ENTRÉE DU VILLAGE LOUIS PRÈS DE LIBREVILLE
l’I. IH, Page 184.
LE CONGO, SA POPULATION, SON ASPECT
Trop nombreux sont ceux, hélas ! pour lesquels le Congo est resté le territoire mystérieux et qui n’ont pas su sa véritable valeur. Il est demeuré non seulement ignoré, mais surtout méconnu, non pas seulement de la grande masse du public, mais même de ceux qui devraient savoir. Aussi, avec quelle main légère a-t-on taillé, à grands coups, dans ces vastes territoires. Et trop pénétré sans doute du peu de valeur de ces immensités, on a donné presque tout ce que l’on demandait, sans vouloir se renseigner, sans relire l’histoire de ces contrées, sans tenir compte de tous les sacrifices consentis pour les conquérir et surtout, ce qui est particulièrement grave, sans se préoccuper des conséquences qui désormais pèseront lourdement sur l’avenir tout entier de notre empire africain.
Nous reviendrons plus loin sur ce sujet, afin d’en mesurer exactement les conséquences et d’indiquer quelles doivent en être les déductions ; mais, pour l’instant, il nous faut dire ce qu’est réellement cette vaste colonie, afin d’essayer de la montrer sous son véritable aspect. Mais ceci ne peut se dire d’un mot. Un territoire aussi vaste, qui s’étend depuis le 5® degré sud jusqu’au 14® parallèle nord, ne peut forcément être placé partout sous le même climat. Or, on ne l’ignore pas, c’est le climat qui fait le pays, qui lui donne son aspect, qui influe le plus largement sur sa fertilité, sur
sa richesse, sur la nature de ses cultures et de sa production.
Sans donc vouloir nous étendre trop longuement sur un sujet qui est d’ordre trop technique, nous faut-il encore, pour montrer les choses telles qu’elles sont, diviser ce territoire non pas en autant de fragments qu’il y a de climats différents, mais du moins en zones que de grandes différences dans la saisonalité et, partant, dans la fertilité caractérisent plus nettement.
Pour le faire dans un ordre logique, abordons la colonie par la région côtière. L’ayant parcourue tout entière, nous en connaissons les aspects et pouvons en déduire les possibilités de production.
Dès que, après un voyage qu’allongent singulièrement les nombreuses escales faites le long de le côte, on arrive enfin en vue de cette sorte de vaste rade qui forme l’estuaire du Gabon, on est de suite frappé par ce fait, c’est que l’Océan, qui partout, dans les relâches du golfe de Guinée, venait déferler sur la côte en une «barre » impitoyable, s’est singulièrement calmé. Bientôt, on voit arriver des baleinières, qui naviguent aisément et viennent, sans risque, aborder les navires embossés loin des côtes, car nuis travaux d’aménagement n’ont été faits encore. C’est à peine si quelques bouées indiquent les bancs dangereux. On goûte
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encore aujourd’hui, après un demi-siècle d’occupation, toutes les sensations vives qu’ont dû ressentir les premiers voyageurs apercevant ces côtes toutes couvertes d’une forêt intense, soulignant le rivage d’un trait sombre. Cependant, quand les rives se précisent, apparaissent, dans le lointain, les constructions dont les toits émergent à peine d’une végétation luxuriante. S’étalant le long de la côte et comme rangés en parade, pour donner l’impression plus imposante d’un décor qui pourrait être l’aurore d’une grande ville et qui, en réalité, s’adosse à la forêt sauvage, s’égrènent les bâtiments d’administration : palais du gouverneur, magasins, hôpital ; puis ce sont les maisons de commerce, et là-bas, au loin, sur la gauche, tout l’ensemble des constructions de la mission catholique. Dans le lointain, le plus souvent noyés dans une brume qui les atténue et les estompe d’ombres bleutées, apparaissent, par temps clair, les escarpements d’un massif de collines.
Descendons à terre. Quiconque aborde une première fois le continent africain dans ses régions équatoriales ne peut manquer d’être profondément impressionné par le milieu dans lequel il se trouve transporté. Quels que soient les récits qu’il ait lus, la description dont il ait retenu les détails, il ne pourra pas manquer cependant, pour peu que les beautés de la nature ne le laissent pas com-
plètement indifférent, de constater que les paroles sont faibles pour décrire de telles splendeurs. Ce n’est partout que frondaisons vigoureuses qui font naître l’impression profonde d’une nature puissante qui donne sans compter. Rien n’est maintenu dans les règles étroites de nos végétations, rabougries et étriquées. Tout est luxuriance, tout est débordement d’une végétation que rien ne limite ni n’arrête, qui reprend ses droits partout, où les arbres entrent dans les maisons, en recouvrent les murs et les toits, où des rangées de palmiers splendides ombragent les routes de leurs énormes feuilles, d’où émergent, suspendues à leurs troncs vigoureux, de gigantesques grappes de noix de coco. Les fleurs embaument l’air. Les oiseaux-mouches aux éclatantes couleurs, sans frayeurs d’homme qui ne les chasse pas, butinent dans les corolles aux couleurs éclatantes. Les fruits abondent, et sous nos pas, les mangues savoureuses couvrent le sol, tombées de ces arbres au feuillage intense qui abritent d’une ombre tutélaire les places publiques. Les enfants, repus de ces fruits délicieux, se baissent rarement pour en prendre encore.
