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ATTITUDE FRISE PAR LA MAISON DEBOVRBON, DIFtOMATlt
DE M. DE TALLRTRAIfD.
La position la plus fâcheuse pour un pays, c*est d'avoir subi la conquête, et avec la conquête une sorte de réaction défavorable à sa prépondérance naguère excessive : telle était la France après les secousses et les angoisses de l'invasion en 181 4 ; on se vengeait sur elle des folies de Napoléon. Les alliés étaient à Paris : quel langage pouvait-on leur parler pour être entendu? Celui de la force? ils étaient les matlres. Celui d'un malheur digne et résigné ? en diplomatie il est généralement peu
écouté. Il fallait trouver un principe , un point d^appui, qui pût séparer la France de Bonaparte (brisée et envahie) , de la France des Bourbons alors restaurée; et tel fut le plan politique de M. de Talleyrand. £n partant donc de ce principe qu*îl y avait restauration de la famille légitime , M. de Talleyrand effaçait d'un seul trait de plume les années de conquête et de violence, de revers et de fatalité de la république et de Fempire ; il disait aux vainqueurs : « Ce qui se produit en France n'a rien de commun avec le passé de la révolution et de Bonaparte ; dès lors il faut traiter la France non pas en pays conquis , mais en peuple délivré. >»
La conséquence de ce principe était simple et naturelle : u La France n'est plus envahie, mais la France est libre d'un joug odieux, elle n'a pas d'ennemis mais des alliés; vous devez la traiter en grande puissance, sans jeter un regard sur ses malheurs; vous devez lui laisser la force territoriale et morale qu'elle a toujours exercée dans le monde. »
Cette attitude, Louis XVI II la sut prendre merveilleusement ; le vieux parti libéral lui fit le reproche de traiter les monarques victorieux à Paris comme ses alliés. Dans ce titre précisément était la force de sa position diplomatique ; s'il les avait traités comme des ennemis, n'était-il pas vrai, ces ennemis étaient vainqueurs,«inaltres de Paris , ils pouvaient être impitoyables, comme ils le fu-
renl plus tard, hclas ! par le traite du âO novembre 181S (1).
Une fois ce mot allie admis et reconnu , ce n'était plus qu*un traité de bonne harmonie, d'organisation, et tellement Louis XVIII sentait Timportance de cette situation, qu'une fois le principe de Talliance adopte, il prit immédiatement la suprématie héraldique qui appartenait en histoire à la maison de Bourbon. On vit ainsi aux Tuileries le vieux roi , tout goutteux , appuyé sur sa canne, prendre le pas sur l'empereur Alexandre et le roi de Prusse, quoiqu'ils fussent chez lui , aux Tuileries et mattres de Paris ; cela pour constater toujours la suprématie de sa maison. En diplomatie, une démarche en apparence insignifiante a souvent une grande portée parce qu'elle fait prendre une position nouvelle et meilleure.
Ceci se passait entre les souverains, et voici maintenant les conséquences qu'en tirait M. de Talleyrand. u Les intérêts de la France sans doute, spécialisés dans les questions de territoire et de nationalité, ont été réglés par le traité de Paris du 50 mai. Cela est net, écrit, et nous ne le contestons pas ; mais la force , la grandeur d'une nation ne résultent pas exclusivement de son territoire, de ses moyens matériels d'agir ; elles viennent encore de la prépondérance qu'elle exerce sur l'ensemble des transactions européennes. Si donc quelque
(i) Voir mon travail sur la Be$tauration.
puissance recevait une extension trop considérable , réquilibrc serait brisé , et quoique la part faite à la France fût équitable à un point de vue spécialise , elle ne pourrait pas, elle ne devrait pas rester étrangère aux autres arrangements de l^£urope.»Cefait,se!onM. de Talleyrand, était tellement reconnu par les puissances , que dans Tart. 6 du traité du 50 mai la France devait intervenir pour régler diverses questions de politique générale : Tagrandissement de la Hollande , le lien fédératif de TÂllemagne et de la Suisse, et le partage des souverainetés en Italie. Or, si la France avait été appelée dans cette réorganisation , elle ne devait rester étrangère à aucune autre transaction européenne.
11 est bon de voir cette attitude immédiatement prise par la maison de Bourbon , qui , à peine restaurée, parlait le langage historique de ses aïeux, aux jours de leur plus grande gloire et de la plus haute prospérité de la France.
