XII
DtBARQUEMBIlT DB BOflAPARTE. DÉCLARATION. TRAITÉ MILITAIRE. CONCLUSION DU CONGRÈS,
Le congrès devienne, au mois de février 181^, avait résolu, quoique avec peine, une multitude de questions territoriales relativement à la Pologne, à la Saxe, à l'Italie, et Ton était presque d'accord sur les concessions mutuelles. Il restait bien des inimitiés , des jalousies de puissance à puissance, dont le traité du 15 février 1815, entre la France, l'Autriche et l'Angleterre, était l'expression ; mais
(1) J^ai publié tous les documents diplomatiques secrets sur les négociations pour la campagne d^Âlger dans l'Europe depuis Vavénement du roi Louis-Philippe.
au demeurant les conférences tendaient à leur fin et les objets principaux étaient moralement réglés. On était au milieu des plaisirs à Vienne , les fêtes s'y succédaient, lorsque la nouvelle du débarquement de Bonaparte au golfe Juan parvint au congrès. Elle y arriva par la Toscane avec une rapidité surprenante. Le 5 mars au soir , les souverains et une grande partie du corps diplomatique étaient réunis dans une de ces fôtcs, brillants épisodes au milieu des sérieuses opérations du congrès. Jamais lapolilique n'avait été plus oubliée pour les petites intrigues amoureuses de salon. Tout à coup on aperçoit les empereurs d'Autriche, de Russie, et le roi de Prusse qui se retirent dans un coin du salon et s'entretiennent fortement préoccupés. Une vive agitation se manifeste parmi les spectateurs ; on se demande partout avec inquiétude ce qui peut occasionner ce trouble , et bientôt on apprend que Bonaparte a quitté l'Ile d'Elbe le â{$ février. On ne savait point encore où s'était dirigée la flotte, sur quel point Napoléon allait débarquer. Cette nouvelle était arrivée à vol d'oiseau ; elle jeta la plus vive inquiétude. L'état de fermentation de l'Italie était connu. Bonaparte allait-il soulever cette population mécontente? Se portait-il vers Naplespour fortiûer les résolutions belliqueuses de Murât? Les monarques n'ignoraient pas non plus l'état delà France, les partis qui s'y agitaient violemment autour d'un trône faible et presque abandonné par l^opinion. Le 8 mars, à cinq
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heures du soir, un nouveau courrier de Sar^igne apporta la nouvelle que Bonaparte était débarqué à Cannes, et qu'il se dirigeait au pas de course vers les montagnes de la Provence.
Dans cet intervalle , M. de Talleyrand, le duc de Wellington, le prince de Metternich étaient partis de Vienne pour Presbourg , aûn jde notifier au roi de Saxe, captif, la résolution du congrès qui lui enlevait une partie de ses États. M. de Talleyrand , ayant reçu les dépêches de Sardaigne , exposa à ses deux collègues la nécessité d'une démonstration énergique de la part des grandes puissances, afin d'arrêter par la menace d'une guerre générale les progrès que Bonaparte pourrait faire en France. Peu d'objections furent {présentées, attendu que cette démarche était une simple mesure de précaution. Le duc de Wellington fit même observer qu'il pourrait être utile que la proposition vint du cabinet de Vienne pour éloigner toute idée d'un concours , d'une intelligence entre l'Autriche et Napoléon. M. de Metternich s'offrit volontairement à porter la parole dans le comité dirigeant.
Dans la conférence du 21 mars, entre les plénipotentiaires des huit puissances, M. de Metternich exposa <( que Napoléon , en quittant l'Ile d'£ibe et en débarquant sur les côtes de France avec des hommes armés, s'était ouvertement constitué perturbateur du repos public; que, comme tel, il n'était plus sous la protection d'aucun traité^ ni
LE COl^RÉS DE TIBllNE. H
â*aueane loi; que les puissances signataires du traité de Paris se trouTaient particulièrement appelées à conserver la paix de FEurope ; qu'elles devaient donc déclarer quVlles étaient prêtes, en' cas de besoin, à fournir à Sa Majesté Très-Chrétienne les secours qu'elle pourrait juger convenables pour le maintien de toutes les stipulations du traité de Paris. »
Le système de M. de Metternich était donc de s'appuyer sur le traité de Paris pour fournir le secours de TEurope entière au roi Louis XVIII 5 et c'est ce qui amena la déclaration de Vienne, monument si remarquable qui constate l'esprit du congrès et la tendance de ses résolutions.
Les puissances disaient d'abord qu'informées du débarquement de Bonaparte, elles devaient au monde une déclaration solennelle ; Bonaparte en brisant son ban à l'Ile d'Elbe s'était privé de la protection des lois ; désormais il ne pourrait y avoir ni paix ni trêve avec lui , et même toutes relations sociales étaient brisées. Elles déclaraient u qu'elles voulaient maintenir intact le traité de Paris du 50 mai 1814, et garantir la France de tout attentat qui la menacerait d'une nouvelle révolution, n
L'attitude nouvelle que le débarquement de Bo naparte donnait à la diplomatie devait immédiatement hâter la conclusion des actes du congrès ; un tel fait était d'un intérêt si grand que toutes les petites querelles devaient s'effacer devant la
LE CORGRÊS DE YIERITE. 7
U IM eOflGUto DU YIJUflf««
nécessité impéraUve d'en finir avec sa puissance. Désormais tout fut militaire à Vienne, tout se r&* suma en traités de subsides, de contingents, pdur porter des armées immenses contre Bonaparte.
