CHAPITRE V De rimpôt indigène
L'aiileur (lél)iile en réfdlîiiit l'avis ('.\|)riiné à la Chambre, lo ti2 mars 1914, j)ar M. Jourez, dépiitt' aiilicolonial. Cet avis est fine le travail forcé est nécessaire au Congo et que les sociétés coloniales le réclament. Il montre que ce député n'a pu élayer son opinion qu'en publiant, mais en |)arli(; seulement, une lettre adressée le 20 juin 1913, j)ar la Société anonyme belge pour le commerce du Haut-Congo, à M. le Ministre des colonies. Il profite aussi de ce document tronqué pour chercher à mettre en contradiction avec lui-même le général Tliys, signataire de cette lettre avec M. Delcommune. Disons tout de suite (|ue M. Vandervelde luimême a rectifié les conclusions de M. Jourez, en les "considérant comme douteuses et en glorifiant le général Thys, « l'apôtre du travail libre ». L'auteur fait remarquer aussi que jamais les sociétés commerciales ne se seraient préoccupi-es de la perception de l'impôt indigène, si V impôt en caoutchouc, faussant la mentalité du noir, n avait été instauré au Congo belge. L'exemple du Kasaï, où jamais l'impiM indigène en nature n'a été perçu j)ai' la contrainte, est une preuve non contestable qu'il était inutile de recourir au travail lbrc('' pour nouer des relations commerciales avec 'les noirs.
Lorsqu'à la suite des trois étapes consécutives, imaginées pour passer sans transition trop brusque du régime absolu à celui du commerce libre, la ccHonie fut tout à fait ouverte à la liberté commerciale (fin 1912), la joie des indigènes fut grande. Jls tirent un accueil favorable à la monnaie, mais en voyant que la perception de l'impôt ne se faisait pas, ils délaissèrent bientôt le travail auquel
ils élaienl habitués. Ils furent du reste encouragés daiis celle voie par les fonclionnaires du Gouvernement qui leur disaient que, n'étant plus obligés de travailler pour le blanc, ils ne devaient plus travailler s'ils ne le voulaient pas, et qui leur conseillèrent même d'exiger des prix plus élevés. Les noirs suivirent avec empressement ces conseils, sans toutefois augmenter leur production .
Les sociétés, persuadées que l'insouciance des autorités locales était de nature à faire prévoir les conséquences graves qu'elle devait produire à bref délai sur la mentalité des indigènes, crurent devoir prendre l'iiiitialive d'en montrer tous les inconvénients au Gouvergement, à Bruxelles.
Il faut croire que M. Jourez ignorait sans doute cette situation et ces raisons, qui étaient cependant connues de tous les coloniaux. Toutefois les sociétés, dans leur lettre, se gardèrent bien de faire allusion au qtiantum à imposer.
L'auteur signale en outre que le Ministre des colonies, en parlant du produit de l'impôt indigène, disait, dans la séance du
11 mars 1914, que les autorités locales estimaient que le taux de
12 francs |)ar an était trop peu élevé pour certaines régions et étaient d'avis qu'il fallait porter le maximum à 25 francs, en pro- |)ortionnant la prestation aux facultés des indigènes de chaque région. Par ordonnance l'impôt fut fixé, selon les régions, à 5, 6, 7, 8, 9, 10 et 12 francs, et non, comme partout ailleurs, suivant les ressources que possède chaque contribuable.
Gomme en matière d'impôt le mot faculté se rapporte toujours aux ressources que présente la fortune ou le revenu du contribuable, le Dépai'temeiit colonial a créé une véritable innovatioti fiscale en l'appliijuant à la région et non à l'individu, ce que M. Delcommunc critique sévèrement.
L'indigène n'ayant pas d'autres ressources que celles que lui procure son travail de production, il semble donc (|ue plus il se livre au travail, plus Vimpôt le frappe. Singulière façon, dit l'auteur, de l'amener à aimer le travail.
Dans son exposé, le Ministre alla mémo jusqu'à dire que là où l'indigène n'avait pas d'argent, il serait illogique de ne pas lui permettre de payer son impôt en produits commerçables.
G'était le régime de l'impôt en nature qui faisait ainsi sa réapparition. Heureusement, le décret paru en mai 1914 ne prévoyait que le paiement en numéraire.
S'il n'y a pas suffîsammenl du numéraire au (^ongo, c'est la faute du Gouvernement. En elîet, il existait au moment (1914) où l'auteur aborde cette question 625 pomis où sont Nétablis des Européens et' chez lesquels le noir peut facilement se procurer la monnaie dont il a besoin. En créant en outre des marchés nombreux, on arriverait à nouer des relations commerciales régulières et à répandre le numéraire.
L'impôt par tête, lorsqu'il s'applique à des individus, qui ne possèdent pas plus les uns que les autres, exige. plus que tout autre impôt Végaliic de ti'aitement. Agir autrement est d'une très mauvaise politique, surtout dans un pays nouveau, où les populations sont arriérées et ne peuvent saisir le ponrqiioi de celte différence de traitement, qu'elles trouvei'ont toujours injuste. C'est la raison pour laquelle M. Delcommune demande ruiiif(irmil('' dans le taux de l'impôt de capitation.
En se basant sur la ca|)acit('' coinniei'ciale moyenne annuelle des noirs, c'est-à-dire sur les ressources (|u'ils se procurent |)ar leur commerce et qu'il évalue être, en 1914, de 16 millionsde h'ancs, at- sur le nombre de 2,300,000 contriliuables, l'auteur propose de fixer à (> francs par an l'iinpiH à sup|iorlei' pni' chaque homme. Il ne représente (|uc 50 centimes |iar mois, ce qui n'a rien d'exagéré, et vaut conune contre-valeur S kilos de caoutchouc, oi: 60 kilos d'amandes de palme, ou 60 kilos d'huile, ou 60 kilos de copal, ou 12 poules, ou une demi-chèvre, ou un demi-mouton, ou quelques douzaines de chikwanges ou de pains de manioc. Tous ces produits, ou l'un ou l'autre sont à la portée de tous les indigènes.
Cet impôt est raisonnable, mais il doit élre perçu immédiatement et régulièrement partout, mais surtout dans les régions qui ont été soiunises à l'impôt du caoutchouc. Avant l)ien des années, tant que le territoire ne sera pas très sérieusement oec^ipé ei tant qu'on n'aura pas éduqué |)ratiquement les indigènes dans la culture de leurs terres, augmentant ainsi leurs ressources, toute majoration de la somme de 6 francs leur paraîtra vexatoire.. Sans doute, dans certains cas, il faudra pour percevoir cet im])ôt et amener les indigènes au travail, exercer une certaine pression et infliger des punitions, telle, par exemple, que V aiuimentation âeV impôt à tout récalcitrant, mais lorsque l'indigène sera entièrement persuadé qu'une fois son impôt de 6 francs payé, tous les fruits de son travail lui appartiennent exclusivement, nul doute qu'il se mettra résolument
au travail, siirloiil s'il se seul riicoiiragr, soiilenii et itrolégr par lesaulorilrs locales et s'il est trailé eoninie un ('fre hinnain et non en b(Me de somme. C'est ee (|ui ne |)eul se produire aeluellement, |)arcc que le (aux (l(i rin)p('»l augmente suivant la progression des ressources de l'indigène, système' (|ue l'auteur condamne et critique hautement. Si le (iouvernement ne peut prévoir, |)ar ce nouveau mode d'application de l'impôt de ca|)italion, que dans un leirips assez éloigné, l'augmentalion des ressources budgétaires par le moyen de l'impôt indigène, en revanche, il peut augmenter les droits de douane à l'exportation, (|ul ne frappent qu' indirectement \e travail de l'indigène et d'une façon moins visible et moins vexatoire.
Pour la |)erception de l'impôt, un agent du fisc, installé dans chacun des 200 degrés que comporte la superlicie totale de noire colonie, sulTirait amplement. En dehors des frais d'installation, faits une fois poui" toutes, une dépense annuelle de 3 millions permettrait de récolter 10 millions par an et plus si la population est plus élevée que l'auteur l'estime.
Pour terminer ce chapitre, l'auteui' suggère une mesure libérale en faveur des esclaves parvenus à se racheter et à devenir libres. Il voudrait les voir exempts d'imp()t, les deux |)remières aimées de leur libération, de façon à leur permettre de se ])rocurcr, par la ^culture de leurs terres, les ressources nécessaires à leur établissement et à leur nouvelle condition iVliomme libre.
