande largeur. En remontant son cours pendant cinq à six milles, au milieu d'un pays montagneux et couvert de forêts, on arrive à un endroit où la rivière, après un coude brusque, forme une splendide cataracte qui a plus de vingt mètres de hauteur'. On remarque en ce point, sur la rive gauche, un amas de gros rochers en granit, submergés à la saison des hautes eaux; mais sur la rive droite, on peut escalader le rempart granitique d'où les eaux se précipitent, et l'on a sous les yeux un magnifique spectacle : les eaux , unies comme une glace en amont de la chute, viennent s'engouffrer dans un vaste bassin, où elles se brisent en mugissant, puis, couvertes de flots d'écume, elles reprennent un cours paisible jusqu'à l'Ogooué. L'Ivindé, dans cette région, reçoit deux affluents importants que l'on traverse sur des ponts de lianes; en amont de la chute que j'ai visitée, il en forme, parait-il, deux autres encore plus considérables, et en continuant de remonter son cours on arriverait à un grand lac. Tout le pays, couvert de forêts et riche en lianes à caoutchouc, est peuplé par

' .l'ai visité cette cliute, en compajïiiie de M. Janot, au mois de février 1882. M. Mizon Tavait vue une heure avant nous; il est donc lu premier Europ 'cu qui l'ail visitée.

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les Ossyébas; lorsque je visitai la cataracte, on voyait la fumée d'un de leurs villages dissimulé derrière un rideau de forêt.

A quelques milles de l'Ivindé, sur la rive droite de rOgooué, on commence à rencontrer des villages d'Ossyébas, assez espacés d'ailleurs. Nous y faisons de temps en temps une halte, et, après plusieurs jours de trajet, nous arrivons chez un grand ami de M. de Brazza, le chef ossyéba Zabouré. Ce chef consentit, ainsi que son frère et sa femme, à venir avec nous à Franceville pour voir le village des blancs, et prit la route de terre puur servir de guide au convoi d'esclaves libérés.

Après les Ossyébas, qui sont établis jusqu'à Zabouré, on trouve sur les bords de l'Ogooué un peuple qui leur ressemble beaucoup et qui parle la même langue, le peuple shaké. Comme les Ossyébas, les Shakés se teignent en rouge, et se font sur le corps divers dessins avec une terre blanche que je suppose être une espèce de talc. Ce peuple, peu nombreux, habite les deux rives de l'Ogooué, e! près de Zabouré, plusieurs villages sont habités par un mélange de Shakés et d'Ossyébas. Les Shakés ont l'aspect et les mœurs farouches de leurs voisins. Ils ont pour armes des fusils et des zagaies. Les hommes et les femmes sont d'une révoltante malpropreté.

Il nous fallut trois jours pour traverser le pays des Shakés e( arriver chez leurs voisins les Sébos. A l'exception de deux petits rapides, le fleuve est calme dans toute cette région.

Les Sébos sont de taille moyenne, assez maigres; ils ont un caractère doux cl peu belliqueux , n'ayant de

courage que lorsqu'ils se voient les plus forts. Ils font le commerce des esclaves ou s'engagent pour servir sur les pirogues; plusieurs de nos hommes appartenaient à ce peuple, qui n'est pas très nombreux. Ils ont pour industrie la construction de pirogues qui sont en général bien faites et très élégantes. Us prennent souvent plusieurs femmes, suivant leur richesse, et vendent celles qui manquent de fidélité.

Arrivés au grand rapide de Boungi, nous nous arrêtâmes pour faire une visite à Djoumba, grand chef des Sébos. Il nous reçut dans un salon de son invention; c'est une vaste case garnie aux deux extrémités d'un canapé de bois. Les visiteurs prennent place sur l'un des canapés, l'autre est réservé au chef. Djoumba est un homme de haute taille, à cheveux blancs; il est maigre et un peu voûté; une barbe blanche encadre sa figure allongée. Ses traits sont assez réguliers, et ses yeux expressifs dénotent une intelligence développée. Il parle avec douceur cl lentement, comme s'il mesurait ses paroles et les gestes dont il les accompagne. Djoumba doit être fort vieux, car son fils Mboma commence à grisonner. Le plus grand chef des Sébos, qui occupent environ une douzaine de villages, était autrefois Miobé, qui habitait une ile située à l'entrée du rapide '. Djoumba, parent de Miobé et héritier de sa puissance, a son village de la rive droite qui domine Boungi.