Dans cette attitude forte et nouvelle, M. de Talleyrand voyait au reste qu'il pourrait être aidé par les intérêts divers qui allaient séparer l'Europe , et nés précisément de l'exécution du traité de Paris. A travers toutes les formes de la plus extrême modération et de la plus excessive tempérance , l'empereur Alexandre ne semblait préoccupé que d'une seule pensée, la constitution de la Pologne comme royaume adhérant à la Russie et tôt ou tard destiné à grouper les diverses frac-
18 LE CONGRÈS DB VICIfNE.
lions de cet État, attribuées dans les derniers partages à la Prusse et à TAutriche, Reconstituer la nation polonaise était une des pensées les plus chères à 1 empereur Alexandre , espérant peutêtre que le protectorat russe tôt ou tard se changerait en domination absolue sur toutes les nations slaves (1).
La Prusse sans doute était blessée par la pensée déûnltive du czar sur la Pologne, que M. de Har* denberg savait aussi bien deviner ; mais dans tous les arrangements arrêtés , la Prusse trouvait une suffisante indemnité dans la Saxe que la Russie était convenue de lui céder comme le ventre naturel de la monarchie prussienne si efflanquée ; long ceinturon de répée du grand Frédéric.
11 n'en était pas ainsi de T Au triche, qui ne trouvait aucune compensation, si ce n*est en Italie, à ces deux agrandissements de la Russie et de la Prusse qui lui faisaient véritablement peur* £n supposant la constitution d'une Pologne russe , TAutriche était menacée par sa tète, la Gallicie; et Tagrandissement de la Prusse par la Saxe prenait aussi l'Autriche sur son flanc , la Silésie. £n aucune hypothèse, M. de Metlernich ne devait, ne pouvait le souffrir, sous peine de voir dans l'avenir sa monarchie tout entière exposée à la
(f ) Lord Castlereagh avait profondément pénétré la pensée de la Russie , et loi*d Stewart, son frère, l'avait écrit déjà en 18i3.
double invasion russe et prussienne. On était alors aux idées normales de la vieille politique, depuis grandement modifiées par la peur des idées révolutionnaires qui trouble souvent les meii« leures tètes.
M. de Talleyrand, qui avait parfaitement compris cette situation hostile des cabinets, dut en conclure que dans un futur congrès TAutriche marcherait tôt ou tard avec nous, parce qu'elle avait intérêt à s'opposer à une telle extension de la Russie et de la Prusse. Quelques courtes conversations avec lord Castlereagh pendant son séjour à Paris purent aussi le convaincre que TAnglcterre avait également un commun intérêt k s'opposer aux vues de la Russie sur la Pologne. Dès lors le rôle de la France était tout tracé; elle aurait au congrès une position non point à elle seule , mais une situation au moins à trois. L'Angleterre et l'Autriche lui rendraient toute son importance vis-à-vis la Prusse et la Russie. La force des choses irait à ce. résultat de prépondérance française.
COIfVOGA.TIO?r oc COIfGRÈS A VIENNE.
L'article final du traité de Paris du 50 mai 1814 portait que dans le délai de deux mois toutes
ÎO LE CONGRÈS DE VIEffNE.
les puissances engagées dans la dernière guerre en* verraient des ministres à Vienne pour régler dans un congrès général les dispositions arrêtées.
Les deux mois expiraient le 50 juillet; mais le voyage des trois souverains (Alexandre, le roi de Prusse et Terapereur d'Autriche) à Londres, le retour subit du czar à Saint-Pétersbourg ne permirent pas Texécution exacte de cet article; et la réunion du congrès fut prorogée jusqu'au 50 septembre. Vienne avait été choisi comme point central afin que toutes les questions pussent se décider sans retard; on avait d'ailleurs une foi très-grande et très-juste dans la capacité du prince de Mctternich, qui avait joué le grand rôle diplomatique depuis 1815, et on lui devait cette marque de déférence (1).
Les grands souverains firent leur entrée à Vienne le 2^ septembre; les rois de Bavière, de Danemark, du Wurtemberg, y arrivèrent presque aussitôt, et des fêtes précédèrent l'ouverture du congrès. Elles furent brillantes et coûteuses ; le prince de Ligne nous en a laissé le tableau.
Les légations, c'est-à-dire les hommes qui devaient traiter les affaires étaient choisis avec une haute distinction ; chaque puissance tenait à se faire représenter avec tout l'éclat de son rang.
(i) Le prince de Melternieh avait conquis sa grande renommée dans les événements de la fin de 1813, par les deux qaa* lités qui le distinguent : la fermeté et la modération.