CHAPlTRli: VI De la Politique économique coloniale
L'auteur nous averlit qu'il aborde ici le chapitre le plus important de son étude. Impossible pour nous^ dans ce court résumé, de donner une idée méme-succincle de tous les points qu'il traite dans tous leurs détails et avec preuves et chiffres à l'appui.
Nous nous elForcerons toutefois d'exprimer le mieux possible hi quintessence de ses idées, de façon à faire pénétrer dans l'esprit du lecteur la méme-conviction que chez l'auteur. Ceux qui désireraient plus de preuves et plus de détails, en trouveront à profusion en lisant le chapitre IV de l'ouvrage et nous ne pouvons mieux faire que de le leur conseiller bien vivement.
Nous donnons ci-dessous en entier l'avant-propos qui précède ce chapitre parce que l'auteur y expose des considérations d'une grande élévation de pensée :
« Au Congo belge, comme dans toutes les autres colonies du » monde, la question économique domine toute la situation. Elle est » le but essentiel que poursuivent d'ailleurs toutes les nations » civilisées, en colonisant ou en exploitant un pays nouveau.
» L'émigration européenne vers les contrées tempérées des autres » continents et la mainmise de la race blanche, sur des territoires » de domination, marchent de pair vers cet objectif, que nécessite » le trop-plein des populations ou l'activité économique débordante » des pays européens.
» L'histoire des colonies^ de peuplement ou de domination, » montre que les gouvernements des métropoles ont, de tout temps, » suivi une politique économique, naturellement difTérente, selon la
» nature, le climul, les mœurs, les religions, le degré intellecluel » des populations indigènes des pays nouveaux qu'ils avaient » conquis et aussi dVaprès les aptitudes de leur propi'e race. Elle » nous apprend que tous ces gouvernements, dans les débuts de leur » prise de possession, 07it fait école, sans que l'expérience acquise » par chacun, si elle a corrigé les erreurs commises dans les débuts » de leur adminisli'alion propre, n'a guère servi aux autres, à cause » même des diversités de caractères que présentent les colonies et » les peuples colonisateurs.
» Ceux qui ont visité et observé ce qui se passe dans les colonies, » surtout dans les pays de domination, doivent reconnaitre qu'il » en est bien ainsi et qu'il n'y a pas plus de colonies que d'admi- » nistrations coloniales identiquement semblables.
» Le Congo belge n'échappe pas à cette règle naturelle. Son » climat et ses populations le difiérencient complètement des terri- » toires nord et sud de l'Afr'que comme de ceux situés sous les » mêmes latitudes dans les autres continents. Son administration » coloniale doit donc èl<*e également dilFérente et comporter une » direction adéquate à la nature du pays et à la situation particu- » lière de ses habitants.
» Les immenses j)rogrès (jue les peuples il'Europe, j)lus avancés » en civilisation, ont réalisés depuis trois quarts de siècle à peine » dans le domaine économique, ont modifié, puis amélioré peu à peu » leur administration coloniale primitive et leur ont j)ermis d'aug- » menter l'outillage des colonies de peuplement et celui des pays » de domination à civilisation plus ancienne, mais stationnaire. En » même temps de^ idées plus larges, plus généreuses se sont fait » jour et ont adouci les brutalités des débuts de la prise de posses- » sion des pays de domination à races primitives et arriérées. » A l'heure actuelle, sauf peut-être quelques exceptions, on constate » dans ces dernières colonies, que si la question économique estr » toujours, comme partout ailleurs, la raison dominante , elle s'ac- » compagne de mesures d'exécution plus larges et plus humanitaires.
» C'est assurément, pensons-nous, au changement qui s'est opéré, » pendant cette période , dans la vie économique même des peuples » civilisés d'Europe, que l'on doit attribuer en grande partie ce » revirement en faveur des races plus arriérées.
» En elîet, si la grande Révolution française^ cette faucheuse des » servitudes, qui assura l'égalité des castes et affermit à jamais la
libeHé de la pensée et de l;i conscience humaine, n'eulpas d'eU'et immédiat partout, si presque toutes les races arriérées sont restées asservies jusqu'en ces derniers temps, il n'en est pas moins vrai que le germe puissant de la Révolution a fécondé des idées plus généreuses, a permis dans Ions les domaines, la libre éclosion de rintelligence de l'homme civilisé à quelque classe de la société qu'il appartienne. Tant matériellement que moralement, le mode entier a bénéficié peu à peu de l'ère nouvelle qu'elle a créée. Aujourd'hui^ la vie ('conomique européenne, avec son régime de liberté du travail manuel et intellectuel, embrasse toutes les branches de l'activité, du savoir et du génie de l'homme. Tout y est matière à trafic : l'or, l'argent, les pierres précieuses, les divers produits agi'icoles, miniei's et intlustriels, l'usage des voies et moyens de communication et de transport, immensément dévelopjiés, le fruit des éludes de tous genres, des conce|)tions diverses, littéraires, scientifiques, artistiques et autres, tout en un mol, dans le domaine matériel, s'achète, se vend ou se loue. Les besoins de l'homme civilisé se (lévelop|)ant constamment l'ont porté vers ces buts de lucre, mais l'instruction de plus en })lus répandue dans les masses, le contact de plus en plus grand des peuples, les voyages j)lus fréquents de leurs populations, les connaissances i)lus étendues qui en ont été les résultats, ont rendu, (juoi qu'on dise, l'homme civilisé meilleur à l'égard de ses semblables, ont dégagé sa pensée de ce ([w\ la comprimait auparavant pour l'élever toujours davantage au-dessus de ces transactions mei'cantiles, indispensables cependant dans la lutte pour la vie. » 11 apparaît donc, ce qui semblera peut-être paradoxal à d'aucuns, (|ue plus la masse des hommes civilisés acquiert de bien-être par un travail constant augmentant ses jouissances matérielles et intellecluclles, plus elle oblige l'élite de sa population et ceux qui la gouvernent à porter leur pensée vei's une compréhension plus nette, suivie d'une action plus positive de leui's devoirs envers les classes inférieures. Il semble aussi que par-dessus les deux grandes forces : l'égoïsme et l'intérêt, qui font et feront toiijoui'S agir la généralité des hommes et lajilupartde leurs gouvernements, plane actuellement la |)ensée morale qui règle de plus en |)lus leur conduite. Celte pensée domine le monde civilisé en le faisant évoluer toujours vers de plus hautes sphères de justice et » de progrès'et les peuples arriérés eux-mêmes en oui déjà bénélieié.
» Ces idées de })liiliiiillir()|)io, (|ii()i((ii(' Irrs iiiicirmics en lliét)i'ic, ne » semblent avoir élé iv-elliMiicnl a|)|)li(jiires (|ue dans les temps » modernes.
» Lo développemeid de la vie ('eononiiiiiie donne donc à toutes » les nations civilisées, chez lescjnciles il se produit — said' (pieNjues » monslruenses exceptions (pii viennent de se l'aire jour — un idéal » de plus en plus ('levé, lein- permellani, loiil en vedlant à leurs » intérêts |)nrenient matériels, de travailler loujours davantage au » hieii-éire ilc^ classes laborieuses et au bien général de l'himianité » tout entièi'e. Le devoir de ces nations comj)orte, en conséquence, » l'obligation tl'élendi'e le plus possiltle dans les pays neufs et » pai'ticuliérement aux po|)ulalions primitives qui sont sous leur » dépendance, les jjienl'ails ipra|)porle, tant matériellement que mo- » ralemeni, toid d(''Vcloj)pement économique.
» Si les colonies de peu|)lement ou d'émigr'alion européenne,' » celles f|ui se sont émancijiées les prendéres, ont su acquérir cette » vie économique et celle iidelleclualilc élevée, de beaucoup de »■ ()ays de la vieille Europe, si les aulres, [)liis réceides, peuvent » nispirer mi jour j)rocliain à les posséder aussi intenses et aussi » complexes, les colonies de domination ne le |)ourront pas avant » longtemps, si elles y arrivent jamais.
» Deux catégories dislinguenl ces dei'nieres colonies, qui toutes » sontsiluées sous un climat défavorable à l'immigralioii européenne.
