CHAPITRE IV
Marche. — De Compiègne. — Savorgnan de Brazza.
Pendant que lelieutenantCameron traversait le bassin du Congo, et que Stanley relevait le coursdugrand fleuve, et créait des établissements, des voyageurs français exploraient le cours de l'Ogôoué, qui se jette dans l'Océan Atlantique, au sud du cap Lopez, à quatre degrés au nord du Congo, et trouvaient un chemin conduisant vers ce fleuve ; ils créaient le Congo français.
Le bas Ogôoué était exploré, mais il restait à résoudre le problème de son origine: venait-il des grands lacs du centre de l'Afrique, et, si on le remontait, trouverait-on là une nouvelle route pour pénétrer au cœur du continent mystérieux? ou bien, n'était-il qu'un bras immense détaché du Congo ?
Poussés par l'ardent désir de trouver une réponse à ces diverses questions, deux de nos compatriotes, le marquis de Compiègne et Alfred Marche, entreprirent, en 1872, de remonter le cours du fleuve pour pénétrer jusqu'aux grands lacs et rejoindre Livingstone, sur le sort duquel on n'était pas encore fixé en Europe.
Ils partirent donc, subventionnés par M. Bouvier, naturaliste à Paris, qui leur avait ouvert un crédit illimité, à la seule condition que le produit de leurs
chasses et de leurs collections lui serait réservé.
Le 9 janvier 1872, grâce à deux chefs indigènes, amis personnels des voyageurs, ceux-ci purent commencer leur aventureux voyage. L'expédition se composait de trente Inengas et cinquante Gallois montés sur quatre pirogues; ils avaient pris l'engagement de les conduire à Lopé, point extrême atteint par le docteur allemand Lenz. Ils y arrivèrent le21 janvier, après bien des difficultés suscitées par leurs équipages. Ils firent là un séjour de cinq semaines, tant dans le but d'étudier les pays environnants, que pour recruter les hommes nécessaires à la continuation de leurvoyage. Ils réussirent à enrôler cent vingt Okandas, qui s'engageaient à les conduire dans le pays des Madounas, éloigné de vingt Journées de canotage.
L'expédition se mit de nouveau en route le 28 février ; mais, après treize jours de marche, elle fut attaquée par les Ossyebas, écrasée sous le nombre, et obligée de fuir. Harcelés, et même poursuivis par les indigènes des pays qu'ils venaient de traverser, et dont ils avaient reçu bon accueil quelques jours auparavant, c'est au milieu de périls sans nombre que les voyageurs réussirent à gagner Lopé, après avoir atteint un point nommé Ivondo, situépar 10" 7' de longitude.
Nos compatriotes ne purent mettre à exécution le hardi projet qu'ils avaient formé de recommencer leur entreprise. Rentrés en France, ils se trouvèrent séparés: le marquis de Compiègne, nommé secrétaire de la Société khédiviale de géographie, se rendit au
Caire ; il fut tue en duel peu de temps après. M. Marche, resté seul, se joignit, en qualité de naturaliste, à l'expédition qu'organisait M. Savorgnan de Brazza, enseigne de vaisseau, et qui avait pour but l'exploration du cours de l'Ogôoué.
Cette expédition se composait de M. de Brazza, du docteur Ballay, de M. Alfred Marche et d'un second maitre de marine nommé Hamon. Partie de Bordeaux en août 1875, la mission ne devait rentrer en France que trois ans plus tard, après avoir fait d'importantes découvertes sur le véritable cours de l'Ogôoué, et surtout au point de vue de la connaissance des régions où conduit ce fleuve.
L'expédition se dirigea sur le Gabon, où elle arriva vers la fin de 1875, après avoir touché au Sénégal, où elle s'augmenta de treize laptots (1) et de quatre Gabonnaîs. Les voyageurs se rendirent immédiatement à Larabaréne, limite extrême des factoreries européennes sur le bas Ogôoué. Arrêtés par la maladie, ils durent attendre que le rétablissement de leurs forces leur permit de commencer la partie vraiment difficile de leur tâche. Après de longues négociations etd'interminablespa?at)res(2), les explorateurs finirent par obtenir une centaine de rameurs et huit grandes pirogues. On fut contraint de laisser en arrière le docteur Ballay, malade de la fièvre. MM. de Brazza et Marche partirent seuls pour remonter le fleuve.
(1) Laptot, soldat indigène du Sénégal.
(2) Palabre : Conseil des chefs des ti'ibus réunis pour discuter les affaires extraordinaires.
Nous ne raconterons pas ici toutes les misères qu'ils eurent à souffrir, tous les empêchements qu'ils durent surmonter dès les débuts de leur entreprise; les vicissitudes étaient cruelles, les obstacles semblaient insurmontables.
Ils arrivèrent enfin dans le pays des Okandas, où M. de Brazza établit son quartier général. Le docteur Ballay, resté chez les Bakalais, reçut l'ordre de rallier l'expédition et d'amener avec lui les marchandises d'échange restées en arrière. Au moment de son arrivée, alors que les voyageurs croyaient pouvoir se remettre en route, les Okandas, qui primitivement avaient promis leur concours, refusèrent démarcher. De Brazza profita de ce retard forcé, pour visiter les chefs, avec lesquels Compiègne et Marche s'étaient mis en rapports pendant leur premier voyage; il se dirigea à pied sur Lopé. Arrivé là, il rencontra le voyageur allemand Lenz, qui, depuis deux ans dans ces régions, luttait contre la mauvaise volonté des indigènes lui refusant les moyens de continuer sa route ou de retourner sur ses pas. Grâce au secours que lui donna M. de Brazza, le docteur Lenz put revenir en Europe.
