I.A DESCENTE DE I/OGOOUÉ
donnai lous les renseignements sur mon voyage à Franceville, aller et retour, sur les travaux faits ou commencés à la station et à Brazzaville; enfin je lui remis le commandement des pirogues et des piroguiers; mais comme j'étais bien au courant de ce dernier service, M. Mizon m'en laissa la direction jusqu'à nouvel ordre.
Le 2 juin au malin, la flottille repartit; M. Mizon montait une pirogue étrangère au convoi, en compagnie de M. Scliiff, chef de la factorerie allemande, et de M. Gibson, suppléant de Sinclair à la factorerie anp,lai?c. A dix heures du malin, j'atteignis l'emplacement de l'ancienne factorerie anglaise de Lambaréné, où uue maison à demi effondrée me fournit un asile pour la nuit. M. Mizon continua de vivre à la factorerie allemande, dont il avait accepté l'hospitalité.
11 y avait dix-sept jours et demi que j'avais quille Francevillc. Ma mission était remplie, et je n'avais pas de mori à déplorer. .le n'avais perdu qu'une pirogue dans ce long voyage. C'était là un résultat dont j'avais le droit d'être fier, étant données les difficultés de lous genres, dans la navigation, dans les rapports avec les peuples riverains, et surtout dans la conduite d'une troupe aussi nombreuse de serviteurs indigènes; j'avais emmené, en effet, plus de 400 Adoumas; quelques-uns, il est vrai, s'étaient arrêtés en roule pour faire du commerce ; mais à l'appel que je fis à Lambaréné, il en restait encore 32.3; il y avait de plus 94 Okandas. J'avais réussi à l'aire descendre .31 pirogues, dont 20 des Adoumas et
des Okandas; en relranclianl celle de Mokaiiia, brisée sur un rocher, il m'en restait 33 lors de l'arrivée au terme de mou voyage.
CHAPITHE VI
SKC.OND VOYAGE A FRANCEVILLE
Voyage à Ngoiimbi; les inoiisliques ; un cuisinier sans préjugés.
— M. !\Iizon retourne au Gabon. — Départ de Lamljaréné. — Un campement de pagayeurs. — Incident chez les Bakalcs. — Mauvais procédés de l'OlvOta DjainlKiIa. — Une vente forcée. — Le mont Outonibi. — Combat avec les Ossycbas de l'Outombi.
— Les rapides des Apingis. — Palabre avec les Okandas — Arrivée de M. IMizon. — Fièvre larvée de l'Ofoué. — .Vccidenls de pirogues. — Vengeance de !M. Mizon. — Fuite des Ajournas. — De Mopoko à Franceville.
Le 3 juin 1881, M. Mizon me prévint que la plus (ifraude parlie de ses marchandises claient restées à Ngoi'nil^'. centre de villages kamas, entre Lanibaréné et la côte, et que nous allions faire une petite expoditiou pour aller les chercher; il me ])r('senta en méinc temps un Européen au service de .M. Hallay, M. ,lauot, (pii devait nous accompagner. Ce petit voyage, qui dura une dizaine de jours, se fit saus incident bien remarquable. Les hommes engagés pour descendre à Lambaréné ne consentirent à aller phis loin que moyennant un ])ay('mcul supplémentaire. .le signalerai aussi la prodigieuse abondance des moiisti(iues de l'orle taille, commuas dans le bas Ogooué, pays plat et marécageux, mais particulièrement nombreux et insupportables à Ngoumbi. Enfin, (piand j'aurai dit <pic les bagages
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furent embarques d'une façon maladroife, absolument contraire aux instructions que M. de Brazza m'avait charge de transmettre, et que le Sénégalais Biram Fall fut renvoyé de la cuisine parce qu'il crachait dans les assiettes pour les laver et se servait pour les essuyer de chaussettes malpropres, le lecteur saura fout ce qui s'est passé de curieux pendant le voyage à Ngounibi.
