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CHAPITRE III

L’ACHÈVEMENT DE LA GONgUÊTE

Le Comité de l’Afrique française. — Son œuvre. — La conquête des territoires du Haut-Oubangui et du Tchad. — De 1890 à 1900. — Explorations de l’Oubangui et de la Sangha. — Les missions d’exploration ; Mizon, Fourneau, Crampel, Dybowski, Gentil, Foureau-Lamy.

Les difficultés budgétaires et, par suite, l’impossibilité dans laquelle se trouvait la colonie d’assurer même un fonctionnement normal et une organisation définitive de son propre territoire créaient un obstacle insurmontable pour permettre de pousser plus avant les grandes explorations permettant de nous faire, — alors qu’il en était temps encore, — une large part dans les territoires dont la possession n’était dévolue encore à aucune nation européenne.

Il eût fallu, dès ce moment, ouvrir des voies de pénétration permettant aux commerçants d’étendre partout leur trafic, d’exporter en abondance des matières premières et favoriser surtout

la création de centres de production. On eût, par ce moyen, fourni des ressources à la colonie en frappant d’impôts, à la sortie, toutes ces denrées, que le sol produit spontanément, et dont il est juste qu’une partie de la valeur revienne à la colonie, lui permettant d’utiliser les revenus ainsi constitués pour le développement du bien-être général. Sur ces mêmes bases et dans ce même but, la création d’impôts de capitation légers, et si besoin perçus en nature, s’imposait. Si l’on était entré résolument dans cette voie d’organisation économique, on serait parvenu rapidement à créer d’importantes ressources qui eussent permis de parer à toutes les nécessités de l’heure présente. Mais rien de semblable ne fut fait et, après un prélude admirable, la colonie menaçait d’être enserrée dans ses limites primitives par l’activité de nos voisins. Encore un peu, et le Cameroun d’un côté et l’État indépendant de l’autre allaient nous couper la route du Tchad, c’est-à-dire des régions centrales par lesquelles pouvait se faire la jonction de nos possessions africaines.

On est autorisé à croire que si, à ce moment précis, des hommes d’initiative et de dévouement n’avaient pris en main la défense de nos intérêts en Afrique centrale, c’en était fait de notre expansion. La colonie du Congo aurait été à tout jamais limitée à ce que nous avaient donné les

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explorations de Brazza et dont nous avons indiqué les limites. Aussi est-il juste de reconnaître à chacun ce qui lui revient de droit, et il faut dire que, si la région du littoral est l’œuvre de l’Ouest- Africain, c’est-à-dire de ceux qui l’ont fondé, dirigé et soutenu en se basant sur les explorations de la première période, la grande conception de la jonction de tous les territoires par les régions centrales, par le Tchad, est incontestablement celle du Comité de l’Afrique française et de ses artisans.

Qu’est-ce donc que ce Comité ? Nous allons le dire en quelques mots. Mais, pour en préciser le rôle, et, surtout pour indiquer clairement l’opportunité, la nécessité même de sa création, il nous faut remonter aux causes mêmes qui l’ont fait naître, de même qu’il est juste de dire quels en ont été les créateurs.

Parmi les personnes dont s’était entouré de Brazza, un d’eux prit une place prépondérante, c’était Paul Crampel. Plein d’énergie, doué d’un courage et d’une volonté qui n’admettaient pas les obstacles, Crampel avait obtenu du ministre de l’Instruction publique, en novembre 1886, une « mission scientifique dans l’Afrique équatoriale occidentale ». Il fut adjoint tout d’abord à M. de Brazza en qualité de secrétaire particulier. Un an après, alors que de Brazza revenait en

France, Grampel, désireux d’accomplir une œuvre personnelle, demanda qu’on lui fournît les moyens d’entreprendre une exploration dans les régions encore inconnues. Après bien du- retard, dont la cause principale était le manque absolu de ressources dans lequel se trouvait la colonie, Grampel partit le 12 août 1888 de Lastourville. Fort mal équipé, insuffisamment armé, il sut cependant, au prix de fatigues et d’un effort d’énergie surhumains, triompher de tous les obstacles. Attaqué par les Pahouins, n’ayant pour se défendre que deux tirailleurs sénégalais, il revint à la côte, ayant visité toute une région nouvelle et rapportant d’importants traités passés avec les chefs indigènes (1).

