I. GÉOGRAPHIE PHYSIQUE
Le territoire. — Le Congo français est situé dans la partie ouest de l'Afrique centrale et équatoriale. En y comprenant le Gabon, il est borné au nord par le Rio-Campo et le 2° 30' de latitude nord; à l'est par le cours du Congo et de l'Oubangi ; au sud par le Tchiloango (5° latitude sud), et à l'ouest par le golfe de Guinée.
Sa forme générale et celle d'un hexagone irrégulier mais symétrique, dont le côté inférieur est plus étroit que le côté supérieur.
Politiquement, le Congo français confine au nord à la colonie allemande du Cameron et à la colonie espagnole de Corisco;à l'est et au sud, au territoire de l'État indépendant, et au sud-ouest, au territoire portugais de Kabinda.
La superficie, évaluée à plus de 700,000 km2, est supérieure à celle de la France et peut s'accroître encore par le nord-est ; car un espace libre est réservé entre les limites allemandes et belges, vers les régions inconnues du Soudan central.
Il est bon de noter que le tiers de ce territoire à l'est et au sud fait partie de la zone commerciale libre et neutre du Congo. Les bassins de l'Ogôoué, du Gabon et du Rio-Campo, sont exceptés.
La partie nord de la côte est fortement échancrée. Trois presqu'îles terminées par les caps Esteiras,Santa- Clara, Pongara et Lopez, y déterminent trois enfoncements : la baie de Corisco, où se jette la rivière Mouni ; l'estuaire du Gabon, au fond duquel affluent la Como et le Remboé, et la baie de Nazareth, où aboutit la branche principale de YOgôoué.
Du cap Lopez à l'embouchure du Congo, la côte, sensiblement droite, présente le caractère général de toutes celles du golfe de Guinée, c'est-à-dire une série de lagunes longitudinales, séparées de la mer par des langues de terre sablonneuses et des bancs de sable, qui en rendent l'accès difficile. La plus importante de ces lagunes est le lac N'comi.
A partir de l'étroite plaine littorale, le sol s'élève graduellement par des séries de collines étagées qui aboutissent à un plateau central de 600 à 800 mètres d'altitude moyenne, dans la partie connue, c'est-à-dire au plateau montagneux de Franceville. Les sommets ne paraissent pas dépasser 700 mètres dans le sud. Au nord du Gabon, les Monts-de- Cristal ont 1,200 mètres, tandis que le Cameron, en territoire allemand, atteint 4,000 mètres.
Le plateau central couvre les trois quarts de la région, circonstance favorable à la salubrité ; il s'abaisse à l'est vers les rives du Congo et de l'Oubangi, en formant une plaine, dont l'altitude est de 300 à 400 mètres.
La ligne de partage du versant direct du golfe de Guinée et du bassin fluvial du Congo traverse des régions montueuses, mais facilement accessibles. Elle se dirige de la pointe de Banana vers l'est jusqu'aux sources du Niadi, et de là au nord et au nord-est vers le Soudan central.
Hydrographie. — Le Rio-Campo, le Mouni, le
Gabon, l'Ogôoué, le Quillou-Niari et le Tchiloango, qui coulent vers l'ouest, et le Congo avec ses affluents à l'est, sont les neuves principaux de la région.
Le Rio-Campo marque en partie la frontière francoallemande.
Le Mouni se jette dans la baie de Corisco, mais son territoire est revendiqué par l'Espagne.
Le Gabon n'est pas un fleuve comme on l'avait cru, c'est un estuaire moins long, mais plus large et plus profond que la Gironde, et dont le bassin peu étendu est entouré de montagnes. Le Como et le Remboé sont ses deux affluents.
