‹ Le Congo méconnuChapitre 12 sur 30 · MM · texte numérisé non relu

MM

Le général Derrécagaix, chef du Service géographique au ministère de la Guerre ;

Félix Faure, député du Havre ;

Le général de Gallifîet ;

Gauthiot, secrétaire général de la Société de géographie commerciale ;

Le comte Greffulhe, député ;

Guichard, sénateur ;

Adrien Hébrard, sénateur ;

J. de Kerjégu, député ;

Le capitaine Le Chatelier ;

Paul Leroy-Beaulieu, membre de l’Institut ; Loreau, député ;

Marinoni ;

Masqueray, doyen de l’École supérieure des lettres d’Alger ;

Milne-Edwards, membre de l’Institut;

Morillot, député ;

Le marquis de Moustier, député ;

Georges Patinot ;

U ACHÈVEMENT DE LA CONQUÊTE

H. Percher ;

Léon Permezel, membre de la Chambre de commerce de Lyon, membre du Conseil supérieur du commerce ;

Henry Pereire, ingénieur ;

Georges Picot, membre de l’Institut ;

Joseph Reinach, député ;

J. -Charles Roux, député de Marseille ;

Siegfried, député du Havre ;

Armand Templier ;

Le vice-amiral Vignes, chef d’état-major général du ministère de la Marine ;

Le vicomte N. Melchior de Vogüé, membre de l’Académie française.

Le prince d’Arenberg, député ;

Aynard, député de Lyon ;

Le capitaine Binger ;

Borgnis-Desbordes, général de division d’artillerie de marine ;

Boutmy, membre de l’Institut ;

Caron, lieutenant de vaisseau ;

F. Crouan, vice-président de la chambre de Commerce de Nantes.

Il adressa au public le pressant appel que l’on va lire et qui, disons-le de suite, trouva de l’écho dans le cœur de tout bon Français soucieux des intérêts de la France en Afrique :

« Nous assistons à un spectacle unique dans l’histoire : le partage réel d’un continent à peine connu par certaines nations civilisées de l’Europe.

« Dans ce partage, la France a droit à la plus large part, en raison de l’abandon qu’elle a consenti aux autres nations de ses droits sur l’Afrique orientale et des efforts qu’elle a faits pour le développement de ses possessions de l’Algérie-Tunisie, du Sénégal et du Congo.

« Déjà la convention anglo-française consacre l’union, à travers le Sahara, du Sénégal et de l’Algérie. Le même document nous donne pied au nord du lac Tchad, que nous allons atteindre du Congo par le Baghirmi. Il faut que l’extension de notre influence à ce dernier pays consacre l’union, à travers le Soudan, du Congo français, du Sénégal et de l’Algérie-Tunisie.

« Un certain nombre de personnes, comprenant, dès la fin de 1889, la nécessité d’une action immédiate, en vue de la réalisation de ce plan, ont organisé à leurs frais l’expédition Paul Crampel, dont le but est d’explorer la région comprise entre le Congo et le lac Tchad et d’y conclure des traités puis de revenir,s’il le peut, par le Nord. Les mêmes personnes ont favorisé d’autres expéditions. Elles ont pu ainsi soutenir la cause de l’influence française sans engager les ressources ou la responsabilité de l’État.

« De telles initiatives paraissent de plus en plus nécessaires aujourd’hui où il s’agit d’acquérir dans l’Afrique centrale les droits au premier occupant et de développer, ensuite, notre commerce dans les régions placées sous l’influence française, comme le sont dès maintenant les pays compris dans la boucle du Niger.

« C’est pourquoi les souscripteurs des expéditions africaines en cours ont résolu de former un

l.e Congo méconnu.

L'ACHÈVEMENT DE LA CONQUÊTE

Comité qui, sous le nom de « Comité de l’Afrique française », s’efforcera, par tous les moyens en son pouvoir, de développer l’influence et le commerce français dans l’Afrique de l’Ouest, du Centre et du Nord.

« Il va sans dire que le but du Comité, constitué dans une pensée purement patriotique, en dehors de tous les partis, est absolument désintéressé et étranger à toute préoccupation d’affaires. »

On le voit, c’est bien à l’initiative privée, cette fois encore, et avec le concours patriotique du public, dans la masse duquel pénétrait, chaque jour plus nette et plus précise, la notion de l’intérêt qu’il y avait à nous hâter de constituer notre domaine colonial, qu’est due cette action de notre pénétration vers les régions centrales africaines, dont l’accomplissement pouvait avoir pour nous d’incalculables avantages.