» Celles qui ont une civilisalion dilTérente et ]»lus ancienne que » la nôtre sont arrêtées dans cette évolulion i)ar des idées religieuses » souvent irréductibles, par des barrièi-es infranchissables existant » entre les diverses classes d'un même peuple les rendant inacces- »' sibles les unes aux autres, pai' une double éducation séculaire » sj)éciale, ]thysi(pie sans hygiène, intellectuelle sans idéal, ancrées » profomiément dans les masses de leurs j)Opulations d'une densité » remanp.iable sui- lescjuelles riidluence européenne a très peu de » prise. Mémo si la vie économiipie s'y développe peu à |)eu grâce » aux contacts de plus en |)lus fréquents des éléments euroj)éens, » elle n'arrivera j:)eut-élrc jamais àyimplanler un régime égalilaire » et une civilisalion intellecfuell(\ plus largement compris, que ceux » sous le règne desquels ses populations vivent depuis des siècles.
» Les autres colonies d(î domination, celles dont lès j)oj)ulations » |)rimitives sont restées ari-iérées, mais qui sont aples à recevoir » une émancipation progressive, sont plus intéressantes. Elles offrent
» un champ immense à l'action économique des peuples civilisés » qui peut s'y développer pour ainsi dire sans limite, puisqu'elles » doivent être outillées complètement. L'influence bienfaisante des » nations civilisées peufhive nailre aussi chez ces peuples nouveaux » — ne possédant généralement pas de ces religions funestes qui » pourraient être une'entrave à leur développement matériel -et intel- » lectuel — '■ une civilisation appropriée aux caractères de ces races » qu'elle pourra diriger, guider elle-même, en même temps qu'elle » améliorera considérablement leur vie économique.
» Le Congo belge doit être rangé dans cette dernière caté- » gorie.
» L'éducation morale n'existe pas parmi les populations autoch- » tones de notre colonie et pour qu'elles puissent l'acquérir un jour, » très lointain encore, il faut commencer par un enseignement, une » éducation matérielle pratique, c'est-à-dire commerciale, qui leur » donnera les moyens d'atteindre la première qui ne peut s'infiltrer » (jue lentement et progressivement. Les peuples primitifs com- » prennent, en efïet, plus vite les bienfaits d'une augmentation du » bien-être matériel que l'avantage d'une éducation morale.
» La question économique est donc appelée à jouer un grand rôle » dans notre colonie.
» Depuis 1885, le Congo belge a été soumis à l'administration de « deux Gouvernements complètement différents et à deux politiques » économiques tout aussi dissemblables.
» Son pi'emicr Gouvernement ne pouvait élre que momentané et » provisoire.
» Le roi Léopold II, le génial créateur de notre colonie, savait » qu'il ne serait pas suivi par son peuple dans les commencements » de sa prise de possession du Congo, qu'il ne pourrait, par consé- » quent, amener la classe intellectuelle de la nation belge à s'intê- » resser, de ses deniers, à son œuvre patriotique, que lorsque » celle-ci aurait prouvé ce qu'elle était réellement, c'est-à-dire » grandiose. Il fut donc obligé par le manque de ressources que » cette situation lui créait, d'instaurer dans les immenses territoires » de son empire africain — dont pour les mêmes raisons il s'était » fait reconnaître le Souverain absolu — un régime fiscal qui lui » permit d'assurer, sept ans après sa conquête, la continuation de » son occupation.
» La politique économique, suivie à cetle époque, s'iin|)Osail )> donc par la force même des circonslances.
» Elle Tilt absolue comme son (iouvernement. La mise en vigueur » (le l'impôt en nature, rendu obligatoire par le travail des indigènes » de ces contrées, rappelle la politique coloniale suivie, il y a long- » temps déjà, par certaines nations civilisées dans les débuts de leur » colonisation et (|ui ne visait (|u'à leur procurer des ressources, » mais avec cette différence toutefois, (jue ces nations n'agissaient » que dans l'intérêt immédiat de leur métropole et à leur profit, » tandis que l'Etat indépendant ne cherchait, dans son régime, que » les moyens de vivi'e.
» Le futur Congo belge ilevint ainsi, (|uel({ues ann(''es api'ès sa » prise (le |)ossession, grâce à ses richesses naturelles, une des » rares colonies de domination dont la valeur des exportations » dépassa rapidement celle ûe^ importations, et le régime fiscal » adopté, ({uoique étant une entrave complète au commerce et au » développement éconoujique de ce pays, permit au Gouvernement » de l'Etat indépendant de maintenir et de développer son organi- » sation pendant seize ans jus([u'à sa reprise par la Belgique.
» Le roi avait atteint son but. Il avait doté son pays, malgré l'in- » ditïérence première de son peuple — indilTérence ({ui s'était » transformée peu à peu en un intérêt grandissant chaque jour — » d'une vaste et magnifique colonie, et la grande figure de ce sou- » verain éclairé et prévoyant s'im|»osera de plus en plus, dans le » recul des temps, à la reconnaissance de tous les Belges.
» Le nouveau (iouvernement chargé de l'administration du Congo, » devenu colonie belge depuis 1908, ayant derrière lui la masse » intellectuelle de la nation, dut changer l'ancienne politique écono- >5 mique coloniale et son régime fiscal qui avaient été l'objet de D critiques acerbes.
» Dans tm esprit évidemment très libéi-al, sa princi])ale preoccu- » pation fut d'établir un régime économique diamétralemeut opposé » et d'ouvrir indistinctement à tous les éléments européens qui se » présenteraient, quels qit'ils fussent, l'accès de tous les territoires » de la colonie, fermés pour la plupart et jusqu'alors à l'initiative » privée. Il ne pensa pas qu'en même temps qu'il accordait cette » liberté commerciale absolue, ne visant uniquement que l'achat » des produits spontanés de la colonie, il devait la réglementer, la
» ooiilrolcr e( imposer à (oiis ceux qui en Ix'iiéliriniciil, l' oblùjntiou » (le l'aider à faire iiailre d'aiilres richesses.
» (domine nous l'aNdiis dil, la valeur des exporlalions de la )) colonie ('lail hieii siipérieiii'e, lors de la reprise, à celle des inipor- » talions. De là, sans doute, cette croyance crronéi^ du nouveau » (lonvci'ncmeni de |)enser (ju'il on serait toujoiu's ainsi et que les » l'iclicsses naturelles de notre colonie ('laieid nitdliples et inépui- » sables. Si cela peut èlre vrai |)our li; sous-sol des territoires sud » du (^ongo où des gisements considi'i'ahles de minerais divers ont » été reconnus et coinmiMicent à elre ex|)loités, il n'en est pas de » même des productions du sol, (pu ont form(i jus(ju'à pi'esent les » principales bases ^les exportations et (pii ne conq)ortent que » quelques prodm'ts d'essences spontanées.
» Cette nouvelle politique (''Cononii(pic ('puise |)lus encore la » colonie tpie l'ancien r(''gime. Elle livre ses richesses au premier » venu, sans en tirer le moindre profil pour ses poi)ulalions, sans » rien cr(''er, sans l'ien (ensemencer, sans rien enseigner.
» Le Gouvernement (pii l'a inslaur(''(\ issu cependant d'un peuple » civilisé chez le((uel la vie <''Conomi(|ue intense a d(''veloppé les idcîes » g<''n(h'euses et (ilevtîes dont nous venons de j)arler, ne s'aperçoit » pas (|ue la politique coloniale, telle (pi'il la pratiipie, est incom- » patible avec les sentiments du peuple belge et certainement » contraire à ses propres aspii'ations, car au lieu de chercher à » (^'jnanciper les populations indigènes |»ar le travail, elle ne fait que » les asservir de plus en |)lus.
» Ce chapitre et les suivants montreront à nos lecteurs le bien » Ibndé de ce qui précède et combien le Gouvernement colonial » belge fait fausse route. Ils indiqueront à ce dernier, conjointement » avec les clia|)itres précédents, une voie meilleui'e à suivre et les » dangers «pi'un régime semblable au sien peut amener dans une » colonie de domination comme le Congo belge, où le commerce » sort à peine de l'eid'ance — c'est-à-dire de la voie du « !roc » — » et où la vie économique est |)res(jue nidie.
» Si le Gouvernement belge n'a pas en vue un enseignement » pratique ayant pour objectif d'amen(M' les po|»ulalions primitives » congolaises à travailler à leur profit, — travail et ressources (jui » amèneront progressivement le, développement économi(pie désiré » — s'il continue à laisser les richesses naturelles de la colonie » livrées au pillage sous le prétexte de rétablissement d'un régime
« |irt''leii(irimeiil l'iiitlihiire, mais en nkdifé uniquement en vue de » suhrenir aux dc2)enscs de son depnrtement colonial, sa |)olilique » ne conduira qu'à des désillusions, à des tléboires, à la ruine de » la l'olonie et à l'asservissement du peuple noii-.