Voici comment M. Marche décrit cet estuaire :
L'estuaire du Gabon. — « Lorsque l'on vient du large et qu'on entre dans la rade, on aperçoit sur la rive droite le mont Bouët, ainsi nommé en mémoire du fondateur de la colonie, l'amiral Bouët- Willaumez. Au pied de la hauteur, une maison en briques rouge s tranche sur le fond de verdure sombre qui couvre le rivage : c'est la mission catholique. Un peu plus loin, quelques cases de bois, puis deux maisons blanches carrées : c'est Libreville ou le Plateau, puis le siège du gouvernement et l'hôpital. Plus au fond, on peut distinguer dans le lointain, sur la plage, les demeures de Glass, où sont les principaux établissesements de commerce anglais, allemands et américains ; puis, sur une éminence, la mission américaine et Prince-Glass, le village des noirs.
» Autour delà rade, d'énormes touffes de palétuviers trahissent la présence de terrains marécageux ; plus loin, croît une végétation abondante, que dominent d'immenses fromagers et de grands spatadéas, connus sous le nom de tulipiers du Gabon, qui se couvrent deux fois par an d'une abondante moisson de fleurs orangées.
» Enfin, au dernier plan, l'île aux Perroquets et l'île Goniquet, qui surgissent de l'eau comme d'énormes bouquets de verdure, ferment le coup d'œil de la rade et cachent l'embouchure du Como et du Rhamboé. A l'horizon ondulent les premières lignes de montagnes du continent africain, dont les teintes, s'affaiblis- FR. 9
sant par degrés, se fondent et s'évanouissent dans le bleu intense du ciel.
» Tout cela donne à cette baie un aspect qui séduirait s'il était plus animé. Cette rade profonde et si belle manque de mouvement ; on n'y voit que le stationnaire de la division, un petit nombre de navires anglais ou américains, et plus rares encore, quelques navires français ou quelques goélettes chargées de remonter le cours des rivières.
» Tel est notre établissement du Gabon, fondé pour servir d'appui a notre marine de guerre, et peut-être pour favoriser les essais d'un commerce qui a prospéré assez bien entre les mains des Anglais et des Américains, mais qui, entre les nôtres, est resté timide ou malheureux. Ce n'est pas la faute du gouvernement qui l'a créé, si le but militaire seul a été rempli et si notre pavillon n'a eu à protéger que des intérêts étrangers. »
M. Marche.
L'Ogôoué est un fleuve égal pour la longueur à la Loire, dont le cours imite les inflexions. Ses sources, encore peu connues, sont supposées dans le plateau de Franceville ; il coule au nord-ouest dans une contrée pittoresque et boisée, forme une courbe au sud de l'équateur, baigne les postes de Madiville, Boué, Lopez, Lambaréné; il communique au sud avec le lac Jonanga et va finir à l'ouest en formant un vaste delta terminé par le cap Lopez ; il envoie son effluent principal, le Nazareth, dans la baie de même nom, et au sud un autre bras nommé le Fernan-Waz. Il reçoit dans sa courbe septentrionale un affluent, Ylvinclo, qui vient du Cameron allemand et pourrait bien être le cours supérieur même de l'Ogôoué.
Le Rembo Ivindo « rivière noire » reconnue par M. Marche à son confluent, a été vu récemment dans son cours supérieur par M. Crampel.
M. Crampel est un jeune homme quiA sous les auspices du Gouverneur de Brazza, a parcouru en 1888 la partie septentrionale du Congo français jusque la frontière du territoire allemand de Cameron. •
Parti de Lastourville (Madiville) sur FGgôoué, il traversa un pays inhabité avant d'atteindre le pays des Bakotas et du Ossiébas ; il remonta la vallée de l'Ivindo, mais malheureusement sans suivre absolument le cours de cette rivière : il croit cependant en avoir découvert les sources dans une vaste plaine marécageuse. A mesure qu'il avançait les difficultés croissaient : les chefs, hostiles aux blancs, lui refusaient vivres et hommes ; les porteurs faisant défaut, ils se rabattit vers l'ouest, où il eut à soutenir un combat sanglant contre les Pahouins. Il put enfin se sauver à travers la forêt et aborder à la côte non loin du Rio Campa qui marque la frontière allemande. Le but politique de son voyage était de passer des traités de protectorat avec les chefs de villages rencontrés, ce qui paraît avoir réussi.
