‹ Le Congo méconnuChapitre 16 sur 30 · A- «' • ''VV · texte numérisé non relu

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coloniales où l’on est bien installé. G’est seulement pour y lire, disent-ils. Mais bientôt, fatalement, ils s’endorment, et les moustiques paisiblement les piquent. D’autres avouent, et alors carrément s’étendent sous la moustiquaire. G’est mieux, et ils ne sont pas piqués; mais ils s’alourdissent en un sommeil qui, chaque jour, dure un peu plus et qui souvent ne prend pas moins de deux ou trois heures, si ce n’est plus, et alors on s’amollit, on devient inactif, et la santé en souffre autant que le travail.

Lorsque cette vie coloniale est bien organisée, quand, couché de bonne heure, on se lève de même; quand on fournit un travail réglé, que l’on prend un exercice suffisant, mais sans excès ; quand surtout on veille à son hygiène alimentaire et que l’on ne fait aucun excès de table, ni surtout de boisson, on peut s’y porter très bien. Voyez les missionnaires : ils y conservent une santé robuste, et Aughouard, l’évêque du Gongo, qui déjà accompagnait de Brazza dans ses explorations, et qui depuis trente-cinq ans a mené là-bas une vie toute d’activité et de dévouement, en est un des plus beaux exemples que l’on puisse citer. Mais il n’est pas isolé, il s’en faut, et nous pourrions nommer, tant parmi les missionnaires que parmi les colons, de nombreux exemples de séjours extrêmement prolongés et impunément supportés.

Dans ce défaut d’organisation dont a souffert la colonie, tout se tient. Rien n’estaménagé, et la vie y est mauvaise, alors qu’en y transportant tout ce qui est nécessaire pour créer un milieu adapté en même temps à nos habitudes et aux exigences hygiéniques, on arriverait à y vivre normalement. A cet égard, on peut vraiment donner les Anglais en exemple. Il suffît qu’ils soient deux ou trois en un point quelconque pour, de suite, organiser des réunions, des parties, dans lesquelles les exercices physiques modérés prennent une large part, et ils supportent admirablement cette vie coloniale, qu’ils savent rendre agréable et dont ils s’accommodent fort bien.

Libreville, à la réputation mauvaise, aurait dû devenir la ville modernisée, où les gens de l’intérieur seraient venus se retramper, se reposer. Or, aujourd’hui, c’est l’inverse qui se passe: on se porte infiniment mieux dans la brousse que dans ce coin malsain, factice, déprimant, et, trop volontiers, on y noie l’ennui dans tous les excès que l’hygiène, au moins, devrait suffire à sévèrement proscrire.

Mais quittons Libreville. Et puisque nulle route ne nous mènera dans l’intérieur, reprenons le bateau qui, en quelques heures, nous mènera au cap Lopez, à l’embouchure de l’Ogôoué. Cap-Lopez est lui aussi un lieudit, c’est l’agglomération de

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quelques cases abritant les douaniers et quelques commerçants. Le fleuve important qu’est l’Ogôoué ne donne pas de suite toute son impression de grandeur. C’est que son cours inférieur, trouvant des régions basses, se divise en une série de bras formant un delta couvert d’une végétation luxuriante, qui masque à la vue l’ensemble du tableau. Partout sur les rives, baignant leurs racines dans l’eau, des végétaux robustes, touffus, compacts, viennent les recouvrir et les disputer aux flots du fleuve. Ils fournissent deux aspects bien différents. Tantôt, en effet, ce sont de superbes palmiers, des raphias, dont les feuilles ont souvent jusqu’à 10 ou 12 mètres de long, et qui forment, le long des rives, un peuplement compact. Leurs élégantes frondaisons, qui prennent l’aspect de gigantesques plumes d’autruche, donnent à ce fourré une extrême élégance, formantauxeauxcalmes dularge fleuve une marge gracieuse. Il faut en approcher tout près pour se faire une idée de la dimension de ces feuilles démesurément longues, dont la nervure, qui prend la grosseur du bras, est l’élément principal servant à la construction des cases. C’est un matériel excellent dont un jour on fera usage, car des essais dynamométriques nous ont permis de constater que, à égalité de section, il avait une résistance supérieure au bambou lui-même.

Ailleurs, les palétuviers remplacent les raphias.

De loin, on dirait des peupliers, mais, sitôt qu’on en approche, leur singularité apparaît. Partout, en effet, de toutes leurs branches, partent de longs filaments solides, bien que n’ayant pas au début plus que la grosseur du doigt, qui s’en vont chercher le sol. Une fois là, ils s’enracinent, se ramifient et forment de véritables contreforts à ces arbres qui résisteront aux flots de l’océan, car les palétuviers croissent même dans l’eau saumâtre. Bientôt ces racines forment un lacis inextricable, et parfois les indigènes taillent, au milieu de ces branches, des galeries dans lesquelles ils s’engagentavec leurs pirogues pour aller gagner la terre ferme. Les figures ci-contre montrent les singuliers aspects que donne cette végétation anormale. Mais le palétuvier n’est pas un arbre nul. Son bois très dur est imputrescible et sert à faire d’excellents pilotis pour la construction des ponts, des warfs et des cases, pendant que son écorce renferme abondamment un tanin que l’on peut extraire industriellement.