Peu de temps après notre retour, M. Mizon vint me dire d'un air attristé : « M. Ballay doit s'être perdu, car on est sans nouvelles de lui, et le commandant du MpoïKjWé, qui a quitté le Gabon après lui, et devait remorquer sa chaloupe à vapeur qui est en mauvais élat, n'a pu réussir à le renconlrcr '. » M. Mizon me dit ensuite qu'il ressentait de vives douleurs dans une épaule qu'il s'était démise autrefois, et (pril avait l'inlcnlion d'aller au Gabon pour se faire soigner; en même temps, il chercherait à savoir ce qu'était devenu M. Ballay. Pendant ce voyage, je devais me mettre en route pour Franceville avec toutes les pirogues et emmener avec moi M. .lanot pour le mettre au courant du pays. M, Mizon, ne voulant rcsier qu'un jour au Gabon, me rejoindrait à l'Ile de Djolé. .(c lui fis observer que je craignais de ne pouvoir riîmonler l'Ogooué sans encombre avec trente-deux pirogues, même aidé de M. .lanot et de quelques Sénégalais; mais il me promit de me rejoindre à peu de dislance avec une seule pirogue qui lui permettrait d'aller très vile.
PendanI que M. Mizon, (hm<. une pirogue moulée par Simbona cl ses Okandas, se rendiiil au (Jabon, je fis procéder à l'embarquement de ses marchandises et de
' M. le docteur Ballay avait accosté un endroit désert pour se procurer de l'eau douce.
celles du docleur Ballay. Cette opération dura trois jours, et cjuand elle fut terminée, je quittai Lambaréné.
Partis à midi, nous n'allâmes pas bien loin ce jour-là; à la nuit, nous établîmes notre campement sur un banc de sable près de la rivière Ngoumié. C'est presque toujours sur les bancs de sable, pendant la saison des basses eaux, que les piroguiers okandas et adoumas aiment à installer leur campement. Aussitôt débarqués, ils vont chercher dans la foret du bois pour allumer les feux ; après le repas, ils défont leur pagne, s'en enveloppent pour dormir, eu guise de couverture et de moustiquaire, et se couchent sur deux barres de bois, un antre morceau de bois leur servant d'oreiller; ils dorment ainsi, presque nus, à la belle étoile. On n'entend plus alors, au milieu du silence de la nuit, que le cri lugubre d'une énorme chauve-souris, accrochée à quelque arbre voisin, auquel répond de temps en temps la toux sèche d'un Adouma phtisique.
Le lendemain, nous étions de bonne heure à l'ile de Nlienghelika, où le traitant Samba Sonson nous offrit l'hospitalité. La nuit fut passée dans l'Ile, où étaient venus des Pahouins qui firent de grandes réjouissances.
Au jour, nous continuons le voyage, passant entre des villages de Pahouins cl do Hakalès avec lesquels nos relations furent bonnes. Nous étant arrêtés le soir sur un banc de sable, nous reçOmcs la visite et les cadeaux d'un chef pahouin.
Le jour suivant, nous alleijvuoiis de bonne heure un village bakalè près diuiuel s'élaieni arrêtées quelques pirogues qui, la veille, avaient pris les devants. A moQ arrivée, le village présentait une animation extraordinaire; au milieu du tumulte, je distinguai bientôt la
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voix d'un krouman nomme Djin. Informations prises, j'appris avec étonnement qne les Rakaiès avaient volé le fusil d'un Krouman, et que, pour se venger, celui-ci, aidé des Sénégalais, s'était emparé de deux moutons. Le bruit s'étant un peu apaisé, je fis prévenir les Bakalès que si l'on ne me rendait pas le fusil dans un court délai, j'allais me mettre en colère. Le fils du chef vint alors me dire que le Krouman avait demandé une femme à son village et donné son fusil en payement; quelques pagayeurs confirmèrent cette version. .le me fis rendre le fusil, en échange d'un pagne assez beau, mais j'adressai à Djin une sévère réprimande; je l'averlis que M. Mizon serait informé du fait, car c'était la deuxième fois que les Kroumans payaient avec leur fusil. Les moutons furent restitués aux Bakalès, et nous quittâmes cet endroit pour continuer la navigation, (pii nous amena ce jour-là à un grand village bakalè, sur la rive gauche du fleuve, a quelques kilomètres avant Djolé.
Le lendemain, nous arri\àmes à Djulé vers dix heures du matin; j'y trouvai encore quehjues Paliouins et Bakalès, mais ils avaient cessé leur travail. Nous passâmes toute la journée dans l'ile, occupés à préparer les lianes et les perches indispensables pour la traversée des rapides. C'était en ce point que M. Mizon devait me rejoindre, mais il était en relard de deux jours. .le voulais l'attendre, mais les réclamations des pagayeurs qui, n'ayant rien à manger dans cette ile éloignée de tout village, voulaient continuer la route jusqu'au pays des Akolas, m'oidigèrent à (juilicr Djolé.