Partis de Boungi, nous arrivâmes, au bout d'un jour

' A quelques milles en aval du rapide de Bounn;i, se trouve un };roupe de villages sébos. Auprès d'un de ces vilLifjes, où habita IMiobé, on a défriché un pclil carré de terrain au milieu duquel on a élevé une statue {jrossièrement sculptée représentant ce chef célèbre dans son pays. I.a slatue a la (ijjure peinte eu blanc; ^elle est entourée d'un vieux payiic el tient .'i la main un parasol

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et demi, au milieu du pays des Adoumas, où M. de Brazza entama de longes pourparlers avec les chefs pour commander des pirogues et engager des pagayeurs. Les Adoumas, qui avaient fait le voyage avec nous, furent laissés dans leur pays, où ils désiraient prendre quelque repos, et M. de Brazza s'arrêta lui-même à Doumé, dernier village des Adoumas, pour essayer de guérir une plaie à la cheville, produite par une blessure qu'il s'était faite à Booué.

Pour moi, je ne jouis pas d'uu long repos. Le lendemain de notre arrivée à Doumé, je descendis chez les Adoumas avec Michaud, pour examiner les pirogues et engager les hommes avec lesquels, deux mois plus tard, je devais aller chercher à Lambaréné MM. Ballay et Mizon. A part un douloureux mal d'oreilles, dont je souffris pendant plusieurs jours, le voyage fut heureux et couronné de succès : le pays que nous avions visité nous fournissait près de deux cents hommes, qui furent engagés immédiatement. En visitant, pendant cette excursion, un très grand nombre de villages, j'eus occasion d'étudier de près le peuple adouma.

Le peuple adouma, bien qu'il soit cantonné dans un pays peu étendu, est un des plus nombreux de l'Ogooué et en même temps un des plus importants à connaître, parce qu'il fournit aux expéditions la plus grande partie de leurs pagayeurs. Les villages des Adoumas, nombreux sur les deux rives de l'Ogooué, sont presque tous très

aiilif|iie qui a servi au défunt I,a itatue et son parasol sont abrités par un petit toit incliné fait de paille. Celte statue, à laquelle on adresse des prières et l'on demande des bénédictions, est voisine de r0(i;ooué, et quand les paj;ayeurs passent devant elle, ils chantent une sorte de complainte où revient à plusieurs reprises le nom de IMiobé.

vastes et bien peuplés, et c'est dans cette région que les expéditions nombreuses trouvent le plus facilement à se ravitailler.

Les Adoumas sont petits de taille et très maigres, ils ont un caractère doux et paisible; dans leurs voyages eu pirogue, ils supportent patiemment la fatigue et la faim, et quelques petits cadeaux suffisent pour leur faire oublier de longs mois de souffrances.

Dirai-je que les femmes adouma*, dans leur jeunesse, qui malheureusement dure peu, sont gracieuses et jolies? Un de mes amis, auquel j'ai communiqué mes notes de voyage, m'a fait de graves reproches qui donneront certainement à mes lectrices une triste idée de son caractère : il a remarqué que presque toujours je trouve agréables, gracieuses, etc., les femmes de presque tous les peuples dont j'ai visité le pays, et il m'accuse, au sujet de mes appréciations sur les négresses de l'Ogooué et du Congo, de m ètre laissé complètement aveugler par mon tempérament. Je lui ai répondu que je devais livrer au public mes impressions personnelles, avec toute la sincérité dont je suis capable. D'ailleurs, pour la pureté des traits, pour les charmes de l'esprit, mes lectrices savent bien que je ne leur reconaaitrai jamais de rivales, et elles ne seront pas jalouses, si je considère réléjjance et la grâce comme un apanage du sexe tout entier, sans distinction de races ni de peuples. Je ne parle pas de la coquetterie, qui est un vilain défaut, dont les femmes des Adoumas ne sont pas exemptes, bien qu'elles se contentent de tresser leurs cheveux, au lieu de se coiffer avec des ciiignons extranaturels.

