A SAISON SÈCHE LES EAUX DÉCOUVRENT LES BERGES
Le C«in;:i) iiiéconim.
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lui permet d’obtenir des résultats géographiques importants. Partant de nouveau du Fernand-Vaz, dont les indigènes, qui lui sont connus, l’accueillent favorablement, il remonte directement vers la N’gounié, qu’il traverse, puis coupant les affluents de droite, d’où il aperçoit la rivière Liboumbo, affluent d’un grand fleuve qui n’est autre que rOgôoué, il allait atteindre vers le point où, plus tard, fut établi le poste de Franceville, quand la maladresse d’un de ses porteurs, qui, en nettoyant son fusil, tue un indigène, l’oblige à fuir devant la colère de toute la peuplade ameutée contre lui et le force à revenir vers la côte, poursuivi par les indigènes, contre lesquels il a à soutenir une lutte acharnée. Au retour de cet important voyage, il retrace dans un livre de grand intérêt (1) une relation très complète qui jette un jour nouveau sur les régions qu’il a parcourues et dont il a su rapporter tant de précieux documents.
G’est à la même époque (1862) que le commandant de nos établissements de la côte occidentale d’Afrique, le contre-amiral Didelot, obtint des chefs noirs l’acquisition de tous les territoires situés entre la rive gauche de l’estuaire du Gabon et le cap Lopez, c’est-à-dire de tout le delta que forme l’embouchure du fleuve Ogôoué, dont l’exploration va
(1) Du Chaillu, V Afrique sauvage, Michel-Lévy, édit.,
être entreprise. Toute la région de la côte est étudiée par les voyages du lieutenant de vaisseau Serval et de l’enseigne Braouzec, qui visitent les divers bras du fleuve, poussent jusqu’au lac Zonangué et reconnaissent une voie navigable pour les navires de faible tirantd’eau. On doit au Griffon du Bellay les premières explorations dans le Ramboë.
Plus tard, le lieutenant Serval, quittant la voie fluviale, s’engage dans les terres et gagne ainsi la région de Lambarené, située à plus de 100 kilomètres de la côte. Cette exploration est appuyée parcelle du lieutenant de vaisseau Genoyer, qui, partant de la Bokoé, rivière qui se jette dans l’estuairedu Gabon, parvient à rejoindre l’Ogôouévers cette même région de Lambarené. Enfin le lieutenant de vaisseau Aymès, en 1867, remonte le premier, avec sa canonnière le Pionnier, tout le cours supérieur de la région du Bas-Ogôoué, où il passe des traités avec les chefs indigènes.
La guerre de 1870 arrête un moment nos efforts dans ces régions. Il fut même question, sous raison d’économie, d’abandonner le fruit de vingt années d’efforts. Fort heureusement on revient sur cette décision, et le Gabon reste occupé par nous.
C’est ici que se placent une série de voyages entrepris dans des conditions difficiles et modestes
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par un homme plus modeste encore, nous voulons parler d’Alfred Marche, que les hasards de la vie nous ont fait rencontrer en Tunisie, où nous avons organisé les services de l’agriculture et du commerce. Nous pûmes l’attacher à cette direction et lui créer ainsi une sorte de retraite, que, oublieux des services rendus, l’État avait négligé de lui servir. C’était un homme simple, au cœur excellent, et l’on comprenait de suite, en le fréquentant, avec quelle facilité il avait pu s’oublier lui-même pour ne songer qu’à la tâche qui lui avait été confiée. Ses voyages ont servi de base, avec tous ceux que nous avons cités déjà, aux vastes entreprises qui allaient naître tout à l’heure. Mais quiconque a voyagé en pays inconnu sait tout le profit qu’il peut tirer des renseignements que lui ont légués ses prédécesseurs. Marche a été un de ces précurseurs qui ne devait tirer de ses travaux qu’un l’enom qui, pour modeste qu’il peut être, ne doit pas être éphémère. Le rayonnement de gloire qui entoure le succès final jette souvent dans une ombre trop épaisse tous ceux sur les épaules desquels ont dû se hausser ceux qui sont arrivés au triomphe : El tulit aller honores!
