‹ Le Congo méconnuChapitre 13 sur 30 · VILLAGE SUR LES BORDS DU LOGONE EN FACE KOUSSRI · texte numérisé non relu

VILLAGE SUR LES BORDS DU LOGONE EN FACE KOUSSRI

Le Conj^o méconnu.

PI. LL Va.se. V2H.

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être sans cesse dominés par la crainte de voir apparaître le Tourgou qui leur enlèverait leurs enfants.

Puis, remontant le cours de rivières que nous [ avions découvertes, la Kémo etla Tomy , nous avons indiqué la route conduisant le plus près et le plus I aisément vers le Tchad (1), car le seuil qui sépare * les bassins de l’Oubangui de celui du Chari est peu élevé. Ce n’est qu’une succession de collines faciles I à traverser. Moins d’une centaine de kilomètres à faire après avoir quitté la Tomy, et l’on se trouve sur le cours navigable des affluents du Chari, principal cours d’eau qui déverse ses eaux dans le lac Tchad.

De même que nous étions partis pour continuer les efforts de la mission Crampel, de même le Comité de l’Afrique française, ému de la situation particulièrement difficile dans laquelle, pensait-il, nous devions nous trouver, songea de suite à or- ' ganiser une mission de renfort, qui viendrait nous prêter son concours. Il nous avait envoyé une dépêche qui ne nous parvint qu’au retour de notre ' expédition contre les Tourgous. Elle nous invitait à nous cantonner sur les rives de l’Oubangui avant que de pénétrer dans les pays troublés par le massacre de la mission. La lenteur des moyens de com-

(1) La route du Tchad, Firmin Didot, édit.

munication ne nous avait fait tenirces instructions que trop tard et nous avait permis d’obtenir déjà les résultats que nous avons dits.

La nouvelle mission fut confiée à M. Casimir Maistre. Reprenant pour base notre poste de la rivière Kémo, comme nous avions pris pour point de départ la station de Brazzaville, la mission Maistre put, obliquant vers l’ouest, traverser les contrées fétichistes et rejoindre la Benouépour redescendre par le Niger.

Elle venait ainsi de relier l’itinéraire suivi par le lieutenant de vaisseau Mizon, que nous avions rencontré nous-même sur le Congo en redescendant de l’Oubangui.

Peu de temps après, la mission Marchand, après avoir séjourné pendant de nombreux mois dans la région du Congo et de l’Oubangui, avait pu, grâce à l’aide que lui accordait Liotard, installé déjà dans le Haut-Oubangui, transporter son matériel sur le Haut-Nil. Il y arrivait trop tard, alors que les Anglais avaient déjà pris possession de la région au prix d’une lutte longue et pénible. Si des circonstances, sans doute indépendantes de sa volonté, lui avaient permis d’atteindre un an plut tôt les régions arrosées par le Nil, les graves complications européennes dont Fachoda était le point de départ ne se seraient pas produites. Mais alors il est permis de se demander quel aurait été le sort de cette

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mission insuffisamment forte pour résister aux attaques des derviches.

Les missions accomplies dans toute cette vaste région qui comprend les bassins du Congo, de rOubangui et de la Sangha, puis de tous les territoires du centre arrosés par le Chari, le Logone et la Benoué, nous avaient fait connaître aussi bien la position géographique de ces contrées que leur situation au double point de vue économique et politique. Il avait été permis de se rendre compte que tout ce qui avait pu être soumis à notre influence par des missions pacifiques et ne possédant, par suite, qu’une faible escorte, était désormais entré dans notre zone d’influence. Les territoires de notre colonie s’élargirent dans la région haute vers l’ouest, jusque vers notre vaste colonie de l’Afrique occidentale française et, à l’Est, jusqu’à l’extrême limite des territoires restés libres, c’est-à-dire jusqu’au contact des contrées occupées par l’État indépendant du Congo et les possessions anglaises.

On ne pouvait plus rien attendre de missions qui, ne disposant pas de forces suffisantes, se trouveraient hors d’état de supporter l’hostilité des peuples musulmans. Les quelques tentatives faites dans l’espoir de pouvoir, par les moyens pacifiques, amener les peuples des régions centrales non pas à se soumettre à notre domination, mais seulement

à passer avec nous des traités d’alliance, avaient complètement échoué.

