‹ Le Congo méconnuChapitre 22 sur 30 · MARÉE BASSE DÂ.NS LES PALÉTUVIERS · texte numérisé non relu

MARÉE BASSE DÂ.NS LES PALÉTUVIERS

LA COLONISATION

de grandes cultures. Mais le jardin d’essai viendra en aide à ces premiers efforts, en accordant des plants ou des semences de café, de cacao, de vanille ou autres plantes industi-ielles.

Pour peu que l’on dispose d’un capital variant entre 25 000 et 50000 francs, on pourra poser les bases d’une plantation. Ce sera la démonstration de la possibilité de cultiver et, après trois, quatre ou cinq ans, on pourra alors se servir de ce rudiment de plantation, où il devra exister déjà quelques dizaines de mille de plantes utiles, pour grouper des capitaux et entreprendre des opérations plus importantes. Et avec quelle joie on verra grandir ainsi ce qui sera l’œuvre de ses propres efforts et à quel succès on pourra arriver! Nous connaissons des colons qui, ayant commencé dans ces conditions, dans d’autres colonies françaises, sont revenus, après quelques années, vendre 3000 ou 4000 kilogrammes de vanille à 40 francs le kilogramme. C’est un beau résultat. Il n’est pas exception. Mais ceux qui l’ont obtenu n’ont nulle raison pour s’en vanter, et ces faits restent ignorés. C’est à la colonie que devrait revenir la tâche de les faire connaître pour provoquer des initiatives similaires.

Mais, on ne saurait trop le redire, pour arriver ainsi au succès, il faut une préparation technique. Longtemps on pensait, dans le public, que l’agricul-

ture s’apprenait toute seule en contemplant le bétail ou en tenant les mancherons d’une charrue. Il n’a pas fallu moins que la haute science de Boussingault, de Thénard ou de Dehérain pour montrer la nécessité d’étudier avec précision toutes les opérations culturales, pour tracer les lois auxquelles elles obéissent et indiquer enfin les méthodes scientifiques à suivre.

Notre colonie du Congo est, avant toute chose, une colonie à avenir agricole. Elle entre bien dans le cadre des besoins métropolitains, puisque, par son climat et ses aptitudes, elle peut nous fournir non des produits similaires aux nôtres, mais seulement le complément de notre production métropolitaine, que nous demandons aujourd’hui à des colonies étrangères.

Cependant, tout autre a été l’exploitation de notre colonie. Des commerçants sont venus; ils ont installé des factoreries, troquant aux indigènes toute une pacotille de marchandises diverses contre deux matières premières : le caoutchouc et l’ivoire. Seules, en effet, ces substances avaient une valeur suffisante pour pouvoir être transportées depuis la région lointaine jusqu’à la côte et supporter les frais énormes du portage à tête d’homme. Nullement réglementée, cette double exploitation prit rapidement un grand essor dans la région du littoral d’abord, le longdes grands cours d’eau ensuite.

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Il y eut un cei’tain nombre de sociétés d’exploitation qui étaient françaises ; mais ce commerce était pratiqué surtout par des factoreries anglaises, hollandaises et allemandes. En même temps, les maisons de commerce belges installées sur la rive gauche du Congo et de l’Oubangui envoyaient sans cesse des agents faire d’amples moissons sur notre territoire.

Tout d’abord, ce trafique fut modéré. Mais, laissé libre, il prit un rapide développement. Rien, en effet, ne venait l’entraver. Et la colonie était ainsi systématiquement dépouillée de toutes ses réserves d’avenir, presque sans profit pour elle. En effet, les droits perçus à la sortie du Congo français sont seulement de 10 p. 100 ad valorem sur le caoutchouc et l’ivoire. Ce droit est beaucoup trop faible, car ces deux produits constituent la principale richesse du territoire même de la colonie. D’aucuns n’ont pas hésité à dire que, quand les sources en seront taries, la colonie restera sans valeur. Un semblable raisonnement est insoutenable, car une colonie doit tirer avant toute chose sa valeur de l’exploitation culturale de son sol. Quoi qu’il en soit, plus on exploite ce caoutchouc et cet ivoire, plus on diminue le stock existant, car rien ne vient le remplacer, et plus par suite on appauvrit la colonie.

N’est-il pas juste que, dans ces conditions, celui

qui n’a d’autre peine que de prendre ces richesses, sans grand effort, partage avec la colonie ellemême, de façon à ce que celle-ci, avec l’argent provenant de ces recettes, augmente sous une autre forme cette richesse qui est diminuée par une exploitation intensive ? On ne saurait le nier, et seuls les commerçants exploitants peuvent s’élever contre une semblable façon de voir. Les impôts qui frappent les marchandises à leur entrée ou leur sortie sont sûrement ceux qui sont les plus équitables et, parmi ceux-ci, une taxe élevée sur les matières appartenant au sol de la colonie, et dont celle-ci permet l’exploitation, est encore le tribut qui se justifie le mieux.

Laissée presque libre, l’exploitation du caoutchouc et de l’ivoire a rapidement progressé. Elle représentait déjà, en 1896, 1425000 de francs pour l’ivoire et 2 620 800 francs pour le caoutchouc. Elle était, en 1904, de 3 703 000 francs pour l’ivoire et de 5 375 000 francs pour le caoutchouc. En 1910, nous trouvons 3 273 274 francs pour l’ivoire et 16639901 francs pour le caoutchouc.