N’ayant d’autre souci que de montrer, en toute impartialité, le rôle de chacun dans l’histoire de la conquête de notre empire de l’Afrique équatoriale, nous devons indiquer les résultats acquis par les
voyages de tous ceux qui ont contribué à le constituer.
On peut dire que c’est à Marche et au marquis de Compiègne que revient, incontestablement, l’honneur d’avoir, les premiers, montré toute l’importance de ces régions, d’avoir attiré sur elles l’attention et d’avoir enfin ouvert des routes jusquelà inconnues. Sur plus de 460 kilomètres ils ont reconnu le cours de l’Ogôoué, et il semble non douteux que, s’ils n’avaient pas disposé que de moyens tout à fait insuffisants, ils auraient poussé bien plus loin encore leurs explorations, qui ont le grand mérite de n’avoir été alimentées que par des ressources d’ordre privé.
C’est en 1872 que Marche fait avec le marquis de Compiègne un premier voyage au Gabon. Ils pénètrent chez les Okandas, franchissent les chutes de Boué et parviennent jusqu’au confluent de la rivière Ivindo, où l’hostilité des peuplades Ossyebas les oblige à revenir vers la côte. Ils gagnent alors Libreville et rentrent en France en 1874. Ils n’en ont pas moins attiré définitivement l’attention sur ces régions par la publication de la relation de voyage qu’en firent le Marquis de Compiègne d’abord (l)et, plus tard, Alfred Marche lui-même (2).
(1) Le Marquis de Compiègne, l’Afrique équatoriale, 2 vol., librairie Plon, 1875.
(2) Alfred Marche, Trois Voyages en Afrique occidentale, Hachette, édit., 1882.
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Il n’est pas sans intérêt de signaler que, vers cette même époque, c’est-à-dire en 1873, une mission allemande, composée de quatre voyageurs, vint s’installer dans une région voisine, à Chinchouxo, au nord de Landana. On doit à cette mission l’exploration de la rivière Nyanga et celle du Kouilou, jusqu’au confluent de cette rivière avec la Libessé. L’un des membres de cette mission, le Lenz, en 1874, visitait la rivière Mouny, au Gabon, la remontait dans sa partie navigable et explorait ses petits affluents, puis remontait i’Ogôoué jusqu’à Lopé.
Cette exploration allemande n’est pas sans présenter pour nous, à l’heure actuelle, quelque intérêt, Elle montre que, au moment où ces terres étaient encore libres, d’autres peuples d’Europe ont songé à les visiter, mais aucun d’eux n’a donné de suite à ses explorations, en dehors de nous-mêmes. Au moment donc où il était loisible à chaque nation d’explorer ces contrées et de les soumettre à sa domination, aucune d’elles n’a voulu, ou n’a su, s’en assurer la possession. Nous n’avons donc pas eu à disputer à quiconque l’occupation des régions côtières. Nous y avons établi nos droits par une action patiente et continue. Dès le moment où, dans un but humanitaire, nous avons créé Libreville, nous avons sans discontinuer, pendant un quart de siècle, étendu peu à peu, par des
moyens essentiellement pacifiques, notre influence dans ces régions. Nous avons montré, surtout, à ces peuplades terrorisées par les exactions des négriei’S étrangers qu’elles trouveraient toujours sous les plis du drapeau français la protection de leur liberté.
Ce coup d’œil rapide, jeté sur cette première période, formant le seuil d’une ère nouvelle qui va s’ouvrir tout à l’heure, était nécessaire afin de montrer où nous en étions au Gabon, qui va, avec la région de l’Ogôoué, dont tout le cours inférieur est déjà reconnu et le cours moyen déjà indiqué, servir de base à des œuvi'es plus vastes, et aussi où en était l’opinion 'publique, qui commençait à s’intéresser à ces régions lointaines.
