LA STATION DE FRAXCEVILLE
Dadou, qui faisait le service de garde-malade, vint m'appeler. J'allai voir Xogiiez, qui me dit quelques paroles, où je compris : " Guiral, reste, reste. ' Je restai jusqu'à ce qu'il fiU assoupi; il se réveilla bientôt et me fit de nouveau appeler. Je passai encore une heure à son chevet; je lui parlais, mais il ne répondait pas; quelquefois il se levait sur son séant, me regardait d'un air égaré, puis retombait sur son lit, où il ne tardait pas à s'assoupir. Je l'avais laissé endormi, lorsque, vers minuit, ma porte fut secouée par le Sénégalais qui me criait : a -Monsieur Guiral, venez vite, -Xoguez a tète drôle, mauvaise figure qui ne me convient pas. Je trouvai le malade soulevé sur son lit, l'air hagard; je lui touchai la té(e : îi ouvrit de grands yeux; une écume blanchâtre vint à ses lèvres, et il retomba immobile en poussant un soupir. M. de Brazza, prévenu, descendit aussitôt, porté dans un hamac. 11 vint dans la case où Amiel et Michaud étaient accourus, ainvique les Sénégalais, et après avoir examiné Voguez, il nous dit : ' .\o(;uez n'est plus, dites la prière des morts. Puis il s'éloigna, me laissant, pour f;arder le corps, avec les Sénégalais Vombi et Samba Dadou.
Le lendemain, à (rois heures de l'après-midi, on enferma le corps du pauvre Noguez dans une bière <|ui avait été laile avec une vieille caisse à fusils. LesSéné{;aiais Samba Uadou, Vombi, .Massai et .Manuel prirent le cercueil qu'on avait recouvert d'un pavillon français, et le funèbre cortège se mit en marche pour descendre la monlagne. .M. de Brazza, porté dans un hamac, venait ^lerrière le cercueil avec .Michaud, .\miel et moi; à la suite, marchaient les Sénéjjalais, les (;abonais et tons les Gaioas de la station. Sur une pelilc colline, près ■d'un chemin qui conduit au village de Toki, une lo>se
fut creusée au milieu des liaules herbes; quand la bière y eut été descendue, M. de Brazza lut divers passages de la Bible', et retraça en quelques paroles émues la vie de Noguez toute de dévouement et de services. Nous tirâmes en suprême adieu six salves de coups de fusil, et le corps du pauvre Aoguez fut recouvert pour (oujours. Une modeste croix de bois, la première plantée dans cette partie de l'Afrique équatoriale, indique la place où il repose.
Mort à vingt-quatre ans, victime du climat, en servant dans un poste avancé et périlleux la cause de la civilisation, Noguez a droit aux regrets de tous les hommes de cœur, et les Français n'oublieront pas le nom de leur premier compatriote qui ait payé de sa vie, dans le haut Ogooué, l'honneur de faire connaître et aimer notre drapeau; mais à cette grande voix de l'opinion, qui assure l'immortalité et ne mesure pas toujours sa reconnaissance à l'éclat des services rendus, je dois joindre un modeste hommage : c'est pour moi un devoir sacré de faire connaître la nature franche et loyale, le caractère courageux et dévoué de mon compagnon Koguez, qui avait su conquérir l'affection des Européens et des indigènes, qui avait été pour tous un excellent camarade et pour moi un ami.
' No;iuez était protestant.
CHAPITKE V
LA DESCENTE DE L'OGOOUÉ
Départ. — Village anziani. — chez les Adoumas; cnsagemeiit de pagayeurs. — Zabouré; un achat de caoïitrhoiic; la médecine des Ossyébas. — Bouno. — chez les Okandas; le vieil Asliouka. — Récit de Djanibala; histoire de M. Schniidt. — Arrivée à Djolé. — A Nhenghelika, je retrouve .M. Mizon. — Arrivée à Lambaréné. — Résultats du voyage.
Mes préparatifs clant terminés, le 15 mai 1881 je pris congé de M. de Brazza, après avoir écoulé religieusement les conseils et les instructions qui devaient me melfre en étal de bien remplir la mission de confiance dont j'étais chargé.