Au cap Lopez, à l’arrivée de tous les paquebots, on trouve un bateau, de service annexe, qui remonte rOgôoué jusqu’à N’Djolé, c’est-à-dire jusqu’aux premiers rapides qui barrent le fleuve. Prenons-le ; par une navigation douce, confortablement installés, nous pourrons contempler le magnifique tableau qui va se dérouler sous nos yeux. Sitôt

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que nous aurons quitté la région du delta, où les rives sont cachées par le rideau d’arbres dont nous venons de parler, la nature du terrain apparaît dans sa réalité. Ce sont alors tantôt des massifs forestiers intenses, couvrant les bords d’arbres élevés, dont les branches inférieures baignent dans l’eau ; tantôt, au contraire, dévastés plaines qu’une couche épaisse d’une herbe drue et haute a envahies et de laquelle nous verrons parfois bondir, effrayés par le bruit du bateau, une bande de buffles ou un troupeau d’antilopes, et puis enfin, par places, la rive abaissée nous conduit vers de vastes marais, que recouvre la robuste végétation des papyrus, au milieu desquels paissent souvent des groupes d’hippopotames.

C’est une région extraordinairement giboyeuse que celle du Bas-Ogôouétt,si elle était mieux connue, que de grands chasseurs trouveraient leur compte à venir en ce point se livrer à ce sport, bien sûrs de faire des tableaux de chasse tout à fait inespérés! En effet, dans tout l’Ogôoué, l’hippopotame abonde et, quand on navigue sur le fleuve, on voit soudain surgir, là, à quelques mètres du bord, la tete énorme d’un de ces pachydermes qui vient respirer à la surface. L’éléphant habite la plaine, et on peut l’y chasser, guidé parles indigènes. Puis ce sont les buffles, les antilopes de toutes sortes, les caïmans énormes, les grands singes anthropoïdes

le chimpanzé et le goril,dont les forêts de ces régions constituent l’habitat ordinaire. Pour ce qui est du gibier à plumes, il abonde, et l’on peut dire que l’on peut tuer autant de canards, d’oies, d’ibis, de cigognes, de pélicans que l’on veut. Quant à la pêche, elle fournit des quantités prodigieuses d’excellents poissons. Nous avons gardé le souvenir d’une de ces pêches effectuée à l’aide d’une équipe de noirs munis d’une seine. En quelques heures, nous avions empli complètement trois grandes pirogues, ce qui représentait facilement un millier de kilogrammes de poisson.

Si maintenant nous descendons à terre, si nous parcourons la forêt, pour peu que notre œil soit exercé, nous n’aurons pas de peine à reconnaître dans ce peuplement intense une quantité de végétaux utiles par les produits si divers qu’ils peuvent nous donneren abondance. Beaucoup de ces grands arbres vont nous fournir un bois précieux : ébène, acajou, palissandre rouge et tant d’autres sortes utiles. Puis ce sont les espèces dont les graines renferment des corp gras et dont beaucoup ne sont même pas encore récoltées. Les énumérer seulement nous conduirait à une nomenclature qui ne peut trouver place ici. Cependant on ne peut s’empêcher de signaler la présence, en très grande abondance, des palmiers à huile, dont le stipe droit et robuste élève, en émergence, le superbe panache

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de ses feuilles élégantes et flexibles. Chacun de ces arbres donnerait chaque année pour trois à quatre francs de produit, consistant en huile rouge de palme et graines de palmiste. Au Dahomey, à la Côte d’ivoire, dans toute la région des bouches du Niger, ce palmier assure la richesse de la contrée. Ici il n’est même pas exploité. Les singes et les perroquets, que notre venue fait fuir par bandes avec des cris stridents, s’en nourrissent et éparpillent leurs graines, qui germent et rendent chaque année plus compact le fourré de l’arbre précieux jusqu’à ce jou inutilisé.

Partout dans la brousse, la liane à caoutchouc abonde. Les indigènes l’exploitent, car ils connaissent la valeur du produit qu’elle leur peut donner, et que les factoreries leur achètent chaque année plus cher. Et, imprévoyants de l’avenir, peu soucieux de ce qui viendra après eux, ils saignent à mort la liane qui leur donne toute sa sève et se dessèche ensuite, alors qu’une exploitation méthodique pourrait assurer une longue succession de récoltes. Dans notre Soudan occidental, cette récolte a été réglementée. Des écoles où les fils de chefs viennent apprendre comment il faut cultiver et exploiter la plante, puis préparer le produit, les ont dès longtemps familiarisés avec toutes ces pratiques rationnelles , qui permettent de ne pas ruiner, par des coutumes barbares, la richesse naturelle de la forêt.

A mesure que nous remontons le fleuve, c’est toujours la forêt intense, qui accompagne les rives et les couvre de son ombre épaisse. Quelle réserve de fertilité et de richesse pour l’avenir ! Toutes ces terres profondes pourraient porter toutes les cultures tropicales dont aujourd’hui notre commerce et nos industries réclament les produits à d’autres parties du monde moins riches et moins fertiles peut-être, mais où l’activité et les capitaux se sont portés. Rien ne manque à ces contrées cependant. Partout des villages abritent une population nombreuse, qu’il est facile d’amener au travail. Il existe là plusieurs races, dont certaines sont à la vérité peu dociles, mais très énergiques : tels sont les Pahouins, qui, par compensation de leurs défauts, ont des qualités incontestables dont on peut tirer parti. Ce sont d’excellents chasseurs et de bons pagayeurs. Ils vivent en forêt, dont ils exploitent les produits qu’ils viennent vendre à nos factoreries. D’autres populations plus dociles, tels que les N’Komi, peuvent fournir aux plantations la main-d’œuvre dont elles ont besoin.