Dans la première édition d’un livre de haute valeur, paru en 1874 (1), M. Paul Leroy-Beaulieu émet des espérances « au sujet de ces contrées où les relations commerciales sont facilitées par l’abondance des cours d’eau navigables et la profondeur de l’estuaire qui s’enfonce assez loin dans les terres ». On le voit déjà, les commerçants, guidés et encouragés par des conseils éclairés, devaient tirer parti de ces contrées. Des factoreries s’installaient. Tout un courant d’opinion se créait en faveur de ces régions qui devaient devenir le théâtre
(1) Paul Leroy-Beaulieu, De la Colonisation chez les peuples modernes, Félix Alcan, édit., 1874.
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d’actes importants. Tout indiquait les avantages que nous avions à tirer parti de notre action, exercée déjà pendant un quart de siècle, et qui montraient l’intérêt qu’il pouvait y avoir pour nous à pousser plus avant la reconnaisance de ce pays dont les récits des voyageurs exaltaient les merveilles.
L’heure était décisive. On avait compris, enfin, la nécessité qui s’attachait à la prise de possession des points de la côte facilement accessibles aux navires et pouvant servir de base à l’occupation ultérieure des terres profondes.
Le Portugal, de son côté, songeait à tirer parti de l’action exercée, depuis de longues années, par ses missionnaires et aussi, il faut le dire, par ses négriers, qui avaient seuls conservé, longtemps encore, le droit de prélever des noirs pour les réduire en esclavage et les transporter en Amérique. Sans l’action énergique de l’Angleterre, les Portugais auraient occupé d’une façon définitive tous les points de la côte entre Loango et l’embouchure du Congo, ou leurs négriers exerçaient librement leur honteux trafic. Mais l’Angleterre notifia au Portugal qu’elle s’opposerait, même par les armes (1), à l’occupation de points sur lesquels les Portugais ne pouvaient invoquer
(1) Lettre de Lord Clarendon, 26 novembre 1853.
d’autres droits que ceux d’avoir exercé dans toute son horreur une pratique abolie par toutes les nations civilisées.
D’autre part, le Cameroun allemand allait se constituer, pendant que des explorations restées célèbres allaient nous disputer bientôt les régions arrosées par le fleuve Congo. On peut donc affirmer que si, à cette heure précise, il ne s’était trouvé un homme qui sut, par sa volonté tenace et son indomptable énergie, personnifier pour ainsi dire, en les reprenant à son compte, les travaux de ses prédécesseurs pour les élargir et leur donner toute l’ampleur qu’ils comportaient c’en était fait de nos droits acquis par nos efforts passés. Notreaction auraitété à tout jamais limitée à la seule région du Gabon, c’est-à-dire à un espace compris entre la rive droite de l’estuaire et le cap Lopez.
On peut dire que ce qui décida du sort et de l’avenir de toute notre colonie, ce fut la conséquence de l’action énergique qu’exerça le contreamiral Couriault du Quilio, commandant la division navale de l’Atlantique Sud et gouverneur du Gabon. En 1874, ilrésolut, en effet, de se rendre compte par lui-même de l’importance de l’Ogôoué, qu’il remonta jusqu’à son confluent avec la N’gounié.
Parmi les officiers de son bord, se trouvait le (64)
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jeune Pierre Savorgnan de Brazza, qui, depuis deux ans déjà, était attaché à l’état-major du contre-amiral. Il était entré à son service en 1872, alors qu’il atteignait seulement sa vingtième année. Déjà, pendantson séjour à l’École navale, de Brazza avait été séduit par la relation de voyage du lieutenant de vaisseau Aymès. Il rêvait de reprendre le cours de ces explorations dans rOgôoué. Elles hantaient son esprit. Son rêve allait s’accomplir. Il eut la bonne fortune de convaincre le Gouvernement de la nécessité de son voyage ; il sut éveiller les sympathies, grouper les bonnes volontés qui s’offraient et donner à son projet une base solide.
