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LE ROI MAKOKO

Makoko. Le mouvement de génuflexion ayant été imité successivement par tous les assistants, les présentations étaient accomplies. Elles furent suivies d'un court entretien, dont voici le résumé :

€ Makoko est heureux de recevoir le fds du grand

chef blanc de l'Occident, dont les actes sont ceux d'un homme sage. Il le reçoit en conséquence, et il veut que lorsqu'il quittera ses Etats, il puisse dire à ceux qui l'ont envoyé que Makoko sait bien recevoir les blancs qui viennent chez lui, non en guerriers, mais en hommes de paix. »

M. de Brazza resta pendant vingt-cinq jours chez Makoko ; ce prince, qui « ne connaissait les blancs que par la traite des noirs », montra d'abord une certaine défiance; peut-être aussi se souvenait-il des coups de fusils tirés sur le fleuve. Bientôt rassuré, le roi manifesta le désir de placer ses Etats sous la protection delà France, pour éviter les hostilités qui pouvaient éclater de nouveau entre les blancs et les noirs. Le traité fut signé le 3 octobre 1880, et M. de Brazza prit ofïiciellement possession des territoires concédés à la France. Voici les termes de cet acte :

« Au nom de la France et en vertu des droits qui m'ont été conférés, le 10 septembre 1880, par le roi Makoko, le 3 octobre 1880, j'ai pris possession du territoire qui s'étend entre la rivière Djoué et Empila. En signe de cette prise de possession, j'ai planté le pavillon français à Okila, en présence de Notba, Scianho, Ngaekala, Ngaeko, Juma, Nvoula, chefs vassaux de Makoko, et de Ngalième, le représentant officiel de son autorité en cette circonstance. J'ai remis à chacun des chefs qui occupent cette partie de territoire un pavillon français, afin qu'ils l'arborent sur leurs villages en signe de ma prise de possession au nom de la France. Ces chefs, officiellement infor-

mes par Ngaliôme de la décision de Makoko, s'inclinent devant son autorité et acceptent le pavillon, et, par leur signe fait ci-dessous, donnent acte de leur adhé sion à la cession de territoire faite par Makoko.

« Le sergent Malamine, avec deux matelots, reste à la garde du pavillon, et est nommé provisoirement chef de la station française de Ncouna. Par l'envoi à Makoko de ce document, fait en triple et revêtu de ma signature et du signe des chefs vassaux, je donne à Makoko acte de ma prise de possession do son territoire pour l'établissement d'une station française.

« Fait à Ncouna, dans les Etats de Makoko, le 3 octobre 1880. »

Suivent les signatures de M. de Brazza et des chefs indigènes.

Aussitôt le traité paraphé, le roi et les chefs présentèrent à M. de Brazza une boite remplie de terre, et le grand féticheur ou sorcier s'adressa en ces termes à notre compatriote :

« Prends cette terre, et porte-la au grand chef des blancs; elle lui rappellera que nous lui appartenons! »

M. de Brazza, plantant alors le drapeau tricolore devant la case de Makoko, répondit :

« Voici le signe d'amitié et 'de protection que je vous laisse. La France est partout où flotte cet emblème de paix, et elle sait faire respecter les droits de tous ceux qui s'abritent à son ombre. »

Pour sceller le pacte d'alliance, les chefs furent réunis en un grand palabre, et l'on procéda à l'enterrement de la guerre. Un grand trou fut creusé dans

le sol, et chaque ch îf vint y déposer une arme ou un ob et rappelant la guerre : poudre, balles, pierres, fusils, lances, sagaies ; puis, Brazza et ses hommes y jetèrent des cartouches, et le trou fut bouche ; au-dessus, on planta un arbre.

« — Nous enterrons la guerre, dit un des chefs, et nous l'enterrons si profondément que ni nous ni nos enfants ne pourront la déterrer ; l'arbre qui poussera en cet endroit témoignera de l'alliance entre les blancs et les noirs.

« Et nous aussi, répondit M. de Brazza, nous enterrons la guerre ; puisse la paix durer jusqu'à ce que cet arbre porte comme fruit des balles, des cartouches et de la poudre ! »

Bientôt après, tous les chefs des districts environnants vinrent, eux aussi, se placer sous le protectorat de la France, et chacun d'eux retourna dans sa tribu, porteur du pavillon français.

M. de Brazzajeta les fondations de l'établissement de N'tamo, auquel la Société de Géographie de Paris, sur la proposition de M. de Quatrefages, donna le nom de Brazzaville, puis il s'éloigna seul, pour gagner la côte en descendant le Congo. En partant, il confia la garde du drapeau au sergent Malamine, des tirailleurs sénégalais, avec deux hommes :

— Je ne puis te donner ni argent, ni ressources, lui dit M. de Brazza en s 'éloignant ; tu as tes hommes, tes armes, débrouille-toi comme tu pourras, mais n'abandonne pas ton poste.

