CHAPITRE III
Stanley sur le Congo.
Vingt-huit mois après son départ de Zanzibar, Stanley y revenait chargé d'une nouvelle mission ; cette fois, il devait explorer la région des lacs et compléter les travaux de Livingstone et de ses prédécesseurs. Tel était du moins le projet de ceux qui l'envoyaient ; mais les événements allaient forcer Stanley à faire un bien plus long voyage : la traversée du continent africain, et la descente du fleuve Congo, depuis sa source jusqu'à son embouchure.
Le départ de l'explorateur fut décidé d'une façon presque aussi rapide et aussi extraordinaire que son premier voyage à la recherche de Livingstone :
« Je me trouvais dans les bureaux du Daily TolegrsLph (journal de Londres), quand arriva le rédacteur en chef. Nous parlâmes de Livingstone et de la tâche qu'il laissait derrière lui.
— Que reste-t-il à faire ? demanda l'arrivant.
— Le déversoir du Tanganika est encore à trouver, répondis-je. Nous n'avons du lac Victoria que le tracé de Specke, et de certitude à cet égard que pour les points découverts par celui-ci. On ignore s'il y a en cet endroit une seule nappe d'eau ou s'il en existe plusieurs : d'où il résulte que les sources du Nil sont toujours inconnues.
— Si nous vous chargions de résoudre ces différents problèmes ! pensez-vous pouvoir y arriver?
— Avant ma mort, il y aurait quelque chose de fait, et si je vivais le temps nécessaire à l'accomplissement de ma mission, tout serait fini.
K M. James Gordon Bennett ayant à mes services des droits antérieurs, la dépèche suivante fut expédiée à Nev^r-York:
« M. Bennett voudrait-il se joindre au Daily Telegraph pour envoyer Stanley en Afrique compléter les découvertes de Burton , Specke et Livingstone ? »
« Moins de vingt-quatre heures après, mon voyage était décidé par cette courte réponse lancée sous l'Atlantique :
« Oui.... Bennett ».
Le 12 novembre 1874, Stanley quittait l'ile de Zanzibar avec une partie de ses recrues, et cinq jours plus tard, le 17, il s'éloignait de Bagamoyo à la tête d'une caravane composée de trois cent cinquante-six individus de race noire, et de trois Européens : Baker, Frank et Edouard Pocock.
Nous ne suivrons pas Stanley dans son voyage de la côte orientale de l'Afrique au Tanganika : ce serait trop nous écarter de notre sujet. Qu'il nous suffise de dire que la route fut pénible, qu'il eut à soutenir plusieurs combats contre les indigènes, à surmonter des difficultés, à vaincre des obstacles qui eussent fait reculer les hommes les mieux trempés; de plus,
il eut à déplorer la mort de deux Européens, Edouard Pocock et Baker.
Le '27 mai, Stanley arrivait avec sa troupe àOudjiji, s'y reposait quelques jours, et le 13 juin, laissant ses hommes sous les ordres de Frank, il partait avec
ruKTAGE UE LA Ladj Alice.
onze canotiers pour faire le tour du lac Tanganika, sur son bateau, la Lady Alice : bateau spécial, construit à Londres sur les plans du voyageur; cette embarcation, qui pouvait contenir une trentaine d'hommes, se démontait en plusieurs morceaux et était portée à dos d'hommes depuis le départ de la
côte. « La barge était une cle mes inventions. Faite en bois de cèdre de trois huitièmes de pouce d'épaisseur, elle aurait quarante pieds de long, six de large, deux et demi de profondeur. Quand elle serait finie, on la diviserait en six fragments; si les sections étaient trop lourdes, on les scierait par la moitié pour les rendre portatives. »
La Lady Alice, montée par son équipage ordinaire^ fut lancée sur le lac. « L'insolente petite barge, qui a fouillé tous les plis du Victoria, s'écrie Stanley, franchi les plaines et les ravins de l'Ounyoro, filé gaiement sur les petits lacs bruns du Karagoué, passé les rivières à crocodiles de l'Ouvinnza, est maintenant sur les eaux bleues du Tanganika. »
Le 31 juillet, Stanley revenait à Oudjiji, après une absence de cinquante et un jours, pendant lesquels il avait parcouru plus de huit cents milles, explorant le lac dans tous ses replis. Ce qu'il cherchait surtout, c'était le déversoir des eaux du lac, parce que, en suivant le déversoir, il était sûr d'atteindre le grand fleuve; un instant il crut le trouver dans la rivière Loukouga. « Rapprochés de l'assertion de Cameron, écrivait-il, tous les renseignements que je recueille sur cette rivière, cette crique ou cette entrée, sont incompréhensibles. Les vieillards et les chefs disent d'une manière formelle que le Loukoueghai, venant de l'est, rencontra jadis la Loukouga, venant du couchant, et que de leur union naquit le Tanganika. La bonne intelligence avait toujours régné entre les deux époux; mais il paraît que, depuis quelque temps.