» Connue tous les auli'es (lOiivernenients eivilisi'S, le (iouveme- « ment belge, n'ayant aucune expérience coloinale^ devait faire « écoh.U faut esj)érer qu'il le reconnaîtra à temps et qu'il modifiera n conqtlètement sa politi(iue économique.
» Pour bien comprendre la situation actuelle du Congo belge à ce » point de vue, il est nécessaire de jeter un cou|) d'u'il en ari-ière. »
Après cet avant-propos, l'auteur étudie la politique économique de l'ancien Etat indépendant du Congo et fait l'historique de la situation commerciale, sous les régimes antérieurs à la reprise du (^iongo par la Belgique, tant dans le Bas-Congo (|ue dans le Haut- (>)ngo. De cette étude, il résulte un point capital, c'est ({ue l'Élat indéfiendant du Congo n'a pu vivre et se développer qu'en faisant face à ses dépenses, au moyen de (pielques emprunts et surtout par l'inqu'^t en nature, au(|uel il a soumis, au besoin i)ar la force, l'infligène habitant son domaine. Tous les prol)lèmes coloniaux et humanitaires ont été écartés, devant la nécessité impérieuse de bouclei' le budget, (]ui était son seul et unique but, en dehors duquel rien n'existait. Il voulait vivre et grâce à cet inq)ot il a vécu, mais ce système a été condamné, comme aussi le système des grandes concessions, qui lui a pi'ocui-é des receltes très importantes, mais qui, lui aussi a dû disparaître sous la pression de l'opinion publique.
De plus, dans la région du Kasaï, qui avait é-lé laissée, dui'ant la période (h) l'impôt en nature, à la disposition des sociétés, l'État intervint pom* créer, à la demande d'un certain nombre de sociétés qui s'y étaient fait une telle conciu'rence qu'elles couraient à la ruine, un Syndicat du Kasaï, auquel il rései'va exclusivement le commerce de cette région et dans le(|uel il s'attribua la moitié des bénéfices. Ce syndicat donna ensuite naissance à la Com])agnie du Kasaï.
yi. De!coiimiune fait remarquer (]u'à pai'tir de 1898, les res-
sources de l'État dépassaient alors les dépenses et qu'il aurait pu examiner la possibilité d'un régime économique plus large, mais il ne l'a ))as voulu.
Après la reprise du Congo, ce qui s'était passé avant la formation de la Compagnie du Kasaï se reproduisit; les sociétés, les nouvelles surtout, se firent dans tout le Haut-Congo une concurrence elîrénée, débauchèrent les agents des anciennes sociétés et firent monter dans de fortes projiortions le prix d'achat des produits. Une- réaction se produisit enfin, qui fut encore précipitée par la crise du caoutchouc survenue en 1913.
L'auteur s'étend longuement sur les agissements de l'administration coloniale à l'égard de la Compagnie du Kasaï. La colonie se retirant de-la société, estima elle-même son avoir à 22 millions et exigea la somme de 11 millions pour sa part. La compagnie, à cause des moyens de pression mis en œuvre, dut s'exécuter et créer dans ce but 6 millions d'obligations. M. Delcommune estime qu'en agissant ainsi, le Département colonial ne se comportait pas en Gouvernement avisé, soucieux des capitaux de ces sociétés coloniales, dont il devait, pour Vurenir mfme de la colonie, sauvegarder les intérêts.
En agissant comme il l'a fait, le Gouvernement colonial avait le même but que l'État indépendant du Congo, boucler son hudget. Il se trouvait lié par une déclaration du Gouvernement faite aux Chambres lors de la discussion de la reprise du Congo par la Belgique.
Cette déclaration peut se résumer par cette phrase lapidaire : « Notre future colonie n'aura pas besoin de l'appui financier de la métroj)ole. » Cette affirmation, que M. Delcommune qualifie de « patriotique mensonge », a eu une répercussion funeste sur la politique économique coloniale et jusqu'ici on n'a pas eu le courage de revenir sur cette déclaration et de dire la vérité au pays. Il a donc fallu par tous les moyens possibles chercher des ressources. Nous avons ditj dans le chapitre précédent, les mauvais conseils donnés aux noirs lors de la reprise. Pour tâcher de procurer aux indigènes le plus de monnaie possible, on accorda aux nouvelles sociétés de nombreux emplacements de comptoirs sans veiller à ce qu'ils n'aillent pas empiéter sur le terrHoire de comptoirs déjà établis. Il en résulta naturellement que ces établissements voisins se firent concurrence, au détriment de leur chiffre d'afïtiires respectif.
Mais ce (jui fut le plus regnidable e( le plus l'uiieste, c'est que l'on se mil à favoriser d'une façon iii(|uiélante el partiale les petits traitants, indigènes, dit le ministre, 7ion indigènes et étrangers, dit M. Delcommune, puisqu'ils sont Portugais, Espagnols, Indous, Grecs, Arabes, Angolais, Sénégalais ou appartiennent à d'autres nationalités étrangères à la colonie. On leur facilita l'accès de tous les affluents du Congo, au moyen des vapeurs de l'Etat, et une concurrence efïrénée prit naissance pour les produits ridies, ivoire et caoutchouc, les pi'odnits pauvres ou trop encombrants comme le copal, n'intéressant pas encore les petits traitants.
On paya à l'indigène l'ivoire jusque 20 francs le kilo et le caoutchouc jusque 4 et 5 francs. On fit des crédits inconsidérés aussi bien aux petits traitants (|u'aux indigènes et l'on finit j)ar avancer aux plus débrouillards d'entre eux des sonmies considérables en espèces el en marciiandises. Souvent ces noirs revenaient avec la contre-valeui- en caoutchouc, mais parfois aussi ils ne revenaient pas. L'indigène vendait à ces petits trafiquants qui, à cause de leur peu de frais généraux, pouvaient |)ayer 25 à oO °/„ plus cher que le grand commerce, mais n'avait plus aucim contact avec le blanc.
La hausse commercùde trop ahsolue, érigée ainsi en système et t|ui avait permis d'achetei- le caoutchouc à 4 et 5 francs le kilo en 1912 et 1913, for(;a le Gouvernement en 1913 à prendre des mesures de contrôle sur la qualité du caoutchouc (jue l'indigène falsifiait de plus en plus. Il n'en est |)as moins résulté une sérieuse diminution de production en 1914 et 1915.
Néanmoins les autorités locales ne cessent de j)reter leur appui aux petits traitants non indigènes. M. Delcommune a dressé des tableaux, avec chilTres à l'appui, des dépenses incombant aux sociétés et aux petits traitants et des sommes que respectivement ils versent à l'indigène et à la colonie. Ils sont des plus suggestifs et nous en donnons ci-dessous les résultats.
Alors que l'établissement, la direction et l'entretien d'une factorerie d'achat coûte 2o,000 francs par an, le petit traitant, moyennant une licence de 250 francs par an, peut se livrer au commerce des produits africains. M. Delcommune explique, d'une manière saisissante, la façon de |)rocéder des petits traitants non indigènes, pour entrer en relation commerciale avec les populations et montre, chiffres à l'appui, que son jiremier voyage de recon-
naissaïu-e dans une région, lui vaut un liénélice d'environ 1 ,000 IV. Des voyages subséquents soni, alors entrepris, d'autres petits traitants s'en mêlent, pénétrant toujours plus avant dans le pays et finalement, ils font ainsi la rafle des produits riches, ivoire, et caoutchouc, sans laisser de leur passage autre chose qu^m peu 2)lus d'argent entre les mains des indigènes.
Que peut faire, dans ces conditions une factorerie coloniale, devant l'avalanche de ces petits traitants, qui augmente continuelIcT ment? Elle doit acheter près de 8 tonnes de caoutchouc annuellement, avant de voir sonner Vère des bénéfices. Elle ne peut le faire, les petits traitants ayant pres(|ue tout raflé, et l'indigène n'augmentant guère sa production. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que beaucou|) de comptoirs doivent être fermés, «« grand dam des capitaux belges.
Le ministre, dans ses déclarations à la Chambre en mars 1914, se f('licite de plus en plus-de l'aide qu'il accorde aux petits limitants, qui se plient mieux aux conditions du commerce actuel et il demande que les institutions de crédit les soutiennent de plus en plus. 11 estime aussi que si les grandes sociétés ne peuvent lutter avec eux, c'est à cause de leurs frais généraux qui sont trop élevés et qu'elles doivent réduire.
