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LE CONGO, SA POPULATION, SON ASPECT
vitalité, qu’il conduit, les années suivantes, au dépérissement et à la mort, qu’il détruit enfin quand ils sont desséchés.
Cette question a, pour l’avenir de toutes nos possessions centre-africaines, une importance capitale. Aussi mérite-t-elle que nous nous y arrêtions un court moment.
On peut poser en principe que, au début, l’arbre envahit toutes les terres fertiles pour constituer la forêt. Isolé d’abord, il dissémine chaque année ses semences. Suivant qu’elles sont ou non comestibles et qu’elles sont plus ou moins lourdes, elles se répandent plus ou moins près du premier arbre. Le vent qui porte au loin les semences légères, les animaux qui en recherchent les pulpes et qui en jettent les graines sont autant d’agents inconscients de dissémination. Et l’on voit naître ainsi le massif forestier, dont les essences composantes seront éparses et mélangées, si les graines sont aisément disséminées, et formeront au contraire des groupes compacts quand celles-ci seront pesantes et tomberont près des arbres qui les ont produites. Voilà la forêt qui se forme, et l’inégalité de l’âge, la dimension des arbres, leur groupement variable, sont des témoins qui montrent clairement comment les choses se sont passées au début.
Une fois qu’elle aura pris possession du sol, la
forêt n’en restera pas là. Elle marchera, chaque année, à la conquête du terrain qui l’entoure. Ses feuilles, qui joncheront la terre, vont constituer un humus fertile qui précédera le peuplement forestier, car elles tomberont jusqu’en avant du massif et prépareront le sol à recevoir les semences, en le fertilisant. En même temps, les racines afîouillent la terre dans ses parties profondes; elles pénètrent dans le fendillement des roches, dont elles aident la désagrégation. Et la terre fertile naissant sous l’influence de la forêt, celle-ci étend sur le sol, qu’elle recouvre chaque année plus loin, son ombre tutélaire.
Ainsi est née la grande forêt équatoriale, qui, sans interruption, couvre d’indéfinies surfaces. Si nulle cause adverse n’intervenait, elle s’emparerait ainsi de tout le continent africain. Peut-être même n’est-il pas téméraire de penser qu’elle l’a un jour complètement possédé, partout où le sol était constitué et ou iln’était pas recouvert par les eaux.
Mais l’homme vint. C’est l’ennemi de la forêt. Son ombre lui dispute les ardents rayons du soleil. Ses racines lui prennent la terre qu’il veut ensemencer. Aussi l’attaque-t-il par les moyens dont il dispose. Il en abat quelques arbres, qu’il incendie, et la clairière naît. Il l’étend, il brûle encore les arbres à demi morts, les herbes ; la plaine se forme. C’est là qu’il va élire domicile, car les
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grandes forêts sont toujours vides d’habitants. Et c’est alors que, maître de l’espace, il va chaque année maintenant, parunincendie facile à produire, mettre le feu aux herbes. Ainsi commencé, l’incendie va courir sans limite de durée ni de distance. Il s’étend sur des dizaines de kilomètres ; il dure des semaines.
Bientôt il vient à la lisière de la forêt et n’atteint d’abord que les jeunes peuplements, l’avant-garde du massif, il lesgrille, les dessèche. L’année d’après, il trouvera dans ce bois mort un élément nouveau, qui lui permettra d’étendre plus loin ses ravages, de pénétrer dans le fourré, de s’attaquer même aux grands arbres, dont il brûle les branches, dont il noircit le tronc. Et bien vite la forêt attaquée succombe. Seuls quelques gros arbres, aux grandes dimensions, à l’écorce épaisse, ont résisté. Les feuilles elles-mêmes, autrefois agents de fertilisation, sont maintenant éléments d’incendie. Et c’est alors que le spectacle change et qu’à la place de la forêt on ne trouve plus que la steppe herbeuse, avec, çà et là, quelques arbres qui émergent, rabougris, tordus, ou morts et levant vers le ciel leurs grands bras éplorés.
Tel devient l’aspect des grands espaces à la population dense. Encore, pendant un temps, les arbres qui accompagnent les rivières résistent par l’humidité du sol et forment ces couloirs de
verdure qui bordent les cours d’eau. Mais l’homme, pour cuire ses aliments, pour construire ses cases, a besoin de bois. Il s’attaque aux derniers arbres. Dès lors, l’équilibre est rompu. Leurs branches ne suffisent plus aux besoins de l’indigène. Bientôt il affouillera le sol pour y aller prendre les dernières racines des derniers arbres. Et sur les marchés des grands centres du Soudan, on voit vendre des petits tas de bois tordus, informes : ce sont les derniers vestiges de la forêt disparue.
Pour qui a parcouru l’Afrique, la cause de la formation des déserts apparaît ainsi. Nous ne voulons pas pousser plus loin l’examen de cette question. Quelque importance qu’elle puisse avoir, elle ne saurait nous retenir ici. Qu’il nous suffise de dire que sa solution doit prendre place dans l’organisation même des colonies, car il est aisé encore, sur bien des points, d’arrêter ou de limiter les effets de ce fléau africain ; l’incendie des herbes.
Ce qui précède explique les raisons pour lesquelles, brusquement, le tableau a complètement changé d’aspect dans les régions du Haut-Oubangui : avec les champs de culture alternent de vastes étendues couvertes d’herbes, et seulement, çà et là, quelques arbres rabougris et parfois quelques coins de forêt, derniers refuges des peu-
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plements disparus. En même temps le climat change rapidement. A la chaleur moite des régions équatoriales, que caractérise une très grande uniformité, succèdent des écarts brusques ; il fait plus chaud pendant le jour, plus frais, parfois presque froid pendant la nuit. Il pleut moins ; les saisons sèches se prolongent. Le déboisement a eu une répercussion profonde sur le climat, qui à son tour influe sur la végétation. Et les plantes, s’adaptant aux conditions qui leur sont imposées, se sont peu à peu modifiées.
Cependant le sol reste peu mouvementé, et c’est à peine si l’on s’aperçoit que, presque sans transition, on est passé du bassin de l’Atlantique dans celui du Tchad ; maintenant les ruisseaux ont en effet changé de direction : ils coulent vers le nord-est.
Enfin les cultures ont presque disparu. Les indigènes, peu nombreux, forment de petits villages pauvres qu’entourent quelques maigres champs de légumes. C’est que nous sommes dans la zone où les musulmans, venant du nord, faisaient, avant notre occupation, d’incessantes incursions pour emmener tous les êtres valides et les réduire en esclavage. Depuis que notre protection s’étend sur ces contrées, la confiance renaît et les villages se reforment.
On avait pu songer, un moment, en remontant le Congo puis l’Oubangui, puis en prenant les
rivières Kémo et Tomy, arriver tout près de la ligne de faîte d’où il était possible d’atteindre les affluents du Chari,qui déverse ses eaux dans le Tchad, et atteindre les régions peuplées que baigne ce lac. Cette route, que nous avions indiquée (1), nous sera désormais fermée ou tout au moins rendue impraticable. Il faudra donc chercher un autre moyen de relier nos possessions de la région tchadienne à une de nos colonies constituées.
(1) La roule du Tchad, Didot, édit.