PONT INDIGÈNE
LE CU.NGÛ.
est fabrique avec les fibres du palmier. Pour porter les marchandises au marche, ils font des paniers et des hottes dont le tissu est tellement serré qu'ils sont presque étanches, et pourraient contenir du liquide ; des cages dans lesquelles ils transportent la volaille.
Une des grandes privations des indigènes, c'est le manque de sel, dont ils raffolent, et qui fait défaut sur bien des points. Pour se procurer ce condiment, ils ont deux moyens : ils extraient le sel de nitre du chiendent, fort abondant, ou bien ils lavent des terres salines. Dans le premier cas, voici comment ils procèdent :
En juin, juillet et août, ils coupent de grandes quantités de chiendent qu'ils laissent sécher sur place ; quand il atteint un degré de dessiccation suffisant, ils le brûlent, ramassent les cendres qu'ils font bouillir, et le résidu est un sel de couleur gris sale.
Pour laver les terres, ils construisent un grand châssis en forme d'entonnoir, composé de baguettes reliées par des cercles ; l'appareil est élevé de terre et soutenu par des pieux. L'intérieur est tapissé de grandes feuilles. L'entonnoir est rempli de terre saturée de sel, sur laquelle on verse de l'eau bouillante ; le sel se dissout et tombe dans un vase de terre placé sous l'appareil. L'eau est ensuite évaporée, et il reste au fond du vase un résidu impur et boueux contenant beaucoup de salpêtre ; ce résidu est mis en pains coniques, pesant environ trois livres, et porté au marché.
Ces marchés sont fort curieux ; ils se tiennent à
date fixe clans chaque région, sur un point central, à proximité de tous les villages. Dans le pays montagneux, ils sont placés sur une éminence commandant tous lesenvirons; dans la plaine, sur un emplacement spacieux, débarrassé des hautes herbes et des brous- ' sailles. Les naturels viennent de très loin pour y ' assister et s'y trouvent quelquefois réunis au nombre de mille.
Ils y amènent des moutons, des chèvres, des canards, des volailles, enfermés dans des cages supportées par une perche que portent deux hommes ; puis des œufs, des fruits, des légumes, de la canne à sucre, du maïs et du kikwango, sorte de cassave faite avec du manioc et du sel.
Les femmes viennent à ces marchés, et c'est elles qui portent les plus lourds fardeaux; à elles aussi est réservé le soin de vendre et, comme partout, elles sont habiles, empressées, crient, se démènent, font un vacarme assourdissant. Pendant ce temps-là , les hommes se promènent, ou, réunis dans un coin, fument en silence.
Outre ces marchés, il en existe d'autres dans les grands centres, où les habitants se rendent souvent de distances fort éloignées ; ceux de l'intérieur organisent de véritables caravanes ; ils y portent l'ivoire, l'huile de palme, les articles de leur fabrication, le poisson sec et les produits de leur région.
Les riverains viennent dans leurs grands canots ; ^aussitôt arrivés, les pirogues sonthalées sur la plage ,«t les femmes se mettent en devoir de décharger les
marchandises clans de grandes licites maintenues sur le dos par une courroie passant sur le front.
Dans ces grands marchés, on vend de tout, des esclaves, de l'ivoire, des fruits, des étoffes, du bétail ; les femmes s'occupent des menues marchandises, les hommes font les échanges. Il n'y a pas de base fixe pour ces transactions : tantôt on échange un esclave contre de l'ivoire, contre des cauris, ou contre des chèvres; d'autres fois, c'est la perle, bleue ou rouge, suivant la région, qui sert d'unité monétaire; tantôt, c'est l'huile de palme, le poisson sec ou toute autre marchandise ; mais en général, quand les Arabes de la côte orientale viennent dans ces grandes réunions commerciales, ils achètent des esclaves et de l'ivoire, qu'ils paient en cauris, en cotonnades, en mousquets ou en perles.
Pendant toute la durée du marché, la place oii il se tient offre une animation indescriptible, un brouhaha. épouvantable, un va-et-vient de plusieurs milliers de personnes; puis, quand arrive la nuit, tout ce monde disparaît, les pirogues reprennent le fleuve et la place redevient silencieuse et déserte.
La population répandue sur les rives du Congo est très dense, notamment au-dessus de Stanley- Pool; on l'évalue k quarante-neuf ou cinquante millions d'habitants. Ainsi que nous l'avons vu, ces masses n'ont entre elles aucune cohésion, aucun lien national; on pourrait presque dire que chaque village forme un Etat indépendant, tributaire d'un roitelet voisin. C'est cette division qui constitue la faiblesse de la race nègre.
M. Stanley a rêvé un instant de réunir tous ces éléments épars pour en former une g'rande nation ; nous n'avons pas à apprécier ici les motifs qui poussaient le reporter américain dans cette entreprise, et quel profit il pensait en retirer, soit pour lui, soit pour ceux qu'il représente. Nous croyons que ce n'est heureusement qu'un rêve, et un rêve irréalisable.
Divisés comme ils le sont, ces petits peuples sont disposés à recevoir les blancs, à accepter les bienfaits delà civilisation européenne ; mais supposons — ce qui d'ailleurs nous parait impossible — qu'il se trouve un noir assez intelligent, assez fort pour réunir sous son sceptre cinquante millions d'hommes, quel sera la première mesure que prendra ce souverain ? Assurément, il défendra l'entrée de son empire aux Européens, et il aura les moyens de les tenir à distance ; car il ne pourrait voir d'un œil tranquille les blancs armés, établis dans ses domaines.
Aujourd'hui, nous venons en maîtres; nous nous imposons dans chaque village qui se soumet, faute souvent de pouvoir se défendre. Si l'Etat libre du Congo n'était qu'un vaste empire, c'esten suppliants que nous y serions entrés, et la durée de notre séjour serait soumise au bon plaisir d'un despote africain.
Malgré ses défauts, ses vices même, cette race nègre est intelligente, adroite,industrieuse; entraînés par l'exemple, séduits par les bénéfices, ces noirs noueront avec nous des relations commerciales ; c'est sur nos marchés à nous qu'ils apporteront leurs produits, et ils comprendront bientôt ceux qu'ils doivent
cultiver de préférence ; ils s'apercevront vite que plus ils demanderontau sol et plus le sol Icurdonnora, ils deviendront agriculteurs. Beaucoup viendront chez nous et reporteront ensuite dans leurs villages les 'iiabitudes qu'ils nous auront prises.
Il ne faut pas juger le nègre sur l'esclave que nous avons vu jadis dans nos colonies; sur cet homme enlevé au sol natal et condamné à vivre et mourir loin de sa patrie. Dans son pays, travaillant pour lui, pour son bien-être personnel, il deviendra laborieux. Délivré de ses superstitions et de ses institutions abominables, il acceptera nos progrès et notre civilisation. Parsemée comme elle l'est d'établissements européens, traversée, visitée, reconnue dans tous les sens, l'Afrique ne 'peut résister longtemps à la conquête de la civilisation sur la barbarie.