A peine constitué (1), et ayant déjà à son actif l’organisation des missions Crampel et Mizon, le Comité se mit à l’œuvre. La situation de la région comprise entre l’Oubangui et le Tchad devait tout d’abord appeler son attention.

Où en étions-nous exactement à ce moment-là ? Comme nous l’avons montré, notre colonie, limitée par le Cameroun et l’État indépendant, ne pouvait trouver de voie d’expansion qu’en étendant ses territoires dans la région nord-est. Le protocole

(1) Le Comité fut formé le 1®' décembre 1890.

signé entre la France et l’Allemagne le 24 décembre 1885 délimitait les possessions respectives de ces deux États. Les conventions ne dépassaient pas le 2® degré nord, laissant ainsi le champ libre à l’exploration et à la conquête des régions comprises au delà. Les expéditions allemandes n’ont pas été couronnées de succès, et leurs explorateurs ont à peine pu atteindre les limites assignées par la convention de 1885. De notre côté, le frère de M. de Brazza, Jacques, s’était avancé jusqu’au 3® degré. Puis, dans la période comprise entre 1888 et 1890, plusieurs explorations, poursuivies par les agents de la colonie, firent reculer vers le nord les limites de nos possessions. Ce fut M. Cholet qui, par la voie de la Sangha, poussa jusqu’au 4e degré nord. PuisM. A. Fourneau reprit cette route et, en une belle exploration, s’avança jusqu’au 7e degré de latitude nord dans la direction du lac Tchad. Par la voie de l’Oubangui, A. Dolisie et Ponel remontaient jusqu’au 4® degré nord et fondaient le poste de Bangui.

Il fallait donc à tout prix obtenir le succès des deux missions en cours : celle de Mizon, dont la réussite nous assurait la jonction de notre colonie du Congo par les régions avoisinant le Tchad à nos possessions du Soudan occidental, et limitant définitivement la zone d’influence du Cameroun allemand. D’autre part, il fallait ne pas

UACHÈVEMENT DE LA CONQUÊTE

oublier combien étaient limités les moyens dont disposait la mission Grampel en regard de la tâche formidable qu’elle s’était assignée. Les contrées qu’elle devait traverser, et où il importait d’établir notre influence, étaient trois ou quatre fois grandes comme la France. Que pourrait cette poignée d’hommes en présence de l’immensité des résultats qu’on attendait d’elle ?

Aussi le premier acte du Comité de l’Afrique française fut-il de décider la formation d’une nouvelle mission qui se rendrait dans les régions comprises entre l’Oubangui et le Tchad, tâcherait de rejoindre la mission Grampel, afin d’unir ses efforts aux siens, et ferait acte d’occupation effective dans les contrées comprises entre l’Oubangui et le Tchad.

Nous venions d’accomplir deux voyages d’études dans les régions sahariennes. D’accord avec notre ami Foureau, nous avions préparé le programme d’une mission ayant pour but, partant d’Algérie, d’aller rejoindre le Tchad. Un Comité Algérie- Sahara-Soudan s’était formé pour soutenir nos efforts. Mais la difficulté de réunir les fonds nécessaires avait fait reporter l’exécution de notre projet à une époque indéterminée. C’est alors que le Comité de l’Afrique française voulut bien nous confier la tâche de prendre la direction de la mission qu’il avait résolu de constituer.

Mis en rapport avec ce Comité, nous organisâmes rapidement nos préparatifs, tâche qui n’est jamais simple, car il faut tout prévoir pour deux ans et, s’avançant dans des pays inconnus, on est obligé d’emporter une ample provision de marchandises appropriées, cependant, aux exigences des indigènes. Car, on le sait, ce qui constitue chez les indigènes des régions primitives l’argent, ce sont des marchandises, mais non pas, comme on se l’est trop souvent figuré, des verroteries ou des objets quelconques capables d’éveiller leur curiosité, mais bien un type déterminé d’objets. Le reste ne serait que de la fausse monnaie que les indigènes n’accepteraient pas. Aussi faut-il être très documenté, et la préparation d’une mission faite sur des bases sérieuses nécessite une attention toute spéciale. Une aiguille que l’on aura oublié d’emporter manquera pendant toute la durée du voyage. On ne trouvera à se la procurer nulle part.

