‹ Le Congo méconnuChapitre 10 sur 30 · DANS LA REGION BASSE LA RIVIERE 0<;OOUE COULE DES EAUX TRANQUILLES · texte numérisé non relu

DANS LA REGION BASSE LA RIVIERE 0<;OOUE COULE DES EAUX TRANQUILLES

LES BORDS DE l’oGOOUÉ SONT COUVERTS d’uNE ÉPAISSE VÉGÉTATION.

I,e Lonj^'u niécoiuui.

V\. 10, Page KO.

LES ORIGINES DU CONGO FRANÇAIS

devaient servir de postes de ravitaillement pour la station principale qu’il voulait établir sur les bords du Stanley-Pool et qui deviendrait la véritable clé de toute la région centrale.

Déjà, entre Vivi et Issangilha, se trouvent cinq cataractes infranchissables, puis le fleuve redevient navigable jusqu’à Manianga, Mais, au-dessus de ce point, le fleuve est barré par pas moins de vingtquatre cataractes. Lorsqu’enmars 1879 Stanley mit à terre son premier vapeur Ze Royal, qui devait être suivi de V En- Avant, il lui fallut déployer une volonté tenace pour arriver à vaincre les obstacles de toutes I natures qui se présentaient devant lui. Même, dans les biefs placés entre les chutes, la navigation ne se fait que dans des conditions extraordinairement difficiles. Ayant eu à descendre le cours du Congo en 1892, avec deux compagnons, morts depuis, hélas ! le lieutenant de vaisseau Mizon et le commandant Decœur, nous avons gardé de ce voyage une profonde impression, malgré l’habitude que nous avions prise déjà de la navigation dans les ; rapides du haut Oubangui. Le courant impétueux nous entraîne dans une course folle, vertigineuse, dans laquelle les hommes, armés les uns de paj gaies, les autres de perches, essayent d’éviter les ; obstacles ; mais soudain l’embarcation est prise dans un remous, qui la fait valser sur elle-même un nombre incalculable de tours. Puis, tout d’un coup.

la pirogue est rejetée en dehors du tourbillon pour reprendre sa course désordonnée et être reprise bientôt encore dans de nouveaux remous.

C’est de tous ces obstacles que devait triompher Stanley. Tantôt en utilisant le courant, tantôt en faisant porter ses embarcations par terre, où il fallait ouvrir des routes à travers un pays rocheux ou couvert d’une forêt intense, il parvenait, au prix d’efforts surhumains, à avancer, mais avec quelle lenteur!

Il en était là de ses travaux lorsque, un jour de décembre, des noirs, qui sont toujours renseignés sur ce qui se passe dans la contrée, vinrent lui dire que la présence d’un homme blanc venant de l’intérieur était signalée. Stanley haussa les épaules, ne voulant ajouter aucune importance à ce qu’il considérait comme invraisemblable. Il ne pouvait admettre qu’un autre que lui ait pu pénétrer, par une autre route, les régions dont il connaissait les difficultés. Cependant le lendemain il voyait, à sa stupéfaction, arriver M. de Brazza sous sa tente.

Le contraste entre les deux hommes était saisissant. Stanley voyageait en ne renonçant à aucun des moindres détails d’une vie aussi confortable qu’il étaitpossible de l’obtenir. C’est ainsi que sa tente était à double toit pour le préserver de l’ardeur du soleil, que, malgré les difficultés du

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portage, elle reposait sur un parquet en bois destiné à protéger de l’humidité du sol. Et, pour ee qui est de la vie quotidienne, rien ne manquait, ni vivres de choix, ni soins hygiéniques. Brazza se présentait à cet homme, correctement vêtu, confortablement installé, sous l’aspectle plus misérable. Sans ressources, presque sans bagages, n’ayant sur lui que des vêtements loqueteux, sans chaussures, les jambes entortillées de bandes qui pensaient ses plaies, la barbe inculte, Brazza n’en imposait que par l’acte d’énergie et de volonté qu’il venait d’accomplir.

Nous ne pouvons mieux faire, pour résumer l’impression qu’il fit à Stanley, que de citer ses propres propos.