Comme on a la sensation profonde que l’on est loin, que tout est autre, que tout est changé, que c’est un pays nouveau aux richesses nouvelles ! Ah! si tous ceux qui, d’un cœur léger, ont signé
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l’acte qui mutile cet admirable pays y étaient venus, s’ils l’avaient aperçu, s’ils en avaient soupçonné les richesses, avec quel soin jaloux ils auraient voulu en conserver les trésors pour en faire la réserve d’avenir, où notre activité aurait un jour puisé sans mesure ce que l’opulente nature nous y donne sans réserve !
Et maintenant que nous avons eu contact avec ce territoire, le désir nous prend de le mieux connaître, d’en parcourir les campagnes. Mais, bien vite, nos élans seront arrêtés par les difficultés qui vont s’accumuler devant nous. Quel moyen de voyager peut-on mettre à notre disposition ? Aucun ! Mais nous nous contenterons de la plus modeste voiture. Il n’en existe pas. Du plus pauvre cheval, d’un mulet, d’un âne. Luxe inconnu. Et si, se résignant à la marche, nous prenons la route qui s’ouvre large et spacieuse, elle s’épuisera plus vite que nos forces encore. Ce n’est plus bientôt qu’un étroit sentier qui lui fait suite et qui tout à l’heure va se perdre, lui-même, dans les fourrés épais ou au milieu de marais. Libreville, la ville créée en 1849, n’a pas, en 1912, 20 kilomètres de routes !
Et alors en voyez-vous toutes les funestes, conséquences ? Enserrés dans des limites étroites les habitants, fonctionnaires ou commerçants, bornent leur horizon aux plans de la ville, quand
cela n’est pas auxmurs du cercle. Ils ne peuvent vivre d’une vie simple, ordonnée, mais active, qui seule conserve la santé. Repliés sur eux-mêmes, ils sont envahis par un mortel ennui. L’ennui, au milieu de ces splendeurs, quelle ironie ! C’est que le merveilleux décor de cette riche nature cache les grilles d’une étroite prison. Ah! si dès le début des routes avaient ouvert le pays et donné accès sur les hauteurs des monts de Cristal, où l’on aurait pu, le soir venu, respirer un air plus vif et se reposer paisiblement des fatigues de la journée! Là on aurait pu faire venir sa compagne et organiser une vie de famille. Mais rien n’a été fait pour le bien-être, pour installer là une vie normale qui pourrait être bonne, si elle n’était empoisonnée par tant de causes délétères plus inhérentes au genre de vie que l’on y mène qu’au climat lui-même.
Combien l’on a exagéré l’insalubrité de ce climat ! Ce qui est surtout insalubre, c’est la forme que l’on a donnée à l’existence, et la preuve, c’est que tous ceux qui, au lieu de s’enfermer dans la ville, vivent de la vie du colon, dans la brousse, menant une existence réglée, active, se portent bien. Il est non loin de là un coin de culture où toutes les années passées par les Européens qui se sont succédés comme agents font plus de soixante années d’existence humaine. Eh bien, sait-on que, sur tout ce temps, il n’y a
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pas eu un seul décès, ni un seul cas de maladie grave, alors qu’à la ville l’état sanitaire passe pour être déplorable?
On dira ; mais il n’est pas un de vous qui ne soit revenu malade, au retour d’un voyage d’exploration. Mais sans doute, et cela ne prouve absolument rien. Sait-on ce que c’est qu’un de ces voyages avec ses fatigues physiques, le surmenage moral, le travail incessant fait par les observations, les études qu’il faut poursuivre sans cesse pour apporter un faisceau compact de documents? Et les marches pénibles, et la nourriture mauvaise, et les traversées de marais, et les chavirages dans les rivières, et mille incidents encore. Non, on ne peut juger de la salubrité d’un pays en l’étalonnant à l’état de santé qu’accuse un explorateur à son retour. Mais soumettons-le, pendant un an ou deux, à une semblable épreuve dans notre Sologne ou notre Bretagne, et pensezvous qu’il en reviendra brillant ? Non, on ne peut comparer ce qui n’a aucune analogie, et nous affirmons, parce que tout le démontre, que l’insalubrité du Congo, même de la région littorale, a été considérablement exagérée. Pour tous ceux qui veulent y mener une vie normale et réglée par les exigences du milieu lui-même, on peut dire qu’ils y pourront vivre sans encourir de grands risques au point de vue de la santé.
Mais, bien entendu, il faut que cette vie soit adaptée aux exigences locales. Si certaines affections n’y existent pas, telle la funeste grippe, qui fait chez nous tant de ravages, par contre, chacun sait que le paludisme s’y contracte aisément. Mais là encore on peut, dans une certaine mesure, se garer des atteintes du mal. On en connaît les causes; on en peut donc, par les précautions prises, prévenir les effets. Seuls des moustiques appartenant à une espèce particulière transportent les germes de la fièvre. Il faut se préserver de ces moustiques. On sait qu’ils ne s’attaquent à l’homme que lorsque la lumière est atténuée, car ils fuient le soleil. Si donc la nuit et, pourceux qui en ont la funeste habitude, pendant la sieste, on s’abrite complètement sous une moustiquaire bien faite, on a beaucoup de chances pour ne pas contracter le paludisme, ou tout au moins pour en retarder et en atténuer considérablement les effets. Nous disions que la sieste est une habitude fâcheuse. Il faut avoir vécu dans les pays chauds pour s’être rendu compte jusqu’à quel point cette pratique, qui semble bonne en elle-même, a de conséquences mauvaises. Les gens qui font la sieste se divisent en deux catégories : ceux qui en conviennent et ceux qui, par une pudeur mal placée, s’en cachent. Ces derniers ne se couchent pas et s’étendent sur une de ces chaises longues
Le Con^ço méconnu