Nous avons vu comment le brave sergent s'est ac-

quitte de la mission d'honneur qui lui était confiée, et quel jugement M. Stanley a porté sur Malamine.

C'est pendant ce voyage que l'explorateur fran çais rencontra M. Stanley à Mdambi-Mbongo ; ii resta soi. hôte pendant quelques jours, et n'eut qu'à se louer de la cordiale hospitalité que lui offrit le voyageur américain ; M. de Brazza raconte ainsi sa réception chez Stanley :

« Le hasard- a réuni un instant deux hommes, deux antithèses : la rapidité et la lenteur, la hardiesse et la prudence, la force et la faiblesse; mais les extrêmes se touchent ; leurs sillons, différemment tracés avec persévérance, convergent au même but : le progrès. Ces deux hommes ont reconnu les dures nécessités de leur tâche: ils se rendent justice. Votre missionnaire s'honorera toujours du cordial accueil que lui a fait le plus intrépide explorateur de l'Afrique. »

Nous devons rendre cette justice à M. Stanley que, racontant son entrevue avec Brazza, il fait le plus grand éloge de l'énergie, de la vaillance et de l'intelligence de notre compatriote ; en maints endroits, il rend justice à M. de Brazza : « Avec un pareil ch3f et cent hommes comme Malamine et Guiral (un quartier maître de la marine française détaché à Brazzaville), on peut conquérir toute l'Afrique. »

Il est regrettable" que, plus tard, dans un banquet offert à Stanley à l'Hôtel Continental à Paris, où était également M. de Brazza, le voyageur américain, aveuglé par sa haine contre la France, ait, en parlant de cette rencontre, prononcé les paroles suivantes,

qu'il a dû regi'cttcr plus tard, et qui avaient pour but de tourner notre compatriote en ridicule, de le déconsidéreren France, où lui, Stanley, recevait notre hospitalité :

« — J'ai rencontré M. de Brazza sans chaussures, vctu d'une tunique d'uniforme usée et portant une coiffure difforme. Je ne peux comprendre que le voyageur français, qui a parcouru 100 milles de la station de Passa au Congo, soit cité comme le phénomène de l'année. »

M. de Brazza, qui assistait au banquet, s'est levé et a répondu :

« — Je voisdansM. Stanley, nonpasunantagoniste, mais simplement un travailleur dans le même champ où nos efforts communs, quoique nous représentions des intérêts différents, convergent vers le même but: le progrès et la civilisation de l'Afrique.... Messieurs, je suis Français et ofTicier de la marine française. Je bois à la civilisation de l'Afrique par les efforts simultanés de toutes les nations. »

Après quelques jours de repos, M. de Brazza se rendit directement au Gabon, où il comptait trouver le docteur Ballay et l'enseigne de vaisseau Mizon, chargés de lui amener des vapeurs démontables. Ni l'un ni l'autre n'était encore arrivé. Trois jours après, il retournait vers l'Ogôoué pour ravitailler Franceville. En remontant le fleuve, M. de Brazza se blessa cruellement à la cheville en sauvant un indigène qui se noyait; bientôt, faute de soins, la plaie s'envenima; l'acide phénique nécessaire pour soigner sa

blessure lui faisant défaut, il eut recours aux remèdes du pays ; mais leur effet fut terrible : la plaie devint spongieuse, et il fallut enlever avec de gros ciseaux le morceau do chair attaquée par la médecine indigène. Il dut envoyer cherchera deux jours de marche de l'acide .phénique et du nitrate d'argent, et, grâce à cette médication énergique, il put bientôt reprendre sa marche. Le 6 avril 1881, il arrivait à Franceville.

La station était prospère. « Décidément, écrivait-il alors, la civilisation a pris racine à Franceville, car on m'offrit, à mon arrivée, des tomates, des navets et des haricots verts. »

Quelques semaines plus tard, M. de Brazza quittait la station française et a explorait presque seul le pays entre l'Ogooué et l'Alima » ; il fondait, sur ce dernier fleuve, au confluent de l'Obia et de la Lekiba, un troisième établissement, qui prit le nom de « Poste de l'Alima » ; puis il se mit en devoir de créer une route entre l'Alima et le Congo. Quand M. Mizon arriva, « une voie carrossable de cent vingt kilomètres, dont quarante-cinq avaient été rendus praticables par les soins du chef de l'expédition, était ouverte entre Franceville et le point choisi sur l'Alima pour lancer nos vapeurs ; en outre, toutes les populations, gagnées par nos bons procédés, étaient dans nos intérêts.