M. de Talleyrand) qui présidait le conseil des ministres du roi Louis XVIII , désira lui-même aller à Vienne ; comme il avait dirigé d'une manière presque absolue la restauration de 1814 et les événements qui l'avaient préparée, il gardait en Europe la haute renommée de ses services antérieurs. Â Vienne, il se poserait avec dignité, parce qu'il y avait en M. de Talleyrand un haut sentiment de la France, de la royauté et de luimême. Il s'était adjoint le duc de Dalberg, son vieil ami, très-avant dans les idées de la restauration, libéral au fond de Tàmc comme la'plupart des gentilshommes de la confédération du Rhin; bouche un peu indiscrète dont M. de Talleyrand se servait pour répandre certaines nouvelles, des projets que tout le monde devait savoir; et avec M. de Dalberg, les comtes de la Tour du Pin et Alexis de Noailles, jeunes hommes alors. EnGn comme secrétaire et tête d'intelligence, M. de la Besnardière qui appartenait aux bureaux des affaires étrangères.
Les autres légations se composaient ainsi : l'Autriche, qui devait présider le congrès, avait confié ses intérêts au prince de Metternich , l'homme d'État qui avait dominé les résolutions de la cour de Vienne dans les plus récentes transactions. En M. de Metternich s'absorbait donc toute la légation autrichienne, comme la légation française se résumait dans M. de Talleyrand; seulement il s'était adjoint pour la forme M. de Wessenberg,
99 LB CONCaés DE VIENNE.
esprit de distinclion, au reste, et fort expert dans les Intcrcts de la coalition.
Gomme toujours, le prince de Mettcrnich avait des conseillers pour toutes les spécialités d^affaires, se réservant à lui seul la haute direction. Le ba'* ron de Gentz, le plus habile rédacteur politique, l'avait suivi comme secrétaire du congrès.
L'Angleterre envoyait à Vienne lord Castlereagh, qui déjà avait visité le continent, et premier ministre avait assisté aux conférences de Châtillon (homme d*État aux idées persévérantes , tenaces) ; l'Angleterre lui devait cette grandeur, cet éclat qu'elle venait d'acquérir dans la guerre par la chute de Napoléon, son implacable ennemi. Le duc de Wellington devait venir à Vienne, mais il n'y était point encore arrivé; lord Castlereagh s'était adjoint les lords Cathcart, Clancarty et Stewart (frère du ministre), diplomates militaires, qui avaient suivi la campagne des alliés et assisté à tous les événements.
La légation russe , composée des comtes de Nessclrode et Bazumowski, se trouvait dans la position subordonnée qui est un peu son caractère et sa destinée quand l'empereur est présent. Or , dans les événements de 1814, Alexandre avait joué un rôle si décicif , si personnel , que tout se concentrait en lui : rien ne se faisait en dehors du czar. M. de Nesselrode tenait, auprès de l'empereur Alexandre , le poste de secrétaire d'État , que M. Maret occupait auprès de Napoléon.
LE COlfCRÂS DE VIENNE* 93
Le chancelier de Hardenberg représentait la Prusse, la plus tenace, la plus persévérante des puissances dans le congrès ; il s*élait adjoint le baron de Humboldf, non point le savant, trop populaire pour être complètement sérieux , mais le baron Guillaume de Humboldt, Thomme d*État bien plus considérable, qui avait donné un« grande et ferme impulsion à la résistance de la Prusse et au soulèvement national qui en avait fini avec le despotisme de Napoléon {anne:pe B),
Telles étaient les grandes légations à Vienne, où toutes les puissances du second ordre avaient envo^yé leurs représentants , tous néanmoins ab* sorbes par rinOucnce décisive des grandes cours. J*ai besoin d'ajouter que, même relativement à la prépondérance supérieure de TÂngieterre, de la Russie, de T Au triche et de la Prusse, la France, si récemment conquise et reconstituée sous une nouvelle dynastie, devait avoir une position inférieure résultant même de ce double fait ; car l'occupation si récente de Paris n'était-elle pas une cause d'infériorité aux yeux de TEurope? D'un autre c6té, la restauration des Bourbons n'était alors qu*une épreuve dont le résultat était douteux ; pouvait*on savoir si ce gouvernement avait en lui-même de la force, de la durée? M. de Talleyrand l'affirmait sans doute , mais on avait des notions contraires, plus ou moins exactes, et cela jetait de l'incertitude dans l'attitude et la fermeté de la légation française à Vienne.