Lors de son séjour à Libreville, il avait fait la connaissance de Marche et du Marquis de Gompiègne, au moment où ceux-ci, revenant de leur exploration de l’Ogôoué, s’apprêtaient à rentrer en France. Les renseignements précis que ces explorateurs lui fournirent sur leur voyage lui permirent d’arrêter un programme de ce qui restait à faire et dont il rêvait d’être l’artisan. Avant même son retour en France, il adressait, étant à bord de la Vénus, au ministère de la Marine et des Colonies, une lettre sur un projet d’exploration de rOgôoué (23 juin 1874), dans laquelle il exposait sa conviction qu’au delà des rapides ce fleuve, contrairement à ce qui avait été constaté pour
tous ceux qui se jettent dans l’estuaire du Gabon, conservait une très grande importance. Il voyait en lui la grande voie de pénétration vers le centre de l’Afrique. Son projet était donc d’en explorer le cours et de le remonter jusqu’à ses sources. Il ne se dissimulait pas les difficultés qui allaient se présenter devant lui; aussi entrevoyait-il la nécessité d’un long séjour au cours duquel il comptait apprendre la langue des indigènes, afin de trouver ainsi, auprès d’eux, l’aide qui lui était nécessaire pour pouvoir s’avancer, sans grande escorte, jusque dans la région profonde. C’était donc avant tout une mission pacifique qu’il voulait accomplir. On retrouve dès ce début la méthode dont il ne s’est jamais départi dans la suite, celle de faire des indigènes ses alliés, nous dirons même ses amis. Cette extrême bienveillance, jointe à une grande fermeté et surtout à une ténacité à toute épreuve, sont les raisons principales qui, même dans les conditions modestes dans lesquelles il devait entreprendre ses voyages, l’ont toujours conduit au succès.
Nous avons pu le constater nous-même, M. de Brazza était adoré des noirs qui vivaient près de lui, et ils lui avaient voué un dévouement à toute épreuve. Ce fut là un des éléments de sa force, qui met en lumière un des beaux côtés de son caractère. Il est utile de faire dès maintenant cette
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observation, car elle constitue la caractéristique des explorations faites par nos nationaux, dont la méthode s’éloigne en cela d’autres voyages qui n’ont basé le succès de leurs entreprises que dans la valeur de leurs armes. Notons cependant que, si le système de la douceur et de la bienveillance a pu mener M. de Brazza aussi directement au succès, c’est qu’il eut exclusivement affaire à des peuplades fétichistes. Il avait, avec ce sens diplomatique qu’il possédait au plus haut point, su pénétrer les secrets de leur âme et les mettre à son service. S’il en avait eu l’occasion, il se serait sans doute rapidement convaincu que la façon d’agir avec les peuplades musulmanes devait nécessairement, s’appliquant à d’autres caractères, emprunter d’autres méthodes.
La demande formulée par M. de Brazza, soutenue par ses chefs et par les services compétents, du ministère de la Marine et des Colonies, reçut l’approbation du ministre et, le 15 février 1875, il recevait de lui une lettre contenant ses instructions : « J’ai décidé que vous effectueriez ce voyage dans les conditions énoncées dans votre rapport et que le département de la Marine vous prêtera en personnel et en matériel le concours que vous lui demandez. »
C’était l’assentiment le plus complet et l’appui (67)
le plus effectif à la mission que le jeune explorateur sollicitait d’entreprendre. Les préparatifs furent vite parachevés, et, en mai, M. de Brazza partait de Bordeaux à destination de Dakar, où il devait trouver et embarquer les treize tirailleurs sénégalais qui composeraient toute son escorte.
A M. de Brazza s’étaient adjoints M. Marche, qui, avec le marquis de Compiègne, avait parcouru déjà la rivière Ogôoué ; M. le docteur Nicolas Ballay, médecin delà Marine, et M. Hamon, quartier-maître de la Vénus.
Dès le début, les membres de la mission rencontrèrent les plus réelles difficultés dans le recrutement des cent pagayeurs qui leur étaient nécessaire»pour poursuivre leur exploration en empruntant la voie fluviale, ce qui leur paraissait être le seul moyen de pénétrer rapidement dans le pays en raison des difficultés que présentait la voie de terre. Toute cette contrée est, en effet, couverte d’une forêt intense, et les rives mêmes du fleuve Ogôoué sont souvent très difficilement abordables, encombrées qu’elles sont soit de palétuviers, soit d’une épaisse bordure de raphia, palmiers formant des touffes qui se rejoignent toutes et constituent une véritable barrière presque infranchissable.