la Loukouga a des caprices, des bouderies; en d'autres termes, que pendant la saison pluvieuse elle apporte au lac une grande quantité d'eau; puis, que, dans la saisonsèche, elle va à l'occident et roule vers le Xamolonndo, sous le nom de Rouindi ou Louindi.
« Jusqu'au mois de mars 1876, un banc de terre ou de vase, de plusieurs centaines de pas de large, séparait, dit-on, le Louindi de la Loukouga ; mais les pluies de la même année réunirent les deux rivières ; de là, un conflit d'opinions. Le chef prétend qu'il me fera voir, à n'en pas douter, l'eau se dirigeant vers le lac, et aussi l'eau coulanten sens contraire. Il est évident qu'une crise dans la nature des choses se prépare ou qu'elle est en train de s'opérer .»
Le lendemain, M. Stanley tenta lui-même l'expérience : une baguette jetée dans la rivière fut entrainée vers l'ouest; mais, ayant renouvelé l'essai le 17, il trouva au contraire que le courant ramenait la baguette vers le lac. Cependant, M. Stanley resta convaincu qu'autrefois la Loukouga était le déversoir du Tanganika; que, par suite d'une baisse survenue dans le niveau des eaux du lac, ce déversoir avait cessé un instant d'exister, mais que, «maintenant que la grande auge produite par le tremblement de terre qui fractura le plateau, commence à déborder, la Loukouga va reprendre son ancien rôle d'émissaire et convoyer le trop-plein du Tanganika dans la vallée de la Loualaba, d'où la rivière de Livingstone le portera dans l'Atlantique ».
D'après les calculs faits par M. Stanley pendant
cette navigation, le Tanganika mesure en longueur trois cent vingt-neuf milles géographiques (six cent neuf kilomètres). Sa largeur varie de dix à quarantecinq milles en moyenne, ce qui donne une superficie de neuf mille deux cent quarante milles carrés (14,857 kil. carrés). Dans un sondage fait au centre du lac, la sonde n'a pas touché le fond à douze cent quatrevingts pieds.
A son retour à Oudjiji, Stanley trouva son escorte décimée par une épidémie de petite-vérole, et son lieutenant Frank Pocock très malade de la fièvre. Il fallait quitter au plus vite ce foyer d'infection : le 25 août, il se remettait en marche et arrivait le 12 octobre au sommet d'une rampe, d'où il découvrait le Loualaha.
a Le mystère que depuis tant de siècles la nature cachait à la science attendait qu'on le dévoilât. J'avais suivi la Louama, pendant deux cent vingt milles ; je la voyais s'unir au fleuve superbe dont elle constitue l'une des sources ; ma tâche était maintenant de suivre le fleuve, de le suivre jusqu'à la mer. »
Pendant plusieurs jours, Stanley dut rester à Mouana Mammba, dans l'impossibilité de poursuivre sa route, éprouvant de la part des chefs la même opposition que Cameron. Là, le mêmeTipo-Tipo, que Slanley appelle Tipou-Tib, faisait des difficultés pour lui fournir l'escorte nécessaire à la continuation de son voyage ; il essayait par tous les moyens de lui faire abandonner son projet de descendre le fleuve, et voulait l'emmener par la route suivie par Cameron.
LE CONtiO.
Enfin, à des conditions fort onéreuses, Stanley obtint le nombre de porteurs indispensable et l'escorte commandée par Tipou en personne ; mais, avantde signer le traité et d'accepter les clauses léonines que lui imposait le traitant, il voulut consulter son ami et lieutenant Frank Pocock.
« Après le dîner, ayant, comme à l'ordinaire, versé l'huile de palme dans deux pots, où étaient des mèches de coton, j'allumai les lampes, et, entre la pipe et le café, que nous prenions toujours ensemble, je dis à Frank :
— J'ai à vous parler de choses sérieuses : notre destinée, celle de tous nos hommes dépend de la décision que je vais prendre.