Déjà, en février, un de nos seconds fut expédié au Sénégal pour y recruter des tirailleurs d’escorte, et, le 20 mars 1891, nous partions nous-même avec le reste de notre personnel.

Les difficultés du début, l’arrivée au Loango, le recrutement du personnel de porteurs destiné à transporter nos six cents charges, la longue route entre la côte et le Stanley-Pool qu’on ne

V ACHÈVEMENT DE LA CONQUÊTE

peut franchir qu’à pied et qui, en raison des accidents de terrain, exige tout un mois pour franchir les 600 kilomètres qu’elle représente, tout cela n’a qu’une faible importance. L’action véritable ne devait commencer que bien plus loin. Arrivés en juin à Brazzaville, nous avions hâte de gagner les régions du Haut-Oubangui, où allait commencer l’exploration des régions inconnues. Mais les petits vapeurs que la colonie devait mettre à notre disposition étaient l’un en réparation et l’autre en voyage dans la Sangha. Il fallut perdre un temps précieux.

Bientôt de mauvaises nouvelles arrivèrent. La mission Fourneau, qui remontait la Sangha, avait été attaquée par les Musulmans. Un des Européens, M. Thirier, avait été tué. Grâce à son énergie, M. Fourneau avait pu s’emparer de pirogues et redescendre à Brazzaville. Mais la nouvelle de ce désastre avait effrayé les hommes qui devaient nous servir de porteurs. Tous avaient déserté. Et nous en étions là, essayant de reconstituer un personnel de portage indispensable pour acheminer nos marchandises d’échange, c’est-à-dire notre porte-monnaie. C’est alors qu’on se rend bien compte jusqu’à quel point notre monnaie est chose pratique, et il est vraiment curieux de se trouver ainsi transporté au milieu d’une civilisation de dix siècles en retard.

Bientôt une nouvelle plus grave nous parvenait. C’était le 14 juillet, avec nos propres ressources jointes à celles du poste de Brazzaville, nous avions voulu honorer la fête nationale. Et c’est au milieu des réjouissances improvisées avec les moyens primitifs dont nous disposions que nous vint la fatale nouvelle du massacre de la mission Crampel. L’information était rapportée par des Pères du Saint-Esprit, dont la mission était installée à l’embouchure de l’Oubangui. Le seul survivant de la mission, M. Nebout, redescendait le Congo et devait être parmi nous le lendemain.

Il vint, en effet, et nous conta que, alors qu’avec quelques tirailleurs il formait l’arrière-garde de la mission, qui avait pris une avance de près de 100. kilomètres, il fut informé que Crampel et toute sa mission avaient été massacrés. Ne se sentant pas en force suffisante pour se porter en avant, il avait regagné l’Oubangui, redescendu le cours de cette rivière, puis celui du Congo, et, après un mois et demi de navigation, avait atteint Brazzaville.

Que nous restait-il à faire ? Notre résolution fut vite prise. Nous étions parti pour joindre nos efforts à ceux de Crampel et assurer notre influence dans la région comprise entre l’Oubangui et le Tchad. Le massacre de la mission de notre devancier nous créait le devoir de reprendre à nous

L'ACHÈVEMENT DE LA CONQUÊTE

seul le programme tracé et, avant tout, nous rendre compte, par nous-même, s’il restait encore des survivants de la mission. Puis enfin, si rien d’autre n’était plus à faire, montrer du moins aux indigènes, par un châtiment sévère, qu’on ne porte pas impunément la main sur un des nôtres.

Après bien des difficultés, que rendaient plus sérieuses encore les échecs subis par les missions qui nous avaient précédé, nous parvînmes enfin dans les régions du Haut-Oubangui, reprenant les traces de la mission Grampel. M. Nebout, le seul survivant de cette mission, nous sert de guide. Nous traversons un pays troublé où le prestige du blanc a été ébranlé. Un chef indigène, qui a gardé le souvenir reconnaissant de tout le bien que lui avait fait la première mission, se jette en travers du sentier que nous suivons et, étendant les bras, nous dit : « Neva pas plus loin ! Les blancs qui t’ont précédé ont été tués par les Tourgous ; ils te tueront aussi.. .» Nous le rassurons, et, l’écartant doucement, nous continuons notre route, ayant hâte d’arriver sur le lieu du massacre et d’être définitivement renseigné sur les phases du drame.

