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LES ORIGINES DU CONGO FRANÇAIS
fruits ou leurs graines, riches provisions de matières qui seront la base de nos industries.
Le sol, fertilisé par l’humus que les siècles ont accumulé, attend la semence que l’homme répandra et qu’il convertira en riches moissons. Et ces eaux torrentueuses d’où naîtra, plus tard, la force industrielle, renferment tous les éléments de la plus miraculeuse des pêches, pendant que la forêt nous fournira encore les richesses insoupçonnées d’une faune dont l’inventaire n’est même pas parachevé de nos jours et qui, à tout moment, nous ménage les plus grandes surprises.
De telles régions devaient nécessairement attirer et séduire. La situation privilégiée de l’estuaire du Gabon retient l’attention des officiers de marine et, en 1838, le capitaine Bouët-Willaumez est chargé d’entamer, avec les chefs indigènes de la région, des négociations en vue d’établir, en ce point, une station de ravitaillement. On lui doit les premiers traités passés avec un chef noir, décoré du nom pompeux de roi Denis. Le nom seul indique clairement l’influence que les missionnaires catholiques surent prendre dans cette région et qu’ils exercèrent dès l’année 1521. Des documents authentiques établissent quelle fut la grande autorité qu’ils surent exercer pendant des siècles. Ges missions de Pères jésuites portugais créèrent de vastes établissements dont un seul comptait
plus de trente mille esclaves attachés à la culture du sol et à l’exploitation des richesses naturelles.
Les négociations que Bouët-Vuillaumez sut conduire avec infiniment d’habileté diplomatique nous valurent le droit, que nous accordait le roi Denis par un traité passé le 9 février 1839, de nous établir sur la rive gauche de l’estuaire du Gabon. Plus tard (18 mars 1841), un nouveau traité passé avec un autre chef, le roi Louis, nous reconnaissait la possession de la rive droite. C’était la main mise définitivement sur tout ce vaste estuaire dont les rives s’avancent dans l’océan et semblent former un port naturel. On pensait alors que les rivières qui jettent leurs eaux dans le fond de cet estuaire devaient conduire jusque dans les profondeurs du continent. Les renseignements que l’on possédait sur la région, malgré l’occupation déjà ancienne des missions catholiques, étaient absolument insuffisants. Les peuplades de l’arrièrepays, très sauvages, défendaient, par la force, l’accès de leur contrée.
Dès les premiers traités passés avec les rois Louis et Denis, notre installation dans la région devient chaque jour plus définitive et, dès l’année suivante, une expédition, commandée par le capitaine de corvette de Montléon, vint jeter les bases de l’établissement français. Tout d’abord, un blockhaus fut construit et, sous sa protection, vinrent segrou-
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per les missions catholiques françaises et les cases des indigènes. En même temps de nouveaux traités nous assuraient la souveraineté de tou tes les terres, îles et presqu’îles environnantes.
Lors de la proclamation de la suppression de la traite des noirs, les navires de guerre français firent dans ces régions de nombreuses captures de négriers. Toute la côte de ce qui constitue aujourd’hui notre Congo, c’est-à-dire toute la région comprise entre l’estuaire du Gabon et l’embouchure du fleuve Congo, était sans cesse visitée parles traitants, qui apportaient une ardeur toute particulière à s’emparer des noirs de cette région. Les populations côtières formant les tribus Galloises, N’Komi et Fiottes, d’un caractère doux et soumis, ont fourni pendant longtemps le principal appoint de l’exportation des esclaves africains. Habitués au travail du sol, extrêmement habiles dans l’exécution de tous les travaux manuels, ils étaient particulièrement recherchés et se vendaient à des prix de faveur. Aussi cette malheureuse contrée étaitelle ravagée par la traite.
C’est pour mettre fin à ce trafic honteux, qui, bien que aboli en principe depuis un demi-siècle, était pratiqué encore par les Portugais en ces régions, qu’en 1849 fut fondé un centre ou les indigènes trouvaient aide et protection. Un premier groupe d’indigènes fut amené dans le fond de l’es-
tuaire, à l’endroit où s’élevaient déjà les magasins de l’État, et qui, légèrement surélevé, était désigné sous le nom de Plateau. Ils avaient été enlevés au brick de commerce VElisia par un navire de guerre français. On donna à cet établissement le nom de Libreville, affirmant ainsi la protection que la France entendait donner aux indigènes de la région. Ainsi naissait, sous l’égide de la liberté et de la justice, le premier rudiment de notre installation en ces régions lointaines. La France, marchant à la tête des nations, apportait, la première, dans ces contrées sauvages, les bienfaits de la civilisation.
A partir de ce moment, Libreville est la base qui sert de point de départ à de nombreuses missions qui visitent la région avoisinante. On a trop laissé dans l’ombre l’action de ces pionniers, qui cependant a été, à n’en pas douter, la cause initiale à laquelle il est juste d’attribuer l’origine première de la fondation de notre empire de l’Afrique équatoriale.
Parmi ces premiers explorateurs du Gabon, les uns, comme Paul du Chaillu ou comme Alfred Marche, ont apporté à l’histoire naturelle une grosse contribution, dont la science doit leur conserver une impérissable reconnaissance. D’autres, appartenant à la Marine, poussent des reconnaissances qui leur permettent de dresser déjà la carte des ré-
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gions avoisinantes. C’est à eux, incontestablement, que revient l’honneur d’avoir jeté les bases de notre défîni:jive installation dans ces régions. D’autres, enfin, venus plus tard, étayant leur action sur ces assises solides, ont pu pousser plus avant leurs voyages.