Dans un banquet présidé par M. Ryan, correspondant à Paris du New-York Herald, Stanley, le 20 octobre 1882, prononça des paroles qui ne lui font pas honneur : « Lorsque je l’ai vu pour la première fois, en 1880, M. de Brazza se présenta à mes yeux sous la figure d’un pauvre va-nu-pieds, qui n’avait de remarquable que son uniforme en loques et un grand chapeau déformé. Une petite escorte le suivait avec 125 livres de bagages. Cela n’avait rien d’imposant. Il n’avait pas même l’air d’un personnage illustre déguisé en vagabond, tant sa mise était piteuse, et j’étais loin de me douter que j’avais devant moi le phénomène de l’année, le

nouvel apôtre de l’Afrique, un grand stratégiste, un grand diplomate, etc. » A peine ce discours était-il terminé que Brazza, informé par des amis de ce qui se passait, entrait dans la salle et, allant droità Stanley, lui dit: «J’apprends, cher collègue, que vous m’avez rudement attaqué dans votre discours ; avant de connaître les paroles prononcées par vous, laissez-moi encore vous serrez la main. » — « Monsieur, répliqua le président de la réunion, vous avez fait preuve d’un grand tact. » Ainsi pris fin cette soirée pour laquelle Stanley était venu à Paris dans le but, disait-il, de porter à Brazza « le coup mortel » !

Mais revenons sur les bords du Congo. L’entrevue des deux voyageurs fut pleine d’apparente courtoisie, et Stanley s’empressa de venir en aide à Brazza, dont toutes les ressources étaient épuisées. Cependant il ne fut pas maître de cacher le profond dépit qu’il éprouva en apprenant que Brazza avait laissé sur le bord du Pool un poste gardé par le sergent Malamine et deux noirs. C’était là un obstacle à l’accomplissement de ses projets, le bouleversement de toutson programme. Le roi des Belges lui avait recommandé de se rendre en hâte au Pool, qu’il considérait comme la clé de toute la région haute. Stanley, dans son extrême présomption, avait négligé dele faire, n’imaginant pas qu’un autre que lui pût accéder à un point

qu’il avait lui-même eu tant de difficulté à atteindre. Cette lourde faute serait-elle irréparable? Il résolut d’en mesurer de suite la portée, en se rendant, sans tarder, vers le grand lac.

Prenant avec lui soixante-dix Zanzibarites, il remonta vers le pays des Batékés, avec les chefs desquels, en 1877, il avait noué des relations d’amitié. Sa surprise fut grande quand, en arrivant dans la région,il vit au-dessus de chaque village flotter le pavillon français. « Brazza, a-t-il dit plus tard, manquait de tout, mais il n’avait pas oublié de bourrer ses bagages de son pavillon national. » A cette surprise devaient s’en ajouter d’autres. Les chefs de villages lui déclarèrent qu’il ne pourrait continuer sa route que s’il y était autorisé par le commandant (de Brazza). Malamine, à l’aide d’un grand abatis d’arbres, s’était barricadé sur le plateau et, fidèle observateur de la consigne donnée, gardait en armes le pavillon planté en terre. Certes, avec sa solide escorte, il était loisible à Stanley de balayer ce poste de trois hommes ; mais il ne voulut pas passer outre aux recommandations du roi des Belges lui prescrivant la modération. Il cède aux injonctions des chefs, qui lui donnent trois jours pour quitter les abords du lac.

On comprend à quel point dut souffrir l’orgueil de cethommed’énergie, qui,par la force, avait vaincu toutes les résistances et qui, maintenant, devait

s’incliner devant la puissance morale d’une loque plantée en terre et gardée par trois noirs ! Plus tard, il se plaignit amèrement de ce qu’il appelait la déloyauté de Brazza. « Brazza est un maître homme, écrivait-il ; il a fait là, j’en conviens, un coup de maître, mais il n’a pas agi loyalement à mon égard; devant moi, il a déclaré par ses discours que le Congo ne devait être ni anglais, ni français, ni portugais, qu’il devait rester neutre ; en même temps il me cachait le traité d’annexion qu’il avait dans sa poche. Si j’avais connu ce traité, je ne serais pas remonté au lac, ou du moins j’aurais agi tout différemment vis-à-vis des indigènes. Si la France confirme le traité d’annexion, ce dont je doute fort, il n’est pas possible qu’elle maintienne l’interdiction de passage qui m’a été signifiée par les chefs batékés, sans doute par suite d’une mauvaise interprétation des ordres qu’ils peuvent avoir reçus ; toutes ces difficultés ne peuvent manquer de s’aplanir par la voie diplomatique ; mais, quoi qu’il puisse arriver, Stanley ne reculera pas pour la première fois. »