Bientôt nous apprenons qu’un des tirailleurs sénégalais faisant partie de l’escorte de Grampel se trouve dans un village voisin. Nous nous y rendons; il vient près de nous, reconnaît ses frères, nos irailleurs, il est sauvé ! Il nous conte alors les

péripéties du drame que bientôt d’autres survivants delà mission devaient nous confirmer encore.

Voici ce qui s’était passé. Crampel ayant quitté les rives de l’Oubangui, le 1®'’ janvier 1891, avait pris la route du Nord. Il avait cru utile, sans doute, pour garder le plus longtemps possible contact avec les postes de l’Oubangui, de diviser sa petite colonne en trois détachements, il avait pris le commandement de celui d’avant-garde et avait avec lui Ischekkad, le targui, que M. Percher avait eu l’idée de lui adjoindre dans la pensée qu’il pourrait lui être d’un grand secours dès que la mission aurait atteint les pays musulmans et lui servirait enfin de guide à travers le Sahara. Cette confiance dans la bonne foi du targui devait conduire la mission à sa perte. Connaissant le caractère des hommes de ces tribus, avant notre départ, nous avions déjà indiqué à M. Percher quel danger courait la mission du fait de s’être adjoint ce guide. M, Percher n’y voulait croire.

Tant que l’expédition conduite par Crampel traversa les peuplades fétichistes, elle n’eut rien à redouter d’elles. Aurait-elle encore trouvé quelque hostilité de certaines d’entre elles, surprises et effrayées de voir arriver chez elles des hommes blancs, qu’encore elle n’avait que peu à redouter de semblables ennemis, car, divisées en tribus indépendantes et souvent en hostilité les unes

L'ACHÈVEMENT DE LA CONQUÊTE

avec les autres, il est toujours aisé de tirer parti de cet état de division. Même chez les anthropophages les plus avérés, on ne coure pas grand risque, pour peu qu’on ait dans la main une poignée de tirailleurs sénégalais dévoués et déterminés comme ils le sont presque tous.

La situation devint tout autre dès que Crampel s’avança dans la région où déjà les musulmans qui forment les États environnant le Tchad s’avancent pour faire des incursions chez les fétichistes. Ils y viennent sous le couvert du commerce et, s’introduisant dans les villages, attendent le moment propice pour attaquer les peuplades autochtones. Celles-ci, mal armées et n’ayant pour défense que leurs javelines, leurs boucliers et leurs couteaux de jet, qui ont été pour la première fois signalés par Schweinfurth et dont nous avons rapporté une ample collection (1), fuient devant l’ennemi redoutable que constitue pour eux le musulman, car il possède des armes à feu dont il n’hésite pas à faire usage dès qu’il rencontre quelques difficultés à se faire livrer les jeunes garçons ou les fillettes qu’il emmenera dans les régions du centre pour les vendre comme esclaves.

Ces musulmans, les peuplades fétichistes (Banziri, N’gapous ou Langouassis) les désignent sous

(1) Cette collection figure au Musée du Trocadéro.

le nom de Tourgous; ils viennent du Baghirmi et des régions voisines.

C’est une de ces bandes que rencontra Crampel. De suite les musulmans vinrent à lui, lui disant qu’il était au bout de ses peines, car il n’aurait plus à faire les pénibles marches à pied, seul moyen de locomotion depuis l’Oubangui. Ils lui fourniraient des montures et le conduiraient près de leur sultan, où il serait bien reçu, et qui lui donnerait des guides sûrs pour continuer son voyage. Les dernières lettres de Crampel montrent la confiance que surent lui inspirer ces hommes qui lui semblaient d’une essence tellement autre que les misérables fétichistes qu’il avait rencontrés jusquelà. Eux étaient vêtus de longs boubous en toile bleue ; ils avaient des bagages, que portaient leurs montures; ils étaient armés. Assez rapidement la confiance s’établit grâce au targui Ischekkad, qui disait toutes les bonnes intentions de ses coreligionnaires. Et alors, profitant de cette confiance, ils firent écrire à Crampel des instructions à ses autres Européens, formant les autres détachements de la mission.

Alors, quand ils eurent entre les mains tous les moyens d’attirer dans un guet-apens le reste de la mission, au moment où il s’y attendait le moins, ils se jetèrent sur l’infortuné Crampel, assis devant sa tente, et l’assassinèrent lâchement. En même

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temps, ils s’emparaient des fusils des tirailleurs, et, les ayant mis hors d’état de se défendre, ils leur dirent qu’ils n’avaient rien à redouter d’eux s’ils n’essayaient pas de fuire et s’ils consentaient à les suivre.

