II. GÉOGRAPHIE POLITIQUE
Ethnographie. — La population européenne du Gabon proprement dit ne dépasse guère 400 individus, Français pour la moitié ; les autres, Américains, Anglais, Allemands et Portugais ; les uns missionnaires, les autres commerçants. Autour d'eux gravitent 200 000 noirs; tels sont particulièrement les Gabonnais ou M'Pongués, formant la race primitive qui s'éteint; les Bakalais, chasseurs et trafiquants, et les \Pahouins ou Fans, race conquérante du nord que l'on suppose la dernière venue.
Mais les récentes annexions ont beaucoup augmenté le nombre des noirs soumis à la France ; car, en supposant seulement une densité de cinq habitants par kilomètre carré, on arrive à plus de 3 000 000 d'indigènes, qui subissent déjà notre innuencepar les relations commerciales, en attendant de participer à notre civi-
lisation et à nos habitudes administratives. Ce sont particulièrement les Adoumas, de l'Ogôoué supérieur; les Batékés, de l'Alima et du Congo, et plus au nord, les Apfourous, les Oubangi, et autres peuplades nombreuses dont les noms varient fréquemment dans les écrits des voyageurs.
Comme partout, les noirs gabonais et congolais sont ignorants, superstitieux, fétichistes ou idolâtres ; cependant quelques-uns sont mahométans, ou convertis au christianisme par les missionnaires catholiques et protestants.
Chaque village, ou groupe de villages, se gouverne par un chef, soit héréditaire, soit électif ; mais le plus souvent, c'est le plus riche ou le plus influent qui s'impose et prend le titre de roi.
Les coutumes barbares, la polygamie, l'esclavage, même l'anthropophagie existent parmi eux. Le travail est réservé aux femmes ainsi qu'aux esclaves faits prisonniers à la guerre. Se nourrissant de légumes, de fruits, de volailles, vêtus à peine d'un pagne en cotonnade ou de quelque tissu grossier, parfois d'herbes sèches, mal logés dans des cases en bambou, ces pauvres noirs abusent d'une vie rendue trop facile, par la fainéantise qui conduit à tous les vices.
Le docteur Hamy a consacré plusieurs leçons de son cours, au Muséum d'histoire naturelle à l'ethnologie de l'Ogôoué et du Congo inférieur. Il subdivise les populations de notre nouvelle colonie de la manière suivante :
Un premier groupe rattaché intimement aux négrilles ou pygmées de l'Afrique équatoriale, dont les Akkas de Miani et de Schweinfurth sont la tribu la plus importante, comprend les Okoas de l'estuaire de l'Ogôoué, décrits par Touchard et Fleuriot, qui correspondent aux Matimbas découverts jadis par Battel ; les Babonkos (Bakés ou Minos de Dapper) étudiés par les membres de
l'expédition allemande du Loango ; les Bongos, enfin, disséminés en petits groupes chez les autres nègres, etc., du littoral de l'Ogôoué. Ces agglomérations peu considérables de Nègres de fort petite taille ne doivent le maintien de leur indépendance relative qu'aux services rendus journellement aux tribus, bien plus fortes à tous égards, dans la clientèle desquelles elles vivent.
Les pygmées ou négrilles de l'Ouest-Africain, de même que les Akkas, très peu nombreux du reste, se distinguent de tous leurs voisins par l'exiguïté de leur taille, la grosseur relative de leur tête et le raccourcissement de ses diamètres antépostérieurs, le peu de prognathisme de la face, modérément dilatée et armée de mâchoires robustes. Ces petits noirs sont restés les nains agiles qui chassaient au XVIe siècle, avec leurs arcs et leurs flèches empoisonnées, les éléphants et les pongos dans les forêts du Mani- Kesoch.
Dans un second groupe viennent prendre place les vrais nègres de la région, rattachés tous plus ou moins étroitement à la grande famille Banton, famille essentiellement linguistique et qui embrasse, comme on sait, au pays hottentot près, l'Afrique centrale toute entière au Sud de l'équateur.
