II. TROISIÈME VOYAGE DE M. DE BRAZZA
Ratification du traité par les Chambres- — Le 27
décembre 1882, eut lieu à la Chambre des députés la discussion du projet de loi de finances destiné à subvenir aux dépenses de l'expédition dans l'Ouest Africain. Le Gouvernement demandait 1,275,000 frs, répartis entre les trois ministères : de l'instruction publique (980,000 frs), des affaires étrangères (65,000 frs), de la marine et des colonies (200,000 frs). Le crédit fut voté à la presque unanimité des voix. Et le 1 1 janvier 1883, la loi était promulguée au Journal officiel.
Par décret du 15 février 1883, M. de Brazza fut nommé lieutenant de vaisseau. En outre, il recevait le titre de commissaire-général de la République dans l'Ouest Africain. Un petit bateau à vapeur, YOlumo, était mis à sa disposition pour remonter l'Ogôoué, de l'embouchure aux stations à créer. Le matériel de la mission devait être transporté par des navires de commerce. Le Ministre de la guerre lui donnait en outre un détachement de tirailleurs algériens, qui se joindraient aux trente tirailleurs sénégalais.
Le 19 mars 1883, M. de Brazza, accompagné de MM. Michelet, de Lastours, P. et J. Michaud, de Cha vannes, Decazes, etc., s'embarquait à Bordeaux, à bord du Précurseur. Au commencement d'avril , il atteignait Dakar où il embarquait 130 laptots et le sergent Malamine.
« Dans les premiers jours d'avril, dit M. de Brazza, nous touchions à Dakar. 130 laptots — toute notre force armée — montaient à bord, et parmi eux mon brave sergent Malamine, rentré depuis quelques mois de Brazzaville, sur l'ordre de M. Mizon. Mélange de sang arabe et de sang maure, ce Malamine, dont on vous a si souvent parlé, est un homme de haute taille,
solidement musclé. Son profil est presque européen et sa physionomie respire une virile fierté. On sent immédiatement en lui l'homme capable de remplir intelligemment des ordres, en les interprétant suivant les circonstances. Quand, en 1880, je le laissai seul à la garde du pavillon français sur le Congo, sans ressources et à 500 kilomètres de notre plus voisine station, je savais d'avance à qui je confiais ce dangereux honneur. Hardi défenseur des faibles, Malamine fut vite aimé des indigènes, auxquels il apprit à aimer la France.
Avec lui, plusieurs de mes vieux serviteurs d'autrefois avaient voulu m'accompagner. Nous prenions encore quelques Rrowboys dans le golfe de Guinée, et le 22 avril 1883, après une excellente traversée, nous jetions l'ancre en rade du Gabon. »
Une avant-garde, commandée par M. de Lastours, s'était rendue directement sur le bas Ogôoué, où elle attendait l'arrivée du chef de la mission.
Pendant qu'arrêté à Libreville, M. de Brazza terminait les derniers préparatifs de son expédition, le lieutenant de vaisseau Cordier, commandant le Sagittaire, s'emparait à coups de canon de Loango, à l'embouchure du fleuve Quillou, et de Ponta-Négra, sur la côte. Il rencontra une vive opposition de la part des négociants anglais et portugais établis sur ce point, lesquels refusèrent même de vendre des vivres à nos marins qui souffraient de la fièvre ; mais une circonstance fortuite vint le tirer d'embarras.
Une des embarcations du navire français ï Oriflamme avait chaviré dans la barre ; aussitôt les matelots s'élancèrent à son secours, et, pour être plus libres de leurs mouvements, retirèrent leurs vêtements, qu'ils laissèrent sur la plage. Quand ils revinrent après la besogne terminée, les effets avaient disparu, volés par les indigènes qu'excitait un des chefs. Il fallut les canonner.
La prise de possession de ces deux points de la côte, Ponta-Négra et Loango, rendit M. de Brazza maître
CH. V. M. DE BEAZZA ET LE ROI MAKOKO
de deux mouillages importants, qui lui servirent à contrecarrer les opérations de l'Association internationale, établissant des stations dans la vallée du Quillou-Niari.
Après avoir visité cette partie du littoral, le gouverneur français gagna l'Ogôoué et se rendit à Lambaréné, d'où l'expédition devait partir ; puis remontant le neuve, il fondait les établissements de Njolé, Achouca, Madi ville (ville de l'huile), et arrivait le 22 juillet à Franceville. Peu de temps après, le « Ballay » canot à vapeur, était lancé sur l' Alima qu'il descendait jusqu'au fleuve.