L'auteur met à néant cette dernière allirmalion en indiquant, chiUres à ra|)pui, les h'ais généi'aux d'une société qu'il prend comme exemple, et demande (pi'on lui isidique, là où ils pourraient être réduits. Il montre que la partie la plus im|)ortante de ces frais provient du traitement et de l'entretien du personnel européen, compos('' presque exclusivement de Belges. Xaturellement on se gai'dei'a bien de lui réj)ondre et pour cause.
(Comparant ensuite les sommes versées aux indigènes et à la colonie jtar une société comportant 47 comptoirs et par douze petits ti'aitants non indigènes, aclK.'taut la même (|uantité de caoutchouc par exemple, il fait voir (|ue la diUérence en faveur (\<is socii'tés est de [v. 103, i4J). 19 pour les sommes versées à l'indigène.
On ne [)eul donc mettre en parallèle les avantages qu'apporte aux indigènes, l'établissement de comptoirs commerciaux d'une société sérieuse avec ce (jue jieuvent laisser à ces mêmes populations, hpassage et le séjour temporaire des petits traitants non indigènes.
En dehors de cela, les sociétés |)euvent mettre à la disposition des populations qui les environnent les produits d'Europe à bien meil-
leur compte (|ii(3 les |)('li(s tr;ii(;mls, qui no les recoivcnl (|uc de secotule main, alors qu'elles les recoivcnl direclenienl des ral)ri(|ues, sans aucun intermédiaire. Knfin, elles peuvent prèler une aide ellicace auN centres et postes éducateurs et conseiller ci dirii^^er ces po|)ula!ions pi'imilives, landis (|ue les |)etits traitants, dont la plupai'l soni (riiiic moralité plus (|ue douteuse et peuvent étr(.', en gt'uéral, considéi'és comme indésiral)les, n'exercent (ju'une iiilUieiice civilisatrice |)lut(')t funeste et ne laissent d'aulres traces de leui- passage qu'un peu jilus de numéraire aux vendeurs d'ivoii"e el de caoutchouc, (oui en ruinant h; commerce du comptoir établi à demeiu'e.
Leur action est donc, sous Ions les rapports, des plus néfaste, et on ne peut, me semble-t-il, mieux la comparer qu'à celle qu'ont exei'cée à travers nos campagnes belges, durant la guerre, les délégués des accaj)areurs et allameurs, grands pourvoyeurs de renn(!mi, et qui ont nui dans de si grandes proportions à l'alimentation de la |)opulation cl on! cré('' la vie clièi'e, dont nous soutirons encore si fort aujoin-d'liui.
Jusqu'ici les petils traitants n'ont opéré (pie dans les régions facilement accessibles, mais, si l'on conlinue à les protéger, ils en\aliiront le Kasaï, l'OnelN', l'Ituri et la Province-Orientale. Des renseignements obtenus par l'aulenr, il résulte qu'en septembre 1918 1a direction d'Afrique de la Compagnie du Kasaï se plaignait olliciellement de la concurrence néfaste des petits traitants non indigènes dans le bassin de ce tleuve.
L'auteur soutient que m Von compare le régime actuel avec le régime ancien, on est forcé de reconnaître que si la forme a changé, le htit poursuivi, c' est-à-dire V augmentation immédiate des recettes hudgétaires par îj,' imp>ôt indigène, est toujours le même, il y a une dilTérence toutefois : l'ancien régime forçait à replanter el le nouveau ne |)rend aucune mesure conservatrice pour les produits de son domaine; il est donc |)lus défavoi-able aux Indigènes (|ue l'ancien régime tant vilipendi'.
A la tin de son ouvrage, en examinant les changements survenus dans la colonie de 1914 à fin 1918, l'auteur signale qu'au /point de vue de la concurrence désastreuse faite au grand commerce par les petits traitants, la situation a empiré gravement et a été ly cause de la fermeture de nombreux comptoirs.
Il y a lieu d'insister aussi sur ce point capital |)0ur le tlé\eloppemenl du commerce de la colonie el l'amélioration des conditions
d'existoncc des indigènes que seuls les com|)loii'S commerciaux sont à même d'aclieter les produits pauvres. que les populations seront amen(''es à récolter el, espérons-le, dit l'auteur, à cultiver.
Mémo s'il arrivait, comme cela se pi'oduit déjà actuellement, que ces j)elils Irafiijuanls pussent être en mesure d'acheter aussi des produits pauvi-es par rétablissement de factoreries à demeure, ils continueront à être préjudiciables aux populations indigènes. Ils ne peuvent, en elîet, vendre à ces tiernières les marchandises manufacturées d'Europe qui leur sont si nécessaires qu'à un prix supéi'ieur d'au moins 25 "/« à celui des comptoirs commerciaux des grandes sociéli'is coloniales, puisque ces petits traitants ne peuvent les recevoir que de seconde main. Il en résultera que les besoins des habitants de notre colonie ne pourront s'accroitre que très lentement, alors que leur dévelopj)ement est le levier le plus favorable à leur émiancipation progressive.
Mais cette situation, qui s'aggrave de jour en jour, est voulue par le gouvernement colonial, parce qu'il peut frapper les j)oj)ulations d'un impôt de capitalion de j)lus en plus gi-and, suivant la progression de leurs ressources en numéraire (|ue leur apportent leurs relations commerciales avec les petits traitants. .Comme nous l'avons déjà dit, ceux-ci, vu leur peu de fi'ais généraux, peuvent payer plus cher ([ue le grand commerce, mais au (h'triment des populations.
Favoriser les |)e(ils traitants est donc aller à l'encontre de l'intérêt bien compris de la colonie et de ses habitants.
Enfin, il ne faut pas oublier que les |)roduils africains ont de longs trans|)orts à subir par eau, par fer et par-mer avant d'arriver aux ports de vente, et qu'exagérer les prix d'achat aux producteurs n'est pas possible si l'on ne veut pas arrêter un jour l'exportation de ces,|)roduits.
L'auteur propose donc, |)Our refréner cette grare nuisance des petits traitants non indigènes, de jû'endi'e d' urgence des mesures de protection en faveur des ])roduits du domaine :
1" En taxant le petit traitant d'un droit de patente annuel au profit de la colonie, égal aux frais que représente l'installation à demeure cVun comptoir commercial, pour chaque zone d'influence égale à celle de ce comptoir.
Oh
'i° De défendre purement el simplement le commerce de l'ivoii'e,
caoulchouc, copal el aulres produits domaniaux au petit traitant non inditri'ne ne disposant pas de eapKaux sufïisants pour fonder, en dehoi's des centres, un nombre déterminé de comptoirs dans des conditions également déterminées et de réserver exclusivement ces transactions aux sociétés commerciales (|ui peuvent ériger ces comptoirs.
L'auteur étudie ensuite, d'une façon fort intéressante, les richesses naturelles et spontanées congolaises, leur valeur, leur imj)ortance et leur durée. Cette partie vaut la peine d'être reproduite complètement:
« La situation commerciale des sociétés coloniales s'étant com- » plètement modifiée depuis la reprise du Congo, aucune cause » n'existe plus qui puisse empêcher l'examen public de cette » question capitale.
» Il est nécessaire, nous semble-l-il, que la lumière soit faite, » une fois pour toutes, sur cette question si importante et que le » peuple belge sache enfin à quoi s'en tenir sur la réalité des » richesses naturelles de sa coliwîie, — en dehors des gisements » miniers, — afin qu'il puisse en apprécier la valeur et juger lui- » même de ce qu'il peut en escompter maintenant et dans l'avenir. • » Le plus riche produit nature! de notre colonie est l'ivoire. » Viennent ensuite, comme produits spontanés et suivant leur valeur^ » le caoulchouc sylvestre, puis le copal, l'huile de palme et les » amandes de palme.
» Quelle peut être l'augmentation éventuelle de la puissance de » production de ces diU'érents produits pendant les années à venir, » par conséquent, leur importance tant actuelle que future et la » durée de leur exploitation?
» Commençons |)ar les produits les plus riches, tout en formulant » les bases sur lesquelles reposent les données qui suivent :
» Ivoire. — De 1893 à 1912, c'est-à-dire pendant une période » de vMigl ans, la totalité des exportations de ce produit a été de » 4,498,825 kilos, soit une moyenne annuelle de 224,940 kilos.
» La plus forte production a été de 292,232 kilos en 1895 et la » plus faible de 166,948 kilos en 1914. (Voir plus loin État des » exportations.)