L'ensemble de ces races juxtaposées, sous ce nom commun de Bantous, comprend, dans les territoires de notre Ouest- Africain , plusieurs subdivisions assez nettes. La plus septentrionale, qui emprunte son nom de Bengo au peuple de l'île de Corisco et des terres voisines, réunit, en un groupe assez homogène, les Okotas, les Yalimbogos, les Apingis, les Okandas, les Osyebas, les Adoumas et les Shébés, c'est-à-dire l'ensemble des tribus échelonnées sur les rives de l'Ogôoué, tout le long de la grande courbe de ce fleuve.
Une deuxième subdivision, celle des Pongoués de l'estuaire du Gabon, comprend les Oroungous du cap Lopez, les Gamas de l'estuaire du Fernand-Vaz et du littoral au sud de cet estuaire, jusque vers la rivière Setté ; les Toungonjoutis, les Adjoumbas, les Galoas et les Inengas, et d'une manière générale, tous les nègres du Bas-Ogôoué et des lacs qui s'y déversent. Pongoués et Bengos sont de véritables nègres et en offrent toutes les caractéristiques habituelles. Les premiers ne diffèrent des seconds, au point de vue physique, que par un certain degré de beauté relative qui a acquis aux Gabonaises, en particulier, une réputation exceptionnelle sur tout le littoral.
Mais quand on aborde l'examen du troisième groupe des Bantous
de l'Ouest, les caractères généraux se modifient si profondément que l'on est tenté de les classer avec les Congos proprement dits qui, tout en restant à une bonne distance des blancs, n'en possèdent pas moins un caractère de physionomie qui s'écarte de la physionomie nègre. Ce groupe commence sur la côte, au Sud de la rivière Setté ; les Mayoumbas offrent tous les traits des Settés, et les Dibeiar aussi bien que les Ivilir, les reproduisent encore. On est trop mal renseigné sur les populations de l'intérieur de ce grand territoire pour fixer les limites orientales de ce groupe ainsi déterminées, avec une certaine précision, dans la direction du Nord.
Les peuples noirs des sources del'Ogôoué ou des bords du Congo, tels que les Batékés, n'ont été étudiés que dans leurs manifestations ethnographiques, et, en l'absence de toute description physique,' il serait téméraire de leur assigner une place quelconque dans l'un des trois groupes énumérés. On sait seulement qu'au point de vue de la langue, ils se rangent parmi les Bantous.
Le troisième grand groupe à distinguer nettement, dans l'Ouest- Africain, est celui que composent toutes ces tribus d'immigration récente, descendues du N.-E. et qui ont pénétré sous le nom de Pahouins jusqu'à l'estuaire du Gabon. Dans le bassin de l'Ogôoué, on en remarque deux subdivisions, les Bakalais, plus anciennement arrivé et qui se sont répandus jusqu'aux sources de la Setté ; les Osyebas, venus beaucoup plus tard, et qui, après avoir chassé à peu près tous les nègres qui vivaient au nord de l'Ogôoué, se sont arrêtés devant le cours du fleuve, sans pouvoir le franchir. Derrière ces Osyebas, d'autres envahisseurs encore relient ces avant-gardes, à travers le continent, aux Mombouttous qui font manifestement partie du même groupe ethnique.
Tous ces nègres de l'intérieur ont en commun une dolichocéphalie accentuée (tête allongée), un prognathisme (mâchoire avancée) des plus remarquables, une coloration acajou, bien différente de tons noirs grisâtres des Nègres de la côte.
Administration et stations. — L'administration du Gabon-Congo est dévolue en ce moment (1890) à M. P. de Brazza, gouverneur-général ; un vaisseau de l'État est à sa disposition, ainsi qu une douzaine de petites chaloupes canonnières qui remontent les rivières pour protéger le commerce.
