CHAPITRE VIL
Confcrence de Berlin.
Pendant que M. de Brazza luttait si vaillamment sur les bords de l'Ogôoué et du Congo pour l'extension de nos possessions ; pendantqu'il poursuivait sa conquête pacifique, qu'il créait des établissements, organisait les postes et les stations, assurait leur ravitaillement, la diplomatie européenne réglait la question du Congo dans une grande Conférence réunie à Berlin.
Nous avons vu quelle est l'origine de l'Association internationale du Congo, et comment, d'internationale qu'elle était à son début, elle menaça, grâce aux agissements de son chef, M. Stanley, de devenir Belge.
La situation était déjà très tendue au retour de M. de Brazza en France : la nouvelle de son traité avec Makoko et de son exploration du Niari avait mécontenté l'Association qui, aussitôt après son départ, s'était empressée de créer cinq stations dans le bassin de ce fleuve.
Ce fut bien pis lorsqu'on apprit que les Chambres françaises avaient ratifié le traité passé avec Makoko.
Cet acte de notre Parlement eut pour conséquence immédiate de soulever des protestations de la part de deux puissances européennes.
La Hollande réclamait un petit territoire qu'elle avait autrefois occupé sur la rive droite du Congo, dans le pays des Batékés ; cette revendication ne fut même pas prise en considération.
De son côté, le Portugal faisait valoir des droits de priorité à l'occupation des rives du fleuve ; mais quand les déclarations du ministre des affaires étrangères et les rapports de la Chambre et du Sénat eurent fait Bavoir que notre gouvernement reconnaissait au Portugal la possession de la rive gauche du Congo, et la légitimité de ses prétentions sur les teir.toires situés sur la côte, au-dessous de 5° 12' de latitude sud, l'émotion se calma, et la presse portugaise fut unanime à louer la générosité de notre conduite.
Sur ces entrefaites, un accord fut conclu entre la France et l'Association internationale, qui comprenait enfin que notre concours lui était indispensable pour mener à bien l'œuvre qu'elle avait entreprise. Sans aller aussi loin queles Etats-Unis, qui reconnaissaient l'Association comme puissance constituée, nous prenions l'engagement de respecter tous les territoires occupés par elle, de n'apporter aucun obstacle à la mission qu'elle s'est donnée et d'agir avec elle en bon voisin ; de son côté, l'Association déclarait qu'elle ne céderait jamais à aucune puissance les stations fondées par elle au Congo et dans les vallées du Niari. Toutefois, « voulant témoigner de ses sentiments amicauxpour la France, elle s'engagea à lui donner le droit de préférence si, par des circonstances imprévues, elle était amenée un jour à réaliser ses possessions (1) ».
(1) Liore jaune, affaires du Congo.
Bien accueilli à la Haye et à Berlin, cet arrangement n'eut pas l' heur de plaire à nos voisins les Anglais ; les journaux de la Grande-Bretagne n'eurent pas assez de sarcasmes contre cette même Association qu'ils avaient tant admirée quand il s'était agi de la placer sous la direction de Gordon.
Là où les Anglais avaient rêvé d'établir, à leur profit, un monopole de douanes, comme en Chine, ils se voyaient forcés de vivre avec les autres nations sur le pied de la plus parfaite égalité.
John Bull ne pouvait accepter cette situation. Alors intervint avec le Portugal un traité dans lequel, en échange de la reconnaissance des droits du Portugal sur certains territoires contestés, celui-ci assurait à l'Angleterre le protectorat de toute la région du Congo.
Ce traité souleva, de la part de toutes les nations de l'Europe, d'unanimes protestations, et M. de Bismarck alla jusqu'à déclarer^ dans une lettre rendue plublique, ' que S. M. l'Empereur ne pouvaitaccepter l'application des clauses du traité anglo-portugais aux sujets allemands. Ce traité était tellement défectueux et arbi-' traire que, le 16 mai 1884, lord Grandville, répondant à ' une question qui lui était adressée à la Chambre des lords, déclara : « Que tous les délégués des chambres de commerce — et ils sont nombreux — venus au Foreign-Offîce admettaient que le traité était bien fait ; mais qu'en même temps, ils confessaient que la principale objection venait de ce que l'Angleterre aurait dû prendre possession du pays ».