On retrouve, dans les lettres que M, de Brazza adresse au ministre de la Marine et des Colonies,
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ainsi qu’au gouverneur du Gabon, le récit des difficultés sans nombre qui assaillirent l’expédition à son début. Parmi celles-ci apparaît de suite l’insuffisance de ressources dont disposait l’expédition. Elle en était réduite à discuter avec la dernière rigueur le prix des hommes que les chefs consentaient à louer soit pour le pagayage, soit pour le portage. Un fait montre de suite jusqu’à quel point cette pénurie d’argent devait entraver et retarder la marche de la mission. Ce détail constitue un des gros événements du début. Nous le touvons retracé dans un rapport daté de Lambaréné (11 janvier 1876) :
((Quant aux pagayeurs, j’ai éprouvé de telles difficultés pour engager les Inengas et les Galois, qui font ordinairement ce service, que, afin de les décider à m’accompagner, j’ai dû les mettre en rivalité avec les Bakalais, qui font aussi ce trajet. Dans ce but, j’ai envoyé M. Marche chez les Bakalais, à Samqüita (situé à environ 15 milles en amont de Lambaréné). M. Marche doit prendre des Bakalais, remonter avec eux chez les Okandas, au milieu des rapides, et m’envoyer chercher par ces derniers. Le départ de M. Marche a décidé les Inengas et les Galois à venir s’engager, mais il a été impossible de les payer moins de 35 francs (par mois) par pagayeur et un grand cadeau à chaque chef. (Le D^' Oscar Lenz les avait payés 50 francs.)... Les Inengas ont donc accepté nos conditions et, deux jours après, les Galois aussi les acceptaient. »
On le voit, la cause initiale des difficultés que rencontre l’explorateur se trouve dans l’insuffisance des ressources mises à sa disposition. Faute de pouvoir payer les pagayeurs au prix que leur avait donné le major allemand Oscar Lenz, qui disposait sans doute de crédits illimités, M. de Brazza est obligé de perdre un temps précieux de diplomatiser avec les indigènes et, finalement, l’excessive parcimonie avec laquelle il est obligé d’agir apporte une entrave à l’exécution de ses projets. Cette insuffisance de ressources, nous allons la constater sans cesse. Nous en retrouvons la preuve dans ce post-scriptum d’une lettre adressée au commandant supérieur du Gabon (27 février 1876) :
kP.-S. — L’argent que j’ai laissé au Gabon, n’étant pas suffisant pour subvenir aux dépenses que j’ai faites aux factoreries de la Pointe-Fétiche, j’écris à ma famille d’envoyer, par la première occasion, 5 000 francs au Gabon, qui seront déposés à mon compte au Trésor. »
C’est qu’en effet M. de Brazza a dû, pour subvenir aux frais de ses missions, puiser largement dans ses ressources personnelles, et l’on peut affirmer que, s’il ne l’avait pas fait, il aurait dû renoncer à l’accomplissement de ses projets. Le public qui acclame les explorateurs à leur retour, quand ils ont eu le bonheur de réussir, ne se doute pas avec
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combien de difficultés de toute nature ils ont eu à lutter, non pas seulement avec les indigènes.
Les résultats de ce premier voyage d’exploration se trouvent résumés dans un rapport de M. de Brazza adressé au ministre de la Marine et des Colonies, lors de son retour à Paris (1). Il donne, dans sa simplicité, une idée exacte de ce qu’ont été ces premiers voyages africains et montre toute l’énergie, l’endurance et la volonté qu’ont dû déployer ceux qui ont pris à cœur, malgré tous les obstacles, malgré toutes les difficultés de tous les instants, de les mener à bien.