Pour me seconder dans celle expédilion difficile, je n'avais comme aides que l'inlerprèle Loïse et le Sénégalais Villecoq; encore celui-ci élail-il malade : il ne m'accompagnait que pour se rendre à l'hôpital du Gabon. Deux esclaves libérés de Franccville, un Iiomme cl une femme, avaient également souhaité de quitter la slaliou et de partir avec moi.
Je m'einl)arquai vers quaire heures du soir dans la pirogue de l'Okanda .Mongoulou. La rapidité des eaux du Passa atteignait son maximum, car nous étions à la fin de la saison des pluies, cl le niveau de la rivière était très élevé. Ouelques inslanis après, nous fthnes surpris
LE f.OXGO FRANÇAIS.
par un épouvantable (ornado; les pagayeurs grelottants essayaient de se réchauffer en redoublant d'efforts; j'étais blotti dans la pirogue avec Loïse et Villecoq et coniplèlement mouillé : c'est dans ces fâcheuses conditions que nous atteignîmes l'Ogooué.
La nuit approchait, et, les hautes eaux ne permettant point de camper sur la rive, nous accostâmes en face d'un village, à quelques kilomètres avant Libombi, sur la rive droite du fleuve. A notre arrivée, les habitants s'enfuirent presque tous; je parvins cependant à rassurer ceux qui étaient restés, et le chef, que j'avais fait appeler, m'abandonna généreusement sa case. Mais les pagayeurs ayant voulu s'installer dans une case vide sans en avoir demandé la permission, il en résulta une dispute qui faillit dégénérer en bataille. Pim, ce furent les Anzianis (c'est à ce peuple qu'appartenait le village) qui volèreni un pagne à un Okauda et ne cousenlircnt que difficilement à me donner trois poules eu échange.
Le lendemain, nous arrivâmes vers dix heures au village ondoumbo de Mapoko. Les pagayeurs, qui connaissaient le chef de ce village, manifestèrent le désir de s'y arrêter pour faire du commerce : j'y consentis, et nous restâmes dans le village jusqu'au lendemain matin.
Au sortir de .ALipoko, nous voguons sans interruption pendant toute la journée, nous prenons même nos repas dans la pirogue. Grâce au sang-froid et à l'habilelé de mon chef de pirogue Mongoulou, les rapides et les clitilcs sont franchis sans accident, et nous arrivons à un campement établi parle chef Doumba, pour la construction de j pirogues. Loïse, mon inlerpréle, est atteint d'un violent \ accès de fièvre et se plaiul de vives douleurs dans le côté ■ droit.
LA DESCENTE DE L'OGOOUÉ
Le 18 mai, la navigation cs( conliniiée, et, vers neuf heures du matin, après avoir dépassé Doumé, nous atfeij",nons le village de Mongobé, le premier dans lequel je devais rencontrer des hommes engagés pour descendre ;i Lambarénc. La journée se passa en palabres; tous les pagayeurs enrôlés vinrent me voir, et j'en engageai même de nouveaux, d'un village voisin nommé .Niangoua. .le couchai a Mongobé, où il y eut le soir de grandes réjouissances avec force danses et musique.
Je quittai ce village le lendemain malin, après avoir fait promettre aux pagayeurs enrôlés, qui devaient descendre la première pirogue, de me rejoindre le jour même. J'arrivai vers huit heures au village de Doumalabomba, établi sur une montagne à peu de distance de rOgooué. Le chef de ce village, homme influent, se fit longtemps prier avant de se rendre à mon appel; lors du passage de M. de IJrazza, il n'avait pas voulu nous promettre de pagayeurs. J'insistai de nouveau pour en obtenir, lui faisant observer que tous les autres chefs nous avaient fourni dos hoinmc^, et surtout en appuyant ma demande d'un cadeau; il re\inl alors sur sa décisi m et promit de m'envoyer trois pirogues avec leurs pagayeurs, (|ui me rejoindraient chez r)ound)a.