« Je lui racontai alors où j'en étais avec Tipou ; je lui montrai tous les périls qui nous attendaient ; je lui rappelai tous ceux que nous avions courus, mais aussi la manière dont nous les avions surmontés.
— Et maintenant, Frank, quelle est votre opinion?
— En avant ! dit-il.
— Réfléchissez, mon ami ; la chose est grave. Ne pourrions-nous pas explorer le pays qui est au levant delà route de Cameron?
— Oh ! Monsieur, rien n'est tel que la rivière.
— Mais le Lincoln, le Kamolonndo, le Bemmba toute la contrée qui va jusqu'au Zambèze?
— Ah ! c'est un beau champ d'exploration, et peutêtre les indigènes ne sont-ils pas aussi féroces.
— Oui, mais, comme vous le disiez tout à l'heure, rien n'est tel que cette énorme rivière qui coule pen-
dant des centaines, peut-être des milliers de milles, dont on ne sait pas un mot. Imaginez, par exemple, qu'ayant acheté ou construit des canots, nous descendions le fleuve, et nous arrivions soit au Nil, soit à un grand lac situé vers le nord, soit à l'Océan. Quel bienfait pour l'Afrique ! Vous figurez-vous des steamers remontant le Congojusqu'au lacBemmba, remontant toutes lesgrandes rivières que reçoit le fleuve ?
— Eh bien ! Monsieur, à pile ou face.
— Voilà une roupie : face pour la rivière, pile pour le sud.
Frank tendit sa main, sa figure rayonnait. La pièce retomba.
— Pile ! dit Frank d'un air désappointé.
— Recommençons.
Môme résultat : six fois pile !
— Tirons à la courte paille, Monsieur.
— Très bien ! la courte pour le sud, l'autre pour le Loualaba.
Le sud gagna toujours.
— Inutile de continuer, Frank ; suivons notre destinée, en dépit du sort. Avec votre aide, je descendrai la rivière.
— Comptez sur moi, M. Stanley. »
Le 5 novembre 1876, la colonne se mettait en marche vers la sombre forêt du Manyena, qui commence au bord du fleuve et décrit une courbe vers le sudest, où elle va se perdre à l'horizon. La caravane suivait la rive droite du fleuve, afin que la courbe que
celui-ci pouvait décrire vers le Nil ne pût échapper aux yeux des voyageurs ; ils s'engageaient dans le grand inconnu.
Bientôt ils atteignirent l'Ouréga, ou pays de la forêt ; alors commencent les marches dans la jungle humide, dans la forêt, où le bois est tellement haut et touffu que, par instant, l'obscurité est complète ; le fourré tellement impénétrable qu'il faut s'y frayer un chemin à coups de hache. « Notre bande n'est plus cette colonne serrée qui faisait mon orgueil. Chacun de nous se traîne comme il peut sous ce bois. La rovite est si glissante que tous les muscles sont forcés d'agir. Les orteils saisissent le terrain et s'y cramponnent, la tête porte le fardeau, les mains déchirent le fourré, les coudes écartent les tiges. Hier, les porteurs de la barque se sont tellement plaints que j'ai organisé un corps de pionniers pour leur ouvrir une passée à coups de hache. » Le 17, ils arrivaient à l'embarcadère de Kammpounzou, où on devait traverser le fleuve pour suivre la rive gauche, sur laquelle le terrain est moins boisé. A cet endroit, le Loualaba change de nom ; Stanley l'appela Livingstone.
Le lendemain, on commença la traversée du fleuve ; il fallut une journée entière pour faire passer cinq cents personnes d'une rive à l'autre; puis on reprit la marche, le gros do la colonne sur la rive gauche, Stanley et quelques hommes descendant la rivière dans la Lady Alice. A mesure qu'on avançait , le chemin devenait de plus en plus pénible. « La mar-
GO
clie à travers bois et jungle, la fatigue, les privations, les souffrances qui en résultaient, amenaient la maladie. » II fallut embarquer les infirmes dans de vieux canots abandonnés qu'on répara à la hâte. Puis vinrent les premiers rapides ; les embarcations étaient mises à sec sur la rive, portées de l'autre côté de la chute et remises à flot ; mais les populations se montraient hostiles : tantôt, montés dans d'immenses pirogues, les indigènes essayaient d'arrêter les voyageurs; tantôt, embusqués dans les épais fourrés qui bordent le rivage, ils attaquaient les hommes pendant le portage des canots pour éviter les cataractes. Il fallait se frayer un chemin et repousser à coups de fusils les féroces assaillants.