La polygamie est fréquente chez les Adoumas. L'iiomme libre qui veut se marier doit posséder une cer-

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taine quantité d'objets ou de marchandises consistant en fusils, neptunes (plats de cuivre), perles, étoffes, etc.; il suffisait autrefois de quelques paquets de sel. Le jour fixé pour le mariage, le chef s'adresse au fétiche appelé Mboueti, et lui demande de protéger la personne des mariés, ])uis, les parents et amis réunis pour la féte, commencent au son du tambour des danses et des chants qui durent toute la nuit.

Comme tous les peuples de l'Ogooué et du Congo, les Adoumas pratiquent la circoncision, et cette opération est accompagnée de cérémonies comme le mariage et la mort. Pendant mon voyage, j'ai vu plus d'une fois des mourants; et voici ce qui se passe le plus souvent, lorsiju'un homme est à l'agonie. S'il est marié, sa femme lui prend la tète dans ses mains et se met à lui parler en pleurant, puis en chantant, entremêlant sans cesse les chansons et les larmes. Le féticheur ou médecin (oganga) du village administre au mourant les remèdes les plus bizarres et souvent du piment broyé; il le frictionne avec une pommade noire contenant de la fiente et diverses herbes; puis il mâche certaines plantes et les crache à la figure du malade ou à l'endroit d'où vient la souffrance. Quand la mort est venue, l'épouse redouble ses pleurs; elle secoue son mari, lui ouvre les yeux en lui disant de revenir. Les parents se frottent la poitrine et le dos avec des cendres et la figure avec du charbon pilé. Puis les voisins se réunissent, sortent les fétiches et se mettent à parcourir le villa'jc en tons sens en criant et en dansant. (Juelqucs parents ou amis du mort vont ensuite dans un lieu écarté immoler une poule au fétiche. Le lendemain, le cadavre est porté dans un endroit désert de la forêt, où on l'abandonne. Si le mort

est ua chef ou unt personnage influent, ses parents lui coupent la tète, qu'ils dcssèclient et fument pour la conserver. Cette téte devient ainsi un féticlie vénéré. Les Adouraas gardent les létes de leurs chefs morts dans des paniers servant d'urnes funéraires et surmontés de l'idole appelée Mboueti. Ce Mboueti est le plus souvent un morceau de bois assez épais découpé d'une façon bizarre et garni de lamelles de cuivre et de laiton; au milieu, une cavilé ovalaire grande, mais peu profonde, ornée de deux yeux en fer et d'un nez saillant, représente une grossière figure remarquable par l'absence de bouche. Le brillant du cuivre, qui est un symbole, est soigneusement entretenu.

Le grand commerce des Adoumas est le trafic des esclaves; ils se vendent facilement les uns les autres, même entre parents, en échange d'une petite quantité de sel. C'est ainsi que les gens de Doumé et ceux de Boungi sont souvent en palabre, parce que les uns et les autres cherchent à surprendre et à vendre comme esclaves les individus qu'ils rencontrent isolés. Les Adoumas vendent ordinairement leurs esclaves aux Okandas.

Les Adoumas ont souvent à souffrir les incursions des Aouangis, qui habitent derrière eux, c'est-à-dire dans l'intérieur, sur la rive gauche de l'Ogooué. Ces derniers enlèvent des hommes et des femmes qu'ils réduisent en esclavage; mais les expéditions de ce genre tendent à diminuer, parce que les Adoumas, fré(juemment en rapport avec les Européens, se procurent des fusils, tandis que les Aouangis n'ont pour armes que des za{;aics. Quelques Adoumas ont emprunté aux Aouangis, leurs voisius, la mode de se tailler les dents.