» Si nous consultons les catalogues de vente d'ivoire sur le mar- » ché d'Anvers, des années 1910 et 1913, nous constatons que dan^
» les ari'ivnges do loute |)i*ovpn;nu'e, don! lu Irès liraiido iiinjorité » ;ij)|)iirlienl à l'Arriqiie, il ;i ('l(' vendu :
» h]n 1910, un eusemlile de 34,979 poinics et
» eseravelles d'un poids lotid de 289,606 kilos
» \in 1913, un ensemble de 46,92r) pointes et
» eseravelles d'un poids lolid de 412,840 »
» i'e|ii'ésenlan[ une moyenne générale de 8.500 kilos par défense.
» Tout éléphant possédant deux défenses ou pointes d'ivoire, on
» peut donc afiirmer (ju'il meurt ou que l'on tue en moyenne et
» annuellement, 224,940 kilos: 17 kilos, soit plus de treize mille
« de ces animaux, dans noire colonie.
» Ces grandes destructions annuelles doivent forcément diminuer
« le nombre de ces énormes pachydermes dont la croissance, comme
» on le sait, est fort lente, i'ersonne ne pourrait évaluer la quantité
» d'éléphants existant sur l'inmiense territoire du Congo belge.
» Nous en avons vu un peu partoid, du nord au sud, de l'esl
» à l'ouest, mais on parcourt souvent des centaines de kilomètres
» sans rencontrer même de passées.
» Quoi qu'il en soit, si le plus fort chillre des expoi'tations
» annuelles de noire colonie r)'a pas atteint 300,000 kilos, repn''-
» sentant au maximum, à 30 francs le kilo, une.valeur de 9 millions
» de francs pendant les plus fructueuses aimées de razzias d'ivoire,
» et alors que les indigènes en possédaient ties réserves considé-
» râbles, on peut affirmer (|ue le commerce de ce riche produit,
» s'il peut se niaintenir pendant un nombre d'années assez long,
« n'augmentera pas el (|u'il est appelé, au contraire, à diminuer
» d'imporlance de plus en [dus.
» Caoutchouc. — Le maximum de la production de ce produit
» a été atteint en 1901 et s'est élevé à 6,022,733 kilos, grâce à
» l'impôt en nature, rendu obligatoire pai- l'^lat indépendant du
» Congo. Cette production marque le summum^ en quantité, que
» poiu'ra jamais atteindre le caoutchouc sylvestre par le commerce
» librC; (|ue celui-ci soit conirôlé, réglementé ou non. Du reste,
» depuis 1901, les quantités récoltées par les indigènes ont con-
» stamment diminué et, en 1912, elles ne représentaient qu'un
» peu plus de la moitié de ce maximiun, c'est-à-dire environ
» 8,500,000 kilos, (rime \;iUMir;icln('lle;i|)|)roxiiii;ili\c do 17 millions.
» La prodiiolioii du caoïilclioiic sylvesli'c do noire colonie doit « diniimiei' constamment. l'Iinhilal ordinaire des essences — prin- » cipalcnienl de la liane Landolpliia — (|ui le fournissent s'appati- » vrissnnl de plus en plus. La cause princi|)ale en est que l'indigène » coupe ou saigne à fond la liane, c'esl-à-dire qu'il la détruit, mais » n'en replante jamais et (|u'il faut un nombi'e relativement consi- » dérable d'années avani que les jets de la liane, ainsi sectionnée, » s'ils se développent, soient sudisamment grands poiu' produire » le précieux latex.
» Passons maintenant aux j)roduits spontanés plus |)auvres.
» Nous n'exaliiinerons ici que le copal, l'huilti et les amandes de » palme, qui forment, jiour le momenl^ en dehors du caoutchouc et » de l'ivoire, les seuls produits importants d'exportation de notre » colonie. "
» Plusieurs autres produits spontanés, tels que rotins ou rotangs, » fibres textiles diverses, cire végétale, café, poivre de cubébe, noix » de kola, kapock ou coton sauvage provenant du Bombax, une » grande diversité d'espèces de fruits et graines oléagineux, les » noix de koli donnant un simili-beurre de cacao, etc., etc., existent )' au Congo en (juanlités variables et ne font pas encore ])arlie des » exportations, mais pourront en être rapidement l'objet si le Gou- » vernement colonial sait les mettre à la portée du commercé. ïoute- » fois, l'importance actuelle de ces divers produits spontanés, dont la « plupart pourraient être considérablement développés par l'agricul- » lure indigène, ne dépassera pas i à 5 millions annuellement.
» Les bois de construction et d'ébénislerie sont très répandus » dans les forêts africaines, mais les |)rix de vente sur les marchés » d'Europe, à part le bois de santal, sont en général très peu rému- » nérateurs.
» Ainsi, d'après les mercui'iales des marchés de l)ois du Havre » et de Marseille, les prix moyens de quelques-uns d'entre eux, de » |)rovenances diverses, ont été en avril 1914 :
Acajou de 113 à *27o francs la tonne.
Ebène de 200 à 435 » «
Palissandre .... de 100 à 120 » »
Okouné de 70 à 90 » »
Santal divers .... de9o0àl,375 « »
» Celle dernière qualité (santal), existant dans le Haut-Congo,
» pourra peut-être faire plus lard l'objet d'une exploitation fruc-
» tueuse, niais les autres bois de construction el d'ébénislerie de
» celte provenance seront, dans l'avenir el de préférence, d'après
» nous, employés sur place, les frais de manutention el de Iransporl
» dans le haut fleuve étant trop élevés pour permettre l'exportation
» vers l'Europe. Certaines |)lantes tinctoriales existent également,
» tel le recouyer, dont les graines grises, arrivées à maturité,
» s'écrasent sous les doigts en un beau rouge orangé et servent à
» confectionner la matière colorante employée anciennement en
» Europe, connue sous le nom de « rocou » ; d'autres arbustes
» croissent le long de presque toutes les rives des fleuves africains
» en buissons abondants et la décoction de leurs feuilles et de^
» l'écorce de leurs branches^ teint en noir indélébile toute étofte,
» européenne ou indigène, soumise à son action. Ces diverses tein-
» lures et d'autres ne pourront toutefois, croyons-nous, être utilisées
» que par l'industrie indigène. L'orseille, espèce de lichen, est
» assez abondant dans les forêts afi'icaines, mais n'est plus employé
» en Europe comme matière tinctoriale. Il y a aussi quantité de
» plantes médicinales.
» On trouvera encore, el bien certainement, d'autres plantes ou
» produits spontanés, intéressants, mais pour ceux-ci comme pour
» les précédents, leur exploitation ne sera jamais importante tant
» que leur culture n'aura pas élé reconnue possible en assurant
» ainsi un plus grand déveIo}»pement à leur production natui^elle.
» Bornons donc notre examen aux principaux produits pauvres
» actuellement expoi'tés du Congo belge et provenant d'essences
» spontanées, c'est-à-dire le copal, l'huile el les amandes de palme.
» Possède-t-on des bases bien ('-tablies pour déterminer actuel le-
» ment les quantités de chacun de ces produits existant dans le
» Haut-Congo?
» Copal. — En ce (jui concerne le copal, les terres basses ou
» marécageuses, qui constituent généralement l'habitat des copa-
» tiers, étant très nombreuses dans la cuvette du Congo, ne sont
» pas encore bien déterminées, le nombre existant de ces arbres
» très répandus est dilïicile à apprécier et leur production annuelle
» n'est pas connue et doit être variable. Ce produit peut augmenter
» progressivement et même considérablement, mais il faut prévoir
» en même leni|)s iiiio diininulioii d.tns les prix de venle sur les » marchés eiu'ojx'ens, diininiilioii qui a aKeiiit^ eu 1914, plus du » tiers des prix de 1908 e(, par conséquent, une diminution pro- » portioiiuellement égale dans les prix d'achat aux indigènes. C'est » poiir(|uoi nous plaçons le eopal parmi les produits pauvres.
» Aucune base sérieuse ne peut donc être prise (juant à la durée » de l'exploitation du copal, dont l'augmentation est quasi impos- » sible à fixer quoique les (juantités existantes soient importantes, » pouvant faire augurer une exportation quintuple de l'exportation » actuelle — 4,000 lonncs — et représentant ainsi j)lus ou moins » 20,000 tonnes d'une valeur approximative de 10 à 15 millions » de francs.
» Le cas n'est pas le même pour Vlmile et les amandes de palme.
» Les quantités exportées actuellement appartiennent au Bas- » Congo où elles resteront sans doute les mêmes puisqu'elles ne » varient guère depuis vingt ans et que l'on ne fait rien pour les « augmenter. Pendant une période aussi longue, c'est-à-dire depuis » 1893 à 1912, la moyenne annuelle en huile de palme a été de » 1,700,000 kilos représentant environ 1,200,000 francs et en » amandes de palme 5,073,000 kilos d'une valeur de 2,500,000 fr. » environ.