C’est ainsi que notre malheureux ami, Fernand de Béhagle, qui, dans ce sentiment de confiance aveugle qu’il avait dans la probité des musulmans, n’avait pas hésité à se rendre jusqu’auprès du redoutable chef de bandes Rabah, paya de sa vie ce sentiment de confiance. Il fut pendu à Dikoa !

Désormais la situation était nette et précise. Seules les missions appuyées par une force militaire suffisante pouvaient songer à pénétrer dans les régions du centre pour y imposer notre influence.

Certes il n’était pas besoin de disposer de grands contingents militaires, car nos troupes indigènes, telles que tirailleurs sénégalais ou algériens, commandées par des officiers français, pouvaient se mesurer avec succès avec des troupes des conquérants noirs dix fois plus nombreuses. Mais fallait-il encore disposer de forces pour pouvoir non seulement se défendre, mais, au besoin, déloger l’ennemi des fortifications derrière lesquelles il savait se mettre à l’abri.

Mais le siècle ne devait pas se clore sans que la grande œuvre de jonction de toutes nos colonies ne soit accomplie. Le rêve de Crampel, qui était devenu le programme du Comité de l’Afrique française, allait enfin s’acccomplir, et le dernier acte de cette grande épopée dont l’Afrique était le

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théâtre allait se terminer par une éclatante apothéose.

Nous avons dit que déjà, en 1890, notre ami F, Foureau et nous-même rêvions d’accomplir un grand voyage qui aurait relié l’Algérie aux régions de l’Afrique centrale. Ce rêve, qu’il caressait depuis longtemps déjà, Foureau ne l’abandonna pas. N’ayant pu le réaliser à ce moment, il n’y renonçait nullement. C’était pour ainsi dire le but net de sa vie, et qui connaissait l’homme pouvait prédire que nécessairement il atteindrait le but qu’il s’était proposé. N’ayant pu trouver encore le moyen d’accomplir la grande traversée, il continuait à s’entraîner en poussant chaque année des pointes de plus en plus lointaines dans le Sahara, au milieu des Touareg mêmes. Et chaque fois le succès couronnait ses efforts. C’est qu’à une volonté de fer il joignait surtout une connaissance approfondie du caractère des musulmans, dont il possédait la langue. En douze ans, il fît^insi neuf voyages, parcourant des distances énormes et rapportant toujours une documentation scientifique d’une haute valeur. C’étaient pour lui des voyages d’entraînement et d’approche. Il attendait l’heure propice. A force de vivre au milieu des musulmans, ilenavaitpris lesvertus, dont les principales sont la ténacité et la patience. Elles devaient le conduire au succès.

En 1897, la Société de géographie de Paris avait reçu un legs important. Un homme de bien, M. Renoust des Orgeries, inspecteur général des ponts et chaussées, laissait une somme de 250 000 francs pour «favoriser les missions qui, à l’intérieur de l’Afrique, peuvent contribuer à faire un tout homogène de nos possessions actuelles de l’Algérie, du Soudan et du Congo ». Nul mieux que Foureau n’était à même de donner à ce legs l’application exacte, prévue dans les dispositions testamentaires. Nul n’était mieux préparé à mener à bien cette périlleuse entreprise. Telle fut la pensée de la Société de géographie, qui n’hésita pas à mettre cette somme à la disposition de Foureau pour la préparation de sa mission. Mais le crédit, quelque important qu’il fût, n’était pas suffisant encore. Ce furent les ministères des Colonies etde l’Instruction publique et aussi le Comité de l’Afrique française et quelques particuliers qui se chargèrent de le compléter.

Foureau s’adjoignit un officier de l’armée d’Afrique, le commandant Lamy, qui, lui aussi, rêvait depuis longtemps d’entreprendre le grand voyage saharien. A de hautes qualités morales, le commandant Lamy joignait une grande expérience de la vie des campagnes coloniales et l’habitude qu’elle donne de résoudre, par une décision prompte et sûre, les difficultés que les incidents

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de tous les instants font naître à chaque moment. Car c’est vraiment une vie pleine d’un haut idéal que cette existence d’explorateur dans laquelle les qualités de l’homme se développent et s’affinent pour lui donner bientôt toute sa valeur personnelle. C’est que chaque jour, chaque heure, comprennent une décision prompte, nette, précise. D’elle dépend le succès final de l’entreprise, qui, comme la plupart des grandes actions humaines, est faite de mille riens qu’il faut prévoir et résoudre, sur-le-champ, dont il faut connaître les conséquences et les appliquer sans faiblesse.