Si nous remontons l’Ogôoué, nous trouvons son cours barré par une série de seuils rocheux, plus ou moins incomplets, à travers les brèches desquels l’eau se précipite en torrents. Cependant les indigènes, fort habiles pagayeurs, arrivent à franchir ces rapides en s’aidant de lianes tirées du rivage.

l’oubangui aux basses eaux.

l’oubangui aux hautes eaux.

Le Congo inécuiinu.

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de perches et de pagaies. Mais au prix de quels efforts le cours du fleuve est-il ainsi remonté ! Elle coûte cher la tonne de marchandises que l’on veut tran porter dans la région haute, car, à l’effort considérable qu’il faut faire déjà, on doit ajouter encore le prix de tant de chavirages et de pertes de matériel dans les rapides. Et cependant, depuis l’origine, depuis quarante ans, il n’y a rien de changé à cet état de chose, car le seul moyen était de créer une voie ferrée, et l’on a reculé devant la dépense qui aurait été largement couverte et par le trafic lui-même et par la plus-value immédiatement accordée à ces territoires.

Redescendons à la côte. Nous pourrons, par des canaux naturels, gagner les lagunes du Fernand- Vaz. Là, toute une région fertile s’étend sur les rives de ces vastes étendues d’eau. Les Pères du Saint-Esprit, qui se sont installés dans cette région, ont créé une station importante. Ils s’y livrent avec habileté à la culture. Leurs plantations de cacaoyers donnent déjà des produits et sont pleines de promesses pour l’avenir. C’est là qu’ont eu lieu les premiers essais de domestication de l’éléphant. De jeunes sujets capturés ont été élevés et complètement dressés au travail. C’est un des exemples probants qui démontrent la possibilité de se servir de l’éléphant africain.

Disons, en passant, que c’est dans ces régions

qu’unAméricaindunom de Garner avait prétendu, en 1895, se mettre en rapport avec les singes anthropoïdes et entretenir avec eux des relations amicales. Il s’était fait construire, non loin de la mission catholique, une cage, non pour les singes, mais pour lui-même. Il espérait sans doute que ses amis, les anthropoïdes, viendraient l’admirer, tout comme nous les examinons avec curiosité quand on nous les transporte au milieu de nous. Il eut la cruelle déception de ne pas provoquer ce mouvement populaire chez la gent simiesque, et son succès fut moins grand encore que celui qu’obtiennent ces animaux dressés et préstntés dans nos music-halls.

Toute la région de la côte est fort pénible à suivre. Pas de routes, pas même de sentiers, car à tout moment la communication entre deux points est coupée par des lagunes qui débordent aux hautes eaux et couvrent le sol des plaines sur de vastes étendues.

Ayant parcouru ces contrées, nous n’avons pu suivre la région du littoral qu’au prix de très réels efforts et en faisant des marches prolongées dans des marais ou des plaines inondées. Là encore, partout où le sol se surélève, la forêt reprend ses droits et accuse une fertilité très grande de la terre.

On arrive ainsi, en passant par Setté-Cama, vers Mayomba, et l’on atteint enfin le Loango.

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La mer, depuis le cap Lopez, vient se briser contre la côte en une barre qui, sans avoir la dureté qu’elle manifeste dans le golfe de Guinée, rend cependant les débarquements difficiles. A Loango, grâce à des bancs de sable qui limitent une vaste lagune, on peut, à l’aide d’embarcations, venir à terre avec la plus grande facilité et sans le moindre risque d’être mouillé par les flots. Ce point a, pendant longtemps, eu, dans notre colonie, une importance très grande. C’était le point d’où partaient toutes les caravanes vers l’intérieur. C’était là que voyageurs et marchandises étaient débarqués et que se formaient les caravanes au moyen desquelles, à tête d’homme, on transportait tout ce qui était nécessaire pour alimenter les postes de l’intérieur ou pour constituer les bagages des explorations se dirigeant dans les régions profondes du continent.

C’était de ce point qu’un projet, longtemps en faveur, faisait partir le chemin de fer qui devait vivifier la colonie. Jusqu’au moment où le chemin de fer du Congo belge fut m s en exploitation, en 1895, la route du Loango à Brazzaville est restée le seul moyen, nous ne dirons pas pratique, mais possible de gagner l’intérieur. Depuis, Loango, qui n’était encore qu’une expression géographique et pas même le rudiment d’une ville naissante, a encore perdu de son importance, et le mou-

vement qui s’y observait au moment de l’arrivée des paquebots de France a disparu. On a, du fait de la création du chemin de fer belge, supprimé le portage. C’était certes un moyen extrêmement primitif, que beaucoup ont qualifié de barbare et d’inhumain. Cette appréciation relève d’un sentimentalisme quelque peu exagéré. Les indigènes de ces régions ont, en effet, l’habitude de porter sur la tête toutes les charges qu’ils ont à transporter d’un point à un autre. A aucun moment, le portage n’a été obligatoire, mais, tout au contraire, il s’est toujours exercé librement. Or la population du Loango, très nombreuse, a tiré le plus grand profit de ce portage. On payait un homme 30 francs pour transporter une charge de Loango à Brazzaville. C’était pour lui de quoi vivre plusieurs mois, et, après un de ces voyages, il se reposait longtemps, à moins qu’il ne préférât dissiper sa richesse en de folles orgies. Le portage supprimé, on ne l’a remplacé par rien. La population qui le pratiquait est retombée dans la paresse, l’abrutissement et la pauvreté. Mais le portage « odieux »(?) a été aboli !