Parmi ses collaborateurs, il convient de citer MM. Ballay et Mizon, deux de ses premiers compagnons ; Dufourcq, chargé de la direction de la zone maritime ; de Lastours, mort dans le Haut Ogôoué, à Lastourville qui lui doit son nom ; Decazes, sur l'Alima ; de Chavannes, qui organisa la station de Brazzaville ; Marno, au poste de Loango ; Dolizie, employé au Congo central et sur le Niadi ; Jacques de Brazza, qui découvrit le Licuala ; Dutreuil de Rhins, qui releva une partie des bassins occidentaux. Citons aussi MM. de Kéraoul, Labeyrie, Thollon, Boche, Didelot, Michaud, qui furent chargés de divers emplois.
Le chef-lieu du Gabon est Libreville ou le Plateau, appelé aussi Baraka, assis sur un plateau au nord de l'estuaire du Gabon ; il compte 200 Européens et un millier de noirs. On a vu plus haut la description qu'en a faite M. Marche. Libreville possède les Sœurs de l'Immaculée-Conception, et les Pères du S* Esprit ; ceux-ci sont également établis à Ste Marie du Gabon, à S* Joseph de Benga, et à S* Paul de Donghila, sur ]a rive nord de l'estuaire.
Les principales factoreries françaises sont établies :
1° Sur la Como, au cap Lopez, sur l'Ogôoué et ses bouches.
2° Sur la côte sud-ouest, comptoirs de Sette-Cama, Nyanga, Mayomba, Loango et Punta-Négra ou la Pointe-Noire.
3° Dans le fertile bassin du Kouilou-Niari, l'Association africaine nous a cédé les postes de Rudolfstadt, Baudouinville, Stephanieville et Philippeville, dont les noms, changés depuis, rappelaient ceux des princes de la famille royale belge.
4° Franceville, Alima, sur le plateau central, et Brazzaville sur le Stanley-Pool, sont les principales
stations françaises actuelles. Brazzaville est considéré comme le chef-lieu du Congo français.
Voici, d'après les Notices coloniales officielles, une description sommaire des établissements fondés par M. de Brazza ; elle donnera une idée plus complète de l'œuvre accomplie jusqu'à ce jour dans cette colonie naissante.
1° Vallée de l'Ogôoué. — Cap Lopez. La station de l'île Mandji ou le cap Lopez est gardée par 40 hommes environ, dont 4 Laplots et 30 Rroumens. C'est un des postes les mieux établis. On y voit une maison d'habitation dont les proportions sont assez vastes et plusieurs autres cases, des magasins qui peuvent abriter 3.000 tonnes de marchandises, une poudrière, un observatoire météorologique, un sanitorium, un jardin d'essais, des cases pour les Kroumens, etc.
Lambaréné. Magasin dont le chef a sous ses ordres trois ou quatre Laplots et autant de Rroumens. Etablissement des Pères du S4 Esprit.
Njolé. La station des îles Njolé marque, sur l'Ogôoué, la limite entre le territoire du Gabon et celui de nos possessions du Congo. Les bateaux à vapeur ne calant pas plus de 90 centimètres remontent facilement jusqu'à Njolé. Situation excellente au point de vue stratégique et commercial. Maison d'habitation suffisante. Développements à prévoir.
Apingi. Postes de secours près des rapides de ce nom.
Achouka. La position bien choisie sur la riche gauche de rOgôoué, chez les Okandas.
Booué, sur la rive droite du fleuve. Le point est situé à mi-chemin de la mer à Franceville, au milieu de Pahouins intelligents, chasseurs et commerçants qui savaient autrefois tirer parti de leur situation pour piller les traitants et arrêter à volonté le commerce du fleuve. Le traînage des pirogues et le transport des marchandises par terre pour franchir les chutes s'accomplissaient littéralement sous le canon de leurs fusils. Le poste commande les chutes et protège les passes.
Boundji. Poste de secours près des chutes.