Ces deux hommes, mus par les mêmes sentiments élevés, le désir d’accomplir une grande action qui marquerait son sillon profond dans l’histoire coloniale africaine, étaient l’un et l’autre admirablement préparés pour mener à bien l’entreprise dont la réalisation avait tenté tant d’imaginations ardentes. Ils savaient qu’ils n’avaient pas le droit d’échouer, car ils connaissaient tout le poids de la responsabilité qu’assume celui qui accepte la charge d’entreprendre une mission d’exploration au nom des intérêts de la Patrie qui lui sont confiés. Il sait qu’il n’a pas le droit d’échouer, non pas pour lui, pour son existence, dont il a fait abnégation du fait même qu’il a accepté de conduire une mission vers sa problématique destinée, mais au nom des intérêts supé-

rieurs dont la garde lui incombe. Il doit songer que c’est un peu de la gloire de la France qui lui est confiée et qu’il a pour devoir non de la voiler du nuage que fait un voile de deuil, mais d’en augmenter l’éclat par un rayonnement nouveau.

Ils savaient, pour en avoir étudié jusqu’aux moindres détails, quelles avaient été les conséquences, terribles pour notre influence, du lamentable massacre de la mission Flatters, qui, depuis qu’il s’était produit, nous avait fermé les régions sahariennes, Foureau le savait mieux que quiconque, car, dans ses nombreux voyages antérieurs, il en avait scruté les causes et mesuré les conséquences.

Il n’est passons intérêt de rappeler en quelques mots ce qu’ont été les deux missions dont le commandement avait été confié au colonel Flatters. Lors de sa première mission, le colonel avait consenti, afin de diminuer les frais de son organisation, à réduire le nombre de sa troupe d’escorte, qui, composée d’éléments peu homogènes, n’était pas suffisamment dans sa main. Aussi, dès la première manifestation d’hostilité des Touareg Imaghassaten, dut-il battre en retraite et fuir la nuit devant des ennemis dont il comprit de suite qu’il ne pourrait venir à bout.

Mu par un ardent désir de repartir pour accomplir une nouvelle mission et poussé à cette déter-

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mination par des raisons d’ordre privé, Flatters ne sut pas ou ne voulut pas tenir un compte suffisant de l’avertissement qu’il avait reçu. Il n’avoua pas à la Commission du transsaharien la cause véritable de son premier échec, l’hostilité des Touareg. Si bien qu’il ne modifia qu’incomplètement la composition de sa nouvelle escorte, augmentée, il est vrai, de près de quatre-vingts hommes, mais qui était bien loin de compter encore le nombre et la qualité d’unités que Flatters avait au début indiquées comme indispensables. Mais, dans la crainte que ce qu’il avait réclamé ne pût lui être accordé, en raison de la dépense trop élevée qu’il aurait fallu engager, le colonel avait préféré réduire ses prétentions pour ne pas voir ajourner son départ.

C’est donc déjà dans des conditions générales défectueuses que partait cette seconde mission. Mais la cause véritable de sa perte ne réside pas autant dans la défectuosité de son organisation que dans l’état d’esprit de son chef. Flatters, en effet, malgré tous les nombreux avis qui lui avaient été donnés, n’avait jamais voulu croire en l’hostilité systématique des Touareg, ni douter de la bonne foi des musulmans. Sa bravoure naturelle, doublée de cette confiance aveugle, devait le conduire fatalement aux plus funestes imprudences. Et quand, arrivant au Bir-El-Gha-

rama, son guide Srirh Ben-Cheik, sous prétexte de lui faire reconnaître un point d’eau, voulut le conduire vers un endroit isolé, il accepta de s’y rendre aveclaplupartde ses officiers et sans escorte. A ce moment, un de ses serviteurs, s’approchant de lui, lui dit, parlant bas : « Colonel, tu es trahi. » Il le repoussa, lui disant : « Tu es fou, les Chaamba ne trahissent jamais ! » Et quelques instants après, il tombait sous les coups de lances et de sabres d’un détachement de Touareg que la dune de sable avait caché à ses yeux. Lui et ses compagnons tombèrent sans même avoir pu faire usage de leurs armes. Et la lâcheté de ses ennemis était telle cependant que, jamais, jusqu’au dernier survivant de cette malheureuse colonne qui mourait de faim et de soif, ils n’osèrent s’attaquer à elle. Ils l’entouraient, la harcelaient, empoisonnant les sources, mais n’osaient l’attaquer de front.