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Après la chute de Doumé, qui n'a guère qu'un mètre de hauteur, rOgooué a un cours paisible. Sur les rives, couvertes d'épaisses forêts, on rencontre quelques villages okotas, bangoucs et aouangis. C'est chez les Aouangis, à une demi-journée de marche de Doumé, qu'est situé le village de Doubandjocou, composé de 1,165 cases et renfermant 4 à 5,000 âmes. Ce village, le plus grand que j'aie vu dans tout mon voyage, est situé sur une colline où l'on arrive en suivant un gros ruisseau qui devient navigable quand les eaux sont hautes.

Avant de quitter Doumé, M. de Brazza donna pour mission à Yombi ', aidé de quelques Sénégalais, d'escorter le convoi d'esclaves libérés que nous emmenions à Franceville. Ces gens prirent la route de l'intérieur, conduits par un guide bangoué, que M. de Brazza venait d'engager à cet effet, pendant que nous reprenions notre voyage en pirogues.

Le soir du deuxième jour, après le départ de Doumé, nous avions établi notre petit campement au pied d'une colline, près d'un village habité par un mélange d'Obambas et de Bandasses. Le lendemain matin, de très bonne heure, un Bandassa monté sur une pirogue vint débarquer près de nous et dit à M. de Brazza : « Commandant, tes gens, qui suivent la roule de terre, viennent d'avoir la guerre avec les Okotas. .l'ai entendu les coups de fusil, et tes hommes m'ont chargé de t'apporter cette nouvelle. » M. de Brazza, souffrant tou-

' Yonibi était un laptot, né dans une colonie portujjaise, engagé par M. de Brazza, au Sénégal; grand, sec, maigre, noir foncé, véritable type de Sénégalais, (/était un lioiiiine de caractère et de couraijc, un excellent serviteur, ei, ce qui augmentait ses mérites, parlant français.

jours de sa blessure et ne pouvant marcher, résolut d'attendre l'arrivée de ses hommes pour savoir à quoi s'en tenir. L'attente ne fut pas longue : nous entendîmes bientôt la voix de Yombi qui nous criait de la rive gauche pour demander une pirogue. Il fut bientôt passé de notre côté, et, aux questions de M. de Brazza, il répondit par le récit suivant :

« En quittant Doumé, notre guide bangoué nous a conduits au premier village des Okotas, où nous avons passé la nuit; le lendemain, nous sommes partis avec un guide que nous avait donné le chef du village; mais, après nous avoir conduits dans un pays perdu par une roule éloignée du fleuve et coupée d'autres chemins, ce guide nous abandonna. Nous revînmes alors au village, où je retrouvai ce traître, auquel je reprochai sa méchante action. 11 entra dans une violente colère et nous fit les plus terribles menaces, mais je sautai sur lui et je le renversai. Les gens du village accoururent aussitôt en brandissant leurs zagaies et se préparèrent à me faire un mauvais parti. Lâchant alors le guide, je me retirai avec les miens à l'extrémité du village. Nous fûmes bientôt entourés d'Okotas qui nous criaient des menaces, et même l'un d'eux nous lança la zagaie que voici (et Yombi nous présenta une zagaie); nous fîmes une décharge en l'air pour effrayer les Okotas, qui prirent aussitôt la fuite et abandonnèrent le village. Nous avons eu bien de la peine à retrouver l'Ogooué, suivis par les Okotas que quelques coups de fusil tenaient à distance; dans cette retraite, personne n'a été tué ni blessé, mais les Okotas nous ont enlevé deux femmes. »

M. de IJrazza, se trouvant dans l'impossibilité de partir lui-même chez les Okotas, chargea Michaud d'aller

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réclamer les prisonnières ou de punir ceux qui les détenaient s'ils refusaient de les lui rendre.