Nous nous sommes souvent demandé au nom de quel principe humanitaire on jugeait nécessaire de supprimer ce portage, alors que chez nous, dans les rues populeuses de la capitale, on a tous les jours le spectacle des « forts à la halle » portant

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sur le dos un sac de farine de 150 kilogrammes ou de bouchers déchargeant des quartiers de boeufs de 100 à 125 kilogrammes, alors que la charge des noirs du Loango n’a jamais dépasséSO kilogrammes.

La vérité est que ce moyen de transport était déplorable au point de vue économique, puisqu’il grevait chaque kilogramme de marchandise, quelle qu’elle fût, et quelque faible que pût être sa valeur initiale, de plus d’un franc cinquante, car il fallait ajouter le prix du contremaître accompagnant la caravane et déduire, dans le rendement, le poids des emballages. Ce n’est certes pas avoir assez fait que de le supprimer, pour donner tous les avantages de cette suppression, en bénéfices, au chemin de fer du Congo belge. Aujourd’hui, les navires filent tout droit vers Borna, à l’embouchure du Congo, et portent voyageurs et marchandises vers le chemin de fer, qui permet de gagner en un jour le Stanley-Pool, sans fatigue, alors qu’il fallait un mois de marche pour atteindre ce point en suivant, à pied, au prix de mille fatigues, les sentiers des caravanes.

Et pourtant combien pittoresque et pleine d’imprévus était cette longue marche ! On préparait son départ à Loango. Les porteurs venaient de toute part s’engager. On choisissait tous ceux qui semblaient solides et bien portants, et à chacun d’eux, sous la responsabilité du contremaître, on

confiait un de ses bagages représentant l’équipement, les vivres et les marchandises d’échange. Car, encore de nos jours, l’argent n’a cours qu’à la côte, mais, dans l’intérieur, il faut payer avec des marchandises d’échange, véritables marchandises-monnaie. Et alors, de même que chez nous, seules les pièces nationales ont cours, de même, là-bas, chaque région a son unité monaitaire. Ici ce sont des barrettes de cuivre, ailleurs des perles, ou des étoffes, mais non pas de couleur et de dimensions quelconques, mais bien au contraire dans des conditions réglées suivant un type déterminé pour chaque contrée. Il en résulte que le porte-monnaie de l’explorateur s’étalait sur cinquante, cent ou un nombre plus grand deporteurs suivant l’importance du voyage entrepris.

La valeur de la marchandise ainsi transportée s’accroissait chaque mois de 30 ou 35 francs, somme payée à chaque porteur affecté à chaque caisse. Finalement, une caisse de perles blanches de 30 kilogrammes, emballage compris, valant environ 25 francs, arrivait, après une exploration d’une année, à coûter effectivement 385 francs, soit plus de 15 francs le kilogramme, et cela non compris les frais généraux, les pertes résultant de chavirages ou d’abandon par suite de maladies ou de décès de porteurs. Il n’est pas exagéré d’en doubler au moins la valeur. Ge n’est donc

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pas tout à fait le prix de l’argent, mais guère s’en faut.

Donc ayant, dès avant le départ de France, tout minutieusement prévu, — car une épingle ou un clou qui manquent manqueront tout le temps que durera l’exploration, — on se mettait en route, et, après avoir suivi pendant quelques heures des sentiers à travers de hautes herbes, on arrivait à la lisière de la belle et grande forêt du Mayombe. Pendant plus d’une semaine, elle va nous abriter de son ombre intense, tellement sombre que la clarté du jour en est sensiblement diminuée. Et dans ces régions, où il faut à tout prix se préserver de l’action directe du soleil, en portant un casque colonial qu’on ne doit pas quitter, on peut cependant, étant en forêt, marcher impunément nutête.

C’est la grande forêt équatoriale, imposante, majestueuse, où l’homme est réduit à la dimension de pygmée à côté de ces géants du règne végétal dont les premières branches naissent, là-bas, très haut au-dessus de nos têtes et dont les troncs énormes forment comme les mille colonnes de ce temple de verdure. On avance sur un sol presque déblayé de toute végétation, car l’ombre est trop intense pour permettre aux petites plantes de pousser, et le pas est adouci sur une terre ouatée par les débris des feuilles qui ont formé comme un

épais et moelleux tapis. Elle est sourde, silencieuse, la grande forêt; aucun grouillement sur ce sol, que l’ombre isole de la vie. Ce n’est que là-bas, très haut au-dessus de nos têtes, que s’ébattent des vols d’oiseaux ou des bandes de singes; mais les arbres sont si élevés qu’ils sont même hors de portée d’un coup de fusil de chasse ordinaire.

Que d’incalculables richesses renferment ces arbres, en végétaux de toute nature, ce sol dont la grande fertilité naturelle s’est accrue encore par l’humus que forment et qu’augmentent chaque année les feuilles tombées. Mais nul ne les exploite encore; ce sont des réserves d’un avenir éloigné. Et sous cette couche de terre d’une abondante fertilité, se trouve un sol insondé et qui nous réserve, sans doute, bien des surprises au point de vue de sa richesse minière. En un seul point où un ébouli de terre permit d’examiner le sous-sol, Tholon, qui étudiait la nature de ces contrées, découvrit d’admirables blocs de dioptase, puissant minerai de cuivre dont les gisements semblent être d’une grande importance, mais qui, découverts depuis vingt-cinq ans, sont aujourd’hui encore à peine exploités faute de moyens suffisants de transport.