Le lendemain, je quittai Doumalabomba et continuai la descente de TOgoouc en dépassant de nombreux villages adoumas, Djoba, Mokania, Limékou, Kassangoil, Vaman, Hingoué, langola, etc.; dans tous je m'arrêtai pour engager de nouve.iux pagayeurs, et faire promettre à ceux (pii étaient di'jà engagés, de venir me joindie chez Doumba. J'arrivai à ce dernier village vers (jualre heures du soir. Le pauvre Loïse, mon uniciue interprète, allait de plu> en plus mal, et les pourparlers continuels
-s LE CONGO FRANi.AIS.
qu i! avait du traduire ce jour-là l avaient exténué : je fus obligé de le remplacer par Mongoulou, mon chef de pirogue, auquel il expliqua ce qu'il fallait dire aux Adoumas.
Après avoir passé la nuit chez Doumba, je me rendis dans les villages voisins pour voir les chefs et préparer les pagayeurs au départ; beaucoup de ceux que nous avions engagés lors de notre premier passage avaient sans doute réfléchi et ne voulaient plus descendre à Lambaréné, sous prétexte qu'on les avait mal payés de leur premier voyage; mais le brave Mongoulou s'acquitta si bien de ses nouvelles fonctions, que toutes ces difficultés s'aplanirent; j'engageai de nouxeaux pagayeurpour remplacer ceux qui ne voulaient plus partir, et de plus, j'eus bientôt la satisfaction de voir arriver avec quatre pirogues les quarante-deui hommes qui devaient me rejoindre au village où j'étais : Doumalabomba avait tenu parole.
Le 21 mai, je partis de Doumba escorté de quinze pirogues; je dus faire de nombreux arrêts dans les villages adoumas de Penda, Monghenga, Linghenbé, Denyé, Mgoma, Makosso, etc.; tous ces chefs ayant à me fournir des pirogues et des pagayeurs. Le soir, je couchai près de Lidiengo dans le village de Madama. Ce .Madama, de haute taille et très maigre, est un très brave homme : il vint me voir, me fit cadeau d'un mouton et m'accabla de p jlile-ses parce qu'il voulait, disait-il, être mon grand camarade.
Le 22 mai, je passai chez Djoumba, grand chef sébo, qui me fournit une pirogue et son équipage, et je campai au delà du rapide de Boungi, dans la grande ile où demeurait autrefois le chef Miobé. C'était là que j'avais
LA DESCENTE DE L'OGOOUÉ
donné rendez-vous à tous les hommes engagés depuis mon départ de Doumba. Ils arrivèrent successivement, ainsi que les pirogues. Loise, toujours malade, ne faisait que gémir; mais Mongoulou le remplaçait à merveille : il avait débité dans le pays les plus grands éloges sur mon compte, et les engagements affluaient.
Le jour suivant, vers huit heures du malin, je fis rassembler toutes les pirogues : il y en avait vingt-neuf. Lors de la montée, j'avais engagé avec Michaud cent quatre-vingts pagayeurs, et en descendant j'en avais réuni cent quarante-huit nouveaux; en y joignant un grand nombre d'hommes et d'enfants qui descend;iieut sans engagement, je me trouvais à la téfe de près de quatre cents Adoumas. Ce résultat me fit un sensible plaisir, car mes camarades de la station avaient prédit à M. de Brazza que je ne réussirais pas à faire descendre les Adoumas. Au signal du départ, les pirogues s'élancèrent et, luttant de vitesse, prirent une allure qui faisait plaisir à voir : je fermais la marche, c'est-à-dire que j'étais dans la dernière pirogue, de crainte que quelques hommes n'eussent la mauvaise idée de revenir dans leur pays; après quatre heures de pagayage, nous atteignîmes l'Ile de Zabouré.