Pendant l'absence de Michaud, absence qui dura deux jours, j'assistai à de pénibles scènes. M. de Brazza souffrait depuis longtemps d'une plaie à la cheville, et cetle blessure, insignifiante d'abord, s'était bientôt envenimée sous l'influence de la chaleur et de la fatigue '; elle était large comme la main, et les chairs mises à nu avaient une teinte violacée. Nous n'avions plus d'acide phéniquc : M. de Brazza se voyait perdu. Il fit alors une tentative qui demandait un courage surhumain. Avec un mauvais scalpel que je lui aiguisai sur une pierre de rOgooué, il se mil h tailler dans le vif les chairs décomposées. De temps en temps, couvert de sueur et près de perdre connaissance, il poussait un grand sou|)ir et s'étendait un moment sur son lit. Cette terrible opération dura deux heures. En vain je le suppliai de reloiirner à Lambaréné, où il trouverait le docteur Bacheler; il me répondit en souriant : « Vous êtes un tentateur; mais quand je ne pourrai plus ni manger ni dormir de (rois jours, je retournerai en arrière. » Le lendemain, une pirogue légère fut envoyée en avant pour prendre de l'acide phonique à la station de Franceville, et M. de Brazza partit dans la même direction pour rencontrer plus tôt cetle pirogue lorsqu'elle redescendrait.

Michaud était revenu de son expédition; n'ayant pu se faire rendre les captives, il avait infligé une punition

' El peut-être aussi d'un reuiètle du pays, préparé avec un fruit broyé par M. Coma, fils de Itjouuiba, et un autre Adonuia. Ce topique calma la douleur, maii la plaie devint v iolelte et ne cessa de s'agrandir; ce que voyant, M. de Brazza abandonna ce remède pour n'employer que de l'acide phénique, tant qu'il lui en resta.

exemplaire aux Okotas. Tous les esclaves prirent place tant bien que mal dans les pirogues. Le voyage fut continué à travers le pays des Bandassas ', et bientôt après nous rencontrâmes des villages appartenant aux Obambas. Tous les soirs, on établissait le campement sur les bords de l'Ogooué; les eaux, très hautes à cette époque, avaient envahi les berges sablonneuses, et pour camper nous étions quelquefois obligés d'abattre une portion de forêt.

Les Okotas, qui venaient de nous créer des embarras, sont un peuple peu nombreux, qui n'occupe que quatre villages, à peu de distance de l'Ogooué. Ils n'ont aucun rapport ni ressemblance avec les Okotas que j'ai décrits précédemment, comme l'identité de nom pourrait le faire supposer, lis sont petits et maigres; leur figure est tatouée vers le haut; au bas de l'oreille, ils ont aussi un tatouage formé de trois raies. Tous, hommes et femmes, portent un pagne en til de palmier, large de quinze centimètres, et s'enduisent le corps de bois rouge pilé et délayé dans l'huile de palme. Leurs occupations sont ia chasse et le commerce des esclaves. Ils sont en général craintifs, mais leurs rapports avec les blancs sont peu fréquents et donnent souven t lieu à des incidents fâcheux .

Les Bandassas, qui habitent en face d'eux sur la rive droite du fleuve, ont à peu près les mêmes mœurs, mais ils ne portent point de tatouages. Comme les Okotas, ils sont armés de zagaies et de flèches empoisonnées. Le caoutchouc, qu'ils ont en abondance, n'est l'objet d'aucun trafic, parce que personne ne vient chez eux pour en acheter.

■ Appelés eu cet endroit BaDdakas, et ù Franceville Bandassas.

D'ASllOUKA A FRAXCEVILLE.