Et dans cette action militaire forte et simultanée, les questions secrètes durent également tenir leur place. On examina donc à Vienne, commQ appendice, un point de politique très-sérieux. Le voici : L^empereur Alexandre, fort mécontent de la branche ainée des Bourbons, reçut plusieurs mémoires : si TAutriche n'était pas entièrement éloignée d'une régence avec Marie-Louise et le roi dQ Rome; si l'Angleterre faisait des protestations indifférentes et froides sur les éventualités de l'avenir laissées libres tout entières à la France, la Russie fort mécontente, je le répète, de la conduite un peu hautaine de Louis XVIII , était pressentie par quelques hommes d'État (je crois que le duc de Dalberg était dans cette opinion) sur la possibilité de substituer le duc d'Orléans à Louis XVIII sur le trône de France. L'empereur Alexandre semblait y voir plus de garantie, une meilleure direction des idées, moins de contrariétés à ses desseins, et néanmoins après le débarquement de Bonaparte le torrent coulait tellement à pleins bords que tout fut abandonné devant la question militaire; les préférences de dynastie disparurent devant les périls et les hasards des batailles; tout le monde eut des espérances de victoire et d'agrandissement, et les mêmes puissances qui déclaraient maintenir
éàm letir intégralité les dispositions da traité de Paris du 50 ttiai 1814, voulaient se préparer de nouvelles conquêtes, de nouveaux avantages après la chute de Napoléon.
Dés le débarquement de Bonaparte on ne songea donc plus qu'à terminer les afl^ires et à rédi-* ger Pacte final du congrès. Avant même que les plénipotentiaires se réunissent à ce dessein, il y avait eu une série de traités particuliers qui pour chaque puissance avaient terminé les différends essentiels. Ainsi les frontières de la Russie et de l'Autriche avaient été déterminées par un traité du 21 avril (5 mai 1811$), les autres frontières de la Russie et de la Prusse par un traité du même jour ; une autre convention sur Cracovie avait été réglée exclusivement entre l'Autriche, la Prusse et la Russie (5 mai 1815). La Saxe avait signé son traité avec la Prusse le 18 mai, la Prusse avec le Hanovre le 29 mai, avec les Pays-Bas le même jour, avec le grand-duché de Saxe-Weimar le !•' juin, avec le prince de Nassau le 51 mai. On avait organisé )a fédération de l'Allemagne le 8 juin, l'acte fédératif de la Suisse le 27 mai ; successivement on avait réglé le sort de Naples , de Rome et de la Sardaigne, etc.
Chacune de ces conventions était spéciale et conclue entre les plénipotentiaires seuls intéressés. Il fut convenu qu'elles seraient ensuite toutes transformées en dispositions générales insérées dans l'acte final du congrès qui en fut souvent la
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copie textaelle. De cette insertion résultait pour chacun de ces actes un caractère général et earo«péen. L'acte flnal signé le (5 juin 1815 était une véritable transaction entre tous qui ne pouvait aussi se modifier que par Tassentiment de tous [annexe 0),
S xiii.
SBCORBE RBSTAVKATlOlf. TBàlTÉ OU 20 HOYEMBES 1815.
Une distinction capitale doit être faite d'abord afin d'éviter la confusion fréquente dans laquelle on tombe dans les débats ; on parle toujours du congrès de Vienne comme du régulateur absolu des rapports entre la France et l'Europe, sans re<marqner qu'à cette époque le droit public de la France fut spécialement réglé par le traité du 30 mai 1814, et la convention plus fatale du 20 novembre 1815,
A cette deuxième époque, il ne s'agissait malheureusement plus des actes du congrès ; ce congrès était clos, les actes signés ; notre droit public, si triste qu'il fût, était néanmoins réglé par le traité du âO novembre 1815.
Ces traités du âO novembre sont de plusieurs natures, et par leur essence ils furent 6n eux-
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mômes une violation flagrante de la déclaration du 15 ïQàts à Vienne , proclamant que TEur q»e s'armait .pour le maintien du traité du 30 mai 1814. Comment se fait^il donc qu'après un engagement si ^olenneUçment pris, Ton modifie et Ton change sans scrupule tous hs articles de ce traité ?
