CHAPITRE PREMIER
L’ŒUVRE COLONIALE DE LA FRANGE
La colonisation est un besoin naturel des peuples. — La France a su se réserver une large part. — Nous avons su conquérir, — Savons-nous coloniser ? — Colonisation delà France, de l’Angleterre, de l’Allemagne. — Nécessité d’une préparation par une instruction spéciale. — • La colonisation n’est pas œuvre de hasard.
SI, de tout temps, la colonisation a été un besoin naturel des peuples en voie d’évolution et de progrès, si elle a toujours été un des signes les plus évidents de leur puissance et de leur développement, elle est de nos jours, bien plus que jamais, la manifestation la plus tangible de leur force et de leur activité.
Elle est, en effet, la conséquence obligée de leur évolution économique. Enserrés dans des limites trop étroites, les peuples d’Europe ont nécessairement songé à protéger leurs industries, leurs manufactures et leur commerce contre la concurrence.
Gette protection s’est exercée de façons diverses. Et, tandis que les uns ont pensé que le meilleur moyen de l’accorder était de supprimer toute concurrence en élevant des barrières chaque jour plus hautes, au risque d’imposer au consommateur des charges sans cesse plus lourdes, d’autres ont trouvé préférable de se contenter d’élargir le champ d’action et de permettre, par une base d’opérations plus larges, de donner en même temps satisfaction aussi bien au producteur qu’au consommateur.
Mais, que l’on ait choisi l’une ou l’autre de ces deux grandes lignes de conduite, dont l’adoption a eu souvent une répercussion profonde sur les destinées économiques des peuples, la nécessité ne s’en est pas moins posée, impérieuse, inéluctable, d’aller chercher au loin ce que notre sol ne peut produire.
Et, peu à peu, à mesure que tous les moyens mis à notre disposition par les progrès de la science et de l’industrie ont évolué, nous fournissant chaque jour un champ d’action plus large, la vie s’est transformée, lentement d’abord, puis avec une vitesse sans cesse accélérée. Car l’on peut dire qu’à mesure que le cercle de nos connaissances s’accroît, celui des inconnues, qui le précède, grandit avec lui et appelle des solutions nouvelles, toujours plus nombreuses.
L'ŒUVRE COLONIALE DE LA FRANCE
La vie matérielle des peuples s’est transformée. De cette transformation est née une modification profonde dans la manière même d’agir et de concevoir la solution des problèmes de la vie quotidienne. Et ce mouvement s’est produit avec une vitesse et une intensité telles que chacun d’entre nous, se reportant à quelques années en arrière, en constate les effets et les conséquences.
Au début de toute organisation sociale, le peuple, replié sur lui-même, songe déjà à tirer un parti meilleur des ressources naturelles qu’il a sous la main. Son industrie s’ingénie à trouver aux choses des applications nouvelles aussi bien que des solutions meilleures aux questions qui se posent. Longtemps cette action suffit à ses besoins. Mais des données plus larges apparaissent. Le champ des problèmes, des investigations et des recherches a grandi. L’homme interroge alors la nature, non pas seulement dans ce qu’elle a mis directement sous sa main, mais aussi dans ce que des contrées nouvelles peuvent lui révéler. De là, à la nécessité et au goût même des voyages, il n’y a qu’un pas, qui est vite franchi.
Et, tandis que le^ uns importent des matières premières, jusqu’alors inconnues, d’autres en cherchent les applications et les usages. De nouveaux courants se créent. La vie industrielle évolue, amenant une transformation dans l’état d’être
et dans la prospérité économique d’un peuple.
Aussi peut-on dire, sans nulle exagération, que le bilan de la prospérité des nations d’Europe s’établira un jour, sur les données de leur domaine colonial.
Mais il ne faut pas croire que le problème de cette colonisation est simple et qu’il n’admet qu’une seule solution. Il est au contraire extrêmement complexe, et les résultats qu’il faut atteindre, aussi bien que les moyens que l’on doit mettre en jeu pour les obtenir, sont infiniment variables.
Sans vouloir entrer ici dans l’examen de la question, si vaste et si captivante, de la colonisation chez les peuples modernes, il semble cependant utile de jeter un coup d’œil rapide sur les bases fondamentales sur lesquelles repose cette colonisation elle-même.
Les points de départ qui incitent les peuples à porter au loin leurs efforts reconnaissent deux causes principales. L’une naît d’un besoin social. L’autre prend son origine dans ses nécessités économiques. Dans la première catégorie se range le besoin de donner à un peuple des débouchés nouveaux au trop-plein de sa population. L’autre procède de la nécessité de fournir à son industrie et à son commerce, aussi bien le moyen d’écouler ses produits manufacturés que de trouver des centres nouveaux d’approvisionnement. Dans
Le Congo niécomni.
L'ŒUVRE COLONIALE DE LA FRANCE
beaucoup de cas, ces deux causes primordiales se confondent et deviennent le complément naturel l’une de l’autre.