Après quelques jours, Stanley dut se convaincre que le chemin du bord du fleuve n'était plus praticable. Tipou et l'escorte qu'il commandait venaient d'abandonner la colonne. Stanley, réduit à ses propres forces, au milieu d'une population nombreuse, ne pouvait diviser sa troupe ; il acheta donc vingt-trois canots^ y embarqua tout son monde et reprit sa route vers l'inconnu.
A partir decejour, ce furentdes combats continuels; le fleuve, encombré d'îles habitées, se couvrait de grandes pirogues de guerre qui attaquaient la flottille de Stanley; bien souvent, il put éviter un ennemi trop nombreux en se dissimulant derrière les îles ; mais bien souvent aussi il dut livrer bataille.
Le com.bat le plus terrible fut celui des bouches de r Arouwimi :
« Le nombre des canots ennemis est de cinquantequatre, écrit Stanley ; l'un d'eux a sur chaque bord quarante rameurs qui pagayent debout, au son d'un chant barbare ; c'est lui qui conduit laflotte. A l'avant est une plate-forme qui porte dix jeunes guerriers coiffés de plumes cramoisies de perroquet à queue rouge. Huit hommes placés à l'arrière gouvernent l'embarcation avec de longues pagaies. Entre ces deux groupes, dix personnages qui paraissent être des chefs, exécutent une danse guerrière. Toutes les pagaies sont surmontées de boules dlvoire ; tous les bras ont des anneaux, également en ivoire, que chaque mouvement fait briller ; toutes les têtes sont couronnées de plumes.
« Le bruit écrasant des tambours, celui de cent trompes d'ivoire, le chant de deux mille voix sauvages ne sont pas faits pour calmer nos nerfs ; mais nous n'avons pas le temps d'y penser. Le grand canot se précipite vers nous, les autres le suivent, font jaillir l'écume autour d'eux.
— Enfants, tenez ferme, attendez le premier coup, et après cela, visez juste!
« Le canot monstre fond vers la Lady Alice, qu'il semble vouloir couler ; puis, arrivé à moins de vingtcinq brasses, il se détourne etlui envoie une bordée de lances. Tous les bruits sont couverts par la fusillade.
« Qu'arrivé-t-il ? Nous sommes trop absorbés par le grand canot pour le savoir; mais, au bout de cinq minutes, nous voyons l'ennemi reformer ses lignes en avant. Notre sang bouillonne. Nous levons l'ancre et
nous les poursuivons. A un détour de la rivière, nous voyons leur village. Ils ont abordé, nous gagnons la berge, nous nous battons dans les rues, nous en chassons l'ennemi ; ce n'est qu'après l'avoir rejeté dans les bois qu'on sonne la retraite. »
L'expédition livra ainsi trente-deux combats avant d'atteindre un endroit où le fleuve s'élargit subitement et forme un étang immense ; Frank Pocock Va^ppelSiStanley-Pool, etdonnalc nom do Dorer Cliffssiux collines qui l'entourent. On était au 12 mars 1877.
« Le 12, dit Stanley, la rivière s'élargit par degrés jusqu'à former une nappe que mes hommes qualifièrent du nom d'étang; en face de nous, des îles sableuses formaient une espèce de plage ; à droite, une longue file de rochers blancs, pareils aux falaises de Douvres, élait couronnée d'herbages qui la faisaient tellement ressembler aux dunes du Kent, que Frank s'écria avec enthousiasme : « C'est un coin de l'Angleterre ! » Il prit ma lunette, escalada la partie la plus haute des dunes, examina ce curieux endroit et vint me trouver.
— C'est bien un étang, me dit-il; un bassin entouré de montagnes.
« Et comme je le priais de le baptiser, il demanda pourquoi on ne l'appellerait pas Etang de Stanley, et ses collines Dover Cliffs ?
<r Plus tard, me rappelant ces paroles, j'ai conservé le i\om de Stanley à cette expansion lacustre du fleuve.
Un mois après, pour franchir les chutes de l'Im-
kisgi, il fallut mettre les canots à terre et faire un portage sur un plateau de douze cents pieds d'élévation. Ce jour-là, la Ladr/ yl/ice, montée par Stanley et son brave patron Oulcdi, faillit se perdre dans la cataracte.