Le résultat de toutes ces réclamations fut ladénon-
ciation du traité. Cette situation ne pouvait se dénouer que par une conférence européenne. L'Allemagne en prit l'initiative, et la Conférence s'ouvrit à Berlin le 15 novembre 1884. Dès lors, l'activité diplomatique fut incessante.
« Pendant quatre mois, dit M. Banning, tout en s'acquittant de sa mission propre, la Conférence de Berlin a été le foyer de négociations actives, poursuivies en dehors d'elle , mais étroitement liées à l'objet de ses délibérations. Il s'est agi de généraliser la reconnaissance et de fixer les limites du territoire de l'Association. Jusque dans les premiers jours de janvier 1885, les traités de reconnaissance furent successivement conclus, sur la base commune delà liberté commerciale absolue, avecl' Angleterre, l'Italie, l'Autriche-Hongrie, les Pays-Bas, l'Espagne, la France, la Russie, la Suède et la Norvège, le Danemark et le Portugal. »
Les négociations avec la France furent longues et laborieuses : nous ne voulions pas abandonner la possession du bassin du Quillou que Brazza et ses compagnons avaient exploré; mais, d'un autre côté, l'Association y avait créé quelques comptoirs, et ne voulait les céder que contre un paiement de cinq millions de francs ; d'autre part, l'Association ne pouvait nous reconnaître propriétaire de ces territoires sans avoir la certitude de l'abandon des prétentions du Portugal sur la rive droite du Congo.
Cependant, nous obtînmes gain de cause, et cette région nous fut att ibuée.
Après avoir conclu toutes ces conventions, l'Association les notifia à la Conférence de Berlin ; puis elle avisa le chancelier de l'Empire d'Allemagne qu'elle adhérait aux résolutions qui seraient prises par la Conférence.
Les points sur lesquels devaient délibérer les plénipotentiaires réunis à Berlin, étaient les suivants :
1° Liberté de commerce et libre accès pour tous les pavillons sur le Congo,
2° Etablissementd'un régime semblable sur le Niger.
3° Fixation des règles et formalités qui devront être observées pour prendre, à l'avenir, valablement possession de territoires non encore soumis à une nation civilisée.
La Conférence a d'abord délimité exactement le bassin du Congo, puis, passant à la première question, elle a déclaré la liberté de la navigation sur le Congo et le Niger : « Tous les pavillons, sans acception de nationalité, auront libre accès à tout le littoral des territoires émumérés ci-dessus, aux rivières qui s'y déversent dans la mer, à toutes les eaux du Congo, y compris ses affluents et les lacs.... Les marchandises de toutes provenances importées dans ces territoires, sous quelque pavillon que ce soit, par la voie maritime ou fluviale, ou par celle de terre, n'auront à acquitter d'autres taxes que celles qui pourraient être perçues, en compensation de dépenses utiles pour le commerce, et qui, à ce titre, devront être également supportées par les nationaux et par les étrangers de toute nationalité ».
Abordant la question de l'esclavage, les plénipotentiaires ont voté la déclaration suivante : « Les puissances qui ont la souveraineté ou qui exercent une influence sur les territoires formant le bassin conventionnel du Congo, déclarent que ces territoires ne peuvent être utilisés ni comme marché, ni comme passage pour la traite des esclaves de n'importe quelle race. Chacune de ces puissances s'engage à prendre toutes les mesures en son pouvoir pour mettre fin à ce commerce et punir ceux qui le font ».
La discussion des formalités à remplir pour prendre possession d'un territoire non encore soumis à une nation civilisée, donna lieu à de longs pourparlers; nous ne nous en occuperons pas, cette question étant en dehors de notre sujet.
La Conférence de Berlin réglait ainsi la question du Congo dans ses grandes lignes, il ne restait plus à chaque Etat que le soin de travailler en paix à cette œuvre de civilisation. En outre , elle faisait cesser toutes les rivalités existant entre les diverses nations installées au Congo, en délimitant d'une façon certaine les frontières de chacune.
( La grande place qu'y occupe la France est due au courage, à la persévérance et à l'énergie de M. de Brazza et de ses compagnons, Marche, Ballay, Dutreuil de Rhins, et de ceux qui encore aujourd'hui travaillent, là-bas, pour l'extension de l'influence française sur le grand continent africain.