Lastourville (Madiville). Sur la rive gauche de l'Ogôoué, dans le pays des Adoumas. Le nom de « Madiville », signifie « village de l'huile de palme », à cause des nombreux palmiers. Case d'habitation et magasins installés sur un emplacement très vaste qui a été défriché en très peu de temps. Les indigènes voisins sont doux
et tranquilles. Ils vivent en bonne intelligence avec les gens du poste. Le pays est sain.
Doumé, au pays des Adoumas. Poste de secours et mission catholique des Pères du S* Esprit, dont nous parlerons en détail au chapitre X.
Franceville. Station située sur une colline très élevée. Malgré son altitude, ce séjour est assez malsain à cause des marécages qui l'avoisinent. La station se compose d'un corps de bâtiment principal comprenant une salle à manger, un magasin et une chambre à coucher très confortable ; d'un vaste dépôt d'approvi-
sionnements ; d'un hangar pour les ouvriers ; enfin d'un longcorps de bâtiment servant A loger les matelots et autres hommes du poste. C'est de Franceville que les Batékés transportent à dos d'homme les marchandises pour les amener au poste d'Alima- Diélé. On compte six journées de marche, et un homme ne peut guère porter plus de quinze kilogrammes.
2° Vallée de l'Alima. — Alima-Diélé. La station possède une case d'habitation et des magasins.
Ngampo, Poste sur la rivière de ce nom, affluent de l'Alima.
Alima-Leketi. Habitations, hangars, magasins, ateliers, etc., qui font de cette station notre premier port dans le . bassin du Congo.
Mbochi. A l'embouchure de l'Alima. On sait que les postes de l'Alima sont le centre des approvisionnements en manioc des tribus riveraines du Congo.
Bonga, dans le delta du Sangha.
Lirranga. Ce dernier poste de création toute récente, est situé au confluent de l'Oubangi. Les Pères du S1 Esprit y possèdent l'établissement de S1 Louis de l'Oubangi.
3° Sur le Congo. — Nkémé, en face de Bolobo, station belge.
Nganchouno. Port de Makoko en face de Msouata.
Makoko ou mieux Mbé, sur le plateau. — Résidence du roi Makoko .
Ces deux établissements jalonnent la route qui relie le Haut- Ogôoué au moyen Congo.
Brazzaville ou Mfoua. Station achevée par M. de Chavannes ; rendra de grands services, grâce à sa position géographique. C'est la clef du Congo. Elle se compose d'une vingtaine d'habitations entourées de jardins. Mission des Pères du S1 Esprit, établis également à S1 Joseph de Linzolo, localité située au S.-O.
4° Sur le Niari-Quillou. — Niari-Babouendé ou Philippeville . Ce poste possède des cases d'habitation et des magasins.
Niari-Loudima (Stephanieville). Station importante au confluent des deux cours d'eau.
Ngotou (Baudouinville). Ce poste sur le Niari-Quillou, est très bien choisi comme position militaire ; on l'a installé au lieu dit « portes de Ngotou » où la rivière est étranglée entre deux hautes murailles de basalte. Le poste, construit sur la falaise, commande absolument le passage.
5° Sur la Côte. — Bas-Quillou (Rudolfstadt), à l'embouchure du Niari, magasins et habitations des serviteurs.
Loango, ancienne position portugaise jadis florissante. Pointe-Noire, ou Punta-Negra, occupée en 1881, après un combat sanglant avec les indigènes.
Tous ces postes sont établis aux termes de traités passés avec les chefs indigènes. Ceux-ci, d'après les conventions stipulées, conservent l'entière propriété de leurs terres ; ils peuvent les louer ou les vendre et percevoir des redevances sous la forme et dans les conditions consacrées par les usages du pays. Mais le territoire reste sous la suzeraineté de la France. La liberté de commerce est reconnue et les chefs se sont engagés à user de leur autorité pour prohiber, dans les terres soumises à leur juridiction, la traite des esclaves.