-Nous desccndimes dans un village ossyéba; Zabouré vint me voir, et je profitai de sa visite pour lui faire, de la part de M. de Brazza, la communication suivante: « Le commandant, ton grand ami, m'a charjjé de te dire qu'il veut, pour une fois, t'acheler le caoutchouc que lu possèdes. Ce n'est pas pour faire du commerce, njais seulement poiu* faire voir aux blancs que les Ossyébas ont du caoutchouc et savent bien le préparer, afin qu'ils viennent chez vous pour en acheter. Loïse traduisait mes paroles d'une voix mourante, et les Ossyébas, pour
l'enfcndrc, étaient obligés d'approcher leurs oreilles de sa bouche. Les Ossyébas parurent satisfaits de ma proposilioa et du prix que j'offrais, c"esl-à-dire une petite assiettée de sel pour dix fjrosses boules de caoutchouc. A ce moment, l'esclave libéré qui m'accompagnait depuis Franceville me demanda un peu de tabac et, tout en bourrant sa pipe, se mit à causer avec les Ossyébas. Bien que l'heure fût avancée, je voulais commencer l'échange immédiatement; mais Zabouré, se ravisant tout à coup, me déclara que le prix offert était insuffisant et bien inférieur à ceux de Lambaréné et même du pays des Ôkandas. J'essayai de lui faire comprendre que le sel rcudu chez lui avait plus de valeur qu'à Lambaréné par iuite des risques et des dépenses occasionnés par la navigation en pirogue; mais Loise m'expliqua la cause de ce revirement des Ossyébas : l'esclave galoa leur avait dit que je voulais les voler, et leur avait même promis, s'ils gardaient leur caoutchouc, de revenir luimême l'acheter au prix des factoreries. Je remis à plus tard la punition de ce traître dangereux, et la suite du palabre fut renvoyée au lendemain. Ma journée n'était cependant pas finie : Zabouré m'invita d'abord à quitter mou campement pour venir m'installer dans son village, ce que j'acceptai; le pauvre Loise était au plus mal; il éprouvait d'intolérables douleurs et avait peine à respirer; dans cette extrémité, je me décidai à demander au frère de Zabouré, qui est médecin, d'administrer un remède du pays à mon interprèle. Il y consentit, et j'assistai à l'opération suivante, qui pourra donner au lecteur une idée de l'art médical des Ossyébas.
Loise fut rais sur son séant et maintenu par Zabouré en personne. Le frère médecin fit alors un long cornet
LA DESCENTE DE L OGOOUÉ. 81
au moyen d'une feuille de bananiei" chauffée, pendant que sa femme préparait une décoction avec diverses plantes et beaucoup de piment. Le cornet, servant d'entonnoir, fut d'abord introduit dans une narine du malade, et le médecin y versa une partie de l'infusion qui était contenue dans une marmite. Comme je m'y attendais, Loïse se mit à étcrnuer violemment. Après cette injection dans les fosses nasales, le cornet fut introduit dans la bouche du patient, et le médecin y versa une nouvelle dose de la préparation; il en résulta cette fois une toux violente; Loïse avait l'air égaré, et les yeux lui sortaient de la tète. Je voulus mettre fiu à cette médication que je commençais à trouver barbare, mais on me dit que si je laissais continuer, le malade serait sauvé. Cette première partie du traitement terminée, on coucha Loïse sur le dos, et le médecin, à l'aide d'un petit couteau, lui fit sur le côté malade une série d'incisions qui amenèrent une abondante hémorragie; puis il prit dans une corne d'anlilupe une sorte d'onguent noirâtre et en frotta vigoureusement le côté incisé. Le traitement était complet, il ne restait i)lus qu'à en attendre les effets. Avant de me coucher, je mis sur Loïse plusieurs couvertures, et il ne tarda pas à s'endormir.
Le lendemain, au jour, je fis appeler Zabouré pour commencer l'achat du caoutchouc; mais il me dit qu'il n'en avait que deux cents boules, et que ses Ossyébas ne voulaient pas me vendre le leur. Je n'insistai pas, ne doutant pas de sa mauvaise volonté, car j'avais vu dans sa case plus de trois mille boules de caoutchouc; je lui en achelai quarante-deux d'une livre chacune, et luipromis de reveuir faire des achats avec des marchandises, plus belles,
Je quittai cusuile Zaboiirc, et je donnai le signal du départ, après avoir bien recommandé aux Adoumas de ne pas accoster les villages ossyébas, qui sont répandus sur la rive droite, avant Tcmbauchure de Tlvindc; ces Ossyébas, en effet, ne voient pas sans dépil l'huile de palme et les étoffes en fil de palmier descendre aux factoreries sans passer par leur intermédiaire, et je craignais qu'ils ne cherchassent querelle aux hommes de mon expédition.