Prévenu que Makoko attendait son arrivée avec impatience, M. de Brazza se mit en route et gagna le Congo à 130 milles au-dessus de la station de Bolobo ; puis, redescendant le fleuve, il atteignit Nganchouno, d'où il se dirigea par terre sur la résidence de Makoko.
Il semble que le nom de Makoko est un titre commun donné à plusieurs roitelets ou chefs des tribus riveraines du Congo au-dessus du Stanley-Pool. Le Makoko dont il est ici question, était le chef de Mbé, village situé au sud du Léfini, à l'ouest de l'embouchure du Kassaï, et du port de Nganchouno ou Nganchou.
Donnons, d'après l'explorateur, quelques détails sur ce dernier voyage de Franceville à Brazzaville, et sur la nouvelle visite au roi Makoko.
A Franceville. — «Le 22 juillet 1884, sans péripéties bien remarquables, nous arrivions à Franceville après avoir remonté le cours de l'Ogôoué. La situation de Franceville est réellement belle, sur la haute pointe d'un mouvement de terrain qui, après s'être insensiblement élevé, à partir du confluent de l'Ogôoué et de la Passa, tombe, par une pente rapide, d'une hauteur de plus de 100 mètres sur la rivière qui coule à ses pieds. L'horizon lointain des plateaux, dans un panorama presque circulaire, les alignements réguliers des villages qui couvrent les pentes basses, la note fraîche des plantations de bananiers tranchant sur les tons
rouges des terres argileuses, font de ce point une des vues les plus jolies et les plus séduisantes de l'Ouest africain. Elle inspire comme un besoin de se reposer en admirant, et en même temps comme un vague désir de marcher vers les horizons qu'on découvre. En me rendant à Franceville, j'avais conclu de nouveaux traités avec les chefs riverains, traités faits surtout en vue d'une organisation dont j'aurai à parler plus loin et par lesquels, dès ce moment, notre service de pagayeurs était assuré.
» De Franceville a PAlima, à chaque agglomération de villages, toute une population grouillante, abandonnant ses occupations, nous entourait des manifestations les plus cordiales.... L'Alima, après s'être infléchi longtemps au nord-est puis à l'est, se dirigeait maintenant au sud ; ses rives devenaient de plus en plus basses ; la végétation se transformait, les marécages du delta apparurent avec leurs hautes herbes et les borassus qui en émergent ; tout à coup, brusquement, nous débouchions dans le Congo. Magnifique spectacle, Messieurs, que cette immense nappe d'eau touchant le soleil à l'horizon, semée d'innombrables îlots et sur laquelle s'épand à l'infini cette lumière intense, qui semble noyer tous les objets et tous les plans dans une buée tiède et jaunâtre !
» Mais passons sur les beautés du site, aussi bien que sur les incidents d'un voyage de quatre jours dans les méandres du Congo. J'avais touché à la station de Bolobo et salué son chef, M. Librecht, un très avenant et très aimable officier de l'armée belge. Le 27 mars, j'arrivai à Nganchouno. M. Ballay y était parfaitement installé dans les meilleurs termes avec les chefs environnants, vassaux de Makoko. Je me retrouvais en pays connu ; c'est là que, trois ans auparavant, je m'étais embarqué pour aller prendre possession des territoires cédés à N'Couna auquel la Société de Géographie a voulu donner le nom de Brazzaville. Tous les chefs et nombre de leurs sujets étaient pour moi de vieilles connaissances ; je fus assailli de visites et me fatiguai à serrer la main de tous ces amis de jadis.
Remise du traité à Makoko. — » Makoko, prévenu de mon arrivée, m'avait envoyé saluer par une ambassade. En grande hâte, nous réunissions les présents destinés à récompenser sa loyauté, et une marche de nuit nous conduisit aux abords de sa résidence. Makoko me reçut avec une pompe peu usitée et des démonstrations de joie excessives. Tout d'abord, dans une chanson improvisée en mon honneur et faisant allusion aux faux bruits qui avaient couru sur mon compte, aussi bien en Afrique
CH. V. M. DE BRAZZA ET LE ROI MAKOKO
qu'en Europe, il disait au peuple présent : « En vérité, en vérité ; vous tous qui êtes là, voyez ; voilà celui qu'on disait mort, il est revenu; voilà celui qu'on disait pauvre, voyez ses présents.» Et il désignait, en parlant ainsi, un magnifique tapis et un coussin de velours, que nous avions placés sur ses peaux de lion. Le peuple reprenait en chœur et en manière de refrain : « Ceux qui ont ainsi parlé sont des menteurs. »
» Puis, suivant le cérémonial admis, se levant en même temps que moi, et faisant le même nombre de pas, Makoko me donnait une vigoureuse accolade, ne se lassant pas de sourire à son ancien ami. Je le priai de faire prévenir ses premiers vassaux, afin que la remise des traités pût se faire en séance solennelle .