Après les Bandassas, on rencouire, sur la rive droite de rOgooué, les villages des Obambas, peuple venu du nord, qui habitait peut-être autrefois les pays voisins du fameux lac Léba, inexplorés jusqu'à ce jour. Actuellement, ils ont quelques villages disséminés vers la chute de Doumé; mais leur véritable pays, celui où ils ont des établissements nombreux et bien peuplés, commence à la rivière Sébé.

L'Obamba est grand et vigoureux; la teinte noire de sa peau n'est pas très foncée; il a ordinairement de la barbe, mais elle ne lui vient que dans un âge avancé; ses traits sont assez réguliers et paraissent avoir avec ceux desOssyébas et des Pahouins une lointaine analogie. ^ Les Obambas sont vêtus d'une simple bande d'étoffe retenue à la ceinture devant et derrière, et passant entre les jambes. Leurs cheveux sont divisés en longues tresses, retombant sur le front et de chaque côté de la figure, qui n'est jamais tatouée. Les femmes ont pour tout costume deux petits carrés d'étoffe eu fil de palmier attachés à la ceinture, l'un devant et l'autre derrière, et laissant à découvert la partie supérieure des cuisses. Quant aux jeunes enfants des deux sexes, ils vont complètement nus. La ceinture qui relient le pagne, chez les hommes comme chez les femmes, et qui joue dans les rapports sexuels un rôle important', consiste en une bande de peau de buffle ou d'antilope, que les gens riches garnissent de plaquettes en fer doux ou de morceaux de fer-blanc provenant de nos boites à conserves. Je mentionnerai aussi, pour compléter cette étude de costumes, quehjues objets de luxe et de coquetterie que

' Elle sert à compléter, par un lien prosaïque el matériel, l'union physiologique et affective.

LE COXGO FRANÇAIS-

j ai VUS assez souvent chez les Obambas et les antres peuples de rOgooué jusqu'à Franceville : peaux de divers mammifères pendus par la tète à la ceinture qui retient le pagne, plumes d aigles ou de gros échassiers piquées dans une tresse au milieu de la tète. Comme tous les peuples du haut Ogooué, les Obambas ne mettent pas les pagnes qu'on leur donne; ils les gardent pour s'en servir comme d'objets d'échange ou monnaie. Ils se lavent rarement, et leur corps, ainsi que leur pagne, est toujours couvert d'un enduit luisant d'huile de palme mêlée avec du bois rouge en poudre.

Comme les Fans Batchi et Makeî, les Obambas «ont d intrépides chasseurs. Ce sont aussi de redoutables guerriers, craints de tous leurs voisins. Seuls, parmi tous les peuples de l'Ogooué, ils font la guerre avec quelque régularité et une sorte de discipline; aussi les combats qu'ils livrent sont souvent meurtriers. Un chef ne marche à l'attaque d'un village ou d'une bande ennemie qu'après avoir réuni tous ses hommes et formé une troupe de quelques centaines de guerriers.

Les armes des Obambas sont des flèches et des zagaio> qu'ils lancent avec adresse à d'assez grandes distances. Ces armes sont presque toujours empoisonnées avec l'o/*/?!, poison dangereux que nous retrouverons employé par les Batékés, dans le bassin du Congo. Les Obambas, habiles forgerons, fabriquent des couteaux aussi élégants que meurtriers, et ils forgent avec adresse de> ters de zagaies, hérissés de pointes barbelées dirigées eu arrière, qui rendent très dangereuses les blessures faites par ces armes.

La chasse de l'éléphant, qu'ils tuent avec leurs zagaies empoisonnées, leur procure de l'ivoire qu'ils veodeot aux

D'ASHOUKA A FRANCEVILLE.

peuples voisins; mais la liane à caoulchouc, très abondante chez eux, n'est pas exploitée faute de débouchés. Ils font commerce d'esclaves, qu'ils vendent ordinairement pour se procurer du sel.