Puis, se servant des lettres disant aux autres membres de la mission de rallier El Kouti, point atteint par Crampel, ils attirent un autre membre de la mission, M. Biscarat, dans ce guet-apens et l’assassinent; par miracle, M. Nebout, formant l’arrière-garde, échappe seul au massacre.

On le voit, — et nous tenons à l’établir, car nous reviendrons sur les conséquences de ce fait, — si la mission Crampel a succombé, c’est seulement lorsqu’elle a atteint le territoire parcouru par les musulmans, lesquels, indubitablement informés desa venue, s’étaient portés au-devant d’elle. Mais il est certain que leur tâche leur fut singulièrement simplifiée par la complicité d’Ischekkad, qui ne peut faire de doute, puisque c’est lui qui avait inspiré à Crampel confiance dans les musulmans ; c’est lui encore qui fit écrire les lettres pour attirer les autres membres de la mission. Enfin, sitôt après le massacre, il disparut, regagnant sans doute sa tribu.

Et pour qui connaît le caractère et la mentalité des musulmans, on peut dire que ce qui est arrivé devait se produire. Voyez en effet quel devait être

l’état d’esprit de ce targui qui, fait prisonnier dans un rzou, est amené à Alger. Là, on l’entoure de soins, même de prévenances; on l’interroge pour connaître les secrets de son pays, jusque-là presque inviolé; on l’oblige à parler, à dire ce que sont les siens, où ils vont, quelles sont leurs routes à travers le grand Sahara qui est leur domaine, qu’ils veulent garder ; il parle, mais à regret, car il a l’âme haut placée au sens islamique du mot; il sait qu’il ne doit pas révéler ce qui constitue les secrets de sa race. Puis on l’amène à Paris, on l’exhibe; il est l’objet d’une curiosité incessante qui le froisse, dont il souffre et, soumis en apparence, il garde en lui une âme révoltée. Il part enfin ; on lui ditqu’il va vers son pays. Et on le mène vers des régions qu’il ignore, dont l’immense forêt, dont les grands fleuves lui donnent le sentiment que jamais il ne rejoindra ces contrées désertiques que l’œil habitué scrute d’un coup, dont il connaît les moindres détails, qu’il aime par-dessus tout. Et, après ce très long voyage, qui a duré des mois et des mois, où il a été obligé de supporter des marches qui se sont traînées, pénibles, à travers des centaines de kilomètres, il arrive enfin dans une contrée tout autre, dont insensiblement l’aspect se rapproche de celle qu’il connaît.

Alors des hommes viennent à lui, vêtus comme lui, parlant sa langue. De longues conversations

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s’engagent. Il leur dit ses souffrances. II leur dit surtout qu’on lui a promis des récompenses s’il conduit ces roumis, ces chrétiens maudits, dans son pays, s’il trahit les siens. Non jamais il ne les trahira. Ces hommes qui l’ont conduit là, en le comblant de prévenances, n’en sont pas moins des ennemis, et c’est pour eux qu’il trahirait ? Jamais! Des récompenses ? Lesquelles ? Tient-il aux honneurs, à la fortune ? Non, ce qu’il veut, c’est la liberté, chez lui, au milieu des siens, dans la grande vie faite de combats, de luttes, de courses libres à travers le libre désert. Mais la retrouvera-t-il, cette existence? Ses compagnons lui permettrontils jamais de vivre au milieu d’eux, lui qui s’est souillé du crime d’avoir révélé les secrets du désert? Oui ils le recevront et lui feront fête, car il aura trahi les blancs, qui caressaient l’espérance impie de traverser ces régions inviolées. Il se réhabilitera à leurs yeux. Et puis, pour prix de sa trahison, n’aura-t-il pas plus que toutes les récompenses promises, car tous les bagages, toutes les armes surtout et toutes les munitions de la mission seront à lui. Et alors, avec cette patience qui caractérise le musulman, il prépare avec ses amis les Tourgous le massacre du chef de la mission et de tous les blancs qui, grâce aux lettres écrites, viendront les uns après les autres dans des régions où ils ne pourront plus se défendre.