« Le 10 avril, nous sortions de la baie de Gammfoué, ayant devant nous le rapide auquel la Lady Alice a donné son nom. Ici la rivière, après avoir fait un saut qui précipite sa course, rencontre un ilot de granit transversal. Arrêté par cette digue, le flot se rue de chaque côté en vagues horizontales, qui viennent se heurter au centre, et qui, montant les unes sur les autres, forment une rampe écumeuse.
« Des câbles très forts furent attachés à l'avant et à l'arrière du bateau^ où j'entrai avec cinq de mes hommes. A notre droite, un entassement à pic de blocs énormes se terminait , à trois cents pieds d'élévation, par une terrasse; derrière les banquettes s'élevaient des collines, soutènement du plateau qui dominait le fleuve d'une hauteur de douze cents pieds. Sur la gauche, à une distance seulement de deux cents brasses, se dressait une prodigieuse falaise couronnée d'uneforêt, et flanquée, à sa base, d'une ligne de trois ilôts rocheux, contre lesquels le fleuve allait se briser en lames mugissantes.
« A peine approchions-nous des rapides, que, par suite d'un relâchement du câble de l'arrière, le courant arracha le bateau des mains de ceux qui le retenaient.
— A vos rames, enfants ! Ouled, au gouvernail !
LK COXGO. Ô
LE COXGO.
<.( Debout à l'avant, je le guidais de la main ; la voix ne pouvait lutter contre le tonnerre des chutes.
« Jamais rochers n'ont été plus hauts, plus sourcilleux ; jamais ils n'ont révélé plus d'horreur qu'en ce moment où la Lady Alice, jouet de la furie des eaux tourbillonnantes, était fouettée comme une toupie, lancée d'un côté à l'autre, plongée dans un gouffre qui la rejetait sur une crête blanche, d'où elle retombait dans le gouffre suivant. Quelles sensations produites en nous par cette force implacable ! Quels éclairs jetés dans notre passé ! Quel sentiment de notre impuissance ! »
« Tout à coup, un bruit sourd, pareil à celui
d'un tremblement de terre, nous fit regarder en bas : le fleuve se gonflait comme si un volcan eût soulevé ses eaux. La barque monta au sommet du tertre liquide ; devinant ce qui allait avoir lieu, je criai : « Nagez ». Des coups de rames frénétiques nous firent descendre le monticule ; et avant qu'il fût remplacé par l'entonnoir habituel, nous étions emportés en aval des rapides. »
Quelques jours auparavant, un canot monté par Kaloulou, le préféré de Stanley, était englouti dans un précipice, et tout son équipage noyé.
Le 3 juin, Frank, qui souffrait horriblement de la fièvre et d'une blessure au pied, se fit, malgré la défense de Stanley, porter dans le canot le Jason. « Manoua Sera, Ouledi, tout le monde l'avait supplié de ne pas s'aventurer, lui infirme, dans cette mauvaisepasse. Mais il les avait repoussés avec l'impatience d'un ma-
LA Lady Alice descendant les rapides.
lade; et il était parti. A Massassa, Oiiledi ayant escaladé la falaise, était revenu dire qu'il n'y avait pas moyen de passer. Frank n'avait pas voulu le croire, et s'irritant des objections qui lui étaient faites, lui qui jusque-là n'avait pas trouvé de termes assez forts pour faire l'éloge de ceux qui l'accompagnaient, lui avait répondu :
— Si j'avais avec moi des blancs, nous passerions ; mais vous avez peur.
— Petit maître, avait répliqué Ouledi piqué au vif, voici mes mains ; je n'ai pas assez de doigts pour compter le nombre d'hommes que j'ai sauvés de cette rivière ; comment pouvez-vous dire que j'ai peur?
Et se tournant vers ses camarades:
— La mortest là: voulez-vous montrerquelesnoirs savent mourir comme les blancs?
La réponse avait été unanime.
L'instant d'après, ils étaient emportés vers les chutes. Réveillé de son illusion par le tonnerre croissant de la cataracte, Frank s'était levé. Le moment d'angoisse et de regrets était venu.
— Tenez-vous au canot, prenez le câble, tenez ferme ! criait-il en déchirant sa chemise pour nager plus librement.
Avant qu'il l'eût arrachée, le canot était dans l'abîme, qui se refermait sur lui. Puis une vague avait remonté du gouffre, ramenant le Jason, auquel se cramponnaient des hommes suffoqués.
Lorsqu'ils avaient repris leurs sens, ils n'étaient plus que huit.