M. de Brazza, après avoir parcouru l’Ogôoué, bien au delà des points visités par les voyageurs qui l’avaient précédé, et reconnu que ce fleuve ne pouvait, contrairement à ce qu’il avait espéré au début, le conduire jusque dans les régions centrales, abandonne la voie fluviale pour entreprendre le voyage par terre. Il se trouve aux prises avec des difficultés telles que plus d’un, à sa place, aurait, dans l’état de dénûmentet de fatigue dans lequel il se trouvait, renoncé à poursuivre sa route. Mais M. de Brazza ne pouvait se contenter d’avoir reconnu l’impossiblité de se servir de rOgôoué, il lui fallait savoir ce qu’il y avait au delà. Quittant le bassin du grand fleuve, il pé-
(1) Rapport sur la mission de l’Ogôoué, Paris, le 15 janvier 1879.
nètre dans le pays des Batékés, que les peuplades voisines lui avaient décrit comme hostiles à toute pénétration sur leur territoire. Il sut, au contraire, trouver chez eux un concours effectif. Mais les Batékés, qui forment une importante peuplade, s’adonnent spécialement au commerce, lequel les amène à de grands déplacements. Ils sont ainsi exposés à d’incessants voyages, au cours desquels ils ont souvent maille à partir avec leurs voisins.
L’arrivée des voyageurs blancs produisit chez eux un mouvement de stupeur, qui se traduisit en crainte et en hostilité. Mais celle-ci disparut bientôt, et la mission trouva alors chez eux une aide effective. Il en fut tout autrement de leurs voisins les Apfourous, peuplade très sauvage, très guerrière, qui n’entendait pas permettre à la mission de parcouir librement les territoires qu’elle occupait.
Cependant la mission avait atteint l’Alima, cours d’eau important que M. de Brazza crut devoir alimenter un des grands lacs intérieurs situés, pensait-on, au sud du Ouadaï. La question se posait pour lui de savoir s’il fallait poursuivre le voyage jusque dans les régions centrales, alors qu’exténuée, dépourvue de toutes ressources, la mission se trouvait à bout de forces. Ce fut l’avis des compagnons de route de Brazza. On entreprit donc la descente de l’Alima. Mais bientôt des
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cris de guerre retentirent, et les Apfourous se mettent à la poursuite des voyageurs et les obligent à se servir de leurs armes. La précision de leurs tirs montre aux indigènes que, malgré leur nombre qui grossit sans cesse, ils ne viendront pas aisément à bout de cette poignée d’hommes qui sait se défendre. Ils renoncent à l’attaque. Mais la mission a compris qu’il lui fallait profiter, en hâte, de la supériorité que leur avait donné leur énergie et revenir, au prix d’efforts considérables, chez les Batékés, où la victoire obtenue sur les Apfourous lui avait acquis un prestige dont elle devait profiter plus tard.
Il n’est pas douteux que, si M. de Brazza avait pu se douter qu’en quatre ou cinq jours de navigation il pouvait atteindre le gand fleuve Congo, il n’aurait pas hésité à forcer, à tout prix, le passage au milieu des Apfourous. Mais il ne le sut qu’à son retour en France, en comparant ses relevés géographiques avec ceux de l’expédition de Stanley.
Dès le retour de ce premier voyage, qui n’avait pas duré moins de trois années, M. de Brazza, à peine remis de ses extrêmes fatigues, songe à revenir en Afrique. Renseigné, maintenant, sur la situation réciproque des principales rivières dont le cours vient d’être révélé, il sait que, d’une part, le Congo est barré sur une longueur de près de
300 kilomètres par des rapides infranchissables, que de l’autre l’Ogôoué et l’Alima, ensuite, doivent le conduire sur les rives de ce fleuve Congo, par une route qu’il connaît déjà et ou les relations qu’il a nouées avec les indigènes et l’autorité qu’il a su acquérir chez eux lui assurent un parcours plus facile. Dès lors, sa résolution est prise. II lui faut retourner, le plus rapidement possible, dans des régions où le sillage qu’il a tracé serait vite comblé par d’autres missions qui se hâtent vers le même but.
Un second voyage de M. de Brazza fut donc décidé. Il devait avoir une portée et des conséquences considérables pour l’avenir de nos installations dans ces régions. Cette fois encore, des subventions trop modestes du ministère de la Marine et de celui des Affaires Étrangères ne permirent pas à cette nouvelle expédition de prendre toute l’ampleur qu’elle méritait d’avoir. Toutefois un crédit de 100 000 francs et une subvention de la Société de Géographie de Paris permirent au docteur Ballay, le vaillant et distingué collaborateur de M. de Brazza, d’organiser une mission de renfort et d’apporter à la côte occidentale un stock important de provisions et de marchandises de toutes natures, qui devaient permettre à la mission d’étendre rapidement son action.