Ainsi fut fait. La mission fut anéantie, le butin partagé, et le targui libre, grandi par l’assassinat d s roumis, regagna son pays, emportant sa large part du partage des dépouilles.

Voilà les faits que l’enquête menée sur place nous avait permis de préciser. Nous sûmes que Ali Diaba, le chef de la troupe des Tourgous, était encore dans la région. Il fallait à tout prix le rejoindre et lui infliger une punition sévère. Sans quoi c’en était fait de notre prestige auprès de ces populations qui avaient accueilli les premiers blancs qu’ils avaient vus comme des êtres à part. Et voilà que leurs ennemis, à eux indigènes, ces Tourgous qui venaient les opprimer et leur enle ver leurs enfants pour les conduire en esclavage, étaient plus forts que ces blancs ? Il fallait relever notre prestige, sans quoi, dès longtemps, la région resterait fermée à notre influence. Il fallait qu’ils comprennent que, si un blanc tombe, victime de la trahison, d’autres viendront de suite derrière lui le venger en punissant les assassins.

Aussi quand, après une course longue et pénible

travers une région dépeuplée par suite des exactions des musulmans, où les vivres manquaient, nous pûmes rejoindre enfin les Tourgous et les châtier, retrouvant dans leurs bagages tant d’objets ayant appartenu à la mission Crampel, avec quel enthousiasme fûmes-nous accueillis par ces mal-

L'ACHÈVEMENT DE LA CONQUÊTE

heureuses populations fétichistes, qui comprenaient que, enfin, à l’abri du pavillon aux trois couleurs, elles seraient délivrées des incursions de leurs ennemis. Elles venaient à nousen foule, nous apportaient des provisions, car nous avions souffert de la faim, et fêtaient ces braves tirailleurs, parmi lesquels elles reconnaissaient ceux qui avaient appartenu à la mission Crampel.

Dès ce moment la situation apparut nette, précise. Toute la région occupée par les fétichistes serait facilement à nous, et notre mission, déjà réduite de nombre, car la fatigue et la maladie l’avait épuisée, pouvait encore soumettre à notre influence toutes les vastes contrées appartenant à cette population très industrieuse, où l’agriculture est si prospère et dont les musulmans sont les ennemis nés. Mais la pénétration dans les États islamiques des régions avoisinant le Tchad ne pouvait avoir de conséquences politiques définitives. Les sultans du Baghirmi ou du Ouadaï consentiraient peut-être à nous laisser visiter leur pays ; mais ils n’avaient nulle raison pour le soumettre à notre influence. Là seule la manière forte pouvait réussir. Notre mission ne pouvait songer à l’imposer. C’est là la caractéristique de la façon dont les missions ont toujours été reçues chez les peuples musulmans. Ou bien celles-ci se présentaient avec une faible escorte, se mettant à la merci, pour

ainsi dire, du sultan ou petit potentat régnant sur une région. Et alors on pouvait s’attendre à tout de ce chef : réception bienveillante, aide accordée sous forme d’hospitalité et ou de secours matériel. G’est l’accueil qu’ont parfois rencontré les premiers explorateurs. Mais quel bénéfice politique ont-ils remporté ? Aucun. Telles ont été les caractéristiques des voyages de Burton, de Speke et Grant, de Livingstone et de tant d’autres. Mais combien de fois aussi les voyages d’exploration en pays musulmans ont éveillé l’inquiétude des chefs, et alors, après avoir assuré à leurs hôtes qu’ils n’avaient rien à redouter, ils les ont traîtreusement assassinés. C’était ce qui venait de se passer pour la mission Crampel, dont le seul tort fut d’ajouter crédit aux bonnes paroles de ses hôtes.

Donc, après avoir châtié les assassins de notre malheureux prédécesseur, nous revînmes versl’Oubangui, afin de montrer à toutes ces peuplades que nous étions les plus forts et que leur intérêt même leur commandait de se rapprocher de nous. Et comme ils accouraient de partout pour nous fêter, nous qui avions vaincu leurs ennemis, qui depuis tant de temps les opprimaient! Ils étaient confiants en nos paroles quand nous leur disions que désormais notre pavillon les protégerait et qu’ils pourraient vivre en paix sous ses plis, cultivant leur sol, se livrant à la pêche et à la chasse sans

LES SARRAS, CAPTURÉS PAR LES MUSULMANS DU BAGIIIRMI, SONT RÉDUITS AU PLUS CRUEL ESCLAVAGE.

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