On put donc dire que la vraie faute qui avait conduit toute la colonne à sa perte, c’était la confiance qu’avait son chef dans la bonne foi musulmane. Cette faute, ni Foureau ni Lamy ne la pouvaient commettre, car ils connaissaient trop bien, l’un et l’autre, la mentalité de ceux au milieu desquels ils allaient vivre de longs mois. Ils savaient que, pour réussir, il leur fallait être assez forts pour imposer leur volonté, pour se faire

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respecter en se faisant craindre. C’est qu’ils connaissaient le précepte de l’Arabe qui dit : Baise la main que lu ne peux couper. Il résume, peut-on dire, toute la pensée du peuple islamique à notre égard.

La mission futadmirablement préparée et organisée. On pouvait être sûr qu’aucune des fautes commises par Flatters ne serait renouvelée, et, malgré toute l’angoisse avec laquelle on laisse partir vers un sort incertain ceux qui, mus par un sentiment de patriotisme exalté vont vers l’inconnu, la confiance venait en voyant avec quel soin scrupuleux le moindre détail avait été prévu et calculé. L’escorte futcomposée par 213 hommes du régiment de tirailleurs algériens, 50 tirailleurs sahariens, un demi-peloton de spahis algériens, deux pièces d’artillerie et les cadres correspondants. Toute l’organisation fut méticuleusement étudiée et conduite, formant comme un petit corps d’armée dont le commandant Lamy avait la haute direction et le capitaine Reibell le titre de commandant en second.

La place nous manque pour pouvoir ébaucher même le récit de cet admirable voyage à travers les régions inconnues. Tout alla sans heurt jusqu’au pays de l’Aïr, où la mission saharienne ne put se frayer un chemin qu’au prix de luttes incessantes et de sacrifices considérables. On en lira

non sans émotion le récit scrupuleux, impressionnant par la simplicité avec laquelle les épisodes les plus graves sont racontés, dans les livres d’une si haute valeur qui sont comme un monument durable, formant le point culminant de l’histoire saharienne (1).

La mission saharienne devait se diriger vers Zinder ou dans la région du Damergou, où elle ferait sa jonction avec la Mission Voulet-Chanoine, partant vers la même époque et présentant un effectif analogue, pour ensuite continuer sa route vers le Tchad, après s’être réunie à la mission partant de l’Oubangui et placée sous les ordres de M. Gentil. La jonction de ces trois contingents devait donner à leurs chefs une force suffisante pour asseoir définitivement notre autorité dans toutes les provinces musulmanes soumises à notre influence.

Ce programme put être réalisé de point en point. Foureau trouva à Zinder, où s’était concentrée la mission Voulet-Chanoine, et dont le commandement était passé aux mains du capitaine Joalland et du lieutenant Meynier, une dépêche de France, lui laissant, à lui, toute liberté de retour, mais mettant les troupes dont disposait le commandant Lamy au service du ministère des

(l)FovnB\v, D’ Alger auCongo par le Tchad, Masson, édit; la Mission Saharienne, Imprimerie Nationale.

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Colonies et leur donnant l’ordre de se joindre aux troupes qui devaient opérer contre Rabah, notre puissant ennemi, qui désolait la région du Kanem et du Chari. Foureau n’hésita pas; il joignit son sort à celui de la mission entière et partit vers le Tchad sur les traces de la mission Joalland, avec laquelle il fit sa jonction à Goulféi.

Il nous faut donner le récit que, d’une façon concise, fait, des événements qui marquent la chute de Rabah et notre victoire dans les régions du Tchad, le capitaine Reibel. Il montre l’énergie, au-dessus de tout éloge, de cette troupe formée de trois missions, qui, dans un même élan, ont uni leurs efforts pour la défense de notre pavillon et la cause de notre civilisation. Cette glorieuse campagne se terminait par la mort du puissant conquérant Rabah, qui, depuis tant d’années, opprimait toute la région du Tchad, terrorisant les populations pas d’incessantes incursions sur leurs territoires. Hélas ! cette action décisive devait coûter la vie au chef admirable qui en avait préparé le succès. On verra comment, au moment où déjà cette victoire était à nous, par le retour brusque des cavaliers qui protégeaient la fuite de Rabah blessé, le commandant Lamy, qui, en tête de ses hommes, poursuivait les fuyards, fut frappé mortellement. Ce fut, au milieu de tous ces braves, qui avaient héroïquement combattu dans