Suivant leur richesse, ils se marient avec plusieurs femmes, dont ils se montrent fort jaloux. Un Obamba ne peut se marier que s'il possède diverses marchandises consistant en neptunes, colliers de perles, sel, etc., et deux morceaux de fer de formes différentes, l'un plat et l'autre cylindrique; car il doit fournir tous ces objets au père de sa tiancce. Le mariage donne lieu à diverses réjouissances, danses et chants : les hommes et les femmes, formés en deux groupes, dansent en rond, et cîiantent en cadence en frappant des mains.

Les Obambas n'ont point d'idoles; leurs fétiches consistent simplement en diverses compositions ou en plumes d'oiseaux variés, conservées dans les cornes d'une grande espèce d'anlilope, appelée dans le pays mam/ibo. Les chefs ont dans leurs cases un très grand nombre de ces cornes.

Trois journées de navigation nous amenèrent en face de la rivière INkoni; en ce point commencent sur la rive gauche les villages des Anzianis et des Ondoumbos.

Ces derniers, assez nombreux, ressemblent un peu aux Bandassas, mais ils sont plus grands et plus foris. Leurs nid'urs sont paisibles; d'un naturel |)cu guerrier, ils ont (out à redouter de leurs farouches voisins, les Obambas, qui letir fbnl souvent la guerre pour enlever les lemmcs cl piller les villages.

Les Oudoumbos se livrent à la chasse cl (ucnl beaucoup d'éléphanis, soit avec des zagaies empoisonnées, soil

au moyen de piège*. Voici en quoi consistent les pièges employés chez la plupart des peuples de l'Ogooué. Tantôt on suspend, dans les sentiers frayés par les éléphants, un gros bloc de bois garni de pointes de zagaics empoisonnées; une liane, descendant en travers du chemin, est maintenue en bas par une petite fourche et fixée par l'autre bout au morceau de bois; l'éléphant pour passer remue la liane et décroche ainsi le bloc empoisonné qui lui tombe sur le dos. Tantôt on ploie une branche forte et élastique à laquelle on attache une liane terminée par un nœud coulant; le nœud est relenu près du sol par une petite fourche, de telle sorte que l'animal, en remuant la liane, la décroche et se trouve pris par le cou. Ce genre de piège s'emploie surtout pour la capture des antilopes. Souvent aussi, on creuse en terre des trous, plus étroits au fond qu'à l'orifice, dans lesquels on fiche, la pointe en haut, quelques ziigaies empoisonnées; l'animal qui tombe dans ces sortes de fosses se blesse sur les pointes de zagaics et ne tarde j)as à mourir. Ce dernier piège, plus ou moins modifie suivant les pays, est le plus employé, particulièrement chez les Ossyébas et les Obambas.

Les Ondoumbos ne font pas d'autre commerce que celui des esclaves. Ils f^ibriquent des zagaies redoutables et des boucliers de lianes aussi bien construits, mais un peu plus petits que ceux des Obambas; ils se distinguent aussi dans la fabrication d'épiugles à cheveux, de forme lancéolée, et couvertes de ciselures d'une délicatesse remarquable.

Leurs femmes, comme celles des Obambas, sont très peu vêtues; ils peuvent en épouser plusieurs, quand leur fortune le leur permet ; quelquefois, ils consentent à les

D'ASIIOUKA A FRANCEVILLE.

louer aux Européens, moyennant un payement en marchandises.

En fait de croyances religieuses, ils connaissent le Mangongo et un fétiche pareil au Mboueti des Adoumas.