Il n'en reste pas moins vrai que la partie N.-E. du territoire, qui s'avance vers le Soudan sur la rive droite de l'Ubangi, n'a pas encore reçu la visite des explorateurs français, malgré les facilités qu'offre la navigation sur cette rivière remontée plusieurs fois par les officiers de l'Etat libre.
Cette exploration est d'autant plus urgente pour les intérêts français, que les Allemands du Gameron pourraient bien les devancer quelque jour et arriver avant eux sur l'Ubangi, ce qui serait fermer à l'intluence française l'accès du Soudan central.
. Le Rembo « la rivière » et le Setté sont deux rivières qui se terminent dans la grande lagune de N'comi.
Le Kouilou, appelé aussi Qitillou ou Niari est un fleuve assez considérable reconnu d'abord par M. de Brazza (1880) et dont les sources sont peu éloignées de la rive nord du Congo, avec lequel on a espéré le mettre en communication par un canal. Son cours décrit les mêmes inflexions que l'Ogôoué et le Congo. Il traverse un plateau fertile et de belles vallées où l'Association internationale avait établi des comptoirs florissants repris par la France. Il va finir dans la baie de Loango.
Le Tchiloanga ou Tchi forme la limite sud du territoire français. Sa rive gauche appartient à l'État libre, sauf près de son embouchure où il traverse la petite
province de Cabinda, laissée au Portugal dont le roi porte, entre autres titres héraldiques, ceux de « roi de Cabinda », de « seigneur de Guinée » et « d'empereur d'Afrique ».
Le Congo, ce fleuve gigantesque que nous décrirons au chapitre suivant, n'est français que par sa rive droite depuis le confluent de l'Oubangi, un peu au sud de l'Equateur, jusqu'au poste de Manyanga Nord sous le 5e de latitude sud. C'est une magnifique section de plus de 700 kilomètres, la longueur de la Seine. De plus, c'est une importante voie navigable. Sa rive française est basse, marécageuse, coupée d'îles et ,de deltas entre l'Oubangi et l'Alima ; plus élevée, rocheuse et boisée du Léfîni au Stanley-Pool.
Ses affluents sur cette rive droite sont : l'Oubangi, la Sanga, la Licuala, la Mossaka, l'Alima, le Léfini et le Djoué (Gordon Bennett de Stanley).
UOubanyi, depuis les chutes de Zongo (4° lat. Nord) a plus de 600 kilomètres de parcours et reçoit par sa rive française le Lobay et l'Ibanga.
Il a été remonté par MM. Bouvier, Dolisi, Jacques de Brazza, en même temps que par les agents belges. Les Pères du Saint-Esprit ont formé en 1889, une mission à Saint-Louis de l'Oubangi, en face du confluent de cette grande rivière avec le Congo ; ils en projettent une seconde plus au nord aux chutes mêmes du Zongo.
La Licuala, qui vient du nord-ouest a été parcourue par Jacques de Brazza, naturaliste italien, frère du gouverneur-général, dans les circonstances suivantes.
Parti le 10 juillet 1885 de Madiville, station du Eaut-Ogôoué, Jacques de Brazza recoupa vers le N.-E. les sources de la Licona, signalée par son frère en 1878 ; puis il remonta la vallée supérieure de l'Ivindo. Le 19 septembre, il parvenait au village de Ilocou, situé par 2°40' de lat. N., au delà de la limite allemande,
dans une région populeuse dont les tribus hostiles le forcèrent à rebrousser chemin. Embarqué sur une rivière inconnue, il la descendit vers le sud, et aperçut plus bas l'embouchure d'un affluent venant de l'ouest, et qu'il croit être la Licona elle-même. En débouchant dans le Congo, un peu au S. de l'Alima, il reconnut que la rivière qu'il venait de parcourir était la Licuala, qui avait été en partie remontée l'année précédente par l'italien Massari.