une lutte inégale, car chacun d’eux devait tenir tête à des assaillants dix fois plus nombreux, une profonde et douloureuse consternation. Il eut du moins, avant de mourir, la suprême consolation de savoir que cette existence dont il avait fait abnégation du jour où il avait consenti à remplir la mission qui lui avait été confiée était sacrifiée utilement, car désormais l’action qu’il venait de diriger nous assurait la suprématie sur toutes ces régions où, avec Rabah, prenait fin le régime de terreur, de meurtre et de pillage sous lequel, depuis tant d’années, vivaient les populations de cette contrée.

Voici, dans toute sa simplicité, claire et précise, le récit de cette héroïque action :

Le 3 mars, à la première heure, une colonne de combat comprenant 250 fusils de la Mission saharienne et, 115 fusils de la Mission Afrique centrale avec 2 canons, l’un de 68 millimètres, l’autre de 42 millimètres, quitte le camp dans lequel sont laissés les bagages, les réserves de munitions et tous les animaux sous la garde de 80 hommes commandés par le capitaine Reibell.

Vers huit heures un quart du matin, la colonne de combat arrive en vue du rempart de la ville de Koussri, haut de 6 à 7 mètres, que l’on distingue vaguement au milieu des bois et des buis-

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sons qui l’entourent. Du haut de la muraille, un feu de mousqueterie ininterrompu, mais mal ajusté, salue la troupe dès qu’elle se montre hors des bois.

Elle est formée en lignes de colonnes de compagnie à demi-intervalle de déploiement, la compagnie de droite (formant réserve) comprend les 4% 5e et 6® sections de la Mission saharienne, sous le commandement du lieutenant Roudenay ; la compagnie de gauche, les tirailleurs soudanais (lieutenant Meynier), la colonne du centre ; les trois premières sections de la Mission saharienne et les deux pièces de canon, sous les ordres directs du commandant Lamy.

Sous la protection d’une section qui s’est déployée et de tireurs choisis dans toutes les autres pour viser les défenseurs chaque fois qu’ils se découvrent, l’artillerie se met en batterie à 300 mètres du rempart et bat en brèche un point voisin d’une porte, où la muraille paraît endommagée. Quelques obus allongés font ébouler une partie du mur; le feu de la défense se ralentit ;un dei-nier bond amène la ligne de combat au pied du rempart. Quelques gradés se hissent au sommet de la brèche et, par un tir ajusté, en nettoient les abords, pendant qu’on rend le passage plus facile à l’aide des outils portatifs. Une grêle de projectiles partie des maisons de la ville accueille les

premiers hommes qui ont gravi la brèche ; néanmoins, à la sonnerie de la charge, toute la ligne de combat se presse à l’assaut, se déploie sur le terre-plein de la ville, et, s’étendant progressivement vers la droite et vers la gauche, fait place nette sur le boulevard.

Les sections se retrouvent ainsi sur la berge du Logone, que quelques centaines de fuyards ont entrepris de passer à la nage ou à gué ; des feux de poursuite parfaitement ajustés font parmi eux des ravages profonds.

Pendant cette prise de possession de la ville, le peloton de spahis soudanais, soutenu par la compagnie demeurée en réserve, s’était porté sur la ligne de retraite d’un groupe important de fuyants qui remontait le cours du Logone et l’avait capturé avec son étendard.

Le soir, le convoi est rejoint, et toute la colonne s’établit au cantonnement dans la ville, dont la majeure partie des habitants n’ont pu prendre la fuite. A chaque unité sont attribués un quartier et une portion de rempart, qu’elle est chargée de mettre en état de défense et d’occuper en cas d’alerte. Les travaux ne tardent pas à transformer complètement le vieux Koussri, dont les ruelles tortueuses, tracées à la manière des nègres, sont remplacées par un réseau de voies praticables aux chevaux et aux canons et permettant des rassem-

Le <'.on^ü méconnu.

Pi. l-i, P.ige liL

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blements faciles. Des défenses accessoires sont disposées à l’extérieur des murs et dans le lit du Logone. Néanmoins, le service de garde ne sé relâche pas de sa rigueur habituelle ; il est assuré par des vigies placées aux saillants du rempart, et, pendant toute la journée, par des postes poussés à 1 200 ou 1 500 mètres à l’extérieur de la place, au delà des bois de gommiers épineux qui servent de pâturage aux chameaux.