Tout à coup, près d'eux, avait surgi une nouvelle masse d'eau, soutenant une forme humaine d'où était sorti un gémissement. Oubliant le tourbillon qui venait de le saisir, la mort à laquelle il venait d'échapper, Ouledi s'était précipité, les bras étendus, vers ce corps flottant ; mais, avant d'avoir pu l'atteindre, Ouledi était ressaisi par le gouffre. L'abime l'avait rejeté une seconde fois, et, défaillant, il avait regagné la rive, sans avoir revu Frank. »
Cet événement tragique plongea Stanley dans un morne désespoir, dont put seule l'arracher la nécessité de pourvoir au salut de sa troupe, et de lutter contre le découragement qui s'emparait des hommes de l'escorte; près d'atteindre le but, ils refusaient d'aller plus loin.
Enfin, le 4 août, après trente-doux mois de marche, les débris de l'expédition arrivèrent àN'sannda. Stanley résolut de s'arrêter là et d'envoyer une lettre à Emmboma, petit établissement européen. Il écrivit la lettre suivante:
« A n'importe quel gentleman résidant à Emmboma et comprenant l'anglais.
B Village de N'sannda, 4 août 1877.
« Cher Monsieur,
« J'arrive de Zanzibaravec cent quinze personnes ; « nous mourons de faim; les indigènes refusent 4 notre étoffe, nos perles, notre fil métalli(jue; c'est
« pourquoi je m'adresse à vous. Je ne vous connais « pas, mais j'entends dire qu'il y a à Emmboma un « Anglais; en votre qualité de chrétien et de gentle- « man, vous nerepousserez pas ma requête. J'ai besoin « de douze cents yards de cotonnade, plus encore de « douze ou quinze charges de grain; et il faut que tout « cela m'arrive dans deux jours, ou les morts seront (' nombreux. Je réponds naturellement du prix de « tous les objets demandés, je réponds de la dépense « qui sera faite.
c( Henry M. Stanley,
« Commandant l'expédition anglo-américaine pour l'exploration de l'Afrique ; celui quia retrouvé Livingstone en 4871. »
La même lettre fut écrite en français et en espagnol et portée par Ouledi et deux autres. Le surlendemain, couchés sur la route, près de mourir d'inanition, tous ces malheureux fouillaient l'horizon pour découvrir le messager. Il arriva enfin.
« — Je vois Ouledi, Katchetché et beaucoup d'hommes qui les suivent ! cria tout à coup la voix perçante d'un enfant.
« De noirs squelettes surgirent de l'herbe; tous les yeux se dirigèrent vers le même point.
" — C'est vrai! Nous sommes sauvés ! Ouledi est un lion.
« Effectivement, Ouledi et Katchetché arrivaient à grands paS;, montrant la lettre qu'ils apportaient et que j'eus bientôt dans les mains. Tous se pressèrent
pour en entendre la lecture, puis le récit de Katchetchc, plus habile à manier la parole qu'Ouledi.
« Pendant ce temps-là, les vivres approchaient. Mes pauvres épuisés coururent au-devant des porteurs, qu'ils déchargèrent, prenant les sacs de riz, les paniers de poisson, les paquets de tabac, les jetant avec une vigueur incroyable, et déposant avec soin une dame-jeanne où il y avait du rhum.
« Tandis que Maurabo improvisait un chant de triomphe où les cataractes, la forêt, les cannibales, la famine, la dureté des indigènes se mêlaient aux louanges données aux frères du maître, qui nous rachetaient de « l'enfer de la famine », les enfants et les femmes allaient chercher de l'eau, chercher du bois; les capitaines éventraient les sacs ; chaque tablier, chaque sébille recevait sa part.
« — Chantez, amis ! chantez, le voyage est fini.
« — Chantez, amis! chantez fort; voici la grande mer! répétait le chœur avec vitesse.
« Je regagnai ma tente, accompagné d'OuIedi, du chef des porteurs et de Katchetché. Celui-ci, le regard plein d'affection, me présenta alors des bouteilles mystérieuses, attachant sur ma figure son œil pénétrant pour jouir de ma surprise : Pale aie. Xérès, Porto, Champagne. Et du pain, du pain de froment pour toute la semaine! Puis du beurre, du thé, du café, du sucre, des sardines, du saumon, du plum-pudding, des confitures, du raisin et des pêches...