Le manque de vivres nous obligea cependant à accoster un village, à quelques kilomètres, avant d'atteindre l'ivindé. Les habitants étaient sur le rivage; je leur demandai à acheter des bananes et du manioc, et Mongoulou proposa un payement très généreux. Mais les Ossyébas, qui entendent très bien le- commerce, refusèrent avec ensemble les offres de Mongoulou; quelquesuns même se permirent de le bousculer. Celui-ci, furieux, court à la pirogue, et après avoir pris mon revolver, revient menacer les Ossyébas qui criaient et gesticulaient, .l'invitai Mongoulou à remettre le revolver où il l'avait l)ris, et je quittai cet endroit, en jurant à ces Ossyébas insolents qu'à l'avenir on ne leur achèterait jamais rien.
.\ l'embouchure de l'ivindé, les pirogues s'étaient arrêtées, et quelques chefs voulaient coucher en cet endroit; je me rangeai à l'avis oi)posé, et leur fis dire que nous descendrions au village de Bouno : la navigation fut donc continuée. Cette ])artie de l'Ogooué, qui, à l'époque des basses eaux, n'est qu'une suite de chutes et de rapides semés de rochers à fleur d'eau, formait maintenant un torrent dangereux; les inégalités du fond, couvertes i)ar les eaux, occasionnaient des tourbillons effrayants, que nous franchîmes à grande vitesse.
LA DESCENTE DE L'OGOOUÉ
Vers le soir, nous étions à Bouno. Les deux fils du chef Bama vinrent me voir et m'apporter en présent la moitié d'un porc-cpic fumé.
Le campement était installé, et les Adoumas, accroupis près de leur feu, faisaient cuire des bananes, lorsqu'un Ossyéba, débouchant tout à coup sur le banc de sable où nous étions établis, vint à moi en criant et en frappant le sol de la crosse de son fusil. Ne pouvant réussir à le calmer, je priai Loise et Mongoulou de m'expliquer la fureur de cet homme; j'appris alors que les pagayeurs avaient volé du bois et des bananes dans les plantations des Ossyébas, qui allaient tirer des coups de fusil sur nous, si je ne leur faisais pas un grand cadeau pour les dédommager. Je fis alors venir le fils de Bama et lui dis : « ,1e viens en ami dans ton village, et voilà un de tes Ossyébas qui veut me faire la guerre pour un morceau de bois. Mais je t'avertis que si les tiens tirent sur les Adoumas, qui sont ici mes enfants, c'est comme s'ils tiraient sur moi-même, et tu sais que ceux qui font la guerre aux blancs Fallas (Français) sont des hommes morts. Répète maintenant mes paroles à cet homme. » I.c fils de I5ama sourit et me répondit : « Ne fais pas attention, il n'y aura pas guerre pour un peu de bois. » L'incident ainsi terminé, la nuit fut des jjlus calmes, et rien ne vint troubler noire sommeil. Loïsc éprouvait un bon effet des remèdes de Zabouré; son oppression et sa fièvre avaient n()lal)Icment diminué.
Le 2.) mai, je donnai le signal du départ vers se|)t heures du malin, sans attendre quehiues pirogues qui s'élaiciit alfardécs à l'Ivindé, car je désirais franchir de bonne heure la chute de Booué. Avant d'y arriver, j'aperçus, non sans émotion, une pirogue portant un
pavillon français, et je reconnus bientôt dans celui qui la commandait, l'interprète Touké que M. de Brazza avait envoyé à Djolé pour y faire construire des cases. Touké m'apprit qu'il avait quitté M. le D"^ Ballay depuis deux mois, chargé d'une lettre pour M. de Brazza; mais les Okandas n'avaieut pas voulu le remonter, ce qui expliquait son refard. Je fis observer à Touké qu'il ne rencontrerait plus M. de Brazza à Franceville, et que, me trouvant sans interprète et très fatigué, j'avais grand besoin de lui; je le décidai ainsi à descendre avec moi à Lambaréné, et il s'embarqua dans ma pirogue.
Nous avions déjà franchi le petit rapide qui précède la chute de Booué, lorsque les pirogues qui s'étaient arrêtées à rivindé arrivèrent. Ceux qui les montaient, couvcrls de sueur et tout effarés, me dirent que les Ossyébas fie Bouno leur avaient tiré des coups de fusil, sans toulefois les atteindre; mais j'appris eu même temps que mes Adoumas avaient recommencé leurs vols de bananes. Tous protestant de leur innocence, il me fut impossible de punir le ou les voleurs.