Les difficultés du voyajje allaient redoubler; nous entrions dans la région des raj)ides, et il me paraissait
bien difficile d'éviter des collisions entre nos pagayeurs affames et les peuples riverains. J'arrivai presque à la nuit chez l'Akota Djarabala. Je reçus bientôt sa visite; il m'offrit une poule étique et quelques bananes, et il me promit des vivres, mais pour le lendemain seulement, car il était trop tard pour envoyer les femmes aux plantations, toujours éloignées des villages.
La nuit passée, je rappelai à Djambala la promesse qu'il m'avait faite; au lieu de l'exécuter, il me reprocha d'abord d'avoir fait partirle blanc Schmidt, qui, m'assurat-il, était son grand ami et lui faisait faire beaucoup de commerce. Je répondis que je n'étais pour rien dans la mésaventure de M. Schmidt, et je réitérai ma demande de bananes. Alors, Djambala se retira avec ses femmes et tous ses hommes; ils évacuèrent le village et me laissèrent complètement seul.
Obligé de remettre à un autre moment la punition de Djambala, je donnai le signal du départ, et à quelque distance, nous accostâmes un autre village des Akutas, oïl j'allai prier le chef de me vendre des bananes ou du manioc; il fil apporter aussitôt deux régimes de bananes et me demanda un pagne en payement. Je lui fis dire par l'inlerprèle que jamais IMM. de Brazza ou Michaud n'avaient donné un pagne que pour sept gros régimes ou huit petits. Le chef répondit là-dessus que si je n'en voulais pas à ce prix, je devais me résoudre à crever de faim ainsi que mes hommes, et, malgré mou insistance, il ne voulut rien rabattre de ses prétentions. Furieux, j'envoyai vers les bananiers deux Sénégalais qui revinrent bientôt avec une centaine de régimes que je payai au chef à raison d'un pagne pour sept régimes, et je lui déclarai que j'agirais ainsi toutes les fois que les Okolas
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voudraient me rançonner. Les bananes furent aussitôt distribuées aux pagayeurs qui n'avaient rien mangé de la journée. J'appris en ce moment une nouvelle qui me causa beaucoup d'ennui : la pirogue conduite par rokanda Olinda avait chaviré dans un rapide, et deux caisses de sabres faisant partie du chargement avaient disparu.
A la dernière ilc des Akolas, je tis un arrêt pour faire sécher les marchandises mouillées, et aussi dans l'espoir que M. Mizon me rejoindrait. Mais cette espérance fut trompée; après un jour d'attente, le manque de vivres m'obligea à continuer la route. J'arrivai à quelques villages sur la rive gauche du fleuve; on m'y vendit des bananes, car la nouvelle de ce qui s'était passé près de Djambala était déjà parvenue à ces villages, et l'on savait que je me servirais moi-même si l'on voulait me vendre les vivres trop cher; mais, avant de repartir, deux Sénégalais commirent une nouvelle faute que je dus réparer en faisant un cadeau à celui qui en avait été la victime.
jNous venions de qui lier ces villages, lorsqu'un nouvel accident se produisit. Une pirogue fut entraînée dans les rapides et s'enfonça dans un tourbillon; bientôt après, elle reparut a la surface, et j'ordonnai au Sénégalais Maloufa de débarquer et de la suivre. L'embarcation avait élé raltrapée à peu de dislance par des habitants du voisinage, mais ces braves gens étaient occupés à voler une caisse lorsque Matoufa apparut. 11 leur fit lAclier prise en les menaçant de son fusil; les voleurs s'enfuirent, et les autres aidèrent le Sénégalais à remettre la caisse eu place. Ouand la pirogue m'eut été amenée, je constatai avec chajjrin qu'il manquait (jualrc ou cin(i caisses. Le chef de la pirogue, un nommé
Doungou.du village de Lidiengo, était désolé de ce malheur : il écouta en Iremblant le reproche que je lui adressai d'avoir voulu franchir le rapide au lieu de suivre les autres piro^'ucs. Quelques heures après cet incident, le campement fut établi sur un petit banc de sable.
Le lendemain, la navigation fut reprise jusqu'au pied du mont Outombi, où je m'arrêtai pour faire sécher les marchandises mouillées.