» Dans le Haut-Congo, au contraire, l'exploitation commerciale » de ces deux produits, surtout des amandes de palme, pourra » devenii' très considérable.
» Huile de palme. — Nous ne pensons pas que, d'ici long-
» temps, le commerce européen puisse acheter aux indigènes du
» Haut-Congo de grandes quantités' d'huile de palme. Diverses
» causes seront, pendant bien des années encore, des entraves à un
» développement considérable de ce produit vers l'exportation.
« Les principales sont les suivantes : fabrication actuellement limitée
» aux besoins des populations; prix relativement élevé sur place de
» ce produit alimentaire, payé parfois plus cher qu'en Europe, sur
» les marchés indigènes dans les contrées peu riches en palmiers
» élaïs; difficultés qu'il présente pour l'emballage et le transport,
» quoique ces dernières puissent diminuer et être réduites au
» minimum possible si les exportations atteignent un chifïre très
» élevé. Nous inclinons, au contraire, à croire que le commerce
» intérieur de la colonie trouvera, dans cet aliment si apprécié par
» l'indigène, nialière à des Iransnclions miiKipIes qui peuvent » devenir excessivement importantes.
» Si, pour les raisons que nous venons d'exposer, nous ne tenons » pas compte des cxporiations cVJiuiîe de palme du Haut-Congo, » ce produit nous ofï're cependant une base sur laquelle nous pou- » vous nous appuyer pour drmonlrer l'importance que peut atteindre, » en très 2)eu de temps, l'exportalion des amandes {l(^ palme, ces » deux produits provenant du même fruit.
» Cette base repose sur l'évaluation de la consommation de cette » huile par les |)opulalions des régior)s du Haut-Congo, où le palmiei* >•> élais existe, dans presque tous les (erriloii'es, en quantité variable. » Le commerce intérieur de celte huile étant répandu un peu par- » tout et les contrées les plus favorisées alimentant une partie de » celles (jui le sont moins, on peut représenter la consommation » totale de cet aliment indigène en attribuant à chaque habitant une » absor])tion minimum de 1 kilo ou 1 litre par mois, disons 10 kilos » pai' an. Sur une poj)ulation de 5 millions que nous avons fixée » |tour toute la partie de notre colonie en delà de Stanley-Pool, on » peut donc estimer à un minimum de 50,000 tonnes la quantité » d'huile de palme fraîche ou conservée que consomment les habi- )) tanis de ces territoires pour leurs besoins propres,
» Ces besoins sont vai'iés.
» L'indigène emploie géni'ralemenl pour ses préparations culi- » naires le fruit frais du palmier, qu'il cuit dans l'eau, pi'e ensuite, » en extrait l'huile et la mélange à ses aliments pendant la cuisson. » Il aime aussi à chaulTer sur des braises, ces fruits. /Va J5, qu'il », épluche tout chauds et dont il mastique la pulpe qu'il rejette » ensuite, ainsi que le noyau qu'il abandonne généralement. La plus » grande partie de l'huile fabriquée dans les régions riches en » palmiers est destinée aux grands marchés intérieurs ou est conser- » vée dans les cases, dans de vastes poteries, comme provisions. » L'indigène s'en sert aussi pour la toilette de sa chevelure et il s'en » frictionne souvent tous les membres. Il en assouplit ainsi la peau, » exposée fréquemment aux intempéries de l'air, aux ardeurs du » soleil et qui, sans celte précaution, se craquellerait et deviendrait » rugueuse ou squameuse.
» La quantité présumée de 10 kilos par an est donc loin d'être » exagérée, et si la totalité des 5 millions d'habitants ne la con- » somme |)as, |)arce que l'huile de palme n'existe pas partout, il
» est c<M'taiii que la |iai'li(' de. la |)()|)iilali()ii la plus favorisée à ce » point «le vue, doit, en eousomtucr da\anlage. La moyenne que » nous adoptons est donc on ne peut plus raisonnalile, mais il va de » soi (|ue si la population indigène est plus dense que le cliifïre que » nous avons pris comme base, la (|uaiililé de 50,000 tonnes d'Iiiiile » doit èlre auiinicnh'e |)roporli<)tii)ellement.
» Amandes de palme. — Le fruit d\\ palmier élais est produit » en gr'appes rigides dont l(^ nomltre est variable et qui viennent à » maturité généralement les unes après les autres. Il est enclavé » dans les alvéoles d'un régime ('pineux i-elenu lui-même à la cou- » ronne du palmier par un segment |)arfois gros comme le bras. » L'indigène sectioimc celui-ci au moment tie la r(''C()lle et le r(''ginie » tombe sur le sol. Le jjoids bi'ut de ce régime varie entre 5 et » 15 kilos. Lorsque le fi'uit est mûr, il se détache facilement de son » alvéole et revêt une jolie teinte, où le noir, le jaune et le rouge se » tondent. La pulpe de ce fi'uit est librcuse, d'épaisseur variable, . » foi'tement imprégnée d'Iiiiile dorée et recouvre une noix très dure, » dont la coquille, é[)aisse pai'tbis d'im demi-cenlimèlre, contient » une amande, apj)el(''e amande de palme, noix |»almiste ou coco- 9 notle. Sauf les cas de famine ou de disette, cette amande, (jui est » oléagineuse et également très tlure, de couleur brune ou noirâtre, » est peu appréciée de l'indigène qui ne la consonnne que rarement. » La quantité d'amandes produite par un palmiei'cst toujours plus » grande que celle de l'huile (ju'il |)eut fouwiir; leur poids est » souvent double et parfois triple de celui de ce dernier produit.
» Il résulte de ce qui précède que si les indigènes consomment » 50,000 tonnes d'huile de palme annuellement, ils rejettent ou dé- » laissent, |)endant la même ann(''e, 100 à 150,000 tonnes d'amandes » de palme dont le commerce européen pourra bénélicier.
» D'autre |)art, comme nous venons de l'exposeï', ces amandes » élant renfernK'es dans des coquilles très dures, il est presque » certain (jue ces tiernières, jetées en tas lors de la préparation des » aliments ou de la fabrication de l'huile, ont pu se conserver » assez longten>|)s — au moins un an — et qu'on peut estimer la^ » (juantité de ces amandes existant actuellement dans le Haut- » Congo, à un chiirrc non inférieur à 300,000 tonnes.
» En réalité donc, et dans les circonstances ordinaires, le com- » merce peut escomj)ter pouvoir acheter, dans le Haut-Congo,
» annuellement et continuellement un minimum de 100 à
» 450,000 tonnes cVamandes de palme, mais pour ce faire, il faut
» que les comptoirs commerciaux existants puissent continuer à
» subsister, à se multiplier et (|ue de nombreux marchés indigènes
» soient établis, parce (jue tous ces produits sont très disséminés.
>) Et c'est tout, il n'y a pas actuellement d'autre produit.
» L'énumération qui précède étonnera sans doute beaucoup
» de nos compatriotes et, |)eut-étre, même la plupart de nos colo-
» niîHix. D'aucuns, optimistes par nature, se figurent un Congo aux
» richesses intarissables autant que variées; d'autres, pessimistes
» par tempérament, prétendent (jue les beaux jours qui distin-
» guèrent jadis la période de l'Etat indépendant, au point de vue
» de la valeur de la production du Congo, ne se produiront plus,
» depuis (|u'a eu lieu la crise sur les caoutchoucs.
» Les uns comme les autres sont dans l'erreur.
» La pers|)ective de l'exploitation future de l'ensemble des
» produits dont nous venons de montrer l'existence, représentant
» par an un nombre de millions déjà resj)ectable que chacun peut
» évaluer et |)Ouvant atteindre rapidement plus du double de la
» valeur la plus élevée des exportations du temps de l'Etat indé-
» pendant, n'est-elle pas encourageante, même pour les pessimistes,
» si l'on considère qu'il ne s'agit ici que de richesses naturelles
» ou spontanées du sol en produits riches ou pauvres et (jue
» V agriculture indigène n'y joue encore aucun rôle?