Dès aujourd'hui, la métropole a donc pris pied sur son nouveau territoire colonial. Vingt-sept établissements installés assurent son action sur les peuplades environnantes et promettent la sécurité aux entreprises industrielles et commerciales. Ces stations ne sont pas seulement des camps retranchés qui protègent les grandes voies ; chacune d'elles forme comme un noyau de colonisation et un centre civilisateur. De là partira l'influence des blancs qui s'étendra peu à peu et gagnera jusqu'aux régions les plus reculées de l'intérieur.
Le commerce. — Le commerce du Gabon s'est élevé en 1888 à 15 millions de francs. Il se fait malheureusement beaucoup moins par navires français que par navires étrangers : anglais, allemands et portugais.
L'exportation consiste surtout en caoutchouc (pour 2 millions), ivoire, ébène, bois rouge, huile de palme, arachide, et l'importation, en cotonnades appelées guinées, poudre et fusils, eaux-de-vie, mercerie, sel, etc.
L'importance du commerce sur le Congo ne peut
encore être évaluée pour la partie française. Mais dans l'État libre, il s'élève déjà à plus de 20 millions, ce qui fait présager pour l'avenir de notre colonie une situation des plus florissantes.
Des services réguliers de paquebots français et étrangers relient les ports de Libreville, Banana et Borna avec Bordeaux, le Havre, Liverpool, Anvers et Hambourg ; ils desservent les postes français en même temps que ceux de l'Etat libre.
Déjà une flottille de vapeurs promènent le drapeau tricolore sur le haut fleuve, concurremment avec le drapeau bleu étoilé du Boi-Souverain Léopold II.
Après ces données générales sur le commerce, revenons un instant sur un article particulier ; il s'agit de l'importance « des vieux habits » au Congo. H y a là tout à la fois matière commerciale et étude ethnographique assez intéressante.
Les vieux habits. — Voilà, certes, un article d'importation dont ne se doutent guère les personnes qui ne sont pas initiées aux secrets du commerce africain. Ce que la côte occidentale d'Afrique consomme de vieux habits, de vestons passés, de redingotès usées, de fracs hors d'usage, de tuniques d'uniformes démodées, est inimaginable. Les anciens uniformes rouges ou bleus des soldats anglais ou français trouvent là un placement admirable. Les vieux habits galonnés et chamarrés sont extrêmement demandés. Il n'est pas de frac, quelque usé qu'il puisse être, qui ne trouve amateur au Congo. On en jugera par le passage suivant, dans lequel Stanley décrit le costume des chefs de Vivi,au moment où il revint en cet endroit, en 1879. (Second voyage.)
» A quatre heures du soir dit-il, nous retournâmes à notre camp, sur la plage, pour conférer avec les chefs de Vivi. Entourés d'environ une quarantaine d'hommes armés, ces chefs me furent amenés par le souriant Massala, qui me les présenta tour à tour par ordre d'importance.
» D'abord, le doyen des seigneurs de Vivi, s'appelant Vivi-Mavoungou, de Banza-Vivi,> fils d'un père qui portait exactement le même nom. C'est un petit homme trapu et affligé d'un pied bot.
Il nous regarde de travers, d'un air de truculente bravade, qui voudrait être un air aimable et obséquieux. Il porte une livrée bleue de domestique, un bonnet phrygien en tricot multicolore et un caleçon de nuance criarde.
» Vient ensuite Ngoufou-Mpanda, de Banza-Sombo, vigoureux vieillard à cheveux gris, véritable Oncle Tom, vêtu d'une tunique rouge de soldat anglais, un chapeau de feutre brun, un caleçon à carreaux, un collier en poils d'éléphants enfilé de quelques reliques de fétiches, en guise de porte-bonheur. Des anneaux en fil de laiton ornent les chevilles de ce personnage. Il porte la main à son chapeau, se courbe pour me faire une révérence qui ne manque pas de grâce, et, à l'aide d'une jambe, il se gratte l'autre, comme les matelots.