Maintenant l’Ogôoué, dont chaque peuplade
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gardait il y a peu de temps encore les rives correspondant aux territoires qu’elle occupait, interdisant aux indigènes d’autres tribus d’en franchir les frontières, est ouvert à la libre navigation. M. de Brazza a su les convaincre des avantages qu’elles retireraient à laisser les commerçants circuler librement et venir leur apporter, en échange des produits naturels que leur donne la forêt, toutes ces marchandises européennes dont elles se montrent si avides. Les tribus qui offrent les pagayeurs les plus habitués à franchir les passes difficiles des rapides du fleuve, les Adoumas et les Okandas, assurent un service régulier de pagayage sur tout le parcours navigable du fleuve. La communication sur tout rOgôoué et l’Alima se fait par une route connue, et tout à l’heure la mission va pouvoir, en la suivant, gagner les rives du Congo, où se jouera le grand acte qui décidera de notre installation dans l’Afrique équatoriale.
L’Association internationale africaine avait demandé à Brazza de fonder deux stations, dans les régions profondes qu’il allait visiter, lesquelles seraient en même temps scientifiques et hospitalières, permettant, par conséquent, d’atteindre le double but d’étudier les ressources de ces régions inconnues jusqu’alors et d’accorder aide et protection aux indigènes fuyant les exactions des marchands d’esclaves. La première de ces stations
fut créée en juin 1880, à peu de distance de l’Ogôoué et de la rivière Passa ; elle reçut le nom de Franceville,
Peu de temps après, M. de Brazza, accompagné du sergent de tirailleurs sénégalais Malamine, de quelques tirailleurs et d’un interprète batéké, quitte la station et entreprend d’aller gagner le Congo. Il sait les voyages de Stanley. Il a compris la nécessité de se hâter. L’action décisive de ses explorations va se jouer bientôt.
Il suit la rivière Passa, arrive chez les Achicouyas, dont le chef N’gando lui fait bon accueil. De là, il passe sur le territoire du chef N’ganfourou, dont les villages dominent les bords de la rivière Lefini, qu’il apprend être un affluent du Congo. Là, pour la première fois, il entend parler d’un chef important, Makoko, dont l’influence s’étend sur toute la région et jusque sur les rives du Congo. Bien que fétichiste, Makoko exerce cependant une influence religieuse sur tous les chefs des régions avoisinantes, auxquels il donne une sorte d’investiture et qui reconnaissent son autorité.
De Brazza comprend de suite qu’il lui faut se rendre auprès de ce roitelet, se le concilier et obtenir son concours. Il descend à travers une région marécageuse le cours de la Lefini, qui, au moment ou elle se jette dans le Congo, est barrée par des rapides et, après plusieurs jours d’une marche
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épuisante, il arrive enfin surun vaste plateau. Lorsqu’il l’a franchi, il aperçoit, le cœur plein d’émotion et de joie, une plaine d’eau, immense, presque sans fin, tant la rive opposée est lointaine : c’est le Congo !
Revenant alors sur ses pas, il se rend dans les villages du roi Makoko. Celui-ci, auquel il faitd’importants cadeaux, consistant en cotonnades, en verroteries, en fusils, etc., lui fait le meilleur accueil, séduit par les munificences du blanc, qui sont pour lui les signes le plus évidents de sa puissance. De Brazza séjourne près d’un mois chez Makoko. Ce n’est pas du temps perdu. Avec cette diplomatie dont il a le secret et qui est la cause principale de ses succès, il sait prendre de suite un ascendant considérable sur Makoko, et cette influence il la gardera toujours. Pour assurer au grand chef blanc, au commandant, le libre parcours dans toute la vaste région soumise à son influence, le roi noir propose à Brazza de réunir tous les chefs Oubandjis dont l’influence s’exerce dans les rivières voisines. Il remet à Brazza le signe d’investiture de grand chef, le fameux collier de Makoko, qu’ont seuls le droit de porter ceux qui ont été reconnus maîtres de la région. Les chefs réunis acceptent ce que M.de Brazza leur propose, et, en témoignage de cet accord, il leur distribue des pavillons français, qui devront désormais flotter sur leurs villages et
les protéger contre tout acte d’hostilité des blancs qui pourraient venir dans la région. Makoko place ses États sous le protectorat de la France et permet à Brazza de choisir, sur son territoire, un emplacement pour y établir une station française.
