CHAPITRE Vlir
Etat actuel du Congo. — Etat libre du Congo.
Par suite des décisions de la Conférence de Berlin, l'immense région connue sous le nom de Congo se trouve divisée en trois parties : l'Etat libre du Congo, dont nous avons donné les limites au chapitre P""; le Congo français, et le Congo portugais.
De l'Etat libre du Congo, nous avons peu de chose à dire: cette vaste contrée est à peine connue; seules, les rives du fleuve ont été explorées par des Européens; mais la majeure partie de ses affluents, dans la région supérieure, sont absolument ignorés. Des cataractes de Stanley à l'équateur, s'élèvent maintenant, sur les deux rives du fleuve, de nombreux établissements ; de l'équateur à la mer, la rive gauche du Congo fait seule partie de l'Etat libre.
Les principales stations de l'Etat libre du Congo sont, en remontant son cours :
Banane, dont nous avons déjà parlé. Sur ce petit coin de terre, où le sol a une valeur vénale plus grande que dans beaucoup de nos villes européennes, s'élèvent de nombreuses factoreries; celles de la Compagnie hollandaise sont de beaucoup les plus importantes. La Nieuwe Afrikaansche Handels Genootschaap occupe près de la moitié de la pointe de Banane. Malgré les marécages qui l'environnent, sa
lt: cu.ngo.
situation est exlrcmcmcnt salubre, paixe qu'elle est sans cesse rafraîchie par les brises de la mer. Son territoire est, du reste, d'une admirable propreté, grâce à la présence d'innombrables corbeaux à scapulaircs qui dévorent, à mesure qu'ils arrivent, les dé (rit us de toute sorte que laisse l'Océan sur la plage.
Ces utiles animaux, qui se chargent du nettoyage de la voie publique, comme les zopilotes au Mexique, et les urubus dans la Guyane française, sont l'objet d'une protection toute spéciale de la part des habitants de Banane. Ils sont presque apprivoisés, et ne s'enfuient pas à l'approche deThomme, dont ils n'ont rien à craindre; ils se réunissent en grand nombre sur la plage sablonneuse et enlèvent avec une rapidité inouïe tout ce que les crabes de terre sont trop longs à manger.
L'établissement hollandais occupe environ quarante employés blancs. Les Krowbays, Krowmen et Kabindas, chargés, dans la factorerie, des travaux pénibles, du déchargement et du chargement des navires, sont au nombre de trois ou quatre cents.
Sur la rive gauche du fleuve, à trente kilomètres de la mer environ, est le village de Kissangé; le terrain sur lequel s'élève la station est entouré de tous côtés par un bras du fleuve. Les maisons et les factoreries sont cachées dans une végétation luxuriante de palmiers, de papyrus et d'arbres des tropiques, qu'habitent des milliers d'oiseaux au plumage multicolore.
Ponia da Lonha (la Pointe du Bois), ainsi nommée, sans doute, parce que les steamers y viennent faire leurs provisions de combustible. La station est dans l'estuaire du Congo, à soixante-dix kilomètres de l'Océan ; clic est construite sur un terrain bas, et que l'on a dû protéger, par une estacade, contre les envahissements du fleuve, qui chaque jour empiète sur les rives. Il y a quelques années, une petite factorerie tenue par un Français disparut un beau jour; actuellement, vingt pieds d'eau coulent où s'élevait autrefois la demeure de notre compatriote.
A cent kilomètres environ des bouches du Congo, s'élève Borna , il y a peu de temps encore, dernier établissement des Européens sur le fleuve. Boma se compose d'une réunion de factoreries , c'est->à-dire d'un certain nombre de bâtiments séparés, servant de magasins et d'entrepôts, et des maisons d'habitation des chefs de ces établissements. Au-dessus de ces constructions, flottent les pavillons français, anglais, hollandais et portugais, indiquant la nationalité des commerçants.
Ces comptoirs appartiennent à des compagnies dont le siège est en Europe ; elles envoient des agents fonder des stations sur les deux rives du Congo. Le dépôt central est à Banane ; c'est là qu'arrivent les marchandises venues d'Europe sur les grands steamers ; de petits vapeurs spéciaux, des goélettes, des chalands et même des canots indigènes les portent ensuite dansles différents ports, et notamment à Boma: aussi, cette partie du fleuve est-elle toujours sillonnée
par un nombre considérable de navires de tous tonnages.