Lors de mon voyage avec M, de Brazza, j'avais suivi la route de terre et je n'avais pas vu cette partie du fleuve. U y a en ce point des rapides très dangereux : à celui de Bangania, par exemple, le fleuve, aux eaux basses, n'a pas plus de vingt-cinq mètres de large, et la masse de ses eaux serpente entre les rochers avec une rapidité vertigineuse. Ces rapides sont dominés par une montagne très élevée, située sur la rive droite, et qu'on appelle Outombi. Le sommet de cette montagne est couronné d'une petite forêt; au milieu de la hauteur, on aperçoit d'énormes rochers au pied des(|uels les Ossyébas ont -établi un grand \illagc; d'épaisses forêts habitées par les Ossyébas couvrent la montagne du côté opposé à rogooué.
C'est sur la rive gauche du fleuve que j'étais descendu; la nouvelle de notre arrivée se répandit bientôt chez les Ossyébas, et le chef du village établi sur la monlagne vint sur la rive droite avec une vingtaine d'hommes armés de fusils. 11 appela un blanc, auquel il voulait i^iire un cadeau, et M.Janotse rendit à son invitation, accepta le cadeau qui consistait en un petit cabri et donna son sabre au chef (pii le prit, en promettant que le lendemain il nous fournirait des vivres.
SECOND VOYAGF A FRANCE VILLE
Le lenflcmain, j'étais occupé à installer le séchoir, lorsque les Ossyébas reviarent. M. Janot traversa de nouveau le fleuve, emportant cette fois un joli pagne qu'il voulait offrir en complément du sabre donné la veille. Après l'avoir présenté au chef, il renouvela la demande de vivres, et celui-ci répondit que les femmes allaient apporter des bananes.
Effectivement, presque aussitôt, deux femmes apportèrent chacune un petit régime, mais les Ossyébas réclamèrent deux pagnes en échange. M. Janot trouva naturellement ce prix excessif, mais, pendant la conversation, l'interprète Clément avait remarqué un certain mouvement de jambe fait par quelques Ossj ébas. Ce mouvement, qui consiste à rejeter brusquement un pied en arrière, sert à avertir les femmes et les enfants d'avoir à s'éloigner, sans éveiller l'attention de celui que les Ossyébas s'apprêtent à traiter en ennemi. L'interprète conseilla alors à Janot de se retirer au plus vile, et ils étaient à peine dans la pirogue qu'un Ossyéba les mit en joue. M. Janot s'éloigna rapidement et vint me raconter l'avcnlurc.
Les Ossyébas se relirèrcnf, mais il y eut toujours quelqu'un de leur village rôdant autour de nous, et la nuit on vit plusieurs fois un feu allumé sur la rive droite : ils épiaient tous nos mouvements. Je plaçai un (actionnaire, en lui recommandant la plus grande vigilance, parce (jue j'avais encore une journée à passer eu cet endroit, les caisses n'élani pas encore bien sèches; mais les Ossyébas n'osèrent pas nous alla<iuer, el le lendemain, les pirogues étant rechargées, je donnai le sijynal du départ.
Presque toutes les pirogues avaient franchi le (iange-
reux rapide Bangaoia, et j'assistais au passage, assis sur un rocher de la rive gauche, lorsque j'entendis des sanglots et je vis venir un Adouma couvert de sang, soutenu par ses camarades. Le malheureux avait eu la main prise entre sa pirogue et un rocher, et à moitié broyée. Je courus vers la pirogue où se trouvait la pharmacie pour y prendre du pcrchlorure de fer, mais je n'avais pas fait la moitié du chemin que j'entendis coup sur coup deux détonations formidables. A la violence de ces décharges, je reconnus les fusils des Ossyébas. Renonçant pour le moment à la pharmacie, je revins sur mes pas, et M. .hinot ne tarda pas à me rejoindre. Les Adoumas m'apprirent alors que des Ossyébas cachés derrière les rochers avaient tiré sur une pirogue, qui allait maintenant à la dérive; je criai au chef de cette pirogue de ne pas s'effrayer et de redescendre le courant, ce qu'il fit aussitôt, et il accosta bientôt à peu de dislance.
Tous les malheurs venaient de m'assaillir coup sur coup : après le manque de vivres, les pertes de marchandises, c'étaient les accidents et enfin les attaques des Ossyébas. Pour prévenir de nouvelles agressions, je résolus de punir d'une façon exemplaire ces gens de mauvaise foi qui, me voyant éloigné, avaient essayé de faire chavirer une pirogue pour eu piller le chargement.