L’œuvre de constitution de notre empire du Centre-Africain est donc la résultante d’efforts continus, qu’a guidés et soutenus Tardent désir de porter chaque jour plus loin les limites de notre civilisation. Il est juste d’attribuer à chacun des artisans de cette vaste tâche la part qui doit lui revenir dans la conquête de cette terre lointaine qui s’est si longtemps défendue par sa nature, comme par ses indigènes, contre la pénétration européenne. Et comment en aurait-il été autrement? Déjà, nous l’avons montré par les pages qui précèdent, tout, aussi bien dans la constitution géographique du territoire que dans la nature de sa végétation, semblait former obstacle à la marche en avant. Mais, et ce fut là l’obstacle dominant que rencontrèrent tous les explorateurs, tous trouvaient chez les indigènes une instinctive hostilité. C’est que le seul contact qu’ils avaient eu avec la race blanche lais ait dans leur esprit une impression d’épouvante et d’horreur.
A tous restait la tradition, ou même le souvenir direct des scènes de violence et de meurtre qui
accompagnaient la chasse aux esclaves. On oublie trop facilement sous quel jour s’est montré, à l’origine, l’homme blanc à l’indigène africain. Ne doit-on pas y trouver l’explication, nous allions dire l’excuse, de scènes barbares qui souvent, aux yeux de leurs auteurs, ne représentaient que la revanche prise sur le plus cruel des ennemis. Il a fallu des années nombreuses pour effacer, dans l’esprit de ces indigènes, le sentiment que l’homme blanc pouvait venir auprès d’eux pour autre chose que pour les combattre, leur prendre leurs richesses et les asservir. Que de fois ne nous sommes-nous pas entendu dire par ceux chez qui nous nous présentions, et qui, jamais encore, n’avaient vu de blancs : « Mais que viens-tu faire chez nous, si ce n’est nous combattre ? » et ce n’est qu’avec peine que nous arrivions à les convaincre que nous n’avions d’autre but que de nouer avec eux des relations de commerce et d’échange, ce qu’ils arrivaient à comprendre alors qu’ils n’auraient pas saisi la portée d’explorations purement scientifiques ou politiques.
Tous les explorateurs des régions polaires rapportent que les oiseaux des régions arctiques, essentiellement sédentaires, lorsque, comme les manchots, ils n’ont pas de plumes aux ailes leur permettant de prendre leur vol, n’ayant jamais vu d’homme, n’ont de lui nulle crainte et se laissent
absolument approcher. Nombreux sont ceux qui ont pu contempler la scène cinématographique rapportée par Charcot et montrant des manchots venant en toute confiance écouter le phonographe. D’instinct, l’animal n’a pas peur de l’homme. C’est nous qui lui avons inculqué ce sentiment de frayeur justifié. Et la preuve, c’est que, dans ces mêmes régions, les mouettes et les goélands qui ont parcouru le monde et suivi les navires desquels les voyageurs, pour passer le temps, les ont canardés, ne se laissent pas approcher par l’homme. Nous avons eu nous-même une démonstration du fait que l’animal ne redoute pas de prime abord ce qu’il ignore. Étant dans les régions, inexplorées alors, du bassin du Tchad, nous eûmes l’occasion de tirer sur un troupeau d’antilopes. Une première tombe sous notre coup de fusil. Les autres regardent avec stupeur l’animal qui se débat dans l’agonie, mais ne fuient pas. Nous en abattons une seconde, et ce n’est qu’au troisième coup de feu que le reste du troupeau a compris le danger et s’enfuit à toute jambe.
Le noir est dans la même situation que ces animaux primitifs. D’instinct, il ne nous redouterait pas, mais la tradition lui a appris qu’il fallait craindre le blanc. Il faudra longtemps encore pour effacer cette impression. Elle nous a servi, il faut le reconnaître, à asseoir notre domination souvent
à bien peu de frais et avec un bien faible déploiement de forces.
Paul du Chaillu, avons-nous dit, le premier, parcourt, de 1855 à 1865, les régions avoisinant Libreville. Il traverse les monts de Cristal et découvre la source de la rivière Mouny, atteint un des affluents du fleuve Ogôoué et entre en contact avec les populations M’fans ou Pahouins qui occupent de vastes régions de l’intérieur et ont acquis une réputation, parfaitement méritée d’ailleurs, de sauvagerie et de cruauté. C’est en 1858 que, débarqué à l’entrée de la lagune du Fernand-Vaz, il explore les régions environnantes, très fertiles et très boisées, et remonte le Ramboë et ses affluents, pénètre dans le bassin de la N’gouniéet noue des relations avec les Apingi?, qui lui parlent du grand fleuve Ogabaï, duquel on a fait, par corruption, le mot Ogôoué ou Ogoué. De retour en Europe, il publie un important volume (1) dans lequel il retrace les scènes delà vie indigène et parle longuement de ses chasses et de ses récoltes de documents d’histoire naturelle. Le premier il publie des documents précis sur l’énorme singe anthropoïde, le gorille, qu’il a chassé et dontil rapporte des dépouilles.
Une nouvelle exploration au Gabon, en 1865,
(1) Du Chaillu, Voyages et aventures dans l’Afrique équatoriale, Michel Lévy, édit., 1863.
LES BORDS DE l’oUBANGUI, PRÈS BANGUI, SE COUVRENT d’une végétation INTENSE.