L'hippopotame et le crocodile abondent dans les eaux de l'Afrique centrale.
Quelque temps après cette belle exploration, M. Jacques de Brazza, de retour à Rome, y mourut malheureusement des suites des fatigues et de la fièvre contractée en Afrique.
UAlima, que M. P. de Brazza découvrit en 1878 et que M. Ballay descendit en canot deux ans après, vient du plateau de Franceville. Elle arrose les postes de Diélé, Lékéti et Bonga, et se jette dans le Congo au-dessus de Bolobo. Facilement navigable, semble-t-
il, elle pourrait au moyen d'un canal se relier avec le haut Ogôoué, qui malheureusement est très torrentueux.
Climat et productions. — Le climat du Gabon et du Congo en général est torride, fiévreux, débilitant sinon mortel pour les Européens, qui ont à prendre de grandes précautions hygiéniques pour y passer quelques années. Cependant des missionnaires y ont fait jusqu'à dix et vingt années de séjour.
Les productions naturelles sont toutes celles que l'on reconnaît aux terres africaines. Déjà au XIVe siècle les Portugais y cherchaient de l'or ; cependant les métaux y sont peu connus, mais les végétaux pullulent dans les forêts ; le palmier à huile se multiplie abondamment, de même que le bananier, le gommier copal, l'arbre à caoutchouc, le cacaoyer, l'ébénier, le sandal, l'arachide, le poivre malaguette.
De nombreux singes, notamment le gorille du Gabon, le chimpanzé, le troglodyte, avec le léopard, l'éléphant, l'hippopotame, le gavial, le boa python, sont les grandes espèces sauvages. Les fourmis géantes, les termites, les moustiques, les mouches venimeuses ne sont pas moins incommodes.
Les crocodiles, qui méritent une mention spéciale, pullulent dans tout le fleuve et ses affluents. Sur les bancs de sable du bas Congo, il n'est pas rare d'en voir de véritables tribus, trente, quarante, cinquante individus dormant au soleil. A terre, ils fuient devant l'homme, mais dans l'eau ils prennent leur revanche et souvent les steamers ont vu leurs bandes s'élancer contre eux, en rangs serrés, et essayer de leur barrer la route.
« Tout à coup, dit M. Stanley, le bruit inaccoutumé de notre hélice et le clapotement de nos roues éveiMent, à la fois, les crocodiles et leur colère. Secouant leur engourdissement, les reptiles glissent un à un hors des criques où ils sommeillaient et s'apprêtent à nous punir de notre audace. L'œil en feu, ils arrivent par soubresauts sur nous et, prenant probablement nos bateaux
pour des animaux inconnus, ils se disposent à l'attaque — Point de doute, ils étaient résolus à ne s'arrêter qu'après avoir percé de part en part la coque d'acier du navire, avec leurs têtes en forme de vrilles ; mais arrivés à cinq ou six mètres, ils plongeaient probablement pour explorer la quille, et revenaient ensuite à la surface, pour se remettre à notre poursuite jusqu'à complet épuisement. »
Les indigènes du haut Congo, qui font viande de tout, depuis la chenille jusqu'à l'homme, en passant par le serpent, le chien et le singe, ne dédaignent pas le crocodile : à part une forte odeur de musc, la chair de ce reptile ressemble assez à celle du poisson ; ses œufs sont aussi fort recherchés.
Le crocodile fait son nid à quelques mètres de la rivière. Les œufs, qu'on y trouve en nombre considérable — quelquefois jusqu'à cinquante et soixante — sont de la même dimension que les œufs d'oie, avec cette différence que les deux bouts sont égaux. Aussitôt après la ponte, la femelle les recouvre d'une couche de dix à douze centimètres de terre, sous laquelle ils restent un mois ou deux avant d'éclore.