Avant son départ, Grampel s’était lié d’amitié avec M. Percher, connu sous le pseudonyme de Harry Alis et attaché au Journal des Débats. Gelui-ci le vit revenir, un soir d’avril 1889, hâve, amaigri, jauni, boitant bas, souffrant d’une balle qu’il avait reçue dans la jambe, et qui n’était pas extraite encore, épuisé, mais plein d’énergie et ayant déjà la volonté bien arrêtée de retourner au pays inconnu, plein d’attirance.

(1) Les résultats de cette mission sont consignés dans le rapport du lieutenant de vaisseau Mizon, inséré au Bulletin de la Société de géographie, 7® série, t. X, 1890 : Voyage de Paul Grampel au nord du Congo français. Itinéraire dans les bassins de l’Ivindo, du Djahet, du N’Tem.

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Alors, devant cette volonté tenace, Percher étudia, avec son ami, le moyen de faire aboutir le vaste projet qu’il avait conçu. Crampel voulait conquérir à la France toute la région, encore inconnue, comprise entre l’Oubanguiet le Tchad. Dès ce moment se dégageait dans l’esprit de ces deux hommes une pensée directrice :

Unir à travers le Soudan central nos possessions de l'Algérie et de la Tunisie au Sénégal et au Congo et fonder ainsi, en Afrique, le plus grand empire colonial du monde.

Dès lors, il ne restait plus qu’à chercher les moyens d’organiser une mission suffisamment forte pour pouvoir traverser tout le pays s’étendant au nord du Congo, passer avec tous les chefs de la région fétichiste des traités, qui seraient valables puisque nul autre ne saurait leur opposer d’antériorité. Puis enfin pénétrer dans les pays musulmans du bassin du Tchad et là essayer de pa ser des traités d’alliance avec les sultans de ces régions, toutes soumises à l’islamisme.

Dès lors, le plan de Crampel fut arrêté. Partant du coude nord de l’Oubangui, où se trouvait le dernier poste français, il s’avancerait vers les régions inconnues jusqu’au Tchad, en traversant le Baghirmi, et se rendrait de là à Kouka, capitale du Bournou. S’il parvenait à signer des conventions avec ces deux pays, le problème se trouvait

résolu, et une barrière de traités s’opposerait à la pénétration aussi bien des Allemands du Cameroun que des Anglais de la Benoué, qui songeaient à nous couper la route.

A ce plan, déjà très vaste, vint s’ajouter celui de traverser le Sahara. C’est alors que M. Percher songeait à adjoindre à la mission un des Touareg prisonniers à Alger et dont les études de M. Masqueray avaient fait connaître l’origine et le caractère. Un d’eux, parlant bien l’arabe, fut choisi. Il se nommait Ischekkad ag Rhali. Le fait de l’adjonction de ce targui à la mission eut une extrême importance. Nous lui attribuons la cause principale, sinon unique, de la destruction de la mission Crampel. Nous le démontrerons un peu plus loin.

Quoi qu’il en soit, la question des ressources matérielles à fournir à la mission fut résolue par M. Percher. Il y intéressa le sous-secrétaire d’État aux Colonies, M. Étienne, qui voulut bien mettre à sa disposition tout son équipement, ses armes, ses munitions, etc. Puis, grâce à la générosité d’un certain nombre de personnes, parmi lesquelles il faut citer : MM. le prince d’Arenberg, Aynard, le comte Grefîulhe, le marquis de Moustier, Ed. de Rosthchild, Armand Templier, on fît les fonds nécessaires. Et, le 10 mars 1889, la mission partait de Bordeaux. Elle recrutait à Dakar les

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tirailleurs sénégalais devant former l’escorte et arrivait bientôt à Loango, pour prendre la route de l’intérieur.