Le jeune officier arrivait le 20 juin 1876 à Doumé ; mais sa santé était tellement ébranlée qu'il dut y faire un long séjour.
MM. Marche et Ballay, ne voyant pas revenir le chef de l'expédition, se décidèrent à continuer seuls l'exploration du fleuve. Ils atteignirent Ivondo point où, deux ans auparavant, Marche et de Compiègne avaient
été contraints clo rebrousser chemin ; cette fois encore, les rameurs, n'osant pénétrer sur le territoire des féroces Ossyebas, refusèrent d'aller plus loin ; ils rentrèrent au quartier général.
Retenu à Doumé, M. de Brazza nomma M. Ballay commandant de l'expédition, et chargea M. Marche de pousser une reconnaissance sur l'Ogôoué, jusqu'au delà du point qu'avait atteint le D"" Lenz. L'ami de Compiègne partit, et arriva, le 23 septembre 1876, à 75 kilomètres au delà du point extrême qu'aucun Européen eût jamais atteint.
Pendant ce temps, le docteur Ballay rejoignait de Brazza à Doumé. Quand ce dernier fut guéri, il retourna à Lopé, réunit lui-même tout ce qu'il possédait de marchandises, et, en avril 1877, rejoignit sea compagnons.
C'est à cette époque que Marche, accablé par la maladie, dut se résoudre à quitter l'expédition pour rentrer en France.
MM. Ballay et de Brazza étaient alors sur le point d'entreprendre la deuxième partie de leur expédition. Les conditions se présentaient peu favorables, il est vrai, mais leur résolution était prise, et leur courage inébranlable. Abandonnés par leurs pagayeurs, les membres de l'expédition durent prendre eux-mêmes les avirons ; les rameurs improvisés firent un dur apprentissage ; bien souvent, ils chavirèrent dans les rapides et coururent les plus grands dangers.
Enfin , en juillet 1877, l'expédition atteignit les chutes de Pambara, à partir desquelles l'Ogôoué n'est
plus qu'une rivière sans importance ; sa source ne peut certainement être éloignée de là.
La mission avait donc accompli sa tâche : elle avait acquis la preuve que l'Ogôoué n'est pas un bras du Congo. Mais les courageux explorateurs, craignantde n'avoir pas encore assez fait pour la science, résolurent de quitter le bassin de l'Ogôoué, et, se dirigeant à Test, de gagner leTanganika et la région du Haut-Nil.
La besogne devenait difficile ; on n'avait plus pour les transports la ressource des pirogues et du trajet par eau : il fallait s'avancer à travers les terres, et trouver des porteurs pour les caisses contenant des objets d'échange. Après de nombreuses tentatives inutiles, M. de Brazza se décida à acheter quarante esclaves.
C'est dans ces conditions que les voyageurs traversèrent successivement le territoire des Oudoumbo, des Umbeti et des Batékés, où il fallut développer autant d'intelligence que de courage et de fermeté, pour empêcher le pillage des caisses parles indigènes.
La colonne atteignit enfin un petit cours d'eau, le N'Gambo, qui bientôt se transforma en une grande rivière : l'Alima. M. de Brazza résolut de descendre l'Alima, qui, suivant les indigènes, se jetait dans une grande rivière. Mais il ne pouvait les croire; il était persuadé, au contraire, que l'Alima le conduirait aux grands lacs. Ne connaissant pas les découvertes de Stanley, M. de Brazza ne pouvait supposer que le grand fleuve dont on lui parlait était le Congo.
Après un voyage dont nous ne décrirons pas les
TRAVEKSÉE D'UNE RIVIÈRE, TRÈS DES SOURCES DE l'oGOOOÉ.
pcripctics, M, de Brazza atteignait, le 11 août 1878, trois ans après son départ d'Europe , le Lcbaï N'Gouco. Les porteurs refusèrent d'aller plus loin.
Cette rivière descend de collines riches en sel, et son eau est saumâtre. Elle venait encore, dans l'esprit du chef de l'expédition, compliquer le problème de l'hydrographie africaine.
L'expédition rebroussa chemin et rentra en Europe ; les voyageurs avaient fait, en pays inconnu, plus de treize cents kilomètres, dont huit cents à pied; ils avaient étudié la faune et la flore d'une riche contrée qu'ils devaient, quelques années plus tard, ouvrir à la civilisation.
A son retour en France, M. de Brazza apprit les résultats du voyage de Stanley ; quand il sut que le reporter américain avait descendu le cours du Congo, et qu'il connut la direction exacte de ce fleuve, il comprit que l'Alima était un de ses affluents. Comme il savait, en outre, que,deVivi à Stanley-Pool,le Congo, sur un parcours de 450 kilomètres à vol d'oiseau, est coupé de nombreux rapides qui empêchent la navigation, il résolut de tourner cet obstacle, et de frayer une voie directe versle haut Congo, qui est navigable. S'il réussissait dans son entreprise, il ouvrait à nos bateaux à vapeur, à notre commerce et à la civilisation une voie de onze cent milles à travers le pays le plus riche et le plus fertile de l'Afrique.
Le but de l'entreprise avait de quoi tenter M. de Brazza; et puis, le jeune explorateur apprenait que Stanley venait de s'embarquer pour fonder les pre-
miers établissements de l'Association internationale du Congo ; son cœur de Français souffrait à l'idée que sa patrie pourrait ne pas prendre sa part des immenses territoires qui s'offraient à la colonisation ; il ne pouvait assister impassible « à la lutte entreprise par Stanley contre la nature, et peut-être à son triomphe qui assurerait, à notre détriment, la prépondérance des intérêts dont il était chargé ». Ses vœux allaient être exaucés.