Les cérémonies qui accompagnent le mariage, la circoncision et la mort leur procurent l'occasion de danser au son du tambour et de tuer plusieurs moutons, suivant l'importance de la cérémonie. J'ai assisté à la circoncision d'un jeune homme d'une quinzaine d'années, frère cadet ' d'un nommé Koka. Après diverses danses, auxquelles prirent part les habitants de l'un et l'autre sexe, le patient fut présenté au fétiche, attaché à un piquet au milieu de l'allée du village, qui était barrée par une longue liane tendue et garnie de paquets d'herbages. Le jeune homme fut ensuite conduit dans une case entourée de brancliages fichés en terre et formant palissade. Il était entièrement barbouillé d'une peinture rouge et orné de tous les <: bijoux de la famille >: ; à sa ceinture, on avait suspendu toutes les sonnettes (nglielingùo) du village; on lui avait mis des jambiè''es, faites avec un neptunc, montant jusqu'aux genoux et finement ciselées; enfin, il portait comme coiffure un chapeau de paille orné de perles sur toutes les coulures. On le fit asseoir sur un tronc d'arbre, et l'opération une fois pratiquée, la blessure fut pansée avec de la cendre et revêtue de bandelettes. L'opéré resta dans la case jusqu'à la cicatrisation de la plaie, et plusieurs jours après il commença à se promener, toujours barbouillé de bois rouge broyé avec de l'huile do palme; tous les soirs sa mère lui passait une nouvelle couche de cette peinture.

Pour se marier chez les Ondoumbos, il faut A peu près les mêmes objets que chez les Obambas; mais si le futur

Lp CONGO FRANÇAIS.

était un Européen, — je dis cela pour ceux qui, possédant ces objets, pourraient être tentés d'aller chercher femme dans ce pays, — il devrait fournir un apport beaucoup plus considérable; mais il aurait quelque compensation, car il jouirait en ce pays d'un avantage qui n'est certes pas à dédaigner: lorsque le mari n'est pas content de sa femme, il la renvoie à son beau-père, qui est obligé de lui rendre l'argent, c'est-à-dire les marchandises reçues, sauf quelques objets, dédommagement bien légitime des lésions d'intérêt et autres que le père et la fille ont subies par suite de ce mariage à l'essai.

La mort d'un Ondoumbo donne lieu à des danses entremêlées de pleurs, — il serait peut-être plus décent de dire : des pleurs entremêlés de danses, — qui durent pendant plusieurs jours. On porte ensuite le cadavre dans la forêt, où il reste jusqu'à ce que les fourmis en aient préparé le squelette, avec cette habileté que nos anatomistes utilisent quelquefois. Les ossements recueillis avec soin sont conservés au village dans des paniers servant d'urnes funéraires.

Après le Nkoni, les rives de l'Ogooué prennent un nouvel aspect. Le fleuve est bordé de forêts; au delà, on aperçoit des montagnes couvertes de graminées arborescentes qui ont plus de deux mètres de hauteur. Sur toutes les collines, sur tous les monticules, on voit des villages nombreux reconnaissables de loin à leur ceinture de bananiers.

Au mois d'avril, les eaux ayant atteint un niveau très élevé, les rapides que présente l'Ogooué dans cette région ne sont pas bien dangereux. Cependant, à un détour du fleuve, la pirogue montée par le quartiermaitre charpentier Amiel chavira, et tout le chargement

D'ASIIOUKA A FRANCEVILLE.

fut précipité dans le fleuve'. Cet accident était di\ à la malveillance des pagayeurs okandas, commandés par Porno Mokélé. Michaud, malgré la promesse d'une belle récompense, ne pouvait décider personne à plonger pour repêcher une mitrailleuse qui faisait partie du chargement. A la fin pourtant, Samba Dadou et Yorabi plongèrent à plusieurs reprises et réussirent à ramener la mitrailleuse et quelques centaines de neptunes. Ce fut le dernier accident de notre navigation sur l'Ogooué.

A deux jours de pagayage de ^'koni, nous atteignions le village de Mopoko, établi dans une ile et appartenant aux Ondoumbos. En face de ce village, la rivière Ikabo vient se jeter dans l'Ogooué. >'ous traversions quelques petits rapides avant l'ile de Douraba Mayela, puis, à un jour et demi de pagayage, la rivière Libombi, et, le ii avril 1881, nous arrivions au confluent de l'Ogooué et de la rivière Passa, à peu de distance de la station de Franceville.

' y compris un petit esclave libéré qui resta plusieurs minutes dans l'caii, sous la pirogue chavirée.

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