Enfin, après avoir traversé les pentes rudes des monts Kaba et franchi à gué ou sur des troncs d’arbres branlants un nombre incalculable

l& Congo méconnu.

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de ruisseaux ou de torrents, après avoir çà et là revu la lumière du soleil dans des clairières où les indigènes s’empressent de cultiver quelques plantes qui leur fourniront des aliments, on arrive aux plaines qui précèdent la région de Brazzaville. Le sol, très sablonneux, n’est recouvert, en cet endroit, que d’une végétation amoindrie. Ce sont de vastes étendues d’herbes fines entremêlées d’arbres rabougris, au tronc noirci par l’incendie, que chaque année, une fois pour le moins, les indigènes allument pour se débarrasser des chaumes qui couvrent le sol et entravent la marche.

Et puis, soudain, c’est, devant nous, la vaste étendue d’eau qui s’étend à perte de vue : c’est le Stanley-Pool. Si, moins habitué aux appellations coloniales, le voyageur, séduit par le nom de Brazzaville, donné il y a trente ans à cette localité, s’attendait à y trouver tout au moins l’amorce d’une citée, il aurait été cruellement déçu. Ce n’est en effet que quelques bâtiments, largement isolés les uns des autres sur un plateau impitoyablement déboisé. Ce sont l’habitation du gouverneur, les bâtiments d’administration, les magasins d’approvisionnement, les ateliers, etc., et puis plus loin, s’égrenant le long de la rive du lac, noyés dans une opulente verdure, on aperçoit l’église de la Mission catholique, ses bâtiments d’habitation et les factoreries

auxquelles les noirs chargés de marchandises donnent une incessante animation.

Lorsque le soir est venu et que le grand calme des belles nuits tropicales s’est fait, on entend dans le lointain l’éternelle plainte des flots du Congo, qui se brisent dans les cataractes mugissantes. Et de là-bas, sur la lisière de la brousse, où brillent quelques feux que les indigènes entretiennent pour éloigner les moustiques ennemis de leur sommeil, nous vient le sonder primitifs instruments de musique, qu’accompagnent de monotones mélopées.

Gomme on est loin de toute chose, dans quel isolement on se sent, car on sait que rien ne nous relie avec le monde civilisé, et pourtant on est là dans la sécurité la plus complète, la plus absolue. Il ne viendrait à l’esprit de personne de verrouiller ses portes. Les fenêtres restent larges ouvertes pour permettre à un air moins chaud de nous apporter un peu de bien-être.

Tout montre que ce point, qui n’est rien, aurait dû être tout. Et certes, ce serait nier l’évidence que de ne pas reconnaître toute l’ampleur du rêve de Brazza et de ne pas penser, comme lui, que le fait d’avoir tenu les premiers ce point, qui est la porte ouverte sur toute la région du centre africain, nous a donné une situation prépondérante. Et cette prépondérance, pendant un quart de

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siècle, nous l’avons tenue en main sans vouloir comprendre la valeur de notre trésor. Mais nous sommes au tournant de l’histoire où les yeux vont s’ouvrir pour contempler un spectacle qui devra les remplir de larmes amères. Comment, après avoir accompli tant d’efforts, avoir entendu tant de voix qui ont clamé bien haut et bien fort : «Là est la richesse, là est l’avenir de notre colonisation, la fortune de nos industries ! » avons-nous été sourds aux accents si sincères de tous ceux qui revenaient de là-bas. Ah Ion les a fêtés, on les a acclamés, mais que n’a-t-on pas voulu les suivre dans leurs suggestives descriptions ! Et tout à l’heure, tel celui qui ne comprend l’affection qui l’attachait à l’être disparu que lorsqu’il l’a perdu, nous pleurerons d’avoir gaspillé les trésors conquis au prix de si longs et si patients efforts. Aujourd’hui encore, le public indifférent et même beaucoup, parmi ceux qui devraient savoir, cependant, envisagent la mutilation que vient de subir notre colonie comme un fait d’ordre secondaire. L’heure est proche où leurs yeux s’ouvriront et où ils comprendront l’énormité de leur erreur.

Sur le bord du grand lac, un seul bâtiment attire et retient l’attention. C’est celui des Messageries fluviales. Devant lui, près des quais aménagés, s’alignent des bateaux confortables, qui, par un service régulier, relient les points extrêmes de

notre colonie à Brazzaville. A l’arrivée de chaque courrier, des bateaux partent pour Ouesso, point extrême de la partie navigable de la Sangha, et pour Bangui, station située en avant des premiers rapides de l’Oubangui. L’organisation de ce service laissait espérer les meilleurs résultats financiers, ce qui est la démonstration la plus claire de son utilité aussi bien que de la prospérité commerciale des régions parcourues.

Deux voies s’ouvrent donc devant nous pour atteindre les territoires du haut, deux voies larges, à navigation facib, sans danger. Toutes les deux suivent le vaste Congo jusqu’au point où, soudain élargi encore par les tributs que lui donnent l’Alima aux eaux claires, puis la Sangha etl’Oubangui, dont les eaux chargées de limon sont rouges, il s’étale en une immense plaine liquide, dont l’œil devine à peine la limite dans l’infini lointain. Si nous filons devant nous, nous arrivons à Lyranga, point placé à l’extrême pointe de la rive droite de l’Oubangui ; en tenant notre gauche et serrant la rive, nous nous trouverons à l’embouchure de la Sangha. Mais toutes ces rivières forment ensemble une telle étendue d’eau qu’il faut une certaine habitude pour retrouver sa route.