Aussi , dès les premières conférences des plénipotentiaires y une grande objection fut soulevée par les quatre puissances, l'Autriche, rAngleterre, la Prusse et la Russie, contre là participation des plénipotentiaires français à la distribution et au partage des territoires en dehors de son influence. Il fut dit par le plénipotentiaire prussien : <( Que peut avoir à faire la France dans des actes qui ne la touchent pas? )>
Dès le 16 septembre, les plénipotentiaires des quatre grandes cours ouvrirent des conférences préliminaires sur le premier article secret du traité de Paris, ainsi conçu :
M La disposition à faire des territoires auxquels Sa Majesté Très-Chrétienne renonce , par Fart, ë du traité patent, et les rapports desquels devait résulter un équilibre réel et durable en Europe, seront réglés en congrès sur les bases arrêtées par les puissances alliées elles-mêmes. »
Se fondant sur cet article, les plénipotentiaires soutinrent que, pour tout ce qui tenait à ces arrangements, il devait être formé un comité spécial, composé exclusivement des représentants des quatre grandes cours, lesquels, une fois arrêtés sur les bases , les connnuniqueraient à la France et à TËspagnc. En conséquence, un protocole fut arrêté ; il y était dit : « Que les quatre puissances conviendraient entre elles seules de la disposition des provinces disponibles, d'après le traité de Paris, et que la France et TEspagne seraient ensuite
LE CONGRèS DE VIENNE. SS
admises pour énoncer leur avis et faire, si elles Je jugeaient à propos, des objections qui seraiart discutées avec elles. »
J>a France dans ce premier syiHème n*aurait plus été appelée au congrès que pour reconnaître, recevoir et subir en quelque sorte les résolutions des autres cabinets pour le partage et l'équilibre européen. Lorsque le protocole du ââ septembre fut communiqué à la légation française, M. de Talleyrand envoya en réponse une première note, dans laquelle il disait : <c Que la dénomination d*alliés> était tombée par le seul fait de la paix, qu'il n'existait à ses yeux qu'un congrès général auquel toutes les puissances étaient appelées à concourir ; qu'il ne s'opposait point à ce que les quatre puissances formassent un comité, mais un comité de simples propositions, lesquelles seraient ensuite soumises à un comité général de toutes les puissances intéressées. »
Si M. de Talleyrand était resté seul dans cette opinion habile, peut-être eùt-il succombé, mais il était parvenu à s'associer lord Castlereagh, qui avait refusé la ratification des principes posés par les trois cours de Prusse, de Russie et d'Autriche, sur leur droit exclusif de statuer. Dans une note fort curieuse, parfaitement rédigée, de concert avec le plénipotentiaire d'Espagne , le comte de Labrador, M. de Talleyrand Ot observer : «c que le titre de puissances alliées ne convenait plus depuis l'heureuse restauration des deux branches de la
maison de Bourbon ; qu'il y avait eu des ennemis et des alliés contre Napoléon, mais que le fait seul de la restauration faisait cesser cette dénomination ; qu'il n'y avait donc plus que des puissances ayant des droits égaux, et par conséquent réunies à Vienne ^our délibérer sur la circonscription générale de TËurope, en appliquant, développant ou exécutant les stipulations particulières des traités antérieurs, y compris celui de Paris (1). »
M. de Metternich, qui sentait lui-même le besoin de lutter contre la prépondérance russe et prussienne par la réunion de toutes les forces morales et matérielles, admit ce système de la France, de TEspagne et de lord Castlereagb. A la suite de ces négociations, il se forma le fameux comité des huit puissances appelées à délibérer en commun et sous la présidence du prince de Metternich. Ces puissances étaient : TAutriche , TAngleterre, la France, la Prusse, la Russie, TËspagne , le Portugal , la Suède , ayant chacune une voix, et, aûn qu'un système d'égalité fût complètement adopté , il fut résolu que désormais on ne suivrait plus dans la hiérarchie , pour la désignation des cabinets, que l'ordre alphabétique , Angleterre , Autriche , etc. Toutes ces circonstances sont à remarquer pour combattre la théorie de distinction qu'on a voulu établir entre les puissances contractantes directement intéres-
(1) Voir ces notes dans mon Histoire de la Retlawation.
sées et lès puissances garantes des clauses arrêtées. Cette théorie avait été pleinement repoussée par le congrès (1), il n'y avait pas de distinction; les huit plénipotentiaires intervenaient au même titre, avec les mêmes pouvoirs et les mêmes droits ; ce qui était décidé se trouvait ainsi l'œuvre de l'Europe entière et l'Europe entière pouvait seule le défaire.
Le congrès donc était constitué ; mais à côté de la réunion générale , il s'en forma de particulières , qui toutes devaient traiter des points spéciaux, et ils étaient considérables dans le congrès. Il faut voir maintenant les débats sur chacune des questions séparées, qui sont celles-ci : la Pologne, la Saxe, le royaume Hollando-Belge, la constitution de l'Allemagne, l'Italie et la Suisse , questions toutes décidées par le comité des huit.