‹ Le congrès de Vienne dans ses rapports: avec la circonscription actuelle deChapitre 9 sur 34 · S XI · texte numérisé non relu

S XI

QUESTIONS MORALES DU CONGRÈS. LA TRAITE DES NOIRS. LA PIRATERIE. LES COLONIES.

Dans ce grand partage de territoires et d'âmes, pour me servir de l'expression diplomatique, le congrès avait vu s'agiter quelques-unes de ces questions qu'on est habitué à appeler morales dans le langage de notes , parce qu'elles se lient moins que d'autres à des intérêts positifs. L'esprit mystique et rêveur de l'empereur Alexandre se prêtait admirablement à l'examen et à la solution de ces grands points de la liberté humaine, et déjà il ne parlait que des rapports de l'âme à Dieu, de la fraternité générale des nations, idées vagues qui remplirent la fin de sa vie.

Dans tous les actes , dans tous les manifestes , l'Angleterre avait demandé l'abolition de la traite des noirs. Je crois qu'elle avait un grand intérêt colonial à l'obtenir; mais ce qui était plus fort encore que cet intérêt, c'est qu'il existait en Angleterre une école fort considérable d'hommes politiques ou de philosophes spéculatifs qui appelaient

l'affranchissement des noirs comme le couronnement nécessaire à Tédifice chrétien. Cette école, dont Wilberforce avait été longtemps le chef, embrassait le parti des saints et des méthodistes, qui domine la haute société en Angleterre.

Lord Castlereagh insista donc pour que le congrès prononçât Tabolition du commerce des esclaves, et un comité se forma à ce sujet. L'idée d'une grande émjsincipation chrétienne ne pouvait déplaire à l'empereur Alexandre, qui d'ailleurs n'avait aucun intérêt immédiat à maintenir le commerce des noirs. Ce sentiment était également commun à la Prusse et à l'Autriche.

M. de Talleyrand, esprit trop positif pour ne pas comprendre le dessein secret de l'Angleterre dans cette simple manifestation de doctrines, demanda d'abord que l'abolition delà traite fût progressive, afin de ne pas heurter les intérêts coloniaux menacés par le principe d'émancipation subite; mais comme il avait absolument à se ménager l'Angleterre, à l'attirer à son alliance , il accepta le principe de l'abolition de la traite des noirs, en demandant un délai pour l'entière exécution.

C'était en effet une question si complexe , que ni l'Espagne, ni le Portugal , ne voulurent y accéder , parce que le principe de l'émancipation des noirs jetait les colonies d'Amérique dans un inévitable bouleversement (anneive N).

Cette question des colonies n'était résolue pour personne j lord Castlereagh soutenait d'une manière

absolue qu*il y avait désormais impossibilité pour TEspagne de recouvrer ses colonies , et dès lors le meilleur intérêt était une transaction, un arrange* ment. Le commerce des deux mondes y gagnerait en activité, en richesse.

L'Angleterre s'était acquis les plus belles colonies dans les deux Indes , le cap de Bonne-Espérance ,' nie de France , une portion de Ceylan ; partout elle avait des stations maritimes et commerciales; par l'indépendance des Amériques espagnoles , elle trouvait un moyen de les inonder de ses marchandises.

Sur ce point de l'indépendance américaine, l'Angleterre trouvait les répugnances de la Russie qui dénonçait le mauvais exemple donné au monde par la sanction d'une révolte heureuse. L'Autriche et la Prusse restaient neutres et silencieuses sur cette question , tandis que la France se montrait alors opposée au système d'émancipation des colonies espagnoles, et voici dans quel but. D'abord alliée à l'Espagne , appartenant à la même famille, la branche aînée des Bourbons ne voulait pas se séparer d'une façon absolue des idées et du système espagnol sur les colonies; c'eût été manquer de bonne foi et de loyauté. Ensuite elle-même était loin d'avoir renoncé à recouvrer Saint-Domingue, que la révolte des noirs avait bouleversé. On préparait même en 181 4, et presque ouvertement, une expédition pour le Cap , afin d'obtenir la soumission de la république d'Haïti.

Un premier pas fait vers ce système de recon. naissance , et la France ne pouvait plus s*appuyer sur son droit absolu à l'égard des colonies séparées par la révolte. Rien donc ne fut décidé; si M. de Talleyrand s'associa, pour complaire à l'Angleterre, aux notes de lord Castlereagh sur Tabolition de la traite des noirs, il dut faire toute réserve pojir son système colonial. La question fut ainsi suspendue; chaque cabinet se réserva son propre droit pour des temps mieux préparés.

II n'en fut pas ainsi pour la piraterie, qui était un intérêt de droit général. Depuis quelques années, les petites puissances assises sur le littoral de la Méditerranée avaient à se plaindre de la violence des États barbaresques ; la piraterie était un fait ancien pour Alger surtout et le Maroc. Les Anglais, qui s'étaient fait adjuger Malte et les lies Ioniennes, afin d'obtenir la souveraineté de la Méditerranée plus spécialement' intéressée à réprimer la piraterie, voulaient garder leur ascendant maritime, en se faisant les protecteurs du commerce libre. Un an plus tard, dans cette pensée, lord Exmouth devait foudroyer Alger : les esclaves seraient rendus ; mais, ce n'était là qu'un fait passager , qu'une répression momentanée, et la piraterie, comme principe, devait trouver sa répression dans les congrès subséquents.

Toutes les puissances étaient également intéressées à ce grand acte ; l'empereur Alexandre , avec ses pensées de mysticité chrétienne , acceptait avec

enthousiasme le principe de la répression à Fégard de la piraterie, sorte de traite des blancs. L'Autriche, qui devenait puissance méditerranéenne par ses possessions sur là mer Adriatique et le fief de Toscane, y adhérait avec empressement, tandis que la France n'avait qu'un seul regret, celui de ne pouvoir prendre Finitiative. Une note de M. de Talleyrand en fait foi ; cette note fut insérée au congrès ; elle prélude à ce que la restauration fit quinze ans plus tard par la prise d'Alger (1).

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