Au-dessus de Borna, le fleuve offre une vague ressemblance avec les environs de Stanley-Pool : ce sont les mêmes collines élevées, les mômes rives désertesj et sans habitations.
Voici comment M. Stanley explique cette solitude qui étonne, aussi près de l'Océan :
« Boma a son histoire, histoire cruelle et sanglante. C'est là qu'autrefois on réunissait, pour les envoyer au Brésil, dans les Indes occidentales, dans l'Amérique du Nord, d'où ils ne revenaient jamais, les esclaves enlevés de vive force dans les villages environnants. Des flottes entières faisant ce honteux commerce jetaient l'ancre devant Boma. Les navires arrivaient chargés de gin, de rhum et d'eau-de-vie ; en échange de ces liqueurs fortes, les capitaines engageaient les gens de Boma à se répandre dans l'inté rieur et, par tous les moyens possibles, à s'emparer des malheureuses victimes.
<£ Bientôt, Boma n'eut plus seule ce monopole. Gagnées par l'exemple, Punta da Lenha, Nokki, Mussura et autres villes riveraines dépêchèrent aussi leurs émissaires, jusqu'à ce qu'il n'y eût plus un seul village habité, de la mer à Stanley-Pool : voilà pourquoi les populations noires se sont éloignées du fleuve et pourquoi ses rives sont aujourd'hui désertes. »
En 1879, vivait encore un homme qui aurait pu dire les scènes d'horreur dont Boma fut témoin; il demeurait dans une petite factorerie, près de l'Océan. Cet
homme s'était rendu coupable d'un crime atroce : une nuit, alors qu'il habitait Borna, ses magasins avaient été incendiés, et on lui avait volé son gin et son rhum: c'est ainsi que ses esclaves, poussés à bout par ses I mauvais traitements, avaient résolu de se venger. ■ Après une enquête sommaire, les coupables furent 'arrêtés; leur maître les prit, riva un collier de fer au cou de chacun et y fixa une courte chaîne, dont l'extrémité fut rattachée à une longue chaîne. Ainsi liés ensemble, les malheureux furent embarqués et conduits au milieu du fleuve, puis jetés par-dessus bord. Grâce à la précaution du misérable, tous furent noyés.
Le courant entraîna cette grappe humaine vers la mer, mais le flot la rejeta sur la plage ; les cadavres furent retrouvés liés ensemble par le consul anglais à Banane, et l'on connut le coupable par la chaîne : elle portait son nom gravé sur un maillon. Est-il besoin de dire qu'il ne fut pas poursuivi ? Ses esclaves lui appartenaient ; il les avait payés. De plus, ils avaient brûlé un de ses magasins. Nous tairons son nom et sa nationalité.
Borna est un endroit fort malsain : des marécages plantés de palétuviers entourent la station ;il s'en dégage sans cesse des miasmes pestilentiels, que les ..vents sont impuissants à dissiper. Les moustiques et Jes maringouins sont, à Boma, un véritable fléau, et le fleuve est infesté de crocodiles.
i Entre Boma et Yellala, l'Association compte dixjneuf stations. La plusimportante, celle de Fiui, s'élève jsur une roche escarpée, haute de 270 pieds; de blanches
maisons couronnent le sommetde l'éminence ; on dirait une casbah, ou ville forteresse orientale. La maison principale de Vivi est la « maison de Stanley «.j confortablement aménagée ; à côté, des baraques ser-, vent de logement aux blancs. Au bas de ces constructions, en descendant la colline, les demeures des Zanzibarites, des Krowmen et des Kabindas ; cette sorte de petite ville indigène est très propre, et contient plusieurs cases importantes. Par sa position, Vivi ressemble bien plutôt à un poste militaire qu'à une station commerciale ; c'est de laque part la route qui, longeant la rive droite du Congo, rejoint Isangila. Devant Vivi, le fleuve n'a pas plus de six cents mètres de large; mais sa profondeur atteint trois cents pieds.