Les rives apparaissent d’abord couvertes d’herbes et de roseaux. Entre les deux grandes rivières, il y a toute une région marécageuse envahie

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surtout par de gigantesques papyrus et coupée de canaux naturels, dont certains sont aisément navigables. Puis la terre s’élève, s’assèche bientôt et se couvre de la merveilleuse végétation de la grande sylve équatoriale. Car nous sommes juste sous l’équateur, et tout à l’heure nous allons, remontant le cours d’une des deux rivières, nous trouver dans l’hémisphère nord.

Prenons l’Oubangui. Seule, la rive droite est à nous, la gauche faisant partie du Congo belge. L’embouchure de la rivière est si large que l’on devine à peine que l’on navigue déjà dans ses eaux, alors qu’on y est dès longtemps engagé. Mais bientôt le lit de la rivière est coupé par une série de grandes îles boisées qui se succèdent et s’enchevêtrent. Il y en a généralement plusieurs en même temps dans la largeur du fleuve, si bien que souvent l’on est dans l’impossibilité de reconnaître la terre ferme de celle de ces îles.

Au surplus, l’aspect de la rivière change totalement suivant la saison à laquelle on la parcourt. A saison sèche, chaque île est accompagnée et souvent reliée à celle qui se trouve sur la même ligne longitudinale par de longs bancs de sable, sur lesquels s’ébattent des milliers de palmipèdes ou d’échassiers appartenant aux espèces les plus diverses. Les rives, à ce moment, s’élèvent et s’escarpent en des pentes abruptes dans lesquelles

les indigènes taillent des marches pour en faciliter l’escalade.

A la saison des pluies, c’est-à-dire des hautes eaux, le spectacle change complètement. Plus de bancs de sable. Les îles émergent des flots sous forme de bouquets d’arbres qui semblent implantés dans le lit même. L’eau a escaladé les rives, souvent même les a envahies et recouvertes, sur une surface qui grandit à mesure que les terres s’abaissent. Si bien que, lorsque l’on navigue en pirogue pour éviter l’impétuosité du courant, on s’en va chercher abri sur ces rives elles-mêmes, et il advient que la navigation s’accomplit en forêt, au milieu des troncs d’arbres, au-dessus des broussailles de la rive complètement submergée par les eaux.

C’est une admirable contrée que celle de l’Oubangui, et toute la région qui est comprise entre ses rives et la Sangha est couverte d’une forêt intense, aux arbres gigantesques, poussant drus et serrés, et laissant, là encore, le sol dénudé par suite de l’épaisseur de l’ombre, qui abolit toute végétation humble. Aussi, dès que l’on a franchi le rideau très serré que forment les branches des grands arbres, traînant jusque dans les eaux du fleuve, comme pour défendre l’accès du sol ferme, on est dans des espaces d’un parcours libre et aisé. Tout montre que là encore la fertilité est grande et que la nature en a fait d’amples réserves

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d’avenir. Là où la berge plus haute laisse voir, par quelques éboulis, la nature du sol, on reconnaît l’épaisseur énorme des alluvions fertiles, formées par les dépôts des eaux et le terreau des feuilles de la forêt.

Les berges sont partout recouvertes d’une végétation luxuriante et variée, çà et là, émergeant du fourré, le palmier à huile élance vers le ciel son stipe élégant, que surmonte le panache puissant de ses longues feuilles. Aux branches des arbres s’enguirlandent les lianes, parmi lesquelles dominent celles qui donnent le caoutchouc de cette région. Ses belles fleurs blanches embaument l’air, pendant que ses gros fruits orangés piquent la brousse de notes gaies et claires.

Et, au milieu de toute cette végétation, ou bien abrités par l’intense forêt, ou bien mettant à profit la moindre clairière, les indigènes, nombreux, ont construit leurs cases, qu’ils entourent de plantations de bananiers et de manioc.

Ils accourent au bruit du bateau, qui monte la rivière et, dans l’espoir de faire des échanges, ils apportent en hâte, à la rive, des paniers de provisions ou les marchandises recherchées par les trafiquants ; caoutchouc ou ivoire.

Souvent, sur la rivière, nous croisons des trains de pirogues formés de dix à quinze embarcations. Rien n’est singulier comme l’effet qu’elles pré-

sentent de loin. On aperçoit d’abord une masse qui grandit rapidementetsemble démesurément élevée au-dessus de l’eau. On dirait une bête fantastique qui agite ses membres et marche sur l’eau. C’est que les Afourous, qui montent ces pirogues très longues et très étroites, faites d’un tronc d’arbre creusé, se servent de longues pagaies, qu’ils manœuvrent debout, sans se baisser. Ils arrivent cependant à avancer très vite dans leurs longues courses sur l’Oubangui.

Ces Afourous constituent la peuplade la plus commerçante de la région. Ils se rendent chez les Bonjos, peuplades qui occupent le cours moyen du fleuve, et ils leur achètent caoutchouc et ivoire, qu’ils transportent jusque chez les Batékés des environs de Brazzaville. Tous ces transports, aussi bien que l’activité avec laquelle les indigènes de cette région se livrent à la pêche, qui leur procure une quantité abondante de poissons lesquels légèrement séchés et fumés, donnent lieu à des transactions entre peuplades voisines, font prendre à la grande rivière une certaine animation.