Passons sur toutes les railleries dont la verve de Stanley accablait « le représentant loqueteux » delà France, qui, faute de palais de gouverneur, couchait avec ses noirs dans une mauvaise case d’indigène et qui, « pour toute flotte, possédait une pirogue en bois pourri » , et occupons-

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nous seulement des résultats définitivement acquis, d’une part, par cette grande expédition largemen pourvue et disposant de tous les moyens matériels possibles, et, de l’autre, par ce modeste voyageur manquant de tout et n’ayant pour soutenir ses forces qu’une volonté à toute épreuve et Tardent désir de réussir.

Les régions qui devaient constituer la colonie du Congo étaient non seulement disputées par les deux missions dont nous venons de parler, mais aussi par les Portugais et les Anglais, dont les bâtiments de guerre venaient fréquemment visiter l’embouchure du grand fleuve. Il semble non douteux que, si ces derniers n’avaient, à ce moment, été occupés, d’une part, par la fondation de leur colonie de la Côte d’Or et, de l’autre, par le Transvaal et le Cap, ils eussent essayé de prendre pied dans ces territoires dont les commerçants tiraient, déjà, un abondant produit en denrées diverses, dont l’ivoire constituait la principale partie.

Après avoir fondé sur le plateau de N’tamo le poste dont il avait confié la garde à Malamine, et que la Société de géographie de Paris avait, dans un élan d’enthousiasme, lorsqu’elle connut les résultats obtenus, dénommé Brazzaville, le grand voyageur chercha une voie qui lui permît de relier ce point à la côte. Il n’était pas possible, lui semblait-il, de songer à la voie ouverte le long

du fleuve et que l’on désignait sous le nom caractéristique à.'' escalier de Stanley. D’autre part, il avait éprouvé lui-même tant de difficultés à suivre la voie de l’Ogôoué et de l’Alima qu’il lui semblait préférable d’en chercher une autre qui relierait plus directement le grand lac à la côte. Il explora la rivière Niari, qui, plus près de l’Atlantique, change de nom et prend celui de Kuilou. Il pensa alors que c’était là la véritable voie de pénétration vers le bief supérieur du Congo.

Revenu en France en 1882, il fit le récit de ses voyages et indiqua la voie de pénétration qui lui semblait la meilleure. Stanley, qui à ce moment était en Europe, se hâta de retourner en Afrique et de créer des postes le long des rivières Niari- Kuilou, indiquées par Brazza. Il pensait ainsi prendre sa revanche.

Entre temps, deux explorateurs, dont les noms sont présents à la mémoire de tous, Mizon et le docteur Ballay, allaient seconder les efforts de Brazza et effectuer des voyages dont ils ont rapporté des documents d’une rare précision. Leur nom reste attaché à la conquête des territoires qui allaient tout à l’heure constituer notre colonie.

L’Association internationale africaine, siégeant à Paris, fit remise à l’État des deux stations de Franceville et de Brazzaville, et, le 21 novembre

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1892, M. Rouvier déposait un rapport tendant à ratifier les conventions passées. Ce rapport fut, sans distinction de parti, voté par l’unanimité des membres du Parlement.

Le 28 décembre 1882,1a Chambre des Députés adoptait, par 441 voix contre 3, un projet de loi portant ouverture d’un crédit de 1 275 000 francs destiné à subvenir aux dépenses de la mission de M. Savorgnan de Brazza dans l’Ouest-Africain. La mission était placée sous le patronage des ministères de l’Instruction publique et des Affaires étrangères.

Ainsi se trouvait consacré le résultat des efforts de M. de Brazza. La colonie du Congo allait prendre naissance. Les crédits accordés permettaient de procéder à un commencement d’organisation. Elle fut entreprise sans délai. Dès le mois de janvier 1883, arrivait au Gabon une nouvelle expédition commandée par Rigail de Lastours. Enfin un décret du Président de la République, en date du 5 février 1883, conférait à M. de Brazza le titre de commissaire du Gouvernement de la République Française, dans l’Ouest- Africain.