» Ce rôle peut devenir excessivement considérable, comme on le
» verra au chapitre Agriculture indigène, mais pour ce faire, il est
» nécessaire, indispensable, que le mouvement agricole s'amorce
» f^t se développe ensuite constamment, si le Gouvernement belge
» veut voir prospérer, de plus en plus, notre colonie. En effet, si
» l'on peut — en tenant compte d'une po|)ulation indigène plus
» dense (jue le minimum (jue nous avons j)ris comme exemple dans
« cette étude — évaluer la valeur àe)> produits naturels et spontanés
» de notre colonie, ({ui pourraient être exportés annuellement,
» entre 150 et 200 millions de francs, prix d'Europe — si toutefois
« les prix de vente restent ce qu'ils sont — il ne faut pas perdre
» (le vue que ce dernier chitTre constitue un maximum qui
« pourrait être difficilement dépassé, puisque les (juantités
» existantes sont forcément appelées, les unes, celles qui se rap-
» portent aux produits riches, à diminuer, les autres, à. rester
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»■ slalionn;iii'es ou à ir;iui;inenlej' (|iie chiiis de (rès faibles propor- » lions. D'autre pari, celle eslimalion (Te valeur reposaiil, en sa 1res » gi'ande parlie — les sepl huiliènies de sa tolalilé — sui' l'exploi- » lalion de produits pauvres, le Gouyernement colonial ne doil pas » — ainsi (pie nous le démontrons au cha|)ilre XI, Des inovens » financiers — se leurrer de l'espoir de pouvoir frapper un jour » — sauf dans des cas loul à fait exceptionnels — ces produits de » droits de sortie en faveur du liudgel colonial.
» La conclusion logi(pie (jui se dégage de celle double cousla- » talion, bien difticile à réfuter, est l'affirmalion que, si, dans la » situation présente, le commerce actuel peut se dévelop|»er dans « une mesure même considérable, les exportations de notre colonie, » tout comme les ressources (pi'elles pourraient procurer au budget » colonial, seront toujours, les unes limitées, les autres presque » loujoin's nulles. Il en sera ainsi tant «pie la culture des terres par » les indigènes n'aura pas ouvert à l'aclivité du commerce européen » de nouveaux champs d'exploitation, augmentant les (juanlités » actuelles existantes, et tant ({ue les j)roduits cultivés ne seront » pas de valeur plus grande que celle des produits pauvres spon- » tanés, dont nous venons de faire l'énuméralion.
» Empressons-nous d'ajouter ipie pour amener la réussite de ces » diverses exploilalions de produits pauvres actuels ti de ceux plus » variés et plus riches des cultures indigènes, il est indispensable » qu'une modification radicale se produise dans le régime écono- » mi((ue en vigueur, car elle peut être remlue absolument aléatoire » par la disparition des comptoirs commerciaux des grandes » sociétés coloniales «pii |)euvent seuls mener à bonne fin toutes ces » exploitations.
» Les pelits traitants non-indi(jhnes ne sont pas outillés à cet effet, » à moins (|u'ils ne s'installent à demeure et ne créent des comjjtoirs » commerciaux en nombre aussi important que les grandes sociétés » coloniales, ce qui est fort douteux.
» Même si celte éventualité se produisait, elle serait excessive- » ment nuisible à la colonie tout entière, ainsi qu'on le verra plus » loin dans la subdivision : « Perspectives d'avenir que présente le » régime actuel », et préjudiciable aux intérêts des popidalions » indigènes. »
Pour développer le commerce dans des pro|>ortions sérieuses, il
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taiil donc faire enlrt^preiitlre la ciillure des terres par les indigènes et défendre les sociélés commerciales contre les agissements des petits traitants, qui devraient se borner à faire du petit commerce d'objets divers dans les centres ripostes curoi)éens.
Pour donner une idée de remi)i(''tement continu des petits traitants non indigènes et de ses conséquences funestes, l'auleiu'cite les chiffres suivants extraits du JliiUetin officiel de la colonie :
En 1913 les sociétés connnerciales possédaient, tlisséminés dans le Haut-Congo, SS3 comploirs commerciaux, ûoni 2:^6 en dehors des postes de l'Etat.
En 1910 il n'y avait que 2 petits traitants installés à Sfanleyville.
En 1913 il y avait Kil |)etits traitants installés dans le Haut- Congo possiMJant 237 comj)loirs, dont 48 seulement en deliors des postes de V FAat. II en publie la liste en annexe. Par sa lecture oi> pourra constater l'inlime fiuanlilé de noms à consonnance belge (|u'elle contient. Pour ma pari, j'en ai compté (juatorze cl je suis peut-être au-dessus Je la véi-ih'.
Les petits trailaiits et Iciu's consignataires expoi'laient :
Eu 1910 . . 0.2 "/odecaoulchouc.
En 1913 18.6 'Vu
En 1910 1.7 "/., d'ivoire.
En 1913 36.4 "/o
En 1910 0.1 "/odecopaf.
En 1913 . , S.9-V0 »
Pour l'ivoire, le produit le ])lus riche, la (luanlilé rallée par les jielils traitants en 1913 égale, jiour ainsi dire, celle de tous les comptoirs réunis des sociétés connnei'ciales.
De plus, la proportion des achats des pelits traitants a ])rogressé bien plus que C(^lle du grand commerce, ainsi que le prouve le tableau ci-dessous :
Caoutchouc. Ivoire. Copat.
Grand commerce 1 i.8 "/o 11.4 °/o 2.7 7o
Pelits (railants 18. 9 "/o 34.7 "/o 8.8 7„
Uuant au personnel des sociéb-s, presque exclusivement belge, il devra peu à peu s'elTacer devant les petits traitants, presque tous de nationalité étrangère. Que deviendront alors pour les Belges, se demande l'aiiteiu', les avantages indirects que doil leur ra|)porter la
colonie, ;iinsi que l'ii si l)i('n fiiil \;iloir le Ministre dt^s colonies en niJirs 191 4 y
Imi examinant les perspectives d'avenir que |)résente le régime actuel, l'aiitetn" estime (pK;, si tout l'esle dans l'état actuel, l'ivoire et le caoutchouc sylvestre auront, dans vingt-cinq ans, pour ainsi dire dispai'u. L'importance du coj)aI et de l'amande de palme a été examinée |)lus haut. Quant à l'huile de palme, son commerce send)le devoir passer, dans un nombre d'années (NHerminé, entre les mains de la firme Lever, (|ui, au moyen des petits traitants qu'elle soutiendra et commanditera et à qui elle fournira, au plus bas prix, des marchandises anglaises, pourra pour ainsi dire rallcr toute l'huile de j)alme du Haut-f^ongo.
L'auteur ex|»lique en détail les conséquences funestes qui résulteront de l'état de choses (ju'il critique :
1° Vie économique de notre colonie, presque exclusivement entre les mains des petits traitants, i)resque tous étrangers;
2° La plupai'l des agents coloniaux belges écartés par suite de la disparition des comptoirs des sociétés;
3° Les produits d'cxpoi-tation dirigés sur d'autres ports qu'Anvers ;
4" Les indigènes ù\\ Congo aussi misérables que maintenant. Ils végf'teront de j)lus en |)lus et disparaîtront peu à peu.
Si le Gouvernement le veut, le grand commerce, soutenu comme il devrait l'être, peut faire éviter les trois premiers points cités ci-dessus.
Il dépend aussi du (louvei'nemcnt, i)ar une éducation pratique et bien comprise de l'indigène, d'éviter le dernier.
L'auteur termine ce chapitre si intéressant et si substantiel, en conseillant aux sociétés commerciales de se groupei-, si cela est reconnu indispensable, et d'unii' leurs etïbrts dans un but commun, la défense de leur capitaux, qui s'élèvent à un peu |)lus de 45 millions de francs et ce, en prévision des démarches à faii'e en commun auprès du (louvernement colonial de la métropole, à l'elTet d'obtenir les mesures de protection qu'il pi'éconise.
Il engage aussi ces sociétés à s'entendre entre elles, au sujet du personnel eurojiéen colonial, de façon à ne recruter (jue des agents sobres, séi'ieux et honnêtes et à ne plus réengager des agents qu'une autre société a dû révoquer pour des motifs graves. Chaque société devrait, avant d'engager un agent provenant d'une autre société,
prendre des renseigneiiienls à Ijoiine source, afin d'éviter le retour dans la colonie d'éléments indésirables.
Il voudrait aussi une entente, pour assurer des pensions aux agents, ainsi que des tantièmes dans les bénéfices, de façon à répartir plus équitablement qu'aujourd'hui les avantages matériels, produits par les deux éléments qui constituent la vie économique, le capital et le travail. Il développe ses vues à ce sujet et voudrait voir le Gouvernement se ])réoccuper de cette question.
On ne peut qu'applaudir à ces idées si généreuses et de nature à inciter les meilleurs éléments de notre jeunesse belge à consacrer leur activité aux affaires du Conuo.