En 1887, Albert Dolisie, ayant visité cette région, avait, au point extrême de son exploration, à Mozaka, établi un poste qui avait l’avantage de commander tout le cours de la rivière, car en cet endroit elle n’est barrée par aucune île. Mais ce poste fut abandonné, deux ans plus tard, par raison

Le Con^fo méconnu.

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d’économie. Or il était composé d’un Européen et de quatre tirailleurs sénégalais.

L’Oubangui, contrairement à ce que l’on a affirmé, baigne donc des rives fertiles, productives et couvertes d’une population nombreuse. Ce ne sont pas des terres marécageuses et inutilisables. Tout au contraire, le climat tropical de cette contrée, très arrosée, pourrait assurer dans l’avenir la possibilté d’y produire toutes les cultures les plus exigeantes. On peut estimer que ces terres val nt celles des parties les plus riches du globe, du Brésil ou des Indes néerlandaises. En particulier, les plantes à caoutchouc telles que les heveas du Brésil pourraient, certainement, donner là, par la culture, les mêmes résultats qu’elles ont donnés aux Indes.

Nous avons découvert en ce point un caféier spécial, dénommé caféier du Congo [Coffea congensis), qui présente un grand intérêt pratique, car il donne un bon produit et il est complètement réfractaire aux atteintes de la terrible maladie qui ravage toutes les plantations et dont en particulier les régions de l’Océan Indien ont eu si cruellement à souffrir. Aussi, rapporté par nous, se répand-il rapidement, et on peut lui prédire le plus grand avenir.

Nous ne voulons pas nous étendre davantage sur les considérations relatives à ces régions, qui

méritent cependant, en raison des événements dont elles sont le théâtre, de retenir toute l’attention. On retrouvera dans des publications spéciales des documents plus complets sur ces contrées (1).

Après un parcours de près de 800 kilomètres, nous atteignons le point où la rivière, qui s’était dirigée vers le nord, va soudain orienter son cours vers l’est, formant vers le 5® degré parallèle un coude brusque. Les eaux venant delà région haute ont rencontré, en ce point, un massif rocheux qui, resserrant leur cours, le transforme en un torrent impétueux.

Le bief inférieur s’arrête, brusquement limité par un véritable barrage fait d’un seuil élevé d’où les eaux se précipitent en flots mugissants. Il est impossible de franchir ce torrent, et l’on doit nécessairement gagner la voie de terre pour reprendre la navigation dans le bief supérieur.

Là encore, les eaux sont loin d’être calmes ; mais ,avec l’habileté des pagayeurs du haut de la rivière, on peut, presque sans danger, se confier àeux.

Ce sont, en effet, de merveilleux pilotes que ces pagayeurs Banziris, et l’on ne peut imaginer rien de plus pittoresque, de plus saisissant, de plus impressionnant même que d’entreprendre de

(1) J. Dybowski, La rouie du Tchad, Firmin Didot, édit.

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remonter l’Oubangui, en s’abandonnant à leur incontestable habileté.

Leurs pirogues, taillées dans un bois dur et résistant, sont à fond plat et ne mesurent pas plus de 0 m. 60 de large; elles sont d’une très grande longueur, qui dépasse souvent 12 mètres. S’ils ont à convoyer des blancs, ils n’en acceptent qu’un par pirogue. L’équipe est formée de huit ou dix pagayeurs, accroupis à l’arrière, et de quatre ou cinq solides gaillards, qui, placés à l’âvant, se réservent au moins un tiers de la longueur totale de la pirogue pour évoluer librement. Armés de longues perches, qu’ils manient avec une extrême habileté, ils les enfoncent dans les flots, s’arc-boutent au fond de la rivière et, marchant sur la partie de la pirogue laissée libre, l’obligent à avancer rapidement. Le mouvement combiné des hommes maniant les perches à l’avant et des pagayeurs à l’arrière donne au total une marche rapide et qui triomphe de tous les obstacles.

Bangui, que nous avons laissé en aval du seuil rocheux, a, par sa position même, une importance considérable. Il commande le bief supérieur, comme Lyranga domine l’embouchure de la rivière. Or, d’après les conventions récentes, ce sont précisément ces deux points qui sont visés. Non pas, bien entendu, qu’il s’agisse de céder nos

deux postes de Lyranga et de Bangui,et que l’on nous inflige encore, jointe à tant d’humiliation, celle, plus grande encore, d’amener notre pavillon pour voir hisser au même mât le pavillon allemand, mais du moins l’on doit céder les localités proches de ces deux points. C’est ainsi que les territoires livrés s’étendent, dans le haut, tout le long du cours de la Lobaye, qui prend sa source près de la ligne de faîte séparant le versant de l’Atlantique de celui du Tchad et vient déverser ses eaux dans l’Oubangui, un peu en dessous de Bangui.

Il est certain que, pour qui ne connaît pas la topographie des lieux, ces deux points ne semblent indiquer, sur la carte, rien de particulier et, mal renseigné, on a pu n’attacher qu’une faible importance à la cession de ces deux points. De fait, c’est tout le cours inférieur de l’Oubangui qui nous échappe, puisque nous semblons disposés à abandonner aussi bien l’entrée que la sortie de toute la partie d’accès facile et de tout temps navigable.

La faute est lourde, et les conséquences pèseront d’un poids considérable sur tout l’avenir de nos possessions du Centre- Africain.