Des patrouilles d’officiers relient constamment ces postes.

Grâce à ces fortes dispositions défensives, la position de Koussri était devenue imprenable aux mains de sa petite garnison, et la mission du Ghari se trouvait avoir une sorte de tête de pont lui garantissant l’accès facile en territoire ennemi.

Le 8 mars, des bruits contradictoires circulent sur les déplacements de bandes ennemies. Un point cependant semble particulièrement suspect, c’est le village de Kabi, situé à 10 kilomètres en amont sur le Logone.

Le commandant envoie dans cette direction, à neuf heures du soir, une reconnaissance forte de 126 fusils (96 algériens, 30 soudanais) sous le commandement du lieutenant Rondenay. A 4 kilomètres de la place, elle est accueillie par une douzaine de coups de feu, s’arrête et couche en carré.

Le commandant Lamy, prévenu, la fait rejoindre lè lendemain matin à quatre heures par un renfort de 36 hommes montés, sous le commandement du lieutenant de Thezillat.

La marche en avant continue lentement au milieu de taillis d’arbres épineux qui empêchent de rien voir à plus de 100 mètres. Soudain, se heurtant à un coude du Logone, les éclaireurs aperçoivent sur un banc de sable un groupe de réguliers de Rabah occupés à abreuver leurs chevaux. Un feu à volonté les met en fuite pendant que le lieutenant Rondenay lance un détachement aux ordres du lieutenant Oudjari, chargé de prononcer un mouvement enveloppant sur la droite et de couper la retraite aux fuyards. Le lieutenant Oudjari est en voie d’exécuter son mouvement lorsqu’une décharge nourrie lui tue un homme et lui en blesse plusieurs autres ; luimême est légèrement atteint.

En un instant, le feu devient très violent ; chaque buisson cache un ennemi et, lorsque le lieutenant Rondenay a rallié avec sa réserve les sections de première ligne, il voit sa troupe enveloppée par des forces infiniment supérieures, qui ont dessiné leur mouvement à la faveur des couverts. Maintenant, c’est un concert assourdissant de cris et de tam tam autour de la petite troupe ralliée en carré et dont les rangs sont en un instant

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décimés. Soudain le lieutenant Rondenay fait déployer trois faces du carré, sonner la charge, et se jette à corps perdu sur l’adversaire, qui redouble un instant son feu, mais fuit bientôt, épouvanté.

Nos tirailleurs, électrisés, atteignent une clairière au milieu de laquelle est installé un vaste camp dont on ne soupçonnait pas l’existence, mettent en fuite la masse confuse qui s’agite au milieu des bagages et des tentes, et, courant occuper la lisière sud de la clairière, dispersent cette masse armée dans les buissons et les taillis qui s’étendent de toutes parts.

Au bruit de la fusillade, parvenu jusqu’à Koussri, le commandant avait emmené sous son propre commandement un renfort de 130 hommes, qui arriva trop tard pour faire une poursuite efficace. Après avoir évacué les morts et les blessés, la reconnaissance se borna à pousser une pointe sur le village de Kabi, où il rie resta pas trace d’ennemis.

Dans cette mémorable journée du 9 mars, notre héroïque poignée d’hommes avait lutté contre un ennemi presque aussi bien armé qu’elle, mais à raison d’un contre douze ou quinze assaillants, fanatisés par la présence du fils du plus farouche conquérant de l’Afrique centrale. La tente, les bagages, les munitions, le sabre de Fadel-Allah

tombent entre nos mains. Mais nos pertes sont très sensibles : outre deux officiers blessés, sur trois présents à l’affaire, la reconnaissance a deux hommes tués, trois grièvement blessés et vingt-cinq autres plus ou moins gravement atteints.

Le répit que nous laissa cette victoire fut bientôt troublé par les bruits qui ne tardèrent pas à courir sur l’entrée en campagne de Rabah lui-même. Successivement, on nous signalait ses camps à des points de plus en plus rapprochés, lorsque, le 11 avril, jour de la grande fête musulmane de l’Aïd-el-Kebir, il mit fin lui-même à notre incertitude en faisant tirer quelques salves de canon.

Dès lors, il ne se passa plus un jour sans que de forts partis de cavalerie ennemie vinssent pousser des pointes jusque sous les murs de Koussri et harceler nos postes extérieurs.