A cinq heures du soir, la chute de Boouc fut franchie, non sans difficulté. Au delà je rencontrai, couchés dans les iles, deux traitants sénégalais de la factorerie allemande, Abdulai et Samba Dikou.
Le 2G mai, nous passons sans accident les rapides qui se trouvent entre Booué et Ashouka, oii nous arrivons vers sept heures du soir. Là, commencèrent de grands palabres. Je fis demander aux chefs par Touké si les Okandas, dont nous avions atteint le premier élablissemenl, étaient prêts à descendre aux facloreries; quelques-uns, et entre autres le vieil Ashouka, promirent de faire partir leurs hommes; les autres prétendirent qu'ils
LA DESCEME DE L'OGOOUÉ.
u'étaient pas encore prêts, et ne voulurent rien promettre. Le soir, je sus par Touko que les traitants s'étaient donné beaucoup de peine pour dissuader les^ Okandas de descendre avec moi à Lambarénc, parce qu'ils voulaient les garder pour leur propre usage.
.le passai la nuit dans le village du bon Ashouka : c'est un vieillard à cheveux blancs qui doit être presque centenaire; Olibo, son fils ainé, a les cheveux gris. Ashouka est gros et gras, et un rire presque continuel épanouit sa bonne figure ronde et joviale. Il a plusieurs femme>;, et sa famille est très nombreuse; son village est presque entièrement peuplé de ses parents'. Le malia du 27 mai, je reçus sa visite. 11 me promit d'user de son influence pour décider les autres chefs à laisser descendre avec moi aux factoreries tous les hommes disponibles du pays okanda. .le lui donnai rendez-vous au village de Simbona, et, vers neuf heures, je partis en avant pour commencer moi-même ma tournée, .le passai chez Njeké, chez Oboudi, puis chez Ongomo; j'arrivai à Ogouma, et enfin chez Simbona, où je couchai, après avoir rendu visite au chef. Le lendemain, Simbona me promit de descendre eu personne avec tous ses hommes. Je passai chez lui foute la journée du 28 et la nuit suivante.
Les pirogues d'Ashouka étaient venues me rejoindre.. Le 20 mai, je quittai le village de Simbona, pour continuer mon pèlerinage dans tous les villages riverains oii j'avais à engager des Okandas et des pirogues. Xous
• J'ai revu Aslioiilia en février 18S.Î; il avaii perdu la vue et s'cti' plainnail amèrement, parce que. disait-il, ses femmes, le trouvant vieux et aveu(;le, lui faisaient des misères et fuyaient quand iL' les appelait, surtout la nuit !
ei^mes à franchir jusqu'à Lopé des rapides très dangereux eu cette saison. De Lopé, j'allai rendre visite aux chefs Eboucnjia, Boïa, Mongoni, etc. Boïa, que je rencontrai chez un traitant, était dans un état d'ébriété très prononcé; il me dit que ses hommes étaient partis pour faire du commerce chez les Bangoués. Je lui reprochai alors sa mauvaise foi et sou manque de parole envers M. de Brazza, car je savais par le fils d'Ebouenjia que Boïa avait reçu cent pagnes du traitant anglais, pour empêcher les hommes de Lopé et d'Akonjo de descendre avec moi aux factoreries. Au village de Biéné, j'essuyai les mêmes refus, accompagnés des mêmes mauvaises raisons; seul, le chef Ekongi consentit à descendre.
Chez Goumbélé, chef influent dans le groupe de villages appelé >'c;!mba, où j'arrivai le 30 mai, Achimbo, fils du chef, voulut bien descendre avec quelques hommes. Je quittai alors le pays des Okandas pour voyager sans arrêt jusqu'au village des Apingis, dont le chef Moëlli devait me donner une grande pirogue. Un malheur nous était arrivé dans un rapide des Okandas : la pirogue montée par .Mokauia s'était brisée sur un rocher, et nous avions dù l'abandonner, mais personne n'était blessé. Arrivé chez Moëlli, je fis l'appel des Okandas qui se trouvèrent au nombre de quatre-viugtdix-huit, et je leur donnai la pirogue que les Apingis me fournirent, pour remplacer celle de Mokania.