Qu’est-il résulté de cette exploitation intensive? C’est que, nécessairement, le stock de ces produits va en s’épuisant rapidement, et il faut prévoir le moment où les sources en seront taries.

C’est sous l’empire de cette préoccupation qu’en 1898 le ministre des Colonies d’alors,

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M. Guillain, songea à concéder, sous les réserves d’un cahier des charges spécial, tous les territoires de la colonie, moins une réserve d’environ un vingtième destinée à fournir des lots à ceux qui voudraient se livrer à des productions agricoles, la surface de ces petites concessions ne pouvant excéder, pour chacune d’elles, 10 000 hectares.

A cette exception près, tout le territoire fut morcelé en quarante grands domaines, dont le moindre représentait encore la surface d’un département français et dont le plus vaste ne comptait pas moins de 11000 000 d’hectares environ.

Ces grandes concessions ont été attribuées sur l’avis d’une commission organisée par décret du 19 juillet 1898, dite Commission des concessions coloniales. Toutes ces surfaces ont été accordées pour une période de trente années. Un cahier des charges prévoit, dans les moindres détails, toutes les conditions dans lesquelles les sociétés devront être constituées et dans lesquelles elles seront tenues d’assurer leur formation et leur fonctionnement. L’État s’est réservé certain droit, dont celui d’expropriation pour toutes parcelles dont il aurait besoin pour des services publics. Il est stipulé que 15 p. 100 des bénéfices nets seront versés à la colonie.

Parmi ces obligations et ces réserves, qu’il serait long et peu utile de passer minutieusement en revue, il en est sur lesquelles il nous paraît cependant particulièrement intéressant d’insister. C’est ainsi que le cahier des charges stipule que, en vue d’empêcher la disparition des plantes à caoutchouc, chaque concessionnaire sera tenu de replanter 150 arbres par tonne de gomme exportée. Il est prévu qu’à l’expiration du délai de trente ans chaque société recevra, en toute propriété, un domaine dont les bases, pour la fixation de l’étendue, seront les suivantes : on donnera vingt fois les surfaces construites et dix fois les surfaces cultivées ou simplement aménagées en prairies, en forêts, etc. Enfin on accordera 100 hectares par éléphant qui aura été domestiqué.

Ges stipulations ont, à nos yeux, une importance très grande, car, ainsi que nous l’avons indiqué, l’exploitation du caoutchouc entraîne nécessairement la disparition des essences qui sont soumises à la récolte. En effet, comme on le sait, le caoutchouc est le résultat de la coagulation du latex ou suc propre de la plante. Pour l’obtenir, on est obligé d’inciser l’écorce de la plante, et, comme les canaux qui charrient cette sève ne communiquent pas entre eux à la façon de notre système veineux, on est obligé de répéter ces incisions et de les rapprocher beaucoup. Si bien que.

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quoi que l’on fasse, au bout de peu de temps, la plante soumise à cette exploitation périt. D’ailleurs, comme ces plantes sont généralement des lianes, les indigènes, pour saigner toutes les parties, coupent la plante par le pied, tirent la liane enchevêtrée dans les arbres et, plaçant chaque tronçon sur des chevalets, les incisent par des coups répétés et en extraient la plus grande partie du lait. Donc, inévitablement, les forêts soumises à la récolte du caoutchouc se dépeuplent rapidement des essences de cette nature qu’elles renferment.

Qu’on ne compte pas sur le repeuplement naturel. Les plantes que l’on exploite sont vieilles. Elles ont cinquante ou cent ans parfois. Aucune n’est exploitable en forêt avant qu’elle ait quinze ou vingt ans au moins. De plus, leurs graines, lourdes, ne se disséminent pas. Donc, fatalement, le fait est bien établi, la forêt se vide de son précieux produit dès que les indigènes, poussés par les exploitants, la soumettent à des coupes réglées. Il en résulte que la mesure qui oblige les concessionnaires à replanter cent cinquante arbres par tonne de caoutchouc exportée est non seulement on ne peut plus juste, mais en même temps des plus sage, car elle prévoit l’avenir et reconstitue dans une certaine mesure la richesse disparue de la forêt.

Quel résultat a-t-elle donné ? On peut nette-

ment le déclarer : aucun. En effet, il ne suffit pas d’édicter des règl-ements, il faut les mettre en vigueur. Or, à aucun moment, l’administration ne s’est préoccupée de faire respecter le cahier des charges sous ce rapport. Les concessionnaires, déchargés de ce qu’ils considéraient comme un grave souci, n’ont donné aucune suite à cette obligation. Car il faut tenir pour nulles les plantations de boutures de lianes, qui n’ont jamais repris, ou les semis d’essences soi-disant à caoutchouc, qui n’ont rien donné.

En ne remplissant pas cette close, les concessionnaires ont certainement méconnu aussi bien leur devoir que leurs propres intérêts. Il est, en effet, certaines de ces concessions qui sont placées dans des conditions telles, de climat et de fertilité, qu’elles auraient accru dans des proportions considérables leur valeur en faisant des plantations de certaines essences à latex. Les plantations de cette nature qui ont été créées en Malaisie ont acquis, dans ces dernières années, des prix considérables. Le Congo a donc, dans beaucoup de ses parties, et en particulier le long de l’Oubangui, c’est-à-dire dans les régions peu éloignées de l’équateur, un climat qui eût permis de faire des plantations de l’arbre cultivé en Malaisie, VHevea du Brésil. Plus haut ou plus bas, d’autres essences, et en particulier le Ficus,

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