A quelques kilomètres de Vivi, après un coude du fleuve, sont les cataractes de Yellala; avant d'arriver aux cbutes, le Congo coule majestueux et tranquille jusqu'à un large banc de roches qui barrent son lit ; furieux de l'obstacle qui arrête son courSjil s'élance pour le surmonter, et tombe de cascade en cascade jusque dans la dernière chute, où il tourbillonne écumant ; le bruit de la chute s'entend à plusieurs kilomètres. En réalité, la série de descentes qui forment la cataracte n'ont guère plus detrois à quatre mètres chacune; mais cette succession de chutes et les hauts rochers qui les suivent, impriment aux eaux du fleuve une force et une vitesse étonnantes; c'est un chaos de vagues furieuses qui semblent lutter de vitesse et de violence ; le sommet est couvert d'une blanche écume, dont les embruns se répandent dans l'air comme un brouillard
Non loin des chutes, sont les petits villages indigènes do Ycllala et de Kaï, perdus dans un immense bouquet de palmiers et de bananiers; la distance qui sépare les deux villages est admirablement cultivée par les indigènes.
A Yellala habite un roi,N'tété M'bongo, dont la domination s'étend sur Kaï et trois ou quatre autres villages ; c'est un homme d'une cinquantaine d'années, relativement intelligent; il aime beaucoup les blancs et semble heureux quand un de ceux-ci vient lui faire visite. Pour la circonstance, il revêt son plus beau costume : une blouse de laine rouge et une sorte de large pantalon de couleur foncée, ou simplement une pièce d'étoffe roulée autour de ses reins; de lourds bracelets de cuivre ornent ses poignets et ses chevilles. Accroupi sous la vérandah de sa maison, ses femmes à ses côtés, il reçoit les voyageurs et leur offre une hospitalité qui n'est pas toujours désintéressée.
Comme Vivi, Isangila. s'élève sur une éminence commandant le fleuve. Le village indigène est situé à quelque distance dans les terres, sur l'ancienne route que suivaient les naturels pour porter l'ivoire et les marchandises d'échange de Stanley-Pool à San- Salvador. Dans le village se tient, tous les quatre jours, un marché fort important; les indigènes y viennent, de plus de cent cinquante kilomètres, apporter les produits de leurs champs et de leurs bassescours. Rien n'est plus bruyant qu'un marché africain, et les cris des négresses offrant leurs marchandises s'entendent à de grandes distances. Le marché dure
unjour, et, le reste du temps, la place où il se tient est déserte et silencieuse.
Isangila est le point extrême atteint parle capitaine Tuckey; il l'appelait, dans son journal, Sangalla. En face, dans Prince-Island (l'île du Prince), sont enterrés les membres de la mission morts dans ces parages.
Manyanga est à un jour de marche d'Isangila; comme les deux autres stations, elle est placée sur une hauteur escarpée ; elle se compose de quelques maisons pour les Européens, et de cases pour les Zanzibarites, que l'on rencontre dans tous les établissements fondés par Stanley ; ils forment son armée. De grands magasins en briques cuites au soleil servent aux approvisionnements des autres stations.
Il y a quelques année?, pendant l'absence de Stanley, les indigènes des environs, des Sundi, se prirent de querelle avec les hommes de la garnison ; ils reprochaient à ceux-ci, délaisser errer leurs porcs, qui ravageaient les plantations. Leur réclamation étant restée sans effet, ils attaquèrent la station. Mal leur en prit : les Européens et les soldats zanzibarites firent une sortie, repoussèrent les naturels, et, en manière de représailles, brûlèrent leurs villages et confisquèrent une partie de leurs territoires. A la suite de cette rébellion, Manyanga a été fortifiée de telle sorte qu'il faudrait des soldats européens et du canon pour s'en emparer.
Manyanga est le dernier point de la rive droite
LE ROI LUTETE.
appartenant à rAssociation ; là commence le territoire français. C'est aussi le centre d'un marché qui rivalise avec celui d'Isangila ; la principale monnaie d'échangede cette place est la perle bleue ; le foulard rouge, la perle rouge, le bracelet de cuivre, u'ont pas i la faveur des indigènes qui fréquentent le marché de^ Manyanga. Chaque région a, du reste, son objet d'échange préféré.
Un peu au-dessus de Manyanga passe la route qui, ' ds Stanley-Pool, va rejoindre le Haut-Niari et conduit directement à la mer à travers nos possessions.