» Puis on me présente Kapita, un chef de physionomie joviale, de taille grêle, enveloppé d'une tunique de soldat bleu foncé, les chevilles et le cou garnis comme les chevilles et le cou du précédent. Après un salut imitant également celui des marins, il se range pour faire place à Vivi-Nkou, dont les traits flétris, les yeux hilares, indiquent que la sobriété n'est pas sa maîtresse vertu. Celui-ci est vêtu d'une redingote noire et d'un chapeau de soie. En fait de caleçon, une ample jupe de laine écarlate.
» Enfin vient Benzani-Gongo, un brave jeune homme bien découplé, portant un paletot brun foncé qui a évidemment appartenu au domestique de quelque club de Londres, un caleçon en toile de coton à pois bleus et des anneaux en fil de laiton aux chevilles, aux poignets et au cou.
» Les hommes d'armes n'avaient pas mauvaise tournure. Les profits du commerce leur avaient fourni les moyens de s'affubler d'habillements convenables, en calicot à dessins ou en calicot écru. Presque tous étaient coiffés d'une casquette de toile rayée, ayant la forme d'un prétentieux bonnet phrygien ; quelques-uns, mais le petit nombre, portaient de préférence le feutre anglais ou le chapeau de paille. Gomme armes, des fusils à pierre portant la marque « Tower ».
» Si peu nombreuse que fût cette assemblée d'aborigènes de Vivi, elle me faisait espérer un brillant avenir pour l'Afrique, en supposant que, par un miracle de bonne fortune, je pusse parvenirâ décider les millions de nègres de l'intérieur à se dépouiller de leur accoutrement d'herbes sèches, pour adopter des vêtements d'occasion européens, tels qu'on en porte à White-Chapel, par exemple. Quel débouché il y aurait là pour les vieux habits ! Les FR. 10
anciens uniformes des héros militaires de l'Europe, les livrées des laquais de clubs et delà valetaille attachée aux Pharaons modernes, les vieilles robes d'avocats, les habits usés des Rothschild, les sévères redingotes de mes éditeurs eux-mêmes serviraient à parer des chefs du Congo, qui s'y pavaneraient avec joie, les jours où ils auraient à se mettre en grande tenue, pour faire des visites de cérémonie.
» Depuis, l'expérience a entièrement confirmé mes premières prévisions: j'ai rencontré par milliers de noirs enfants de l'Afrique qui ne croient pas déroger en utilisant les vieux habits des pâles enfants de l'Europe, mais, au contraire, se donnent beaucoup de mal pour réunir de quoi acheter ces vêtements et en devenir les légitimes et fiers propriétaires. »
(Stanley, Cinq années au Congo).
Nous terminerons ce chapitre par les observations générales que présentait sur l'avenir du Congo français, M. de Brazza dans son discours du 21 janvier 1886.
« A côté des résultats scientifiques et politiques, a dit l'orateur, se placent des résultats économiques plus importants encore. Le premier est d'avoir conquis sur les populations cette influence définitive qui doit, à mon avis, constituer l'élément primordial essentiel de toute création de colonie. Tirer parti des indigènes, fondre leurs intérêts avec les nôtres, en faire nos auxiliaires naturels, c'était là, suivant moi, l'un des plus hauts objectifs de ma mission.
» A l'heure présente, les anciennes tribus de l'Ogôoué sont complètement dans nos mains. Par les traités qui les lient, leurs hommes nous doivent annuellement un temps déterminé de service, en dehors de leur salaire, elles trouvent, dans de sérieux avantages économiques et dans notre protection, une compensation au temps qu'elles nous consacrent. Les Pahouins eux-mêmes, ces tribus cannibales que de puissantes migrations conduisirent autrefois sur les bords de l'Ogôoué, et que leur sauvagerie comme leur instinct de pillage avait longtemps éloignées de nos vues, y arrivent. Ces mêmes Pahouins, qui depuis vingt ans sont en révolte constante et ouverte contre l'autorité française du Gabon, ont été amenés, par les intérêts que nous leur avons créés, à traiter avec nous sur les mêmes bases que les autres peuplades : Adoumas, Okandas, Apingis, Okotas, Pangoués, toutes tribus dont les avait
toujours éloignés aussi bien une inimitié instinctive que de intérêts faussés et mal compris.