La cérémonie fut renvoyée au surlendemain.
» Au jour dit, tous les chefs et leurs plus notables sujets répondirent à la convocation. Le palabre se tint sous un vélum de laine rouge, semblable à celui sous lequel avait eu lieu notre première réception. On avait déployé l'appareil le plus brillant des grands jours, et, dans le but de donner plus de solennité à la cérémonie, chacun avait apporté ses dieux lares pour les prendre à témoin.
» C'était un spectacle bien étrange que cette nombreuse réunion, foule compacte accroupie, où, dans la bigarrure des étoffes à couleurs vives, le mouvement d'une lance ou le déplacement d'un fusil faisait passer des éclairs. Ça et là, tranchant sur le reste, quelques pagnes de satin ou de velours nous indiquaient que des générosités étrangères avaient devancé les nôtres.
» Makoko trônait sur ses peaux de lion, négligemment accoudé sur des coussins, entouré de ses femmes et de ses favoris. En face, à quelques pas de lui, M'pohontaba, l'un de ses premiers vassaux, et les autres chefs assis à terre sur des peaux de léopard, attendaient que le souverain donnât le signal du palabre. Nous étions entre les deux groupes un peu sur le côté. Makoko, sans se lever, souhaita la bienvenue à tout son monde ; il expliqua en quelques mots le but de la réunion : puis, chaque chef, M'pohontaba en tête, vint à genoux protester de sa fidélité à Makoko, seul vrai chef, disaient-ils, seul propriétaire et souverain de tous les territoires batékés. Tous se déclarent, comme autrefois, heureux et fiers d'être placés sous la protection de notre drapeau, et le jurent sur les fétiches et par les mânes de leurs pères.
» A mon tour, je rappelai le passé en quelques mots ; mes hommes présentaient les armes, on sonna aux champs, et je fis à Makoko la remise des traités au nom de la France. Procès-verbal
de la cérémonie fut dressé et signé, et on se rendit sous le hall improvisé où se trouvaient, exposés à l'admiration de tous, les présents destinés à chacun et étiquetés à son nom. Les cris de surprise, les marques de joie, les remerciements jetèrent leur note bruyante et gaie dans le va-et-vient d'une foule curieuse ; puis, chacun emportant ses nouvelles richesses, on se dit gaiement au revoir...
» Quelques jours après, on arrive à Brazzaville.
» Brazzaville est située sur l'extrémité d'une croupe assez large qui domine le Congo et s'abaisse brusquement à cent mètres de la rive, dans un éboulement de sable argileux. Cette croupe semble le premier obstacle contre lequel se butte le fleuve pour aller en tournant se précipiter à la première cataracte. De là le regard embrasse clans son entier l'immensité du Stanley- Pool et tout le cirque de hautes montagnes qui l'entourent. Le pays est peuplé, le sol est fertile, l'air est sain et la brise constante d'ouest y apporte la fraîcheur relative des plateaux qu'elle a traversés. . .
De Brazzaville, le commissaire-général de la République fit quelques courses encore dans l'intérieur pour achever d'organiser les stations de l'Ogôoué et de l'Alima, et le service des porteurs indigènes d'un point à l'autre. Il vit mourir M. de Lastours à Madiville, qui prit plus tard le nom de Lastourville ; puis il apprit, au mois de juillet 1885, la clôture de la Conférence de Berlin, qui mettait fin aux difficultés diplomatiques soulevées par la nouvelle annexion française.
Bappelé inopinément par son gouvernement, M. de Brazza rentra en France à la fin de 1885. Il y fut reçu naturellement en triomphateur. La Société de Géographie de Paris, dont il est membre, organisa au Cirque d'Hiver en son honneur une séance extraordinaire, présidée par M. de Lesseps. L'heureux explorateur y a fait de son troisième voyage le long récit dont nous avons extrait les détails qu'on vient de lire.