Les choses en étaient là, et il semblait qu’on fût en droit d’attendre patiemment les résultats de la mission Crampel, dont le succès pouvait nous assurer l’accomplissement, la réalisation de tous nos rêves et de tous nos désirs. Mais à ce moment vint la nouvelle qu’un traité venait d’être conclu entre l’Angleterre et l’Allemagne, qui se partageaient les meilleurs territoires de Zanzibar et de l’Afrique orientale. Un passage de ce traité étendait les zones d’influence de ces deux pays jusqu’aux régions situées entre le Cameroun, la Benoué et le Tchad. C’était désigner le Bornou et l’Adamaoua, etsi, du même coup, on reconnaissait que ces pays étaient encore indépendants, on en prévoyait cependant l’occupation. C’était détruire les projets de jonction de nos colonies du Soudan occidental et du Congo à notre Afrique du Nord.

Si nous ne nous hâtions d’apporter une solution à la question qui se posait, c’en était fait à tout jamais de nos projets. On savaitqu’une expédition allemande, sous le commandement du Zintgraf, s’apprêtait à explorer les régions situées entre le Cameroun et le Tchad. Il fallait agir de suite ou renoncer à la partie.

Ce qui pressait le plus, c’était d’envoyer une (107)

mission qui, soit en remontant directement le Niger dès son embouchure, soit passant par notre Soudan occidental, en descendant ce fleuve depuis Bamako, se dirigerait vers le Tchad en passant par la Benoué.

Le lieutenant de vaisseau Mizon, qui avait si largement contribué à l’exploration de nos territoires du Congo, était à ce moment détaché à l’observatoire de Paris. Ami de Grampel et de M. Percher, il suivait avec ce dernier les données de l’angoissant problème qui se posait avec tant d’acuité. Sans hésiter, il accepta la mission de remonter le Niger et la Benoué pour se porter vers le Tchad et aller, si possible, donner la main à la mission Crampel. On prévoyait que, sans nul doute, l’expédition trouverait quelques difficultés à franchir la région basse du Niger, occupée par la Royal Niger Company. Mais l’acte de Berlin garantissait la libre navigation sur ces deux cours d’eau.

Cette fois encore, ceux qui avaient contribué à la formation de la mission Crampel voulurent bien aider de leurs deniers à l’organisation de cette nouvelle mission. D’autre part, un groupement commercial, qui avait créé déjà le Syndical du Haul-Laos, désirait organiser une entrepise semblable au Congo. Il prit sur lui d’équiper la nouvelle mission et lui confia toutes les marchandises

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nécessaires pour pouvoir, par la voie des échanges, disposer de ressources nécessaires pour mener à bien son expédition. La mission Mizon prenait donc un caractère nettement commercial et scientifique. Le 10 septembre 1890, elle s’embarquait à Bordeaux.

Elle devait, dès son arrivée dans le Niger, trouver les plus sérieuses difficultés que, contre tout droit, lui suscita la Royal Niger Company. Mizon eut à lutter contre l’hostilité des indigènes et fut grièvement blessé dans une attaque armée. Il n’en continua pas moins l’accomplissement de son programme. Nous devions le rencontrer plus tard nous-même dans les conditions que nous dirons à leur place.

Dès lors M. Percher eut l’idée de créer un comité absolument désintéressé et indépendant, qui pût prendre en main la défense de nos intérêts en créant des missions chargées d’aller en Afrique centrale collaborer à l’exécution du programme dejonction. M. Étienne, à qui ce projet fut soumis, approuva ces dispositions et encouragea M. Percher à en poursuivre la réalisation.

Ainsi pris naissance le Comité de l’Afrique française. On peut dire qu’à l’inverse de tant de groupements qui se réunissent souvent pour parler sans agir, ce Comité jouissait du rare privilège d’avoir agi avant même de s’être constitué. Il

eut, en effet, pour base et comme principal appui la réunion des hommes de cœur et de dévouement qui avaient si généreusement contribué à faire les fonds de la mission Crampel.

Après quelques adjonctions, le Comité était composé de la façon suivante :

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