Accompagné par trois chefs dépendants de l’autorité de Makoko, de Brazza descend le Congo jusqu’à N’Tamo (Stanley-Pool). Il y arrive le l®*' octobre 1880 et choisit sur un vaste plateau l’emplacement d’une deuxième station, dont il donne la garde et le commandement au sergent Malamine, qui saura, malgré l’état de complet dénûment dans lequel il se trouve, obéir aux instructions qui lui sont données et défendre le pavillon dont la garde lui est confiée. Plein de confiance dans le dévouement de Malamine, Brazza longe le Congo pour regagner la côte.
L’acte accompli par de Brazza devait avoir une portée considérable, dont il lui fut bientôt loisible de mesurer l’étendue par le dépit amer qu’il devait donner à Stanley lui-même.
En effet, Brazza n’ignorait pas que, trois ans auparavant, lorsqu’il accomplissaitson grand voyage à travers l’Afrique mystérieuse, Stanley avait noué des relations avec les Batékés et avait parcouru toute la région du grand lac, lequel avait été dès lors baptisé le Stanley-Pool. Mais l’accueil même qu’avait fait Makoko au représentant de la
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France, le fait qu’il avait accepté de passer avec lui un traité d’alliance et de placer ses territoires sous le protectorat de la nation qu’il représentait, démontraient que, au point de vue diplomatique, la région était libre et que, dès lors, les conventions signées par de Brazza prenaient une importance définitive.
Il est intéressant de citer à ce sujet quelques-uns des faits précis qui montrent la déconvenue éprouvée par Stanley lorsqu’il apprit d’abord la présence de Brazza dans la région du Pool, puis lorsqu’il se rencontra avec lui sur les rives du Congo et enfin la mortification profonde que subit l’orgueil de cet homme de fer et l’humiliation amère qu’il dutsupporter quand, arrivantdans les villages de la région de Makoko, il vit partout flotter le pavillon aux trois couleurs.
Au retour de sa grande mission à travers le continent mystérieux, Stanley avait su intéresser le roi des Belges à un voyage nouveau qu’il rêvait d’entreprendre dans les régions qu’il venait de parcourir. Léopold avait accepté de solder personnellement tous les frais d’une expédition ayant pour but de constituer, dans les régions qu’arrose le Congo et ses affluents, un vaste État dont le statut serait ultérieurement établi. La dépense était estimée comme pouvant atteindre dix à douze millions de francs. L’intrépide voyageur pouvait
donc donner un libre cours à ses rêves les plus ambitieux. Il avait sous ses ordres vingt Européens et cent soixante Zanzibarites armés de fusils à répétition, dont la moitié avaient déjà fait partie de son escorte, dans son précédent voyage, où il avait eu à soutenir pas moins de trente-deux combats, dont plusieurs avaient été très meurtriers. Ici apparaît de suite la très grande différence qui caractérise les deux méthodes d’exploration appliquées aux voyages de découverte par ceux qui, les premiers, ont parcouru les régions de l’Afrique centrale : celle suivie par toutes les missions françaises, qui toutes ont toujours réduit leur escorte au nombre suffisant pour pouvoir se défendre, jamais pour attaquer, et puis l’autre, la manière forte, qui consiste à marcher droit sa route en brisant les obstacles, quitte à laisser derrière elle une traînée de sang. Bientôt le grand explorateur allait apprendre qu’il était plus habile, peut-être, d’user de la méthode française.
Cette petite armée comptait, pour porter les nombreux bagages, des centaines de porteurs que l’on recrutait dans le pays. Grâce aux puissants moyens d’action dont il disposait, Stanley avait déjà créé, en remontant le cours du Congo depuis son embouchure, sur ses rives, les postes de Vivi, l’Issanghila et de Manianga. Ces points