Le M mai, je pris congé des Apingis, et la navigation fut continuée avec vigueur. Toute la série des rapides fort nombreux et dangereux dans cette saison fui franciiic, UDu sans peine, mais iieurcusement sans accident, et le soir nous étions à l'ile des Akotas, où est établi le
LA DESCENTE DE LOGOOUÉ
villajje de Djambala, qui vint m'apportcr un carleau et m'offrit sa propre case. Ce chef m'apprit de singulières nouvelles dans le récit suivant qui me fut traduit par Touké : « Un blanc de la factorerie anglaise, nommé Schmidt, est venu s'établir dans une lie, près de Djolé, pour faire du commerce. Les Pahouins ne virent pas sans dépit cet établissement qui leur enlevait le monopole du commerce dans cette région. Un jour que le blanc, chef de la factorerie, montait l'Ogooué avec deux grosses pirogues chargées de marchandises destinées à Schmidt, il fut assailli et frappé par les Pahouins d'un village qu'il avait accosté pour acheter des vivres; on le menaça de tirer sur lui, s'il ne s'en retournait, et ses marchandises furent mises au pillage. Maintenant, ajouta Djambala, les Pahouins veulent tuerie blanc de File, s'il s'obstine à rester, et ils se sont cachés dans les forêts voisines, n'ai tendant qu'une occasion favorable pour exécuter leurs mauvais desseins. » .le n'avais pas grande confiance en Djambala, cependant je lui promis de régler un palabre avec les Pahouins au sujet de cette affaire.
Le 1^' juin, je quittai le chef, et j'atteignis à huit heures du matin l'Ile oii était établi \\. Schmidt. Il me confirma le récit de l'Okota, sauf en ce qui concernait les voies de fait exercées contre le chef de la factorerie, M. Sinclair, et me témoigna le désir, élant sans nouvelles de son chef et fort embarrassé de la conduite qu'il devait tenir devant les menaces continuelles des Pahouins, d'embarquer ses marchandises c( son matériel dans mes pirogues. Connaissant dojjuis lon{jlcnq)s .M. SchmidI, je consentis volonliers à lui rendre ce service, et je lui proposai même de s'embarquer avec moi; mais il ne put
LE COXGO FRANÇAIS.
accepter celle dernière proposition, étant obligé d'attendre le payement des avances de marchandises qu'il avait faites à divers petits traitants.
Peu de temps après avoir quitté M. Schmidt, j'arrivai à Djolé. Les Paliouins, que Touké y avait laissés travaillant à la construction des cases, s'étaient mis en grève; ils me dirent d'un air mécontent que les marchandises qu'on leur avait données étaient épuisées et qu'ils ne voulaient plus travailler aux cases, à moins d'être payés d'avance. Je promis de communiquer leurs doléances à M. Mizon, et je consentis même à emmener leur chef aux factoreries, où il voulait prendre des marchandises.
Je pris congé des Pahouins, et nous continuc'imes notre descente. Dans les villages bakalès, j'appris que les chefs des factoreries étaient montés avec M. IMizon pour faire rendre aux Pahouins les marchandises volées à M. Schmidt; mais les Bakalès avaient entendu des coups de fusil, ce qui me donna beaucoup d'inquiétude. Craignant quelque fâcheuse aventure pour M. IMizon, j'engageai tous mes pagayeurs à redoubler d'énergie, et j'aperçus bientôt une pirogue qui s'éloignait d'un grand village pahouin. Il nous fut impossible de la rejoindre, et je pris le parti d'accoster le village des Pahouins. Us m'apprirent que la pirogue qui s'éloignait était montée par M. IMizon, et qu'ils avaient tiré des coups de fusil en signe d'allégresse, parce que le blanc leur avait donné gain de cause et avait promis de faire descendre M. Schmidt.
A la nuit, vers huit heures, je débarquai dans l'Ile de Nengliélika, où était installée la petite factorerie d'un traitant sénégalais. M. IMizon s'y trouvait, cl j'allai le saluer; je lui rerais les lettres de M, de lirazza, et je lui