» C'est ainsi que se constitue l'homogénité des éléments maniables de rOgôoué ; tous ces hommes, réunis par les mêmes intérêts dans un même sentiment de dépendance à notre égard, sont aujourd'hui liés à nous par une organisation dont l'idée première m'a été donnée par l'inscription maritime de la France. Pagayeurs, porteurs ou soldats, suivant les besoins, ces hommes manœuvrent nos pirogues dans les rapides, transportent nos marchandises et sont toujours prêts à défendre notre drapeau.
» Laissant maintenant le passé pour l'avenir, je me demande ce qui reste à faire encore.
» Ces contrées de l'Ouest africain qui constituent notre nouvelle colonie, sont loin d'être toutes parfaitement étudiées, complètement organisées, et ne peuvent entrer en exploitation que le jour où les voies de communication auront relié à la mer l'immense réseau navigable de l'intérieur. Il reste donc à poursuivre notre œuvre d'étude et d'organisation, et pour la continuer dans les meilleures conditions possibles, il suffirait d'employer une cinquantaine d'Européens et à peu près deux cents noirs, soit une dépense d'environ un million.
» L'avenir du bassin du Congo, considéré d'une façon tout à fait générale, dépend en partie - des voies de communication à créer. Dans les obscurités actuelles de la question, je ne sais ni où, ni quand, ni comment ces voies seront établies, mais je puis affirmer qu'elles le seront quelque jour... Je considère l'Ouest africain et le bassin du Congo comme un pays dont V avenir dépend du commerce et de la culture des indigènes, non de la colonisation par V émigration.
» Voilà une contrée neuve encore, où s'acclimateront individuellement quelques Européens, mais où l'Européen en général, surtout celui du nord, se trouve dans un milieu défavorable à son tempérament. Cependant on convient que les richesses naturelles dans ce pays merveilleusement arrosé sont considérables, mais il faut les aller chercher au cœur du continent, en former de grands courants et les diriger vers la côte. Il faut compter aussi que certaines cultures convenablement établies s'ajouteraient encore à ces richesses naturelles sous une latitude qui, tout en étant plus à portée de l'Europe, est celle de Sumatra, de Bornéo et du Brésil.
» Sans parler ici de l'ouverture des voies de communication, à laquelle il y aurait à pourvoir d'une manière spéciale, la récolte
des produits du sol, l'établissement des cultures, représentent une main-d'œuvre considérable qu'on ne peut demander ni aux Arabes, ni aux Chinois, ni surtout aux ouvriers de race blanche. Or cette main-d'œuvre, nous la trouvons sur place, dans des populations fort primitives, il est vrai,, mais non point inintelligentes et qui sont assez maniables pour qui sait les manier, ne pas les heurter, apporter dans les relations avec elles beaucoup de fermeté, une bienveillance sans faiblesse et une patience sans limites.
» En voulant leur imposer brusquement nos réglementations, nos manières de faire, de voir et de penser, nous arriverions infailliblement aune lutte oùnousles conduirions à l'anéantissement. A part même la question d'humanité, la proteGtion des indigènes me semble être, en ce cas, l'hygiène la plus sûre pour la poule aux œufs d'or. Que la haute administration, que le haut commerce prennent garde de vouloir mettre trop vite en coupe réglée une possession, qu'à vrai dire nous connaissons encore insuffisamment, et dont les indigènes ne sont pas encore initiés à ce que nous voulons d'eux.
» Ainsi donc notre action, jusqu'à nouvel ordre, doit tendre surtout à préparer la transformation des indigènes en agents de travail, de production et de consommation ; plus tard viendra l'Européen, avec le simple rôle d'intermédiaire. »
(P. Savorgnan de Brazza).