Revenons maintenant dans le bief supérieur ; franchissons les rapides, et nous nous trouverons soudain, presque sans transition, dans une contrée où tout est changé : la configuration, l’aspect, la

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végétation et les habitants. Il semble que le seuil de Bangui a fait en même temps comme une coupure dans le territoire et a opposé une barrière entre les diverses peuplades qui habitent ces contrées,

La race des indigènes n’est plus la même. Il ne s’agit plus d’une de ces séparations en tribus qui souvent laissent entre elles de grandes analogies ethnographiques, mais d’une séparation profonde, dont l’aspect, les traits, les habitudes, les mœurs constituent une caractéristique nette et décisive.

Toutes les populations de la grande forêt qui commence avec les rives du Congo, pour ne se terminer qu’avec les territoires limités, en ce point, par la rive gauche de l’Oubangui, forment un groupe dont les tribus ont plus ou moins d’analogie entre elles. Les Bonjos, les Balloïs, les Bouzerous sont tous des primtifs au prognathisme accusé, à la musculature robuste, à l’aspect bestial et sauvage. On trouve chez eux des types qui se rapprochent de l’aspect du goril. Ils sont tous anthropophages. Ils bornent leurs cultures aux bananes, aux patates, et plus rarement au manioc et aux ignames, et la caractéristique de leur alimentation est d’ignorer la production et l’emploi des céréales.

Il semble que c’est vraiment là le noyau le plus primitif, le plus sauvage que l’on puisse

rencontrer en Afrique. La grande forêt paraît les avoir isolés de tout. Leurs rapports avec le monde civilisé ne pouvait leur venir que du sud ; or ils n’ont jamais eu avec les régions côtières aucune sorte de rapports. Ils sont essentiellement sédentaires et, par cela même, farouches, c’est-à-dire en même temps timorés, fuyant au moindre bruit insolite, comme prêts à se servir de leurs armes primitives, par instinct de conservation, et nullement par sentiment belliqueux. Les Afourous, qui tiennent le bas de la rivière et qui, comme nous l’avons dit, viennent acheter, chez eux, le caoutchouc et l’ivoire, les ont, avec un soin j aloux, séparés de tout contact. Ils ignorent tout de notre civilisation, dont une boîte en fer-blanc, une bouteille, une allumette qui prend feu les plonge dans la stupeur.

Cet isolement est si grand que même les végétaux utiles, dont au début les semences ont été importées par les négriers dans les régions côtières, ne sont pas remontés jusqu’à eux, pas plus qu’ils n’ont été importés par le courant d’émigration venant de l’est. Si bien que les arbres fruitiers comme les manguiers, les goyaviers, les papayers, qui abondent dans le Bas-Congo, n’ont pas pénétré dans l’OubanguijOÙ ils étaient encore totalement ignorés il y a vingt ans. Le citronnier, l’ananas, qui partout se sont propagés au point de former

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de véritables massifs dans certaines localités du bas de la colonie, n’avaient pas encore fait leur apparition dans les villages du Bas-Oubangui. Seul le tabac y est employé, nous ne voulons pas dire cultivé, car il pousse à l’état demi-sauvage, et les indigènes se contentent d’en récolter les feuilles, qu’ils sèchent et qu’ils fument dans des pipes à grand foyer, que, assis en cercle, ils se repassent de l’un à l’autre. Encore ce tabac n’appartient-il pas à l’espèce à grandes feuilles, lequel fournit notre produit habituel à fumer, mais bien à celle à petites feuilles, dontla provenance esttout autre.

Ce n’est pas le lieu ici d’insister sur l’origine et les voies de dissémination des plantes culturales africaines. Cependant cette question est passionnante, car elle soulève une foule de problèmes dont la solution peut conduire à de nombreuses déductions relativement aux courants d’émigration qui, dans les périodes anciennes, ont traversé ce vaste continent que la fin duxix® siècle semble avoir découvert à nouveau et comme fait sdrtir d’un sommeil léthargique dans lequel les siècles l’avaient enseveli.

Donc, sitôt que nous avons franchi la région des rapides du coude nord, toute la nature se montre à nos yeux, surpris de ce brusque changement, profondément modifiée.

Les habitants de la rive droite de l’Oubangui supérieur forment un groupe très nettement caractérisé. Banziris, Sangos, Yakomas se ressemblent d’aspect, de moeurs et d’habitudes. Excellents pagayeurs, ils passent leur existence sur l’eau. Nous avons vu des bambins de cinq ou six ans s’amusant déjà, avec une petite pirogue de2mètres de long et une minuscule pagaie, à se promener sur les bords delà grande rivière. Tombent-ils à l’eau que, nageant déjà dans la perfection, ils regagnent la rive, enfourchant la pirogue chavirée. Dès le matin, sortant de leurs grandes cases enfumées par un feu de bois que parfume l’odeur de résine et d’encens, destiné à éloigner les moustiques, les femmes portent les petits à la rivière pour les baigner. Ils apprennent à nager comme les nôtres à marcher.

En contact constant avec les peuplades anthropophages, ils en réprouvent complètement les pratiques. Ils sont avant tout ichtyophages, et ce sont les populations de l’intérieur qui leur fournissent, en échange des poissons qu’ils pêchent, du manioc, du mil ou du maïs.

Grands, élancés, d’allure souple, ils ont de l’élégance dans la démarche. Leurs grands yeux, au regard net et décidé, éclairent une physionomie agréable, presque jolie chez les femmes. Leur nez, peu déprimé, souvent droit et mince, leur bouche

TROUPIiAU DE BŒUFS BAGUIUMIENS.

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