Je réunis les Sénégalais et les Gabonais, et nous traversAmes le fleuve sur la pirogue de l'Adouma Oulodi, sur laquelle on avait tiré. Loise, Clément, Djin et Tomassi restèrent pour garder l'embarcation et assurer notre retraite, cl, avec les autres, je commençai à gravir les pentes de l'Outombi. Nous suivîmes d'abord, pendant une centaine de mètres, un petit sentier à travers la lorét qui couvre la base de la montagne; je craignais d'y
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trouver embusqués des Ossyébas qui nous auraient mitraillés à bout portant, mais il n'en fut rien, et la forêt franchie, nous arrivâmes dans une clairière d'où l'on apercevait le village. IN'ous en étions à peu près à deux cents mètres, lorsque les Ossyébas, nous voyant avancer à découvert, nous reçurent à coups de fusil, pendant que plusieurs d'entre eux évacuaient leurs demeures en essayant d'emporter leurs richesses. .le fis alors arrêter tout mon monde et je commandai un feu roulant. Les Ossyébas, terrifiés du bruit et entendant siffler les balles, quittèrent le village ; quclqucs-un.«, désolés d'abandonner leurs richesses, essayaient d'en déménager une partie en marchant à quatre pattes pour se mettre à l'abri des projectiles. Cependant, quelques hommes isolés cachés derrière des arbres nous tirèrent encore plusieurs coups de fusil, .le donnai le signal de l'assaut,, et après avoir franchi les deux cents mètres, en nous aidant de nos armes pour gra\ir la pente abrupte, nous pénétrâmes dans le village abandonné, jonché <;;i et la de caisses, d'objets variés et de boites pleines de graisse d'éléphant. Je défendis à ceux qui m'accompagnaient de s'emparer du moindre objet, et je fis mettre le feu aux quaire coins du \illage. Tout â coup, le tambour résonna, accompagné de cris de guerre dans toutes les forêts qui entourent l'Outombi, et au même moment, plusieurs coups de fusil m'apprirent que les Ossyébas atla(|uaient noire pirogue, .lo jugeai (ju'il élait Icmps de balire en roiraile; nous ne primes pas le même chemin (pi'en vciiaiil, pour n'avoir pas â traverser la forêt où des embuscades étaient à craindre; mais ce chemin ne condiiisanl pas, comme le premier, directement à l'cndroil oii nous avions laissé nos compagnons, ceux-ci nous prirent d'abord pour des
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Ossyébas et nous tirèreut plusieurs coups de fusil. Quelques décharges en l'air les firent revenir de leur erreur, et nous les eûmes bientôt rejoints. C'est alors que mon ami Mongoulou me fit remarquer l'absence d'un Adouma, nommé Popa, qui m'avait accompagné; mais, au moment où j'allais envoyer à sa recherche, maître Popa apparut, et la cause de son retard fut aussitôt expliquée : malgré ma défense, il avait pris dans le village abandonné six marmites de fonte, et le poids de ce singulier butin ralentissait considérablement sa marche. Après une sévère réprimande, je l'invitai à abandonner ses marmites, afin de montrer aux Ossyébas, que notre expédition avait eu pour but de leur donner une leçon et non de piller leur village.
Nos pagayeurs, groupés sur les haufeurs .de la rive gauche, avaient assisté à toutes les péripéties de l'action. Quand ils nous virent de retour, ces hommes, au nombre d'environ cinq cents, pous'-èrent un grand cri en signe d'allégresse et battirent des mains; le fleuve traversé, ils vinrent nous remercier d'avoir puni les Ossyébas, qui, disaient-ils, « tuaient tout le monde et étaient bien méchants
Nous retournâmes à nos pirogues, et après que j'eus donné des soins à l'Adouma qui avait eu la main écrasée, la navigation fut reprise. Le surlendemain, nous arrivâmes chez les Apingis au village de Moëlli; il n'ctail que temps; les pagayeurs étaient exténués et manquaient complètement de vivres. Heureusement, Moëlli est un brave homme; il me reçut très bien et me vendit beaucoup de bananes et de manioc. Cependant, après trois jours d'attente, les vivres commencèrent à devenir rares, et M. Mizon n'arrivait |)as. 11 devait me rejoindre
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en quatre jours, et il y en avait dix-huit que j'étais parti. Les pagayeurs affames me menacèrent bientôt de ra'abandonuer pour retourner par terre dans leurs pays, et leurs réclamations m'oblijjèrent de continuer la marche en avant.