Dès le 21 mars, M. de Brazza partait lui-même, emmenant avec lui 30 fonctionnaires civils, 30 militaires ou marins, 25 tirailleurs algériens, 150 tirailleurs sénégalais et 150 noirs Krouman de la côte de Guinée. Dès son arrivée, alors qu’il confie

à de Lastours l’organisation de la région de l’Ogôoué et au lieutenant Decazes celle de l’Alima, accompagné du docteur Ballay et de M. de Chavannes, il se rend auprès de son ami le roi Makoko. Stanley avait eu le soin, quelque temps auparavant, de laisser courir le bruit que de Brazza était mort. Aussi la joie de Makoko ne connut-elle pas de bornes en revoyant celui sous la protection duquel il avait placé ses États.

Aussitôt il réunit les chefs des deux rives du Congo et leur donne l’ordre d’obéir au chef des blancs comme à lui-même.

Cependant il importait de faire cesser les rivalités locales qui pouvaient se produire et provoquer des conflits préjudiciables à l’autorité que devaient conserver les blancs vis-à-vis des populations indigènes. Il était nécessaire surtout de régler les droits respectifs de chaque nation et de consacrer, d’une façon définitive, le résultat des efforts de chacune d’elles. Une conférence internationale provoquée par l’Allemagne se réunit à Berlin. Elle termina ses débats, en signant, le 26 février 1885, une convention désignée sous le nom de : Acte général de la Conférence de Berlin, et relative au Congo et au Niger, Les puissances signataires de cet acte furent : l’Allemagne, l’Angleterre, l’Autriche-Hongrie, la Belgique, le Danemark, l’Espagne, les États-Unis d’Amérique, la France,

la Hollande, l’Italie, le Portugal, la Russie, la Suède et la Norvège et la Turquie.

Le but de cette conférence était « de régler les conditions les plus favorables au développement du" commerce et de la civilisation dans certaines régions de l’Afrique, d’assurer à tous les peuples les avantages de la libre navigation, sur les deux principaux fleuves africains qui se déversent dans l’Océan Atlantique, et de prévenir les malentendus et les contestations que pourraient soulever à l’avenir les prises de possession nouvelles sur les côtes de l’Afrique ».

La conférence régla en outre un certain nombre de points fort importants relatifs soit au commerce, soit à l’organisation sociale, soit enfin à la neutralité des territoires faisant l’objet de l’examen de la conférence. C’est ainsi qu’il a été convenu que la traite des noirs était interdite dans le bassin conventionnel du Congo, ainsi qu’il fut stipulé que, dans le cas ou une des puissances signataires de l’acte serait engagée dans une guerre, les autres puissances cosignataires s’engageaient à placer les territoires des belligérants sous le régime de la neutralité. En ce qui concerne la navigation sur le Congo et ses affluents, l’acte stipule qu’elle reste entièrement libre.

Enfin des conventions furent passées avec l’État libre du Congo, dont la création était due aux

efforts de Stanley. Brazza ayant pris possession des deux rives du Congo, les emplacements de la rive gauche furent rendus à l’État libre, qui, en compensation, remettait à la France les points occupés par Stanley dans la région du Niari- Kouilou. Peu de temps après (29 avril 1887), une nouvelle convention, passée avec l’État libre du Congo, confirme à la France undroitde préemption qui lui avait été précédemment reconnu au cas où cet État voudrait céder ses territoires.

Dès ce moment, la colonie est définitivement constituée. Ses limites sont précises. Baignée à l’ouest parl’Atlantique, notre possession estbordée au nord par le Cameroun, à l’est par le Congo et rOubangui, au delà desquels s’étend, sur les rives gauches de ces deux cours d’eau, l’État indépendant du Congo.

Mais il reste toute une grande trouée, libre encore, qui conduit vers l’Afrique centrale, vers le Tchad, vers l’inconnu. De ce côté, la colonie peut s’étendre presque à l’infini, car, si son territoire est délimité dans la région côtière, aucune convention ne nous assigne de frontières dans les parties profondes qui laissent le champ libre à tous les grands voyages de découverte et permet de caresser l’espérance de voir un jour, par là, réunir en un tout homogène l’ensemble des territoires immenses que la France a su conquérir déjà, qu’il

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lui faut organiser maintenant pour en préciser les fonctions, en même temps qu’il importe de songer à l’avenir et d’accomplir dans les régions centrales les actes de haute prévoyance de la nature de ceux qui nous ont donné, dans les régions côtières, notre large part.