« Après le repas, les balles de cotonnades furent ouvertes et les haillons jetés au feu. Les membres
décharnés, les os saillants disparurent sous l'étoffe blanche ou la perse aux vives couleurs ; mais il fallait des mois avant que les joues creuses, les traits hâves eussent recouvré cette belle teinte de bronze qui distingue l'Africain bien nourri.
« Le lendemain 9 août 1877, neuf cent quatre-vingtdix-neuf jours après avoir quitté Zanzibar, nous partîmes pour Emmboma.
« Sur la route apparut une filede hamacs. L'instant d'après, j'étais en face de quatre hommes blancs; je rougis de la surprise que me causa leur pâleur. Pauvres Africains ! J'eus le secret de leur curiosité, do leur étonnement à la vue de ma figure spectrale. La blancheur de ces Européens me donnait une sorte de frisson; et pourtant, comparé à ce que je vois aujourd'hui, leur teint brûlé par le soleil était franchement olivâtre. »
Deux jours après leur arrivée à Emmboma, Stanley et toute sa suite s'embarquaient sur un vapeur qui,descendant le fleuve, les conduisait à Kabinda.
Stanley rapatria tous ses hommes, et, le 13 décembre, s'embarqua à Zanzibar, à bord du Pachumba, pour gagner Aden, et de là l'Europe.
Le problème était maintenant résolu : le fleuve Congo ne venait pas du nord, comme l'indiquait la première partie de son cours; il n'avait pas avec le Nil de sources communes, et son bassin était distinct de celui du Zambèze.
Le problème était résolu : avec la connaissance du fleuve, Stanley apportait des détails sur tous ces
territoires inconnus et sur les féroces tribus qui les peuplent ; tribus anthropophages, contre lesquelles, malgré son ardent désir de ne pas répandre le sang, il avait dû lutter les armes à la main.
Pendant que Stanley traversait l'Afrique, S. M. Lcopold II, roi des Belges, réunissait, le 12 septembre 1876, une conférence géographique pour jeter les bases de V Association Internationale Africaine, « dont le but était d'explorer les parties inconnues de l'Afrique, de faciliter l'ouverture de voies qui fissent pénétrer la civilisation dans l'intérieur du continent africain, et de rechercher des moyens cfTicaces pour amener la suppression delà traite des noirs ».
La conférence déclara qu'il fallait constituer une commission internationale d'exploration et de civilisation de l'Afrique centrale, et des comités nationaux qui se tiendraient en rapport avec la commission, pour centraliser, autant que possible, les efforts faits par les voyageurs de tous les pays.
A la suite de cette première décision, des comités nationaux s'établirent en Allemagne, en Autriche- Hongrie, en Belgique, en Hollande, en Espagne, en Italie, en France, en Russie et aux Etats-Unis. L'An gleterre s'abstint: la Société de Géographie de Londres, pensant que, «pour la Grande-Bretagne, l'exploration de l'Afrique serait plus efFicacement continuée et que les fonds seraient plus facilement réunis par une entreprise nationale séparée, que par une association internationale ».
La Belgique envoya aussitôt une expédition qui devait gagner le Tanganika ; elle allait partir, lorsqu'on apprit en Europe que Stanley avait découvert un fleuve qui ouvrait un chemin naturel à travers l'Afrique, par la côte occidentale. Le roi Léopold fonda le Comité d'études du haut Congo.
Stanley se trouvait tout naturellement désigné, par son habileté et son énergie, pour diriger la nouvelle entreprise.
Au mois d'avril 1879, Stanley arrivait à l'embouchure du Congo, à la tête d'une forte expédition ; cette fois, ce n'était pas seulement en explorateur qu'il allait remonter le fleuve ; il avait une autre mission à remplir : fonder des stations commerciales sur ses rives.
Le premier établissement fut créé à Vivi, sur la rive droite (janvier 1880). De ce point, et pour éviter les chutes, Stanley traça une route le long du fleuve jusqu'à Isang-ila, où il fonda une autre station, au commencement de 1881 ; puis à Manyanga. Le Congo n'étant plus navigable, Stanley continua d'ouvrir un chemin jusqu'à Stanley-Pool (juillet). Là, il trouva toute la rive droite de l'étang occupée par les Français ; M. de Brazza, dont nous raconterons les voyages au chapitre suivant, envoyépar le comité français, avait obtenu du chef Makoko la reconnaissance de la souveraineté de la France sur toute la rive droite du Stanley-Pool, et la cession, en toute propriété, du pays compris entre la rivière Gordon Bennett, qui se jette dans le Congo, à l'extrémité de l'étang, et Empila.