Cette tactique audacieuse inspira au commandant Lamy l’idée de confirmer l’adversaire dans son outrecuidance, affecter une attitude réservée, timide même, afin de le retenir à proximité de nous jusqu’au moment où, rejoints par les troupes du Chari, nous serions assez forts pour lever le masque et tomber d’un bond sur cet adversaire qu’un hasard providentiel plaçait ainsi à portée de nos coups. Dans ce but, il avait supprimé tous

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les postes extérieurs ; mais la nuit fonctionnait un système très actif de patrouilles, qui, embarquées sur des pirogues, glissaient silencieusement jusqu’aux abords du camp de Rabah, établi à petite distance du Chari, en aval de Koussri; elles épiaient tous les mouvements de l’ennemi et surprenaient le joyeux vacarme de ses tamtam nocturnes.

Il fallait cependant que cette expectative eût un terme, car elle nous obligeait à vivre exclusivement sur les approvisionnements de Koussri, qui tiraient à leur fin. Nous étions menacés de la famine si nos camarades du Chari ne venaient au plus tôt nous rejoindre et nous permettre de sortir de nos murs. Le commandant Lamy avait mis à la disposition de M. Gentil des moyens de transport susceptibles de l’aider dans sa marche ; ainsi, le 22 mars, le lieutenant de Chambrun, avec

15 hommes de troupe et 15 convoyeurs indigènes, emmenait un convoi de 64 chameaux audevant des troupes du Chari et le remettait à Bousso,le 30 mars, aux mains de M. Gentil et du capitaine Nobillot.

Le 2 avril, un nouveau convoi, comprenant

16 pirogues de pêche, était envoyé vers le Haut- Chari, sous l’escorte de l’adjudant Jacques et de 30 tirailleurs algériens ou soudanais....

.... Le 21 avril, à deux heures après-midi, les

troupes arrivaient à Koussri, d’où elles repartaient le lendemain même pour marcher au feu, conformément à la décision du commissaire du Gouvernement au Chari, qui les plaçait sous les ordres du commandant Lamy.

Campagne décisive. — La colonne d’opérations contre Rabah comprenait, en plus des troupes du Chari, celles de la Mission Afrique centrale et de la Mission Saharienne ; elle était forte de 700 fusils, 30 chevaux des spahis algériens et soudanais, et disposait de trois canons de 80 de montagne et d’un canon de 42 millimètres. Les contingents indigènes du sultan du Baguirni, Gaourang, comprenant un grand nombre de cavaliers, suivaient la colonne d’opérations.

Le dispositif de marche pour le combat était pris au sortir même de la place de Koussri. La marche s’exécutait sur trois colonnes parallèles pendant 5 kilomètres environ. La colonne de droite longeait le Chari ; elle comprenait les troupes de la Mission Afrique centrale, sous les ordres du capitaine Joalland ; la colonne du centre, formée des troupes du Chari, commandée par le capitaine Robillot, était accompagnée de la batterie d’artillerie de quatre pièces, commandée par le capitaine Burroust.

La colonne de gauche, composée des troupes de la Mission Saharienne, sous les ordres du capi-

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taine Reibell, était chargée d’exécuter un mouvement tournant et de couper la retraite de l’ennemi.

L’action fut engagée à sept heures et demie du matin par la colonne de droite. Les colonnes du centre et de gauche entrèrent successivement en action.

Le camp apparaissait, couronnant un plateau dont les vues étaient bien dégagées dans un rayon de 600 à 800 mètres. Il comprenait un vaste réduit central de forme circulaire, entouré de palanques renforcées par une levée de terre ; à l’extérieur, se trouvait installé un village en paillotes.

Toute la position, et particulièrement l’intérieur du réduit, fut arrosée par le tir à mitraille de l’artillerie, qui tira 74 obus de 40 millimètres et 200 obus de 42 millimètres, tandis que la violence du feu d’infanterie redoublait sur les faces attaquées à l’ouest et au nord du camp.

Après un combat de préparation par le feu de deux heures dans lequel nos hommes brûlèrent 32 000 cartouches, l’assaut fut donné, sous l’impulsion de la réserve maintenue au centre à la disposition du commandant Lamy, avec un entrain tel que la position ennemie fut traversée d’un seul élan.