Les rapides des Apingis sont dangereux à l'époque où nous étions, parce que, dans cette saison, les eaux commencent à baisser, et l'on est obligé de suivre le milieu du fleuve â travers les remous et les tourbillon*. Un nouvel accident se produisit : la pirogue de Yariian Bingoué heurta un rocher et chavira; deux colis furent perdus: c'étaient une caisse de perles et une pharmacie de voyage.
A Niamba, premier village des Okandas, je reçus la visite de Goumbelé, et il y eut un grand palabre, parce que ceux de mes Okandas qui appartenaient à ce village ne voulaient pas me suivre plus loin, et j'eus beaucoup de peine à les faire revenir sur celte décision. Une fois à Lopé, centre du pays, ce furent tous ies Okandas sans exception qui réclamèrent; ils demandaient le payement qu'on leur avait promis pour le voyage de Ngoumbi, c'est-à-dire un pagne pour chaque homme, et de plus le cadeau qu'on leur donne d'habitude à la fiu de cliaque voyage '. Je leur rappelai ce que je leur avais déjà répété maintes fois, que les cadeaux ne seraient distribués qu'à la sortie de leur pays, c'est-à-dire à Ashouka. Me voyant inflexible sur ce point, ils me demandèrent alors de
' Ce cadeau, qui consiste ordinairement en un pafjne pour (iiaque homme, est distribué aux Okandas et Adoumas lors lu'on arrive à l'extrémité de leur pays; on choisit , pour celle distribulion, un endroit où ils se revêtent de ce pallie neuf, de leurs colliers et de tout ce qu'ils ont yagno, alin de faire une entri C triuinpliale d.ius leur village
laisser les pagayeurs de Lopé se reposer chez eux pendant deux jours; passé ce délai, ils devaient me rejoindre à Aslîouka. J'y consentis, et deux pirogues restèrent à la factorerie d'un traitant sénégalais, sous la garde du Sénégalais Malal et d'un Gabonais.
Le voyage dans le pays des Okandas nous prit beaucoup de temps : souvent, les rapides dangereux nous obligeaient à tirer les pirogues hors du fleuve pour les remettre à l'eau de l'autre côté, et à chaque fois il fallait les décharger et les recharger; or, il y en avait trente et environ vingt-cinq tonnes de marchandises. Je crois que jusqu'alors on n'avait jamais remonté l'Ogooué avec une pareille cargaison.
Enfin, j'atteignis Ashouka. Avec quelle joie je saluai ce village! Avec quelle satisfaction j'établis, sur l'ile, le campement que j'étais résolu à ne pas quitter avant l'arrivée de M. IMizon!
Dans le voyage long et difficile que nous venions d'effectuer, j'avais à déplorer la perte de neuf caisses valant à peu près neuf cents francs; mais, grâce à ma surveillance continuelle, grâce au concours dévoué de M. Janot, je pouvais m'eslimer heureux de n'en avoir pas perdu davantage, dans ces parages dangereux, où les rapides se louchent.
Il y avait près d'un mois que nous avions quitté Lambaréné, lorsque M. Mizon trouva moyen de me faire parvenir une lettre où il me prévenait de sa prochaine arrivée. 11 était A Lopé, et il me demandait de lui envoyer l'équipage de trois pirogues, parce que Simboua et ses Okandas ne voulaient pas le conduire plus loin. Je quittai aussitôt Ashouka avec trois chefs de pirogues, Oulodi, Popa et Limékou, et, passant par terre, je recrutai des
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pagayeurs. En huit heures de marche, j'arrivai au viUage de Simbona; mais la j'appris que M. Mizon, n'ayant pu décider Simbona à l'amener plus loin, avait pris la voie de ferre pour se rendre à Ashouka : nous nous étions croisés en route. .le repris donc le chemin d'Ashouka, après avoir prescrit aux pagayeurs que j'avais amenés d'aller reprendre la pirogue de Simbona et les deux autres avec lesquelles M. Mizon était arrivé.
Quehjue temps avant ces cvcncraents, j'avais éprouvé, ainsi que M. Janol, des douleurs d'entrailles qui nous faisaient redouter un commencement de djsscnterie. M. Mizon, à son arrivée, éprouva les mêmes symptômes que nous, et craignant un empoisonnement, il fit surveiller le cuisinier. Je pris un gramme de calomcl et un gramme de sulfate de quinine, et le mal cessa au bout de deux jours. On m'a assuré depuis que tous les Européens qui ont campé en ce point ont été atteints de celle maladie, sans doule une fièvre larvée. Je l'attribue aux exhalaisons produites parles détritus abondants que charrie la rivière f)foué, dont l'embouchure est située en face du banc de sable où nous étions campés.