Deux peuples d’Europe nous offrent des exemples très nets des conditions de colonisation que nous venons de citer. Ce sont l’Angleterre et la France. Dans l’une et l’autre de ces deux nations, le mouvement colonial a pris une intensité telle qu’elles se placent, toutes deux, à la tête du mouvement d’expansion au dehors. Mais, si l’une et l’autre sont arrivées au même résultat apparent, du moins les raisons qui ont produit ce mouvement, aussi bien que les effets qui en découlent ne sontils pas les mêmes. Quand on veut bien leur prêter attention et les examiner avec suffisamment de précision, il est aisé de saisir les différences qui les séparent.
L’Angleterre, en effet, enserrée dans des limites immuables, a dû, de bonne heure, songer à fournir à l’excédent de sa population un champ d’action où elle puisse former des centres nouveaux d’activité. Son organisation sociale, qui accorde des privilèges spéciaux aux aînés de famille, a tout naturellement contribué et singulièrement aidé au mouvement d’émigration. Dès lors un programme très net s’imposait à l’esprit de ceux dont le devoir était de canaliser ce courant et de l’utiliser au mieux des besoins de la nation. Ce qu’il fal-
lait à l’Angleterre, c’étaient des colonies ayant le même climat et les mêmes aptitudes productrices que la mère patrie, puisque, d’une part, la colonisation devait y être faite à l’aide de ses nationaux, qui iraient s’y fixer, y faire souche et servir de point de départ à une société nouvelle; d’autre part, la mère patrie n’avait rien à redouter de la concurrence éventuelle que pourrait lui faire la production de denrées similaires.
L’Angleterre manque chez elle, par suite de l’insuffisance de sa production nationale, des éléments de base de l’alimentation même de son peuple. Sa production, en ces trois séries d’aliments dont on ne peut se passer et qui sont: les céréales, la viande et la boisson, est insuffisante pour la consommation de ses nationaux. Dès lors, son mouvement de colonisation devait tout naturellement se porter vers les contrées capables, en même temps de donner à ses émigrants les conditions biologiques les plus favorables, et d’assurer la production des denrées dont la métropole pouvait désirer l’importation pour en devenir ainsi le débouché naturel. Et c’est pour ces raisons que nous voyons l’Angleterre porter tous ses efforts sur les conquêtes de territoires à climat tempéré. Successivement, l’Amérique du Nord, l’Australie, l’Extrême-Sud de l’Afrique sont l’objet de ses convoitises. Cependant son mouvement de colonisation
L'ŒUVRE COLONIALE DE LA FRANCE
grandissant sans cesse, elle élargit bientôt son champ d’action et s’empare de territoires situés dans des régions plus chaudes, donnant ainsi à son mouvement de production des bases sans cesse plus larges et plus solides.
Habituée de bonne heure à l’idée coloniale, toute sa population émigrante montre des aptitudes admirables à l’accomplissement de sa tâche. Partout elle sait s’unir, s’organiser, former des associations, joindre ses efforts et arriver ainsi à des résultats prodigieux. Cet esprit de colonisation est, chez nos voisins, si complètement préparé, dès l’enfance, dès même les générations passées, peuton dire, que l’idée des voyages, de l’établissement dans les colonies, vient tout naturellement à leur esprit comme un moyen normal de trouver l’emploi de leurs connaissances ou de leurs capitaux.
Combien sont nombreux les fils de famille que nous avons rencontrés, un peu partout dans le monde, et cela aussi bien dans nos colonies, dans nos factoreries, dans nos entreprises agricoles, que dans leurs propres possessions. Chez eux, la vie coloniale n’est pas un pis aller, c’est un but normal, c’est presque même comme une étape prévue de la vie. Plus rares sont ceux qui n’ont pas voyagé que ceux qui ont parcouru le monde.
Et quels admirables effets produit cet esprit d’union et d’association, qui est la base de toutes
leurs entreprises coloniales. Il s’exerce partout. On en pourrait citer cent exemples. Contentonsnous d’en indiquer un seul, qui montrera quels effets puissants on en peut obtenir. Il nous est fourni par la colonisation de l’île de Ceylan.
Ceylan s’était en effet spécialisé, dès longtemps, dans la culture du caféier. Cet arbuste y donnait des produits remarquables; il était la source principale de l’incontestable richesse de cette colonie. Mais une terrible maladie s’abattit sur les plantations. Tous les efforts pour la combattre, ou seulement pour en limiter les ravages, furent vains. Peu à peu le mal se propageait, de plantation à plantation, et il fut aisé de prévoir que toutes devaient nécessairement succomber. C’était le désastre. Alors tous les efforts s’unirent. Pas un moment ne leur vint la pensée d’abandonner la colonie; mais chacun chercha le remède à apporter à la situation redoutable dans laquelle se trouvait toute l’île. On essaya tous les traitements ; rien n’y fit. Alors on préconisa des cultures nouvelles. Parmi celles-ci, il en fut une qui semblait devoir donner d’heureux résultats et paraissait s’adapter aux circonstances culturales et climatériques. Ce fut le thé.
Dès que des expériences précises, entreprises à frais communs, transformèrent en certitude les premières présomptions, tous les capitaux disponibles