« Nous étions arrivés depuis trois heures à peine au village de Bwa-bwa Njali, écrit M. Stanley, quand nous vîmes s'approcher un drapeau français précédé par un nègre ouropéennisé , do belle prestance, vêtu du costume bleu des marins ; ses manches étaient ornées des galons de sous-ofTicier. C'était Malamine, le sergent sénégalais, laissé par M. de Brazza à la garde de son territoire. Il était accompagné de deux marins gabonnais en uniforme ; l'un d'eux portait le drapeau.
c( Malamine parle bien français; il me souhaita la bienvenue en termes dignes et courtois. Après un échange de quelques paroles, le sergent me présenta un papier, qui n'était autre que le traite par lequel un certain chef, du nom de Makoko, cédait à la France un territoire s'étendant depuis la rivière Gordon Bennett jusqu'à Empila, sur la rive septentrionale do l'étang. Par cet acte, M. de Brazza notifiait et faisait savoir à tous ceux que de droit qu'il prenait possession du territoire au nom de la France.
« Malamine connaissait tous les détails do la transaction, Makoko avait été généreux : en échange de quelques cadeaux sans importance, il avait cédé à la France un territoire d'une étendue de neuf milles (14 kilomètres et demi) sur les bords de Stanley-Pool, et dont les limites, dans l'intérieur, n'étaient pas fixées.
« Le sergent me dit qu'il n'avait pas d'autres instructions que de montrer le traite à tous les Européens qui s'approcheraient de l'étang.
« Comme il était tard, le sergent Malamine et son
LE COXGO.
escorte couchèrent dans notre camp, et par l'inlerinôdiairc do nies domestiques, je fus bicntfjt au courant do tout ce qui se passait de l'autre coté du Gordon Bcnnott.
« Le lendemain matin, le sergent retourna sur son territoire, et à une heure nous nous préparâmes à le suivre, conformément à l'invitation qu'il nous avait faite au nom de son maître.
« Il résulte des très courtes relations que j'ai eues avec le sergent Malamine que, quoique Sénégalais, c'est un homme supérieur. Il était bien dans son élément au milieu de ces Africains d'un rang inférieur au sien, et il exécutait les instructions de son chef avec tact et intelligence. »
M. Stanley passa sur la rive gauche, et fonda Léo poldville en face et au-dessous de Brazzaville, puis KintcJiassa et Kimporo sur les bords de l'étang.
C'est au moment do la création de ce dernier poste que M. Stanley eut avecMakoko plusieurs entrevues, • pendant lesquelles il essaya d'obtenir des territoires sur la rive droite, et tenta de décider le roi de nous retirer les terrains concédés. Toute son habileté et sa diplomatie n'amenèrent aucun résultat, Makoko fut inébranlable.
M. Stanley lança sur le fleuve son canot à vapeur le En-Avant, battant pavillon belge; il remonta le Congo jusqu'à Stanley- Falls, créant des stations à l'abri du drapeau belge, les peuplant de Belges, en 'donnant ladireclion à des odidiers belges. D'inter-
nationale qu'elle était, l'association menaçait de devenir exclusivement belge.
Non seulement elle établissait sa souveraineté sur des pays qui eussent dû rester indépendants, mais, par ses traités, elle contraignait les chefs à prendre l'engagement de repousser par la force les attaques dont elle pourrait être l'objet de la part d'intrus de n'importe quelle couleur.
Nous n'avions, assurément, rien à craindre des Belges ; mais derrière eux, et surtout derrière leur chef, se cachaient les Anglais. Pour ne pas mentir à son origine, M. Stanley, dans tous ses actes, n'avait qu'un but : nuire à la France, empêcher l'exécution du traité conclu avccMakoko, et nous laisser le moins de territoires possible.
Du reste, des compétitions, des questions politiques que nous n'avons pas à rappeler ici, menaçaient de créer, à propos du Congo, des complications dangereuses, et de mettre cet Etat indépendant sous la main de l'Angleterre. Il fallait couper court à cette situation, régler la position des puissances intéressées, tracer les limites de chacun et rétablir l'indépendance du Congo ; cette mission fut accomplie par la conférenceeuropéenne réunie à Berlin le 15 novembre 1884.
Pendant les explorations qu'il poussa sur le haut Congo, avant son rappel en Europe, M. Stanley découvrit le lac Léopold II et reconnut le cours d'un certain nombre des affluents du grand fleuve.
M. SAVORGNAN DE BRAZZA.