Aussitôt que M. Mizon eut pris possession du poste de Franceville confié à sa garde, M. de Brazza se mit à la recherche d'une voie pouvant relier le Congo supérieur à la côte. «Il se dirigea vers les sources du Niari, qui, sous le nom de Quillou, se jette dans l'A-

tlantique, un peu au nord de Loan^^o. Arrivé le 9 mars 1881 sur les bords de ce fleuve, dont la source orientale est voisine de la rivière Djoué, il put, en continuant sa route, s'assurer que tout ce bassin est riche en mines de fer, de plomb et de cuivre ; à Mboko, notamment, ce dernier minerai se ramasse à fleur de

terre. i

« L'explorateur constata que, jusqu'à son confluent avec la rivière Lalli, le Niari, jolie rivière de quatrevingt à quatre-vingt-dix mètres de large, ne présente aucun obstacle à la navigation. Quant à la population qui habite ces contrées fertiles, elle est plus dense que celle de la France.

« Ce bassin est séparé de celui du Congo par des montagnes aisément franchissables , mais sur un point seulement. Ce col est situé à la hauteur du coude formé par le Niari à son confluent avec le Ndouo. Il devenait dès lors évident qu'il fallait renoncer à la route difficilement praticable qu'offre rOgooué, et que la voie la plus avantageuse et la plus courte pour relier le Congo intérieur navigable à l'Océan Atlantique se dirigeait presque en ligne droite à l'ouest. Le seul obstacle qu'elle présentait à la construction d'une ligne ferrée consistait dans lo passage du col, entre la vallée de Djoué, qui débouche^ à Brazzaville, et celle de Niari, généralement plate et facile, qui débouche à l'Atlantique. Comme, d'autre partjl'Alima et l'Ogôoué sont reliés par une route car rossable, et que le transit est assuré par des porteurs et des bêtes de somme, l'unique effort à faire con-

siste à jeter hardiment une voie ferrée de Brazzaville à la côte^ c'est-à-dire sur une étendue d'environ 350 kilomètres (1). k

Cette exploration terminée, M. de Brazza regagna le Gabon et de là la France, où il arriva le 7 juin 1882, porteur du traité signé avec Makoko.

Outre les résultats commerciaux inappréciables que peut avoir pour la France la possession de ces immenses territoires, le voyage de M.de Brazzaa eu pour conséquence de faire faire un grand pas à l'abolition de la traite des noirs et de l'esclavage dans toute cette région. Dans tout le bassin de l'Ogôoué, il a presque détruit ce commerce honteux, en prouvant aux populations qu'un commerce licite leur donnerait des bénéfices plus sûrs et plus considérables ; et, joignant l'exemple à la parole, il a rendu la liberté à tous les esclaves qui sont venus se réfugier à l'ombre du drapeau de la France.

« Au début, dit M. de Brazza, j'ai dû racheter des hommes à prix d'argent, et fort cher, selon le cours , trois ou quatre cents francs. Je leur disais, quand ils étaient à moi, bûche aux pieds et fourche au cou :

— Toi, de quel pays es-tu ?

— Je suis de l'intérieur,

— Veux-tu rester avec moi, ou retourner dans ton pays ?

(1) Génin, Les Expéditions de M. de Brazza,

« Je leur faisais toucher le drapeau français que j'avais hissé, et je leur disais :

— Va, maintenant, tu es libre.

« Ceux de ces hommes qui sont retournes, je les ai trouvés dans l'intérieur.Ils m'ont permis de remonter jusqu'au centre, là où il m'était possible de libérer un esclave au prix de quelques colliers qui valaient bien en tout dix centimes. Il était constaté que tout esclave qui touchait le drapeau français était libre.... Ma réputation allait devant moi, m'ouvrant les routes et les cœurs. 5

Pendant qu'à Paris, de Brazza s'occupait de faire ratifier par les Chambres le traité conclu avec le roi africain, M. Stanley et ses agents mettaient tout en œuvre pour renverser l'influence française sur la rive droite du Congo. Par des offres généreuses, par des menaces mêmes, ils essayaient d'obtenir de Makoko qu'il annulât les concessions faites à la France ; le roi fut inébranlable- Alors, ils lui dirent que de Brazza était mort et ne reviendrait jamais ; Makoko refusa de les croire. A bout d'arguments, Stanley acheta M'poutaba, un des grands dignitaires du royaume, et l'engagea à supplanter son maître ; mais toutes ces manœuvres furent déjouées, et l'on sut bientôt en France que le renversement du roi Makoko n'était qu'une fausse nouvelle lancée par M. Stanley pour faire considérer par les Chambres le traité comme lettre morte.

10 t LE CONGO.

Cependant M. de Brazza ne pouvait abandonner ainsi l'œuvre commencée avectantde peine, au milieu de difficultés si grandes; il retourna au Congo,

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