Mon Dieu ! c'est que la victoire est le droit pu- )>lic des plus forts] Sept cent mille baïonnettes étaient en France, il n'y avait plus ni armée ni esprit public, les cent-jours avaient jeté la dissolution partout; chaque puissance de l'Europe faisait ses réclamatioifê. La vieille Allemagne demandait l'Alsace et la Lorraine ; la Suisse, une fraction 4u département du Jura; le roi de Sardaigne, le cours de l'Isère jusqu'à Grenoble; au nord, la Prusse, les Pays-Bas, voulaient une augmentation de frontière, et nul ne pouvait nier que ces puissances fussent maîtresses à Paris !
Les traités du âO novembre 181^, tout durs qu^ils étaient, (Virent donc une sorte de victoire remportée sur l'Europe par la loyauté du duc de •Richelieu, qui pleura des larmes de sang en apposant sa signature sur ces traités : c'était une nature si noble, si française !
Je le répète, ces traités étaient de plusieurs natures.
La convention territoriale la première est conclue directement entre la France et l'Angleterre ; signée par le duc de Richelieu, k vicomte Castlereagh et le duc de Wellington, elle porte d'ar
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bord une recliflcation des frontières, qui nous enlève tout le duché de Bouillon, une fraction du département des Ardennes, le pays de Saarbruck jusqu'à Landau. Un peu plus bas le Rhin mms sert de limite; Genève voit s'agrandir son territoire ; Chambéry retourne au royaume de Piémont; Monaco entre dans la souveraineté du roi de Sardaigne. L'art, m du traité est ainsi conçu :
« Les fortiOcations d'Huningue ayant été constamment un objet d'inquiétude pour la ville de Bâie, les hautes parties contractantes, pour donner à la confédération helvétique une nouvelle preuve de leur bienveillance et de leur sollicitude, sont convenues entre elles de faire démolir les fortifications d'Huningue ; et le gouvernement français s'engage par le même motif à ne point les rétablir dans aucun temps et à ne point ies remplacer par d'autres fortifications à une distance moindre que trois lieues de la ville de Bâle. »
Cette prescription du traité n'est donc pas un article du congrès de Vienne, mais une dispositioB postérieure qui n'a rien de commun avec l'acte final du 9 juin 1815.
Le traité fixe ensuite à 700 millions de francs l'indemnité due par la France aux puissances alliées, pour les frais de campagne; l'occupation de la France par cent cinquante mille étrangers, pendant un laps de cinq ans au plus.
L'art. XI est curieux parce qu'il se rattache au congrès de Vienne, il porte :
« Le traité de Paris du 30 mai 1814, et l^acte final du congrès du 9 juin 18tâ, sont confirmés et seront maintenus dans toutes celles de leurs dis^sittons qui n'auraient pas été modifiées par les clauses du présent traité. »
Cet article constate deux faits, la confirmation et la modification tout à la fois de Tacte définitif du congrès de Vienne, résultats aussi sacrés Tun que l'autre. Les traités de Paris du 50 mai 1814, Tacte final du congrès de Vienne du 9 juin 181)1^, sont acceptés, confirmés par la France, de manière que tout ce qui s'y est fait, tout ce qui a été con-^ clu^ est une affaire commune qui ne peut être changée que par un même accord.
Les autres traités du 20 novembre 1815 sont rdatifs à l'abolition de la traite des noirs, commerce odieux, également réprimé par la religion et la nature ; au règlement et à la fixation des indemnités de guerre inflexiblement imposées à la France. L'annexe n» 1 règle le mode d» payement de l'indemnité de 700 millions, acquittée |»ar portions de quatre mois en quatre mois, soit par des bons du trésor, soit par des rentes constituées. Une commission mixte était formée dans le but d'opérer la liquidation entière de la France.
L'annexe n» 2 était relative à l'occupation militaire par les alliés et à leurs rapports surtout avec les commandants français ; le règlement des rations des soldats, les hôpitaux, les charrois, les postes,
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L*anne&e n^ 3 fixait le mode de liquidation des créances réclamées par des particuliers étrangers contre la France, un des points les plus difficiles a régler, parce que les réclamations* étaient exor^ bitantes et souvent ridicules. Tout cela était déterminé en rentes sur FÉtat, de manière à décharger successivement le trésor.
Tels sont les traités de 181l> parfaitement distincts des actes du congrès de Vienne,; et. cette séparation, cette individualité il ne faut jamais la perdre de vue ; en faisant toutefois observer que, dans ces mêmes traités, il est fait la. condition expresse que, pour tous les points auxquels il n'était pas dérogé, les articles du congrès • de Vienne recevraient leur exécution. Or, dans le traité de Paris du 11 novembre, il n'était pas dit un seul mot sur la réorganisation de la Pologne ; sur l'Allemagne et sur la Suisse, il n'était pas apporté une seule modification aux actes postérieurs 'y de tell($ sorte que la France restait dans la plénitude de ses droits comme par le passé à regardée ces divers points diplomatiques.
On doit en conclure que ces deux actes, les traités de 1815 et le congrès de Vienne, sont à la fois séparés et connexes : séparés, parce qu'ils n'émanent pas l'un de l'autre ; connexes, en ce qu'ils s'expliquent, se commentent et se protègent mutuellement (annespe J?),
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