Nous nous sommes efforcé de faire voir jusqu’à quel point la fondation de nos colonies est avant tout le résultat d’actions individuelles et d’initiatives privées. Onpeut dire que toute cette conquête pacifique ne nous a rien coûté. Elle n’est le résultat ni de grandes expéditions, ni d’actions meurtrières, mais l’œuvre patiente d’hommes apportant leur volonté et leur indomptable énergie au service de la Patrie.

Après avoir jeté les bases de cette vaste colonie, il eût fallu procéder de suite à son organisation. Nous l’avons dit déjà, souvent l’action administrative n’a pas suivi d’assez près l’œuvre d’exploration et de conquête pacifique, et il ne faut chercher nulle part ailleurs le fait que nous n’avons pas toujours su tirer tout le parti désirable des grands voyages de découvertes accomplis par nos pionniers.

Notre colonie du Congo va nous en donner un exemple, qui n’est que trop démonstratif. Il eût pu sembler qu’aprèsl’enthousiasmequ’avaientsoulevé en France les grands voyages d’exploration dont

nous venons de parler, qu’après le vote unanime du Parlement en faveur de notre colonie naissante, on allait lui accorder toutes les ressources nécessaires pour se développer, grandir et, dépassant l’âge critique des débuts, atteindre la période de définitive organisation. Il n’en fut rien. Nous n’en serions pas arrivés à la constitution de la colonie que consacrait définitivement l’acte de la Convention de Berlin si de Brazza n’avait, souvent de ses propres deniers, ou bien en se créant des appuis, su trouver les ressources nécessaires pour permettre à la colonie de se développer en maintenant sur les principaux points un personnel suffisant.

Il est des points qu’on ignore, mais qu’il faut faire connaître, car ils montrent, sous leur vrai jour, ce qu’a été chez nous la création de cet empire colonial dans lequel la France puisera sa force d’avenir. Ils démontrent jusqu’à l’évidence qu’elle est l’œuvre de quelques-uns qui ont poussé l’abnégation jusqu’à s’oublier eux-mêmes pour ne penser qu’au bien de la chose commune. Chez nul autre peuple, à aucun autre moment, on ne trouve de tels exemples.

Voici le fait. En 1884, un an après avoir quitté la France avec toutes les ressources qui lui avaient été accordées, de Brazza, qui organisait l’occupation définitive des régions conquises à notre in-

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fluence, réclamait l’envoi d’un personnel supplémentaire. On le lui refusa. On lui reprochait de faire, sans cesse, acte d’indépendance, de ne pas envoyer de rapports suffisants et de ne pas tenir les bureaux des ministères assez complètement au courant de ses actes et gestes. Si bien qu’au moment où la partie définitive allait se jouer, à la veille de la Conférence de Berlin, on allait perdre le résultat de tant d’efforts. Et le fait se serait accompli sans le dévouement sans limites de ceux qui s’étaient consacrés, corps et âme, à assurer le succès de leur entreprise.

Le docteur Ballay, qui était alors à Paris, sur les instances de Brazza, malgré toutes ses démarches, ne put obtenir du ministère l’envoi de nouveaux agents dontla présence étaitindispensable pour occuper les nouveaux postes créés. Il s’adressa alors à l’initiative privée. Un ami dévoué de Brazza, et, on peut le dire, du Congo, M. Conza, prit sur lui de faire les avances nécessaires pour l’envoi des dix agents réclamés par de Brazza, et, le 6 septembre 1884, cette mission de renfort s’embarquait pour le Congo (1), Deux ans plus tard, après la constitution définitive de la colonie consacrée par l’acte de Berlin, M. Conza fut enfin remboursé

(1) Le personnel de cette mission se composait de MM. Beauguillaume, Bellière, Ponel, Taburet, Ghevin, Camuset, A. Fourneau, Laneyrie, Brousseau.

de ses avances, qui s’élevaient à environ 100 000 francs.