Entre Manyanga et Stanley-Pool, sur « la route d'ivoire » de San-Salvador et d'Ambizette, on rencontre la petite station de Lutete, fondée par Stanley : elle a pris le nom d'un village indigène situé dans le voisinage, résidence d'un petit roi qui porte le même nom. Fort pacifique du reste, et depuis longtemps soumis à Stanley, le jeune Lutete passe son temps à boire du soda-water, qu'il appelle « eau du diable », à cause du bruit que font les bouchons en sautant, et de l'effervescence de cette eau gazeuse ; il collectionne des gravures peintes des journaux illustrés anglais ; c'est en accompagnant à la côte ses sujets portant l'ivoire, qu'il se procure ces objets ; l'intérieur de sa case en est entièrement tapissé ; il les montre avec fierté aux chefs voisins qui viennent le visiter. Il est toujours vêtu d'une vieille tunique d'uniforme, d'une jupe aux couleurs choquantes, et coiffé d'un bonnet de coton.
Léopoldville s'élève en amphithéâtre sur les pentes
qui forment la rive gauche du Stanicy-Pool ; la station ressemble à toutes celles créées par Stanley ; elle est située à l'extrémité sud-ouest de l'étang, près de l'endroit où le fleuve rentre dans son lit, en face de Brazzaville. Tout autour de la station s'étendent de grands jardins, bien cultivés, où poussent en abondance des bananiers , des fruits , des légumes , et surtout du manioc.
Bolobo, récemment encore la dernière station européenne sur le haut fleuve, est située à l'endroit où le Congo, s'élargissant démesurément, coule au milieu d'innombrables îlots boisés; cette station, encore peu importante, est rendue particulièrement désagréable par l'abondance des moustiques. Créé par Stanley en 1882, la station de Bolobo eut des commencements diiïîciles : elle fut détruite par deux incendies dus à la malveillance des indigènes. Le second se déclara dans les circonstances suivantes : M. Stanley venait de reconstruire la station, et de partir pour explorer le haut Congo, quand, un soir, le feu éclata dans la maison réservée au chef; on arrêta un indigène se sauvant à toutes jambes; interrogé, il se déclara l'auteur du méfait. Quand on lui demanda pourquoi il avait voulu brûler la station, il répondit qu'un de ses camarades, employé comme lui dans l'établissement, allait mourir; or, c'est la coutume, dans la tribu de cet homme, de sacrifier un certain nombre d'esclaves sur la tombe du défunt. Voulant donc faire à son ami des funérailles dignes de lui^ il avait incendié les bâtiments, espérant qu'une partie desnoirs attachés à
la station, et qu'il considérait comme des esclaves, périraient dans le feu.
II paya de sa vie sa criminelle tentative.
De ce point, jusqu'au confluent de l'Arouwimi, l'Association compte encore quatre stations fondées en 1884 : Arouwimi , Opoto, Bamgala et Equateur. Enfin, l'établissement le plus éloigné est celui de Stanley-Falls, ou chutes de Stanley ; il est situé dans l'île de Ouana Brousani, en aval de la dernière cataracte.
Toute cette partie du fleuve est occupée par une population très dense, avec laquelle Stanley eut souvent maille à partir, lors de sa première descente du Congo : ce sont les Ouyena, les Yambaris, les Bangala. Depuis, M. Stanley est retourné dans ces parages ; les habitants n'avaient pas oublié la façon énergique dont le voyageur avait repoussé leurs attaques et châtié leur insolence ; en le voyant revenir, ils manifestèrent la velléité de prendre leur revanche ; mais Stanley était accompagné de deux cents hommes armés de fusils à tir rapide ; les indigènes se soumirent, et, soit par la force, soit par des présents, le chef de l'expédition les amena à signer avec lui des traités avantageux. Aujourd'hui ces peuplades guerrières laissent vivre en paix les employés des stations établies sur cette partie du fleuve.
En résumé, l'Etat libre du Congo n'est véritablement connu que sur les rives mêmes de la grande rivière ; mais peu à peu, à mesure que de nouveaux établissements seront créés, les Européens s'avance-
ront sur le cours des affluents du Congo, élargiront la zone explorée, et bientôt toute cette partie du continent africain sera jalonnée d'un nombre considérable de stations ; à la fin de 1885, leur chiffre dépassait déjà cinquante.