Dès son arrivée, M. .Mizon s'occupa des pirogues et fit procéder à leur cliargemcnt, oj)érati()n qui dura une quinzaine de jours. Lorsqu'elle fut terminée, il donna l'ordre à Fouké d'aller chercher les pagayeurs. L'ordre était facile à donner, mais on a pu voir dans ce ([ui précède que, pour recruter des honnnes, il faut faire des démarches particulières, déterminées par les coutumes du pays qu'on ne peut méconnaître sans inconvénients. Fouké parcourut tout le pays et, ce qui était aisé à prévoir, revint sans un seul homme. Les Okandas, menacés de voir leurs villages livrés aux flammes s'ils refusaient
de monler les pirogues jusqu'à FraaCeville, firent même repoudre par Fouké que, si le commandant voulait briller leurs villages, il n'avait qu'à venir, et tous se retirèrent dans leurs plantations de l'intérieur, près des Bangoués. Il fallut donc partir sans eux, après avoir perdu un temps précieux, car nous étions près du mois d'août; les eaux baissaient, et les difficultés du passage dans les rapides allaient s'en trouver augmentées. Je fis l'appel de tous les hommes, c'est-à-dire des Adoumas et de quelques Okandas d'Ashouka, et j'en remis la liste à M. Mizou, qui prit enfin le commandement et la responsabilité de sou expédition.
Les pertes dans les rapides devinrent plus fréquentes et plus sérieuses : le 1" aoiif, une. pirogue chavira, un des hommes qui la montaient se noya, et une barrique de cent mille cauries fut perdue; en arrivant à Booué, les iustruments d'astronomie, des objets d'équipement et deux caisses de cinquante-cinq fusils disparurent dans un accident du même genre. A Booué, une incartade du Sénégalais Mahmadou faillit nous amener une guerre avec les Ossyébas.
Nous continuons d'avancer : aux rapides de Bouno, la pirogue de Popa se remplit d'eau, et les colis se trouvent inondés. Après avoir passé Zabouré, où, par parenthèse, M. Mizou achète les 4,500 boules de caoutchouc que je n'avais pu obtenir en descendant, nous atteignons le pays des Adoumas; nos pajjayeurs de cette nation demandent à s'arrêter chez eux pour prendre quelque repos; M. Mizou s'y oppose, voulant qu'ils montent sans arrêt jusqu'à Francevillc; ceux de Boungi, effrayés, y consentent ; mais une fois à Doumé, fuite générale de tous les pagayeurs adoumas!
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M. Mizon, pour les châtier, partit alors dans une pirogue montée par des Sénégalais et se rendit dans plusieurs villages adoumas, celui de Doumalabomba entre autres, où il montra, je crois, une sévérité excessive, dont on parlera longtemps dans le pays. Pendant ce temps, je faisais franchir aux pirogues la chute de Doumé avec l'aide des habitants du voisinage, hommes, femmes et enfants, qui me prêtèrent leur concours moyennant une petite quantité de sel. Au retour de son expédition, M. IMizon engagea une partie de ces gens pour nous remonter jusqu'à Franceville.
A partir de là, sur tout le parcours, les habitants, ayant entendu dire que nous avions fait la guerre aux Adoumas, quittaient leurs villages. Nous réussîmes cependant à rassurer les Akotas, qui nous vendirent beaucoup de vivres. Après Mopoko, M. !Mizon partit en avant pour atteindre rapidement la station. Resté seul avec la plus grande partie des pirogues, je recevais à tous les villages des plaintes motivées par la conduite des Sénégalais qui avaient pris les devants, et j'avais fort à faire pour atténuer la mauvaise impression que celte conduite avait causée.
J'arrivai enfin à Franceville, oii M. IMizon était déjà depuis quatre jours, .l'y retrouvai Amiel; quant à mon ami .Michaud, il était momentanément absent, occupé aux travaux de la roule, qui, d'ailleurs, n'étaient pas menés bien activement, les terrassiers disponibles étant peu nombreux, car nous étions à l'époque des plantations, épo(|ue où, comme partout, l'agriculture manque de bras.