Cette inaction de l’administration eut, sur les destinées de notre colonie, les conséquences les plus funestes, qui ont pesé lourdement sur son développement et son avenir. L’exploration de ces vastes territoires étant faite, il eût fallu sans tarder songer à leur mise en valeur et, avant tout, créer des voies de communication qui eussent permis aux commerçants de se mettre en contact avec les populations de l’intérieur et de créer tout un courant d’échange de nos produits manufacturés contre les matières premières qu’elles pouvaient nous fournir. Avant tout, la construction d’un chemin de fer s’imposait. C’est le drain naturel par lequel seulement peuvent s’écouler les produits de toute nature. Après la reconnaissance des routes conduisant dans la région arrosée par le Congo et ses affluents, on ne pouvait transporter les marchandises que par le portage sur la tête des hommes. Ce moyen barbare grevait les marchandises de plus de 2 francs par kilogramme, depuis la côte jusqu’au Stanley-Pool ou vice versa. Il en résultait que seules les marchandises précieuses pouvaient être exportées ; or il faut méconnaître les règles les plus élémentaires de la colonisation pour penser qu’une contrée peut vivre et se développer rien que par l’exploitation de ses

! matières précieuses fournies par la chasse ou les cueillettes. On ne peut trouver dans l’exportation de ces produits qu’un appoint provisoire, qui peut défrayer des premières dépenses faites.

Cette nécessité de la construction d’un chemin de fer s’imposait d’une façon si nette que, dès ' 1886, l’on confia à M. Jacob, ingénieur des Ponts

et Chaussées, la mission d’étudier l.e tracé le plus pratique pour l’établissement d’une voie ferrée. M. Jacob étudia une voie partant de Loango et devant aboutir à Brazzaville. Il créa successivement les postes de Loudima, de Bouenza et de Comba. Cette route traverse des régions fertiles i et présente seulement vers son milieu des difficultés par suite du mouvement assez accentué du sol. Elle conduit vers des régions où dès ce moment MM. Pobeguin et Tholon reconnurent la présence de riches minerais de cuivre, lesquels commencent seulement à être exploités. Ce tracé, dont la longueur totale était d’environ 600 kilomètres, ne 1 fut pas adopté, et M. Jacob rentra en France en 1888, sans que l’on donnât suite à ses indications 1 pourtantsi précises et qui eussentdû, dès ce moment,

servir de base à un avant-projet.

On étudia une autre voie, qui pour une partie I utilisait la navigation sur le Niari-Kouilou, pour l’autre un chemin de fer. Brazza, de son côté, tenait à la pénétration par l’Ogôoué. Le temps

se passa en pourpalers stériles. Et c’est alors, mais seulement alors, qu’on ne l’oublie pas, que l’État indépendant du Congo, reprenant l’itinéraire de Stanley, entreprit la construction du chemin de fer de Borna à Léopoldeville, sur le Pool. On sait le succès obtenu par ce chemin de fer. Gomme toutes les voies ferrées africaines, il donna dès le début des résultats inespérés. Et cependant combien plus hérissée de difficultés fut le tracé qu’il a suivi que celui du chemin de fer de Jacob.

Ayant fait, à pied, l’une et l’autre route, nous avons pu nous en rendre exactement compte.

Sans voie de communication normale entre la région de la côte et l’intérieur, notre colonie subit, à partir de ce moment, une étape d’arrêt. La période de brillante activité est close. On a reproché à M. de Brazza de n’avoir pas su tirer parti de ce qu’il avait si vaillamment conquis. A cela on pourrait répondre : à chacun ses aptitudes ; et la responsabilité en revient bien plus à ceux qui, présidant aux destinées de la France, n ’ont pas su ou n’ont pas voulu, utiliser toutes les qualités brillantes de cet homme à la volonté si durement trempée, à la diplomatie si fine et si habile, en lui confiant le soin de pousser plus avant encore le cours de ses explorations, et de remettre entre les mains d’administrateurs rompus aux exigences de l’or-

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ganisation d’une colonie nouvelle le soin de tirer parti de ses conquêtes.

A partir de ce moment, le Congo entre dans une aire de stagnation d’où ne le fera sortir qu’une nouvelle poussée d’énergie provoquée, cette fois encore, par l’initiative privée.

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