A l’intérieur du réduit eut lieu un carnage effroyable. C’est à ce moment, et alors que le succès était définitivement assuré, qu’un retour

offensif des fuyards pour protéger la retraite de Rabah blessé vient frapper mortellement le chef admirable qui avait conduit ses troupes à une victoire aussi sagement et mûrement préparée que brillamment enlevée.

Aux côtés du commandant Lamy et au même moment, tombaient le capitaine de Gointet, tué raide, et le lieutenantde Chambrun, blessé au bras. Ce court retour offensif était bien vite repoussé, et l’ennemi, coupé de sa retraite sur le Ghari par la colonne de gauche, qui, après avoir traversé le réduit, avait gagné les bords du fleuve, se dispersait de tous côtés dans la brousse, cherchant à gagner la seule issue qui lui demeurât ouverte vers le sud-est, c’est-à-dire vers Koussri.

La colonne du capitaine Reibell le poursuivit dans cette direction pendant environ 5 kilomètres, appuyée par les cavaliers auxiliaires du Baguirimi, qui rapportèrent la tête de Godden, principal lieutenant de Rabah atteint et tué dans sa fuite. Au même moment, on apportait au camp la tête et la main droite de Rabah, tué par un tirailleur soudanais de la Mission Afrique centrale. La victoire était donc décisive et aussi complète qu’on pouvait le désirer. Tous les étendards ennemis étaient tombés entre nos mains ainsi que les trois canons de 4 provenant du massacre de la mission Bretonnet, dont la mort était une fois de

U ACHÈVEMENT DE LA CONQUÊTE

plus vengée. Plus de 500 cadavres gisaient à l’intérieur du réduit ; parmi eux, ceux des principaux chefs d’étendards.

La civilisation triomphait d’une façon éclatante au cœur de l’Afrique barbare sous l’égide de la France. Mais notre succès avait été trop chèrement acheté. La mort d’un chef tel que le commandant Lamy, celle d’un officier aussi valeureux que le capitaine de Cointet sont des pertes irréparables. Elles ont jeté un voile de deuil sur le succès de cette journée ; 4 officiers blessés, 1 sous-officier français, le sergent Rocher, du l®*" régiment de tirailleurs algériens tué, 55 hommes de troupe blessés constituent le bilan de nos pertes. Celles de l’ennemi ne s’élèvent pas à moins d’un millier de tués, tant sur la position enlevée qu’à ses abords.

La conduite des troupes au combat du Chari a été au-dessus de tout éloge.

Après ceLte glorieuse campagn", couronnée par le succès définitif de nos armes, après surtout la mort de nos ennemis jurés Rabah et ses deux fils, Fadel-Allah et Niebé, nous étions en droit d’espérer que toutes les régions tchadiennes, dont les dépendances nous étaient reconnues, entreraient, avec la paix si chèrement acquise, dans une ère de calme qui devait conduire à leur définitive organisation.

Il n’en fut rien cependant. L’islamisme, tel l’hydre de Lerne, voyait repousser ses têtes et renaître ses forces dans de nouveaux mouvements de fanatisme exalté contre la civilisation européenne.

Les cruels événements d’Abecher sont trop récents pour que l’on en ait perdu le souvenir. Aujourd’hui encore, le vaillant colonel Largeau, après la mort de l’infortuné colonel Moll, à la tête de sa trop peu nombreuse, mais combien valeureuse armée, lutte pied à pied pour asseoir notre autorité dans ces régions. Mais, pas plus là qu’au Soudan, qu’en Algérie ou qu’en Tunisie, nous ne pourrons l’établir et la faire prévaloir que le jour où nous y aurons installé une force suffisante pour faire comprendre aux indigènes que le moindre mouvement de révolte sera immédiatement réprimé et sévèrement châtié. C’est à cette condition, mais à cette condition seulement, que nous serons les maîtres là, comme en tout autre pays musulman. Croire qu’il pourra en être autrement, c’est se bercer d’une vaine et coupable illusion. L’histoire de toutes nos conquêtes lointaines est là pour le démontrer clairement. Nous devons en retirer les enseignements graves qui en découlent sous peine de voir tous les résultats de nos efforts anéantis au jour, à l’heure, à l’instant précis où, après avoir engourdi notre vigilance,

L'ACHÈVEMENT DE LA CONQUÊTE

ils sauront ou penseront du moins que, pour un moment, ils peuvent être les plus forts.

C’est alors qu’ils renverseront les termes de l’adage et « couperont la main qu’ils auront baisée ».

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