LA STATION DE FRANCEVILLE
Comme dépendances, la station possédait une assez belle plantation de manioc et de bananiers; un chef des environs, Nghêmi, l'avait vendue à M. de Brazza en même temps que le village. Quelques plantes d'importation, deux orangers, six goyaviers, deux caféiers, etc., provenaient de la mission du Gabon. Il y avait aussi à Franceville deux ânes et vingt-sept moutons, qu'on laissait vivre en liberté, dix-sept porcs à divers âges, enfermés dans une case, et une basse-cour d'une cinquantaine de poules. Telles étaient les ressources de la station au mois d'avril 1882. Les habitants étaient souvent obligés d'acheter des vivres aux peuples des environs, parce que les produits de la plantation étaient insuffisants et que, faute d'un parc à bétail, le troupeau était a la merci des panthères du voisinage.
A cette époque, M. de Brazza conçut un grand projet et, quoique malade, résolut d'en préparer l'exécution. Il fit venir tous les chefs influents des environs, et, après avoir fait un cadeau à chacun d'eux, il leur exposa ses desseins : il voulait faire élablir une route carrossable, allant de Franceville jusqu'au pied des montagnes des Batékés, à travers trente-cinq kilomètres de forêt vierge. La plus grande difficulté à vaincre, c'était d'astreindre les gens de ces pays à un travail assidu et journalier; à force de patience et de douceur, AI. de Brazza en triompha, et quand je quittai Franceville, l'ea- (reprise était en bonne voie d'exécution.
J'employai les quelques jours que je passai à la station h faire des préparatifs en vue de mon procliain départ pour Lambaréné, oii je devais conduire et mclire à la disposition de MM. Ballay et Mizon une flottille de pirogues pour les remonter h Franceville avec tous leurs
bagages. Pendant que j'étais livré à cette occupation, le chef de la station, Noguez, fut atteint d'une fièvre pernicieuse et mourut huit jours après.
Rien ne faisait prévoir ce malheur, lorsqu'un soir, Noguez, dont la chambre n'était séparée de la mienne que par une mince cloison d'écorce, se plaignit d'un violent mal de tête et ne voulut pas manger. ]1 alla se coucher, et, le lendemain, le Pahouin Sébastien, qui lui servait de garçon, vint me chercher en disant que son maître était malade et avait « figure mauvaise «. Je me rendis aussitôt auprès de Noguez; il avait la peau fortement colorée en jaune et vomissait abondamment. Sur sa demande, je fis prévenir de Brazza, qui vint voir le malade et lui ordonna une dose de quinine et de calomel que Michaud lui fit prendre; mais, malgré tous nos soins, l'état de Noguez ne cessa pas d'empirer. J'allais souvent le voir; il avait des vomissements et une diarrhée continuelle; j'essuyai plusieurs fois une bave noirâtre qui venait à ses lèvres; il était très agité et se plaignait de douleurs dans la région du foie. M. de Brazza le visitait tous les jours. Le sixième jour, Noguez lui dit : « Je crois que je ne reviendrai plus à la santé, et que je ne verrai plus la Gironde ni ma gabarre'. » Nous essayâmes de dissiper ces tristes pressentiments; d'ailleurs, il avait la peau moins jaune, et nous commencions à espérer laguérison. Le septième jour, l'agitation diminua, mais les douleurs d'entrailles devinrent plus vives. Le soir, vers huit heures, le Sénégalais Samba
' Nojïuez, né dans le déparlemeiU de la Gironde, avait été, dans sa jeunesse, yabarrier à r.ordeaiix. Il fut ensuite gainer, et le {;ouvcrneur du (;aboii l'avait nommé quartier-niaitre. C'est en 1880 qiie M. de Brazza l'avait pris avec lui pour remmener i Franceville.